Pourquoi Pokrovsk obsède Moscou
Pokrovsk n’est pas Kyiv. Ce n’est pas Kharkiv. Ce n’est même pas Marioupol. Mais pour les stratèges militaires russes, c’est peut-être plus important que tout ça réuni. Située dans l’oblast de Donetsk, Pokrovsk est un nœud logistique crucial qui contrôle plusieurs routes d’approvisionnement majeures. Prendre cette ville, c’est couper les artères qui alimentent les forces ukrainiennes dans toute la région. C’est isoler des unités entières. C’est créer des poches de résistance qui deviennent des pièges mortels. Les Russes le savent depuis le début de leur offensive dans cette direction, lancée au printemps 2024 après la chute d’Avdiivka. Pendant des mois, ils ont avancé, lentement mais sûrement, le long de la ligne ferroviaire Avdiivka-Pokrovsk. Chaque village pris était une victoire tactique. Chaque kilomètre gagné rapprochait Moscou de son objectif. Mais l’été 2024 a changé la donne. Les opérateurs de drones ukrainiens ont commencé à infliger des pertes massives aux colonnes blindées russes. Les assauts mécanisés, qui avaient fait la force de l’offensive russe, sont devenus des pièges mortels. Les chars et les véhicules blindés se transformaient en cercueils d’acier sous les frappes de drones FPV.
Face à cette réalité, le commandement militaire russe a dû adapter sa stratégie. Au lieu de continuer l’assaut frontal sur Pokrovsk, ils ont opté pour une manœuvre d’enveloppement par le sud, via la ville de Selydove. C’est une tactique classique : si tu ne peux pas percer de front, contourne. Mais contourner prend du temps. Et le temps, dans une guerre d’usure, c’est la ressource la plus précieuse. En octobre 2024, les forces russes ont finalement pris Selydove après des semaines de combats acharnés. Mais au lieu de tourner vers le nord en direction de Pokrovsk, elles ont continué vers le sud, cherchant à aplanir la ligne de front entre Selydove et Yasna Polyana. C’est une stratégie qui privilégie la consolidation à l’exploitation. C’est une reconnaissance implicite que les forces russes ne sont pas capables de mener une offensive rapide et décisive. Elles doivent avancer mètre par mètre, sécuriser chaque position, avant de passer à la suivante. Et pendant ce temps, les défenseurs ukrainiens se préparent, se renforcent, et transforment chaque ligne de défense en forteresse. Le secteur de Pokrovsk est devenu un symbole. Un symbole de la résistance ukrainienne, mais aussi un symbole de l’obstination russe. Moscou a investi trop de ressources, perdu trop d’hommes, pour abandonner maintenant. Prendre Pokrovsk est devenu une question de prestige autant que de stratégie.
Il y a quelque chose de profondément tragique dans cette obsession. Pokrovsk n’est pas une capitale. Ce n’est pas un centre culturel ou économique majeur. C’est une ville de taille moyenne dans une région déjà dévastée par la guerre. Mais elle est devenue le théâtre d’une bataille qui consume des milliers de vies. Pourquoi ? Parce que sur une carte militaire, elle représente un avantage tactique. Parce que dans la logique froide de la guerre, chaque position a une valeur calculable. Mais cette valeur, elle se mesure en vies humaines. En soldats qui ne rentreront jamais chez eux. En familles brisées. En futurs qui n’existeront jamais. Et ça, aucune carte militaire ne peut le montrer.
Les chiffres qui font mal
Parlons des pertes russes. Parce que derrière la stratégie, derrière les manœuvres tactiques, il y a une réalité brutale : cette guerre coûte cher à Moscou. Très cher. Selon le commandant en chef ukrainien Oleksandr Syrskyi, les forces russes ont subi environ 427 000 soldats tués ou blessés en 2024. Quatre cent vingt-sept mille. Prenez un moment pour laisser ce chiffre vous pénétrer. C’est l’équivalent de la population d’une ville moyenne. C’est plus que toute l’armée française. Et ce n’est que pour une seule année. Syrskyi a précisé que la semaine dernière, les forces russes perdaient environ 1 700 personnes tuées ou blessées chaque jour. Chaque jour. Mille sept cents vies. Mille sept cents familles qui reçoivent un coup de fil, une lettre, ou simplement le silence. Les assauts en vagues humaines continuent, malgré ces pertes record. C’est la tactique russe par excellence : submerger l’ennemi par le nombre, peu importe le coût. Et le coût est astronomique. Les estimations ukrainiennes placent les pertes russes totales depuis le début de l’invasion à grande échelle en février 2022 à près de 790 000 soldats. Sept cent quatre-vingt-dix mille. C’est un chiffre qui dépasse l’entendement.
Ces chiffres ne peuvent pas être vérifiés de manière indépendante. Moscou ne révèle pas l’ampleur de ses pertes de guerre, et affirme qu’elles sont inférieures à celles de l’Ukraine. Le président Volodymyr Zelensky a déclaré que l’Ukraine avait perdu 43 000 soldats sur le champ de bataille depuis le début de l’invasion russe à grande échelle en février 2022, en plus de 370 000 blessés. Quarante-trois mille contre sept cent quatre-vingt-dix mille. Même en tenant compte des exagérations possibles de part et d’autre, le ratio est écrasant. Mais ces chiffres ne racontent qu’une partie de l’histoire. Parce que les pertes ne se mesurent pas seulement en vies humaines. Il y a aussi les véhicules blindés, les chars, les systèmes d’artillerie. Des sources occidentales et ukrainiennes estiment que les taux de production domestique russes de chars, de véhicules blindés et de systèmes d’artillerie sont bien inférieurs aux taux de pertes estimés pour ces systèmes en Ukraine. La Russie compense en puisant dans ses stocks soviétiques, mais ces stocks ne sont pas infinis. Chaque char détruit est un char de moins. Chaque véhicule blindé perdu est un véhicule qui ne sera pas remplacé facilement. Et à un moment donné, les stocks s’épuisent. La question n’est pas de savoir si, mais quand.
Section 3 : les autres fronts qui saignent
Kupiansk et Lyman, les oubliés
Pendant que Pokrovsk monopolise l’attention, d’autres secteurs du front continuent de saigner en silence. Le secteur de Kupiansk a vu six attaques russes ce samedi, avec un engagement encore en cours. Six tentatives de percer les lignes ukrainiennes près de Pishchane et Kolisnykivka. Ce n’est pas l’intensité de Pokrovsk, mais c’est suffisant pour maintenir une pression constante sur les défenseurs. Kupiansk est une ville stratégique dans l’oblast de Kharkiv, un nœud ferroviaire important qui contrôle plusieurs routes d’approvisionnement. Les Russes l’ont prise au début de l’invasion, puis l’ont perdue lors de la contre-offensive ukrainienne de septembre 2022. Depuis, ils essaient de la reprendre. Chaque attaque est une tentative de corriger ce qu’ils considèrent comme une erreur stratégique. Chaque échec est une frustration qui alimente la suivante. Le secteur de Lyman a connu neuf attaques russes, avec trois combats encore en cours au moment du rapport. Neuf assauts en une journée sur un seul secteur. C’est une intensité qui rivalise presque avec Pokrovsk. Les attaques ont visé Hrekivka, Tverdokhlibove, Zarichne, et se sont dirigées vers Novoserhiivka, Novyi Myr et Stavky. Lyman est une autre ville que les Russes ont perdue et qu’ils veulent désespérément reprendre. Elle contrôle des routes clés vers le nord de l’oblast de Donetsk et offre une position défensive solide.
Ces secteurs ne font pas les gros titres. Ils ne sont pas au centre des analyses stratégiques. Mais pour les soldats qui y combattent, c’est tout aussi réel, tout aussi dangereux, tout aussi mortel que Pokrovsk. Chaque attaque repoussée est une victoire. Chaque position tenue est un succès. Mais ces victoires et ces succès s’accumulent au prix de l’épuisement, du stress, de la peur constante. Les Forces de défense ukrainiennes doivent défendre sur tous les fronts simultanément. Elles ne peuvent pas se permettre de concentrer toutes leurs ressources sur un seul secteur, aussi important soit-il. C’est un exercice d’équilibre permanent, un jonglage constant entre les priorités. Et pendant ce temps, les Russes continuent de sonder, de tester, de chercher le point faible. Ils savent que s’ils trouvent une brèche, ils peuvent l’exploiter. Ils savent que la défense ukrainienne, aussi solide soit-elle, a ses limites. Et ils sont prêts à payer le prix pour trouver ces limites. Le secteur de Sloviansk a repoussé six attaques russes ce samedi. Les unités ennemies ont tenté d’avancer près de Yampil, Dronivka, Serebrianka, Siversk et Fedorivka. Six tentatives. Six échecs. Mais combien de temps encore avant que l’une d’elles réussisse ? Combien de temps avant que la fatigue, le manque de munitions, ou simplement la malchance ne transforme un échec russe en percée ?
On parle souvent des grandes batailles, des villes stratégiques, des tournants décisifs. Mais la guerre, c’est aussi tous ces petits combats dont personne ne parle. Ces villages dont personne ne connaît le nom. Ces positions qui n’apparaissent même pas sur les cartes grand public. Et pourtant, c’est là que se joue l’issue du conflit. Dans ces tranchées anonymes, avec des soldats anonymes qui tiennent des positions anonymes. Parce que si une seule de ces positions tombe, c’est toute la ligne qui peut s’effondrer. C’est l’effet domino. C’est la catastrophe en cascade. Et c’est pour ça que chaque soldat compte. Chaque position compte. Chaque jour compte.
Kurakhove et le sud qui craque
Le secteur d’Oleksandrohrad a vu l’ennemi tenter de percer les défenses ukrainiennes près de Yalta, Ivanivka, Zelenyi Hai, Vorone, Rybne, et en direction de Danylivka. Les forces ukrainiennes ont repoussé cinq assauts ennemis, mais deux attaques étaient encore en cours. C’est un secteur qui monte en intensité. Les Russes y voient une opportunité. Une chance de créer une percée qui pourrait changer la dynamique de toute la région sud de Donetsk. Le secteur de Huliaipole a connu sept engagements de combat près de la ville du même nom. Sept fois, les forces se sont affrontées. Sept fois, le métal a rencontré la chair. Huliaipole est une petite ville dans l’oblast de Zaporizhzhia, mais elle occupe une position stratégique sur la ligne de front. La contrôler, c’est contrôler une partie importante des routes d’approvisionnement vers le sud. Le secteur d’Orikhiv a vu l’ennemi mener une attaque infructueuse près de Stepove. Une seule attaque, mais c’est suffisant pour rappeler que même les secteurs calmes ne le sont jamais vraiment. Le secteur de Prydniprovske n’a pas connu d’actions offensives ennemies. Un répit bienvenu, mais qui ne durera probablement pas.
Mais c’est le secteur de Kurakhove qui inquiète le plus les analystes militaires. Les forces russes y ont intensifié leurs opérations mécanisées en octobre et novembre 2024, avec des assauts réguliers de la taille d’un peloton à un bataillon. Ces assauts ont été nettement plus efficaces que dans d’autres secteurs du front. Les forces russes ont réussi à avancer de plusieurs kilomètres dans certaines zones, notamment près de Hostre au nord-est de Kurakhove en septembre 2024. L’activité mécanisée russe a été le fondement des avancées russes au nord et au nord-ouest de Vuhledar en octobre et novembre 2024. Ce n’est pas une restauration de la manœuvre mécanisée à grande échelle que les Russes espéraient au début de la guerre. Les assauts les plus réussis entraînent toujours des pertes élevées en véhicules blindés en échange de quelques kilomètres de gains. Mais l’efficacité accrue de l’activité mécanisée russe dans les directions de Kurakhove et Vuhledar est néanmoins notable. Les forces russes ont récemment exploité la prise de Vuhledar pour faire des avancées tactiquement significatives au sud de Kurakhove. Ces avancées récentes pourraient forcer les forces ukrainiennes à se retirer des champs au sud-est et au sud de Kurakhove vers des positions plus défendables plus à l’ouest. Une ligne de front plus nivelée dans l’ouest de l’oblast de Donetsk fournirait aux forces russes un flanc plus facilement défendable si elles tournent vers le nord et tentent d’envelopper Toretsk par l’ouest.
Section 4 : la guerre des drones qui change tout
Les chasseurs du ciel
Si vous voulez comprendre pourquoi les Russes n’ont pas encore pris Pokrovsk, il faut regarder vers le ciel. Pas vers les avions de chasse ou les hélicoptères d’attaque. Non, il faut regarder ces petits points qui bourdonnent à quelques dizaines de mètres du sol. Les drones FPV ukrainiens. Ces engins bon marché, souvent assemblés à partir de pièces commerciales, sont devenus l’arme la plus redoutable du champ de bataille moderne. Ils ont transformé la guerre en Ukraine. Ils ont rendu obsolètes des tactiques vieilles de décennies. Et surtout, ils ont nivelé le terrain de jeu entre une armée ukrainienne en sous-effectif et une machine de guerre russe qui semblait inarrêtable. Les opérateurs de drones ukrainiens ont joué un rôle critique dans la contrainte de la manœuvre mécanisée russe et dans la répulsion des assauts d’infanterie tout au long de la ligne de front et dans l’oblast de Kursk en 2024. Un opérateur de drone ukrainien a déclaré à l’Associated Press en août 2024 que les forces russes avaient connu un succès relatif dans la direction de Pokrovsk parce qu’elles menaient des attaques au sol en groupes de deux à quatre soldats sous le couvert des arbres, ce qui les rendait plus difficiles à détecter pour les opérateurs de drones ukrainiens. Mais même cette tactique a ses limites. Parce que les drones ukrainiens sont partout. Ils patrouillent constamment. Ils cherchent. Ils attendent.
Un milblogueur russe et ancien instructeur Storm-Z a noté le 16 novembre que les petits assauts menés par l’infanterie ne sont pas la tactique la plus efficace pour des avancées rapides dans les colonies rurales et les champs près de Selydove, où les forces russes ont très peu de couverture contre les opérations de drones ukrainiens. Le milblogueur a suggéré que les opérations de drones ukrainiens contraignent la capacité des forces russes à apporter des renforts et des fournitures aux positions avancées. C’est exactement ça. Les drones ne se contentent pas de détruire des chars et des véhicules blindés. Ils créent une zone de mort invisible qui empêche les Russes de manœuvrer librement. Chaque mouvement devient risqué. Chaque convoi d’approvisionnement devient une cible potentielle. Chaque tentative de renforcer une position avancée devient un pari mortel. Les opérations de drones ukrainiens continuent d’être l’épine dorsale de l’effort de guerre de l’Ukraine, en particulier dans l’ouest de l’oblast de Donetsk, où des opérations de drones ukrainiens réussies ont contribué à forcer le commandement militaire russe à réorienter son principal effort opérationnel pour 2024. Les contraintes actuelles en matière de main-d’œuvre ukrainienne et les problèmes de moral créent actuellement des vulnérabilités dans les lignes défensives de l’Ukraine, et les opérations de drones ukrainiens jouent probablement un rôle démesuré dans la défense contre et l’infliction de pertes aux forces russes qui avancent.
Il y a quelque chose de profondément moderne et de profondément ancien dans cette guerre des drones. Moderne, parce que c’est de la technologie de pointe, des algorithmes, des caméras haute définition, des systèmes de guidage sophistiqués. Ancien, parce qu’au final, c’est toujours un humain qui appuie sur le bouton. Un humain qui regarde un écran et décide qui vit et qui meurt. Un humain qui porte le poids de ces décisions. Les opérateurs de drones ukrainiens sont des héros. Ils sauvent des vies en détruisant des chars avant qu’ils n’atteignent les lignes ukrainiennes. Mais ils sont aussi des tueurs. Ils regardent leurs cibles exploser en temps réel. Ils voient les corps. Ils voient les conséquences. Et ça, ça laisse des traces. Des traces qui ne s’effacent jamais vraiment.
La réponse russe qui tarde
Face à la menace des drones ukrainiens, les Russes ont tenté de s’adapter. Ils ont développé leurs propres drones FPV. Ils ont déployé des systèmes de guerre électronique pour brouiller les signaux. Ils ont même créé des unités spécialisées dans la chasse aux drones. Mais jusqu’à présent, ils n’ont pas réussi à égaler l’efficacité ukrainienne dans ce domaine. Mikhail Zvinchuk, fondateur et directeur du projet Telegram Rybar, récompensé par le Kremlin, a reconnu dans une interview avec la chaîne RTVI axée sur la diaspora russophone le 16 novembre que l’armée russe a l’intention d’avancer sur Pokrovsk depuis le sud et le sud-est cet hiver maintenant que les forces russes ont pris Selydove. Zvinchuk a noté que l’armée russe a l’intention de prioriser les avancées dans les zones urbaines telles que Toretsk, Pokrovsk et Kurakhove et d’améliorer les opérations de drones de la Russie pendant l’hiver 2024-25, car les forces russes « ne peuvent actuellement pas avancer » en raison des opérations de drones ukrainiens. C’est un aveu remarquable. Un aveu que malgré toute leur supériorité numérique, malgré tous leurs chars et leur artillerie, les Russes sont bloqués par des drones qui coûtent quelques centaines de dollars pièce.
La Russie a sous-estimé l’impact et l’influence des capacités et innovations asymétriques de drones de l’Ukraine tout au long de la guerre, à son détriment. Les opérateurs de drones aériens et navals ukrainiens ont joué un rôle critique dans la sape de la capacité de la Russie à faciliter et mener son invasion de l’Ukraine sur terre et en mer. Les drones ukrainiens ont coulé ou endommagé une partie significative de la flotte russe de la mer Noire. Ils ont forcé les Russes à retirer leurs navires de guerre de Sébastopol vers des ports plus éloignés. Ils ont rendu la mer Noire beaucoup plus dangereuse pour la marine russe. Et maintenant, ils font la même chose sur terre. Ils transforment chaque avancée russe en un parcours du combattant mortel. Ils forcent les Russes à abandonner leurs tactiques préférées et à adopter des méthodes moins efficaces. Ils achètent du temps pour l’Ukraine. Du temps pour se préparer. Du temps pour recevoir plus d’aide occidentale. Du temps pour former plus de soldats. Et dans une guerre d’usure, le temps est la ressource la plus précieuse de toutes.
Section 5 : l'artillerie qui ne dort jamais
Le tonnerre constant
Pendant que les drones volent et que les soldats se battent au sol, il y a un autre élément de cette guerre qui ne s’arrête jamais : l’artillerie. Ce samedi 6 décembre, l’armée russe a effectué des bombardements d’artillerie près de Kliusy et Halahanivka dans la région de Tchernihiv. Dans les secteurs nord de Slobozhanshchyna et de Kursk, les Russes ont mené soixante-douze attaques de bombardement, dont deux utilisant des systèmes de lance-roquettes multiples. Soixante-douze attaques. En une seule journée. Sur deux secteurs. C’est un déluge de feu et d’acier qui ne s’arrête jamais. Chaque obus qui tombe est une chance de tuer. Chaque roquette lancée est une menace mortelle. Et les Ukrainiens doivent vivre avec ça, jour après jour, nuit après nuit. L’artillerie moderne n’a rien à voir avec les canons de la Première Guerre mondiale. C’est précis. C’est dévastateur. C’est capable de frapper des cibles à des dizaines de kilomètres de distance. Les systèmes de lance-roquettes multiples comme le BM-21 Grad russe peuvent saturer une zone entière en quelques secondes. Chaque roquette transporte des dizaines de kilos d’explosifs. Quand elles frappent, elles ne laissent rien debout.
Les Ukrainiens ont leurs propres systèmes d’artillerie, bien sûr. Ils ont reçu des obusiers M777 américains, des CAESAR français, des PzH 2000 allemands. Ces systèmes sont technologiquement supérieurs à beaucoup de ce que les Russes utilisent. Ils sont plus précis, plus rapides à déployer, plus faciles à déplacer après le tir. Mais ils sont aussi moins nombreux. Et dans une guerre d’artillerie, les nombres comptent. Les Russes peuvent se permettre de tirer dix obus pour chaque obus ukrainien. Ils peuvent saturer une zone avec du feu jusqu’à ce que quelque chose soit touché. Les Ukrainiens doivent être plus économes. Chaque obus compte. Chaque tir doit avoir un but. C’est une différence fondamentale dans la façon dont les deux armées mènent la guerre. Les Russes privilégient le volume. Les Ukrainiens privilégient la précision. Et quelque part entre ces deux approches, des soldats meurent. Des positions sont détruites. Des villes sont réduites en ruines. Le secteur sud de Slobozhanshchyna a vu les Forces de défense repousser cinq attaques ennemies dans les zones de Vovchansk, Synelnykove, et en direction d’Izbytske et Kolodiazne. Mais avant ces attaques, il y a eu l’artillerie. Des heures de bombardement pour affaiblir les défenses. Pour détruire les fortifications. Pour terroriser les défenseurs.
L’artillerie, c’est la guerre dans ce qu’elle a de plus impersonnel. Tu ne vois pas ta cible. Tu ne la connais pas. Tu calcules des coordonnées, tu ajustes l’angle, tu tires, et quelque part, à des kilomètres de distance, quelque chose explose. Peut-être que tu as touché une position ennemie. Peut-être que tu as juste créé un nouveau cratère dans un champ déjà dévasté. Tu ne sais pas. Tu ne sauras jamais vraiment. Et c’est peut-être plus facile comme ça. Parce que si tu devais voir les conséquences de chaque tir, si tu devais regarder dans les yeux ceux que tu tues, peut-être que tu ne pourrais plus appuyer sur la détente. Ou peut-être que si. C’est ça, le plus terrifiant. Qu’on s’habitue. Qu’on devienne insensible. Que la mort devienne juste un chiffre sur un rapport.
La bataille des munitions
Derrière chaque tir d’artillerie, il y a une chaîne logistique complexe. Il faut fabriquer les obus. Les transporter jusqu’au front. Les distribuer aux unités. Les stocker en toute sécurité. Et recommencer, encore et encore, parce que l’artillerie consomme des munitions à un rythme effréné. Les Russes ont un avantage dans ce domaine. Leur industrie de défense produit des millions d’obus par an. Ils ont aussi accès aux stocks de la Corée du Nord, qui leur a fourni des millions de munitions supplémentaires. Les Ukrainiens, eux, dépendent largement de l’aide occidentale. Et cette aide, bien qu’importante, n’a pas toujours été suffisante ou assez rapide. Les responsables ukrainiens ont constamment mis en garde contre une disparité croissante entre l’utilisation de l’artillerie russe et ukrainienne entre mars et juin 2024. Ils ont suggéré que les forces ukrainiennes économisaient de plus en plus les munitions et comptaient sur les opérateurs de drones pour se défendre contre les assauts d’infanterie et mécanisés russes. C’est une situation précaire. Parce que les drones, aussi efficaces soient-ils, ne peuvent pas remplacer complètement l’artillerie. Ils ne peuvent pas fournir le même volume de feu. Ils ne peuvent pas saturer une zone de la même manière. Ils sont un complément, pas un substitut.
L’Union européenne et les États-Unis ont promis d’augmenter leur production de munitions d’artillerie. Des usines sont en cours de construction ou d’expansion. Des contrats ont été signés. Mais tout ça prend du temps. Et pendant ce temps, la guerre continue. Les obus continuent de tomber. Les soldats continuent de mourir. La question n’est pas de savoir si l’Occident peut produire assez de munitions pour soutenir l’Ukraine. La question est de savoir s’il peut le faire assez vite. Parce que chaque jour de retard est un jour où les Ukrainiens doivent rationner leurs tirs. Un jour où ils doivent laisser passer des cibles qu’ils auraient pu détruire. Un jour où l’avantage russe en artillerie se fait sentir un peu plus. Les Russes le savent. Ils comptent dessus. Leur stratégie repose en partie sur l’idée qu’ils peuvent surproduire et surpasser l’Occident dans cette course aux munitions. Qu’ils peuvent maintenir un rythme de tir que l’Ukraine ne peut pas égaler. Et jusqu’à présent, ils ont en grande partie raison. Mais les choses changent. Lentement, peut-être trop lentement, mais elles changent. Et si l’Occident tient ses promesses, l’équilibre pourrait basculer.
Section 6 : les soldats qui tiennent la ligne
L’épuisement invisible
Derrière chaque statistique, chaque rapport de combat, chaque ligne sur une carte, il y a des hommes et des femmes. Des soldats ukrainiens qui tiennent la ligne depuis des mois, parfois des années. Ils vivent dans des tranchées. Ils dorment par rotations de quelques heures. Ils mangent des rations froides. Ils se lavent quand ils peuvent, ce qui n’est pas souvent. Et chaque jour, ils savent qu’ils pourraient mourir. Pas dans un futur lointain et abstrait. Aujourd’hui. Maintenant. Dans les prochaines minutes. C’est un stress qui dépasse l’imagination. Un stress qui ronge l’esprit aussi sûrement que le froid ronge le corps. Les contraintes actuelles en matière de main-d’œuvre ukrainienne et les problèmes de moral créent des vulnérabilités dans les lignes défensives de l’Ukraine. Ce n’est pas un secret. Ce n’est pas de la propagande russe. C’est une réalité reconnue par les responsables ukrainiens eux-mêmes. L’Ukraine a mobilisé des centaines de milliers d’hommes. Elle a élargi les critères de conscription. Elle a rappelé des réservistes. Mais ce n’est toujours pas assez. Parce que la Russie a une population trois fois plus grande. Parce qu’elle peut se permettre de perdre plus d’hommes. Parce qu’elle est prête à payer le prix, quel qu’il soit.
Et pendant ce temps, les soldats ukrainiens tiennent. Ils tiennent parce qu’ils n’ont pas le choix. Ils tiennent parce que derrière eux, il y a leurs familles, leurs maisons, leur pays. Ils tiennent parce que céder signifierait la fin de tout ce pour quoi ils se battent. Mais tenir, ça use. Ça transforme des hommes en ombres. Ça crée des blessures invisibles qui ne guériront peut-être jamais. Le syndrome de stress post-traumatique est endémique parmi les soldats ukrainiens. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment pourrait-on vivre ce qu’ils vivent et en sortir indemne ? Les explosions constantes. Les camarades qui meurent. La peur qui ne s’arrête jamais. Même quand ils sont en permission, même quand ils sont loin du front, la guerre les suit. Elle les hante. Elle les réveille la nuit. Elle transforme chaque bruit fort en menace potentielle. Un responsable d’une brigade ukrainienne opérant près de Selydove a rapporté à mi-septembre 2024 que les forces russes avaient commencé à se déplacer en petits groupes d’infanterie et à utiliser des brise-vent et des bâtiments comme couverture au lieu de mener des assauts frontaux avec des groupes plus importants. C’est une adaptation tactique. Mais c’est aussi un témoignage de l’efficacité de la défense ukrainienne. Les Russes ont dû changer leurs méthodes parce que les anciennes ne fonctionnaient plus.
Je pense souvent à ces soldats. Pas aux généraux qui planifient les stratégies. Pas aux politiciens qui négocient les accords. Mais aux soldats ordinaires qui tiennent des positions dont personne ne connaît le nom. Ceux qui passent des semaines dans des tranchées boueuses, qui mangent des rations froides, qui dorment par rotations de deux heures. Ceux qui savent que chaque jour pourrait être le dernier. Et pourtant, ils continuent. Ils se lèvent chaque matin. Ils prennent leur poste. Ils font leur travail. Pas parce qu’ils sont des héros. Pas parce qu’ils aiment la guerre. Mais parce que quelqu’un doit le faire. Parce que si eux ne tiennent pas la ligne, personne ne le fera. Et ça, c’est le vrai courage. Pas celui des charges héroïques et des actes spectaculaires. Mais celui de la persévérance quotidienne face à l’horreur.
Les rotations qui sauvent
L’une des clés pour maintenir le moral et l’efficacité des troupes, ce sont les rotations. Aucune unité ne peut rester en première ligne indéfiniment. Après quelques semaines ou quelques mois, les soldats doivent être relevés. Ils ont besoin de repos. De nourriture décente. D’une douche chaude. De dormir dans un vrai lit. De parler à leurs familles. De se rappeler qu’il existe un monde au-delà de la guerre. Les Forces armées ukrainiennes ont mis en place un système de rotation, mais il est constamment sous pression. Parce qu’il n’y a jamais assez d’unités pour remplacer celles qui sont épuisées. Parce que chaque rotation crée une période de vulnérabilité où les nouvelles unités doivent s’adapter à leur secteur. Parce que les Russes le savent et essaient souvent d’exploiter ces moments. Un milblogueur ukrainien a rapporté en avril 2024 que les forces russes avaient exploité une rotation ukrainienne bâclée pour faire une pénétration étroite près d’Ocheretyne. C’est exactement le genre de situation que les commandants ukrainiens redoutent. Une erreur, un moment d’inattention, et soudain l’ennemi est dans vos lignes. Et une fois qu’ils sont dedans, les déloger devient exponentiellement plus difficile.
Mais malgré ces défis, les rotations continuent. Parce qu’elles sont essentielles. Parce que sans elles, les unités s’effondreraient simplement sous le poids de l’épuisement. Les soldats qui reviennent du front ont besoin de temps pour se reconstituer. Physiquement, d’abord. Beaucoup ont perdu du poids. Beaucoup souffrent de blessures mineures qui n’ont jamais été correctement soignées. Beaucoup ont des problèmes dentaires, des infections, des douleurs chroniques. Mentalement, ensuite. Ils ont besoin de décompresser. De parler de ce qu’ils ont vécu, ou de ne pas en parler si c’est ce qu’ils préfèrent. De retrouver un semblant de normalité, même si cette normalité est temporaire et fragile. Et puis, après quelques semaines ou quelques mois, ils retournent au front. Parce que la guerre continue. Parce qu’il n’y a pas assez de soldats pour les remplacer définitivement. Parce que leur pays a encore besoin d’eux. C’est un cycle sans fin. Un cycle qui ne s’arrêtera que quand la guerre s’arrêtera. Et personne ne sait quand ce sera.
Section 7 : la logistique qui fait la différence
Les routes qui comptent
On dit souvent que les amateurs parlent de tactique, mais que les professionnels parlent de logistique. Et c’est vrai. Parce qu’une armée sans approvisionnement est juste un groupe d’hommes armés qui mourront de faim. La logistique, c’est ce qui permet à une armée de se battre. C’est la nourriture, l’eau, les munitions, le carburant, les pièces de rechange, les médicaments. C’est tout ce dont les soldats ont besoin pour survivre et combattre. Et dans une guerre moderne, les besoins logistiques sont astronomiques. Une brigade mécanisée peut consommer des centaines de tonnes de fournitures par jour. Des milliers de litres de carburant. Des dizaines de milliers de cartouches. Des centaines d’obus d’artillerie. Et tout ça doit être transporté depuis l’arrière jusqu’au front, souvent sous le feu ennemi. C’est pour ça que Pokrovsk est si important. Parce que c’est un nœud logistique. Plusieurs routes majeures se croisent là. Des lignes ferroviaires passent par là. C’est un point de distribution pour toute la région. Perdre Pokrovsk, ce serait perdre la capacité d’approvisionner efficacement les unités dans tout le secteur. Ce serait forcer les Ukrainiens à utiliser des routes plus longues, plus dangereuses, plus vulnérables aux attaques.
Les Russes le comprennent parfaitement. C’est pour ça qu’ils sont obsédés par Pokrovsk. Pas parce que la ville elle-même a une valeur intrinsèque, mais parce qu’elle est la clé de tout le système logistique ukrainien dans la région. Prendre Pokrovsk, c’est étrangler les forces ukrainiennes. C’est les forcer à se retirer ou à risquer l’encerclement. C’est créer une crise qui pourrait se propager à tout le front de Donetsk. Les Forces de défense ukrainiennes le savent aussi. C’est pour ça qu’elles se battent si férocement pour chaque mètre de terrain autour de Pokrovsk. C’est pour ça qu’elles acceptent des pertes élevées pour maintenir leurs positions. Parce que perdre Pokrovsk serait catastrophique. Les routes d’approvisionnement sont constamment sous la menace de l’artillerie russe et des frappes aériennes. Les convois doivent se déplacer la nuit, lumières éteintes, en espérant ne pas être repérés. Les dépôts de munitions doivent être dispersés et camouflés pour éviter d’être détruits par une seule frappe. C’est un jeu du chat et de la souris mortel qui se joue vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et chaque camion qui n’arrive pas à destination, chaque dépôt qui est détruit, c’est autant de munitions et de fournitures qui manqueront aux soldats en première ligne.
La logistique, c’est l’aspect le moins glamour de la guerre. Personne ne fait de films sur les chauffeurs de camion qui transportent des munitions. Personne ne chante les louanges des magasiniers qui gèrent les stocks. Mais sans eux, rien ne fonctionne. Les soldats les plus courageux, les tactiques les plus brillantes, les armes les plus sophistiquées, tout ça ne sert à rien si les munitions n’arrivent pas au front. Si les soldats n’ont rien à manger. Si les véhicules n’ont pas de carburant. La logistique, c’est l’épine dorsale invisible de toute opération militaire. Et dans cette guerre, elle fait la différence entre tenir et s’effondrer.
Les dépôts qui explosent
L’une des priorités des deux camps dans cette guerre, c’est de détruire les dépôts logistiques de l’adversaire. Les Ukrainiens ont mené des frappes de drones à longue portée contre des dépôts de munitions russes, des entrepôts de carburant, des gares de triage. Ces frappes ont un impact disproportionné par rapport à leur coût. Un drone qui coûte quelques milliers de dollars peut détruire des millions de dollars de matériel. Il peut forcer les Russes à disperser leurs stocks, ce qui complique leur logistique. Il peut créer des pénuries temporaires qui affectent les opérations au front. Les Russes font la même chose, bien sûr. Ils utilisent des missiles de croisière, des drones Shahed, des frappes d’artillerie pour cibler les dépôts ukrainiens. Chaque dépôt détruit est un coup dur pour l’effort de guerre ukrainien. Parce que remplacer ces stocks prend du temps. Parce que les fournitures doivent venir de l’étranger. Parce que chaque tonne de munitions perdue est une tonne qui ne sera pas utilisée contre les forces russes. Comme Ukrinform l’a rapporté, les Forces de défense de l’Ukraine ont frappé la raffinerie de pétrole de Ryazan et le complexe métallurgique d’Alchevsk en territoire temporairement occupé de la région de Louhansk, où des douilles d’obus sont fabriquées pour le ministère russe de la Défense.
Ces frappes sont stratégiques. Elles visent à perturber la chaîne d’approvisionnement russe à la source. Une raffinerie détruite, c’est moins de carburant pour les véhicules militaires russes. Un complexe métallurgique endommagé, c’est moins de munitions produites. C’est une guerre d’usure qui se joue à tous les niveaux, du champ de bataille aux usines situées à des centaines de kilomètres de la ligne de front. Et dans cette guerre d’usure, chaque coup compte. Chaque dépôt détruit est une petite victoire. Chaque usine endommagée est un pas vers l’affaiblissement de la machine de guerre ennemie. Mais c’est un processus lent. Très lent. Parce que les deux camps ont des réserves importantes. Parce qu’ils peuvent compenser les pertes, au moins temporairement. Parce que la guerre moderne consomme des ressources à un rythme qui défie l’imagination, mais les deux camps continuent de trouver des moyens de maintenir leurs armées sur le terrain. La question est de savoir qui s’épuisera en premier. Qui manquera de munitions, de carburant, de pièces de rechange en premier. Qui sera forcé de ralentir ses opérations, de réduire ses ambitions, d’accepter une position défensive. Et personne ne connaît vraiment la réponse.
Section 8 : l'hiver qui arrive
Le froid qui tue
Décembre en Ukraine, ce n’est pas comme décembre en France. Les températures peuvent descendre bien en dessous de zéro. La neige s’accumule. Le sol gèle. Et pour les soldats qui vivent dans des tranchées, c’est un ennemi supplémentaire. Le froid tue aussi sûrement que les balles. Il cause des engelures, de l’hypothermie, des maladies respiratoires. Il rend les armes moins fiables. Il complique les mouvements. Il transforme chaque tâche simple en épreuve. Se laver devient impossible. Dormir devient un défi. Même manger devient difficile quand la nourriture gèle. Les conditions hivernales affectent aussi les opérations militaires. Les véhicules ont besoin de plus de carburant pour fonctionner par temps froid. Les batteries se déchargent plus vite. Les fluides hydrauliques s’épaississent. Les pièces métalliques deviennent cassantes. Et surtout, la visibilité se réduit. Les tempêtes de neige peuvent rendre impossible toute opération aérienne. Les drones ont du mal à voler par grand vent. Les satellites ont du mal à voir à travers les nuages épais. C’est un égalisateur naturel qui affecte les deux camps, mais pas de la même manière. Les Russes ont plus d’expérience avec les opérations hivernales. Leur équipement est conçu pour fonctionner par temps froid. Leurs soldats sont entraînés pour ça. Les Ukrainiens aussi, bien sûr, mais ils ont moins de ressources pour équiper leurs troupes correctement.
L’aide occidentale a inclus des équipements d’hiver : vêtements thermiques, sacs de couchage, chauffages portables. Mais est-ce suffisant ? Est-ce que chaque soldat ukrainien en première ligne a ce dont il a besoin pour survivre à l’hiver ? Probablement pas. Parce qu’il n’y a jamais assez. Parce que les besoins sont immenses et les ressources limitées. Parce que même avec la meilleure volonté du monde, il est impossible d’équiper parfaitement des centaines de milliers de soldats dispersés sur un front de mille kilomètres. Mikhail Zvinchuk a noté que l’armée russe a l’intention de prioriser les avancées dans les zones urbaines telles que Toretsk, Pokrovsk et Kurakhove et d’améliorer les opérations de drones de la Russie pendant l’hiver 2024-25. Les zones urbaines offrent plus de protection contre les éléments. Les bâtiments peuvent servir d’abris. Les rues peuvent être déblayées de la neige. C’est une stratégie logique. Mais c’est aussi une stratégie qui joue sur les faiblesses ukrainiennes. Parce que défendre des zones urbaines en hiver est encore plus difficile que de les défendre en été. Parce que les civils qui restent ont besoin de chauffage, d’eau, de nourriture. Parce que chaque bâtiment détruit est un abri de moins contre le froid.
L’hiver en guerre, c’est quelque chose que je ne peux même pas vraiment imaginer. Je pense au froid que j’ai ressenti lors des hivers les plus rudes que j’ai connus, et je me dis que ce n’est rien comparé à ce que vivent ces soldats. Eux, ils ne peuvent pas rentrer chez eux quand ils ont froid. Ils ne peuvent pas monter le chauffage ou se faire un chocolat chaud. Ils doivent rester dehors, dans leurs tranchées, avec le vent qui souffle et la neige qui tombe. Ils doivent rester vigilants même quand leurs doigts sont engourdis et que leurs pieds ne sentent plus rien. Ils doivent continuer à se battre même quand tout leur corps leur crie d’arrêter. Et ça, c’est une forme de courage que je ne suis pas sûr de posséder.
La boue qui paralyse
Mais avant que l’hiver ne s’installe vraiment, il y a une période encore plus difficile : la raspoutitsa. C’est un mot russe qui signifie littéralement « saison sans routes ». C’est cette période au printemps et à l’automne où la neige fond ou la pluie tombe, et où tout se transforme en boue. Pas n’importe quelle boue. Une boue épaisse, collante, qui peut avaler des véhicules entiers. Une boue qui transforme chaque mouvement en calvaire. Une boue qui paralyse les opérations militaires. La raspoutitsa a joué un rôle crucial dans l’histoire militaire de la région. Elle a ralenti l’invasion napoléonienne. Elle a compliqué les opérations allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale. Et elle continue d’affecter les opérations militaires aujourd’hui. Les véhicules blindés s’enlisent. Les camions ne peuvent plus passer. Les soldats doivent marcher dans la boue jusqu’aux genoux. C’est épuisant. C’est démoralisant. C’est dangereux. Parce que quand tu es enlisé dans la boue, tu es une cible facile. Tu ne peux pas manœuvrer. Tu ne peux pas te mettre à couvert rapidement. Tu es vulnérable.
Les deux camps doivent composer avec la raspoutitsa. Mais encore une fois, ça n’affecte pas tout le monde de la même manière. Les Russes ont plus de véhicules à chenilles, qui se débrouillent mieux dans la boue que les véhicules à roues. Ils ont aussi plus de ressources pour construire des routes temporaires, poser des plaques métalliques, créer des passages. Les Ukrainiens doivent être plus créatifs. Ils doivent utiliser ce qu’ils ont. Ils doivent trouver des solutions improvisées. Et souvent, ça signifie simplement attendre. Attendre que la boue sèche. Attendre que le sol gèle. Attendre que les conditions s’améliorent. Mais attendre, c’est donner du temps à l’ennemi. C’est lui permettre de se préparer, de se renforcer, de planifier sa prochaine offensive. Un milblogueur russe a suggéré que les opérations de drones ukrainiens contraignent la capacité des forces russes à apporter des renforts et des fournitures aux positions avancées. Mais la boue fait la même chose. Elle contraint tout le monde. Elle force les deux camps à ralentir, à réfléchir, à adapter leurs plans. Et dans une guerre où chaque jour compte, où chaque opportunité doit être saisie, la raspoutitsa est un facteur qu’on ne peut pas ignorer.
Section 9 : les civils pris au piège
Les villes qui se vident
Pendant que les soldats se battent, il y a une autre tragédie qui se déroule en parallèle : celle des civils. Des centaines de milliers de personnes vivent encore dans les zones proches du front. Certaines parce qu’elles n’ont nulle part où aller. D’autres parce qu’elles refusent d’abandonner leurs maisons. D’autres encore parce qu’elles sont trop âgées, trop malades, ou trop pauvres pour partir. Ces gens vivent sous les bombardements constants. Ils passent leurs nuits dans des caves. Ils rationent leur nourriture et leur eau. Ils n’ont souvent plus d’électricité, plus de chauffage, plus de services médicaux. C’est une existence qui défie l’imagination. Pokrovsk, avant la guerre, comptait environ 60 000 habitants. Aujourd’hui, il en reste peut-être 10 000. Les autres sont partis. Ils ont fui vers l’ouest, vers des villes plus sûres, vers l’étranger. Ils ont tout laissé derrière eux : leurs maisons, leurs souvenirs, leurs vies. Et ceux qui restent ? Ils survivent. Jour après jour, ils survivent. Ils font la queue pour l’eau potable. Ils cuisinent sur des feux de bois parce qu’il n’y a plus de gaz. Ils écoutent les explosions et prient pour que la prochaine ne tombe pas sur leur maison. Les organisations humanitaires essaient d’aider. Elles distribuent de la nourriture, des médicaments, des couvertures. Mais c’est une goutte d’eau dans l’océan. Parce que les besoins sont immenses. Parce que l’accès est difficile. Parce que les routes sont dangereuses et que les convois humanitaires sont parfois pris pour cible.
Les autorités ukrainiennes ont ordonné l’évacuation obligatoire de plusieurs zones proches du front. Mais beaucoup de gens refusent de partir. Pourquoi ? Parce que c’est leur maison. Parce qu’ils ont vécu là toute leur vie. Parce qu’ils ne peuvent pas imaginer recommencer ailleurs. Parce qu’ils espèrent que la guerre finira bientôt et qu’ils pourront reprendre leur vie normale. Mais la guerre ne finit pas. Elle continue. Elle s’intensifie. Et chaque jour qui passe rend leur situation plus précaire. Les enfants qui restent ne vont plus à l’école. Comment le pourraient-ils quand les bâtiments sont détruits ou transformés en abris ? Les malades ne reçoivent plus de soins appropriés. Comment le pourraient-ils quand les hôpitaux sont débordés ou ont été évacués ? Les personnes âgées meurent seules dans leurs maisons froides. Parce qu’il n’y a personne pour s’occuper d’elles. Parce que leurs familles sont parties. Parce que les services sociaux n’existent plus. C’est une tragédie silencieuse qui se déroule loin des caméras. Une tragédie dont personne ne parle vraiment. Parce que tout le monde est focalisé sur les combats, sur les stratégies militaires, sur les gains et les pertes de terrain. Mais ces civils, ils sont là. Ils souffrent. Ils meurent. Et personne ne semble vraiment s’en soucier.
Comment peut-on vivre dans une zone de guerre ? Comment peut-on se réveiller chaque matin en sachant qu’aujourd’hui pourrait être le jour où un obus tombe sur ta maison ? Comment peut-on élever des enfants dans ces conditions ? Comment peut-on garder espoir quand tout autour de toi n’est que destruction ? Je ne sais pas. Je ne peux pas savoir. Parce que je n’ai jamais vécu ça. Mais j’essaie d’imaginer. J’essaie de me mettre à leur place. Et chaque fois que j’essaie, je suis submergé par un sentiment d’impuissance. Parce que je ne peux rien faire pour eux. Parce que mes mots ne changeront rien à leur situation. Parce que pendant que j’écris ça, confortablement installé, eux sont là-bas, dans le froid, dans la peur, dans l’incertitude.
Les enfants qui grandissent trop vite
Les enfants qui vivent dans les zones de guerre grandissent trop vite. Ils apprennent à reconnaître le son des différents types d’armes. Ils savent faire la différence entre un tir d’artillerie entrant et sortant. Ils connaissent le chemin vers l’abri le plus proche les yeux fermés. Ce sont des compétences qu’aucun enfant ne devrait avoir à acquérir. Mais ils n’ont pas le choix. C’est leur réalité. Beaucoup d’entre eux ont perdu des années d’éducation. Les écoles sont fermées ou détruites. L’enseignement à distance est difficile quand il n’y a pas d’électricité ou d’internet. Et même quand c’est possible, comment peut-on se concentrer sur les mathématiques ou l’histoire quand on entend des explosions dehors ? Ces enfants portent des traumatismes qui les marqueront pour le reste de leur vie. Ils ont vu des choses qu’aucun enfant ne devrait voir. Ils ont vécu des expériences qui changeront à jamais leur vision du monde. Certains ont perdu leurs parents. D’autres ont vu leur maison détruite. D’autres encore ont été blessés eux-mêmes. Et tous, absolument tous, ont perdu leur innocence. Ils ne peuvent plus croire que le monde est un endroit sûr. Ils ne peuvent plus faire confiance aux adultes pour les protéger. Parce que les adultes n’ont pas pu les protéger. Parce que les adultes sont ceux qui ont créé cette guerre.
Les psychologues qui travaillent avec ces enfants parlent de dommages profonds et durables. De troubles du sommeil, de cauchemars, d’anxiété chronique. De difficultés à se concentrer, à faire confiance, à former des relations. Ces enfants auront besoin d’aide pendant des années, peut-être des décennies. Mais qui va leur fournir cette aide ? Qui va payer pour les thérapies, les traitements, le soutien dont ils auront besoin ? L’Ukraine est un pays en guerre. Ses ressources sont limitées. Son système de santé est sous pression. Et même après la fin de la guerre, il faudra des années pour reconstruire, pour guérir, pour retrouver un semblant de normalité. Ces enfants sont l’avenir de l’Ukraine. Mais quel genre d’avenir auront-ils ? Quel genre d’adultes deviendront-ils après avoir grandi dans la guerre ? Seront-ils capables de construire une société pacifique ? Ou porteront-ils les cicatrices de cette guerre dans tout ce qu’ils feront ? Ce sont des questions auxquelles personne ne peut répondre. Mais ce sont des questions qu’on devrait se poser. Parce que les conséquences de cette guerre ne s’arrêteront pas quand les combats cesseront. Elles se prolongeront pendant des générations.
Section 10 : la guerre de l'information
Les chiffres qu’on ne peut pas vérifier
Dans toute guerre moderne, il y a une bataille parallèle qui se déroule dans le domaine de l’information. Chaque camp publie ses propres chiffres, ses propres rapports, sa propre version des événements. Et il est souvent impossible de savoir ce qui est vrai et ce qui est de la propagande. Les pertes russes annoncées par l’Ukraine sont astronomiques : près de 790 000 soldats depuis le début de l’invasion à grande échelle. Mais ces chiffres ne peuvent pas être vérifiés de manière indépendante. Moscou ne révèle pas l’ampleur de ses pertes de guerre et affirme qu’elles sont inférieures à celles de l’Ukraine. Qui dit la vérité ? Probablement personne, complètement. Les deux camps ont intérêt à exagérer les pertes de l’ennemi et à minimiser les leurs. C’est une question de moral, de propagande, de soutien public. Mais quelque part entre ces deux versions, il y a une réalité. Une réalité de dizaines, peut-être de centaines de milliers de morts. Une réalité de familles brisées, de vies détruites, de futurs annulés. Et cette réalité, elle existe indépendamment des chiffres qu’on publie. Le président Zelensky a déclaré que l’Ukraine avait perdu 43 000 soldats sur le champ de bataille depuis le début de l’invasion russe à grande échelle en février 2022, en plus de 370 000 blessés. C’est un chiffre énorme. Mais est-il complet ? Inclut-il tous les morts ? Ou seulement ceux qui sont officiellement confirmés ?
La guerre de l’information ne se limite pas aux chiffres de pertes. Elle concerne aussi les gains territoriaux, les succès militaires, les échecs de l’ennemi. Chaque camp essaie de contrôler le récit. De présenter ses actions sous le meilleur jour possible. De minimiser ses échecs et d’exagérer ses succès. Les médias sociaux ont transformé cette guerre de l’information. Maintenant, ce ne sont plus seulement les gouvernements qui contrôlent le message. Ce sont aussi les soldats sur le terrain, les civils qui filment avec leurs téléphones, les blogueurs militaires qui analysent chaque mouvement. C’est une cacophonie d’informations, de désinformations, de rumeurs, de faits. Et il est de plus en plus difficile de faire la différence. Les milblogueurs russes publient des rapports détaillés sur les opérations militaires. Certains sont proches du Kremlin et servent essentiellement de porte-parole officieux. D’autres sont plus critiques et n’hésitent pas à pointer les échecs russes. Mais tous ont un agenda. Tous essaient d’influencer l’opinion publique, de façonner la perception de la guerre. Les sources ukrainiennes font la même chose. Elles publient des vidéos de drones détruisant des chars russes. Elles partagent des histoires de bravoure et de résistance. Elles montrent les destructions causées par les bombardements russes. Tout ça est vrai. Mais c’est aussi sélectif. Parce qu’on ne montre pas les échecs. On ne parle pas des positions perdues. On ne filme pas les soldats épuisés qui craquent.
La vérité dans une guerre, c’est la première victime. On le dit souvent, mais c’est vrai. Parce que tout le monde a intérêt à mentir, à exagérer, à manipuler. Les gouvernements pour maintenir le soutien public. Les militaires pour maintenir le moral des troupes. Les médias pour attirer l’attention. Et nous, les observateurs, on est là, à essayer de démêler le vrai du faux, à essayer de comprendre ce qui se passe vraiment. Mais c’est presque impossible. Parce que chaque information est filtrée, chaque image est sélectionnée, chaque chiffre est contesté. Alors qu’est-ce qu’on fait ? On essaie de croiser les sources. On essaie d’être critiques. On essaie de ne pas tomber dans le piège de la propagande. Mais au final, on ne saura jamais vraiment toute la vérité. Pas avant que la guerre soit finie. Et peut-être même pas après.
Les narratifs qui s’affrontent
Au-delà des chiffres et des faits, il y a les narratifs. Les histoires qu’on se raconte sur cette guerre. Pour les Ukrainiens, c’est une guerre de survie. Une lutte existentielle contre un agresseur qui veut détruire leur nation. C’est David contre Goliath. C’est la démocratie contre l’autocratie. C’est le bien contre le mal. Pour les Russes, ou du moins pour le récit officiel du Kremlin, c’est une « opération militaire spéciale » pour protéger les populations russophones du Donbass. C’est une lutte contre le nazisme et l’expansion de l’OTAN. C’est la défense de la sécurité nationale russe. Ces deux narratifs sont incompatibles. Ils ne peuvent pas coexister. L’un doit être vrai et l’autre faux. Mais pour ceux qui y croient, chacun est la vérité absolue. Et c’est ça qui rend cette guerre si difficile à résoudre. Parce que ce n’est pas juste un conflit territorial. C’est un conflit de visions du monde. Un conflit d’identités. Un conflit qui touche aux questions les plus fondamentales : qui sommes-nous ? Quelle est notre place dans le monde ? Quelles sont nos valeurs ? La communauté internationale est elle aussi divisée sur ces narratifs. L’Occident soutient largement l’Ukraine et condamne l’agression russe. Mais d’autres pays, notamment dans le Sud global, sont plus ambigus. Ils voient cette guerre comme un conflit entre grandes puissances dans lequel ils ne veulent pas prendre parti. Ils critiquent l’hypocrisie occidentale qui condamne l’invasion russe de l’Ukraine mais a soutenu ou ignoré d’autres invasions et interventions.
Ces divisions compliquent les efforts pour mettre fin à la guerre. Parce qu’il n’y a pas de consensus international sur ce qui devrait se passer. Parce que chaque acteur a ses propres intérêts, ses propres priorités, ses propres lignes rouges. Et pendant que les diplomates débattent, pendant que les politiciens négocient, pendant que les analystes analysent, la guerre continue. Les soldats continuent de mourir. Les civils continuent de souffrir. Les villes continuent d’être détruites. Le président Poutine a articulé une théorie de la victoire qui suppose que les forces russes pourront faire et maintenir des avancées progressives indéfiniment. Mais cette théorie ne semble pas tenir compte de la possibilité que les forces ukrainiennes puissent infliger des pertes suffisantes pour arrêter ou stopper les futures opérations offensives russes. C’est une vision qui sous-estime la résilience ukrainienne. Qui sous-estime l’impact des capacités asymétriques de l’Ukraine, notamment les drones. Qui sous-estime la volonté de l’Occident de continuer à soutenir l’Ukraine. Mais c’est aussi une vision qui pourrait se révéler juste si l’Ukraine ne reçoit pas le soutien dont elle a besoin. Si l’Occident se lasse. Si les divisions internes ukrainiennes s’aggravent. Si l’épuisement l’emporte sur la détermination. C’est un pari. Un pari sur la durée. Un pari que Poutine semble prêt à faire, quel qu’en soit le coût.
Section 11 : l'aide occidentale qui tarde
Les promesses et la réalité
L’aide occidentale à l’Ukraine a été massive. Des dizaines de milliards de dollars en assistance militaire, économique et humanitaire. Des systèmes d’armes sophistiqués : des missiles HIMARS, des chars Leopard et Abrams, des systèmes de défense aérienne Patriot. Des munitions, du carburant, des équipements. C’est cette aide qui a permis à l’Ukraine de tenir. Qui lui a donné les moyens de se défendre. Qui a transformé ce qui aurait pu être une défaite rapide en une guerre d’usure prolongée. Mais cette aide n’a pas toujours été suffisante. Elle n’a pas toujours été assez rapide. Elle n’a pas toujours été ce dont l’Ukraine avait besoin au moment où elle en avait besoin. Les retards dans l’aide occidentale ont eu des conséquences directes sur le champ de bataille. Au printemps 2024, quand le Congrès américain a bloqué pendant des mois un paquet d’aide crucial, les forces ukrainiennes ont dû rationner leurs munitions. Elles ont dû laisser passer des cibles qu’elles auraient pu détruire. Elles ont dû céder du terrain qu’elles auraient pu tenir. Et pendant ce temps, les Russes en ont profité pour avancer. Pour prendre Avdiivka. Pour lancer leur offensive vers Pokrovsk. Ces retards ont coûté des vies. Ils ont coûté du territoire. Ils ont coûté du temps. Et le temps, dans une guerre, c’est irremplaçable.
Les restrictions sur l’utilisation des armes occidentales ont aussi été un problème. Pendant longtemps, l’Ukraine n’a pas été autorisée à utiliser des armes fournies par l’Occident pour frapper des cibles en territoire russe. Cette restriction a donné aux Russes un sanctuaire d’où ils pouvaient lancer des attaques sans crainte de représailles. Elle a permis aux Russes de concentrer leurs forces, leurs dépôts de munitions, leurs aérodromes juste de l’autre côté de la frontière, hors de portée des armes ukrainiennes les plus efficaces. Certaines de ces restrictions ont été levées, mais pas toutes. Et chaque restriction est un handicap pour l’Ukraine. Un handicap que les Russes n’ont pas. Parce qu’ils peuvent frapper n’importe où en Ukraine. Ils peuvent cibler des villes, des infrastructures civiles, des centrales électriques. Ils n’ont aucune restriction. Aucune ligne rouge. Aucun scrupule. L’Union européenne et les États-Unis ont promis de continuer à soutenir l’Ukraine « aussi longtemps qu’il le faudra ». Mais qu’est-ce que ça signifie vraiment ? Combien de temps est « aussi longtemps qu’il le faudra » ? Un an ? Cinq ans ? Dix ans ? Et quel niveau de soutien ? Assez pour que l’Ukraine survive ? Ou assez pour qu’elle gagne ? Parce que ce n’est pas la même chose. Survivre, c’est maintenir le statu quo. C’est empêcher les Russes d’avancer davantage. Gagner, c’est reprendre le territoire perdu. C’est forcer les Russes à se retirer. C’est restaurer l’intégrité territoriale de l’Ukraine.
L’aide occidentale, c’est compliqué. Parce que d’un côté, c’est absolument essentiel. Sans elle, l’Ukraine aurait probablement déjà perdu. Mais de l’autre côté, elle vient avec des conditions, des restrictions, des retards. Elle est soumise aux caprices de la politique intérieure des pays donateurs. Elle dépend de budgets qui doivent être votés, de décisions qui doivent être prises, de bureaucraties qui doivent être navigées. Et pendant ce temps, les soldats ukrainiens attendent. Ils attendent les munitions qui leur permettront de se défendre. Ils attendent les armes qui leur permettront de contre-attaquer. Ils attendent l’aide qui pourrait faire la différence entre la victoire et la défaite. Et parfois, cette aide arrive trop tard. Parfois, elle n’arrive pas du tout. Et c’est frustrant. C’est enrageant. Parce que les moyens existent. La volonté politique existe, au moins en partie. Mais la mise en œuvre est lente, hésitante, insuffisante.
Les divisions qui affaiblissent
L’Occident n’est pas un bloc monolithique. Il y a des divisions, des désaccords, des priorités différentes. Certains pays, comme la Pologne et les États baltes, sont des partisans inconditionnels de l’Ukraine. Ils comprennent la menace russe. Ils savent qu’ils pourraient être les prochains. Ils sont prêts à faire des sacrifices pour soutenir l’Ukraine. D’autres pays sont plus hésitants. Ils s’inquiètent de l’escalade. Ils craignent une confrontation directe avec la Russie. Ils veulent aider l’Ukraine, mais pas au point de risquer leur propre sécurité. Et puis il y a les pays qui sont franchement ambigus. Qui maintiennent des relations avec la Russie. Qui achètent encore du pétrole et du gaz russes. Qui bloquent ou retardent certaines mesures de soutien à l’Ukraine. Ces divisions affaiblissent la réponse occidentale. Elles permettent à la Russie de jouer sur les fissures. De diviser pour mieux régner. De maintenir l’espoir qu’à un moment donné, l’Occident se lassera et abandonnera l’Ukraine. Aux États-Unis, le soutien à l’Ukraine est devenu une question partisane. Une partie significative du Parti républicain s’oppose à l’aide continue à l’Ukraine. Ils argumentent que l’argent devrait être dépensé aux États-Unis, pas à l’étranger. Ils remettent en question l’efficacité de l’aide. Ils suggèrent que l’Ukraine devrait négocier avec la Russie, même si ça signifie céder du territoire.
En Europe, la fatigue de la guerre commence à se faire sentir. Les prix de l’énergie ont augmenté. L’inflation est élevée. Les budgets sont serrés. Et certains se demandent combien de temps encore ils devront soutenir l’Ukraine. Combien de temps encore ils devront accepter les conséquences économiques de leur soutien. Ces divisions et cette fatigue sont exactement ce sur quoi Poutine compte. Sa stratégie repose sur l’idée que l’Occident finira par se lasser. Que le soutien à l’Ukraine s’érodera. Que les divisions internes occidentales s’aggraveront. Et qu’à ce moment-là, l’Ukraine sera forcée de négocier dans une position de faiblesse. C’est une stratégie à long terme. Une stratégie qui accepte des pertes élevées à court terme en échange d’un gain potentiel à long terme. C’est un pari. Mais c’est un pari que Poutine semble prêt à faire. La question est de savoir si l’Occident aura la volonté et la capacité de prouver qu’il a tort. De maintenir son soutien à l’Ukraine aussi longtemps qu’il le faudra. De surmonter ses divisions internes. De résister à la fatigue de la guerre. Parce que si l’Occident abandonne l’Ukraine, les conséquences ne se limiteront pas à l’Ukraine. Elles se feront sentir dans toute l’Europe. Elles enverront un message à tous les autocrates du monde : l’agression paie. La force prime le droit. Et l’ordre international basé sur des règles n’est qu’une illusion.
Section 12 : les négociations qui n'aboutissent pas
Les pourparlers de Miami
Pendant que la guerre fait rage sur le terrain, il y a aussi des tentatives de trouver une solution diplomatique. Des négociations, des pourparlers, des médiations. Mais jusqu’à présent, rien n’a abouti. Les positions des deux camps sont trop éloignées. Les exigences sont incompatibles. La confiance est inexistante. En décembre 2024, des pourparlers de paix ont eu lieu à Miami. Des représentants ukrainiens et russes se sont rencontrés, avec la médiation de diplomates américains et européens. L’atmosphère était tendue. Chaque camp est venu avec ses propres lignes rouges, ses propres exigences non négociables. Pour l’Ukraine, c’est simple : restauration de l’intégrité territoriale. Retrait complet des forces russes. Réparations pour les dommages causés. Justice pour les crimes de guerre. Pour la Russie, c’est tout aussi simple : reconnaissance de l’annexion de la Crimée et des territoires occupés dans le Donbass. Garanties que l’Ukraine ne rejoindra jamais l’OTAN. Levée de toutes les sanctions occidentales. Ces positions sont irréconciliables. Il n’y a pas de terrain d’entente. Pas de compromis possible qui satisferait les deux camps. Alors les négociations s’enlisent. Les diplomates parlent, mais rien ne bouge. Et pendant ce temps, la guerre continue.
Certains suggèrent qu’un cessez-le-feu pourrait être un premier pas. Arrêter les combats, même temporairement, pour créer un espace pour des négociations plus substantielles. Mais même ça est compliqué. Où serait la ligne de cessez-le-feu ? Sur les positions actuelles ? Ça signifierait reconnaître les gains russes. Sur les frontières d’avant 2022 ? Les Russes ne l’accepteront jamais. Sur les frontières d’avant 2014 ? Encore moins. Et puis il y a la question de la confiance. Comment peut-on faire confiance à un cessez-le-feu quand l’autre camp a violé tous les accords précédents ? Comment peut-on croire que les Russes respecteront un cessez-le-feu quand ils ont violé le Mémorandum de Budapest, les Accords de Minsk, et pratiquement tous les autres engagements qu’ils ont pris ? Les Ukrainiens se souviennent de 2014. Ils se souviennent comment les Russes ont utilisé les cessez-le-feu pour se regrouper, se renforcer, et préparer leur prochaine offensive. Ils ne veulent pas répéter cette erreur. Ils ne veulent pas donner aux Russes le temps de se préparer pour la prochaine phase de la guerre. Alors ils insistent : pas de cessez-le-feu sans garanties solides. Pas de négociations sans retrait russe. Pas de compromis sur l’intégrité territoriale.
Les négociations de paix, c’est toujours la même histoire. On s’assoit autour d’une table. On parle. On fait des propositions. On rejette les propositions de l’autre. On fait des contre-propositions. Et au final, rien ne change. Parce que personne n’est vraiment prêt à faire les compromis nécessaires. Parce que chaque camp pense qu’il peut encore gagner sur le terrain. Parce que la guerre, aussi horrible soit-elle, semble préférable à une paix qui serait perçue comme une défaite. Et pendant ce temps, les soldats continuent de mourir. Les civils continuent de souffrir. Les villes continuent d’être détruites. Pour quoi ? Pour des principes ? Pour de la fierté nationale ? Pour des calculs politiques ? Je ne sais pas. Mais ce que je sais, c’est que chaque jour de guerre est un jour de trop. Chaque vie perdue est une vie de trop. Et que si les diplomates ne trouvent pas un moyen de mettre fin à cette guerre, elle continuera jusqu’à ce qu’un des camps soit complètement épuisé. Et ça pourrait prendre des années.
Le rôle des médiateurs
Plusieurs pays ont tenté de jouer le rôle de médiateur dans ce conflit. La Turquie a organisé des pourparlers au début de la guerre. La Chine a proposé un plan de paix. Même le Vatican a essayé d’intervenir. Mais aucune de ces tentatives n’a vraiment abouti. Pourquoi ? Parce que la médiation ne fonctionne que si les deux camps veulent vraiment négocier. Si les deux camps sont prêts à faire des compromis. Si les deux camps croient qu’une solution négociée est possible et préférable à la continuation de la guerre. Mais ce n’est pas le cas ici. Les Russes pensent qu’ils peuvent gagner. Ils pensent que le temps joue en leur faveur. Ils pensent que l’Occident finira par se lasser et que l’Ukraine sera forcée de négocier dans une position de faiblesse. Alors pourquoi négocieraient-ils maintenant ? Pourquoi accepteraient-ils des compromis quand ils pensent pouvoir obtenir plus en continuant la guerre ? Les Ukrainiens, de leur côté, savent qu’ils ne peuvent pas faire confiance aux Russes. Ils savent que tout accord sera violé dès que les Russes penseront pouvoir s’en tirer. Ils savent que la seule garantie de leur sécurité, c’est la force. Alors ils aussi préfèrent continuer la guerre plutôt que d’accepter un accord qui ne garantirait pas leur sécurité à long terme.
Les médiateurs sont donc dans une position impossible. Ils essaient de rapprocher deux camps qui ne veulent pas être rapprochés. Ils essaient de trouver des compromis quand aucun compromis n’est acceptable. Ils essaient de construire la confiance quand il n’y a aucune confiance. C’est un travail de Sisyphe. Un travail qui semble voué à l’échec. Mais ils continuent quand même. Parce qu’ils doivent essayer. Parce que l’alternative – une guerre sans fin – est trop horrible pour être acceptée. Parce qu’il faut maintenir l’espoir, aussi mince soit-il, qu’une solution diplomatique est possible. Certains analystes suggèrent qu’une solution ne sera possible que quand les deux camps seront épuisés. Quand les coûts de la guerre deviendront insupportables pour les deux côtés. Quand la continuation de la guerre semblera pire que n’importe quel accord négocié. Mais quand ce moment viendra-t-il ? Combien de morts faudra-t-il encore ? Combien de destructions ? Combien de souffrances ? Et même à ce moment-là, y aura-t-il vraiment une solution ? Ou est-ce que les deux camps seront tellement amers, tellement traumatisés, tellement convaincus de leur bon droit, qu’aucun accord ne sera possible ? Ce sont des questions sans réponses. Des questions qui hantent tous ceux qui suivent ce conflit. Des questions qui nous rappellent que la guerre est facile à commencer mais terriblement difficile à terminer.
Section 13 : l'avenir incertain
Les scénarios possibles
Alors, comment cette guerre va-t-elle se terminer ? Personne ne le sait vraiment. Mais on peut imaginer plusieurs scénarios. Le premier, c’est une victoire ukrainienne complète. L’Ukraine repousse les forces russes, reprend tous les territoires occupés, y compris la Crimée, et restaure son intégrité territoriale. C’est le scénario idéal pour l’Ukraine et l’Occident. Mais est-il réaliste ? Probablement pas, du moins pas à court terme. Parce que reprendre du territoire est beaucoup plus difficile que de le défendre. Parce que les Russes ont fortifié leurs positions. Parce que l’Ukraine n’a pas encore les moyens militaires pour mener une offensive à grande échelle. Le deuxième scénario, c’est une victoire russe. Les Russes prennent Pokrovsk, puis Kramatorsk, puis Sloviansk. Ils conquièrent tout le Donbass, peut-être même plus. Ils forcent l’Ukraine à accepter leurs conditions. C’est le scénario cauchemar pour l’Ukraine et l’Occident. Mais est-il probable ? Peut-être pas non plus. Parce que les Russes ont déjà essayé et échoué à prendre Kyiv. Parce qu’ils ont subi des pertes énormes. Parce que leur capacité à mener des offensives à grande échelle est limitée. Le troisième scénario, et probablement le plus probable, c’est un conflit gelé. La guerre continue à basse intensité pendant des années, peut-être des décennies. Les lignes de front se stabilisent. Aucun camp ne peut faire de gains significatifs. Mais aucun camp n’est prêt à négocier sérieusement. C’est ce qui s’est passé après 2014, et ça pourrait se reproduire.
Un conflit gelé serait une tragédie. Parce que ça signifierait des années de souffrance pour les populations des zones proches du front. Des années de bombardements sporadiques. Des années d’incertitude. Des années où la reconstruction ne peut pas commencer parce que la guerre n’est pas vraiment finie. Mais c’est peut-être le scénario le plus réaliste. Parce que ni l’Ukraine ni la Russie ne semblent capables de remporter une victoire décisive. Parce que l’Occident n’est pas prêt à s’impliquer directement dans le conflit. Parce que personne n’a vraiment de solution. Le quatrième scénario, c’est une escalade. La guerre s’étend au-delà de l’Ukraine. L’OTAN est entraînée dans le conflit. La Russie utilise des armes nucléaires tactiques. C’est le scénario apocalyptique. Et heureusement, il semble peu probable. Parce que personne ne veut vraiment d’une guerre mondiale. Parce que même Poutine comprend que l’utilisation d’armes nucléaires serait franchir une ligne rouge qui changerait tout. Mais le risque existe. Tant que la guerre continue, tant que les tensions restent élevées, le risque d’escalade accidentelle ou intentionnelle existe. Et c’est terrifiant. Parce que les conséquences d’une telle escalade seraient catastrophiques, non seulement pour l’Ukraine et la Russie, mais pour le monde entier.
L’avenir, c’est ce qui me fait le plus peur dans tout ça. Parce que je ne vois pas d’issue claire. Je ne vois pas de chemin évident vers la paix. Je vois juste une guerre qui continue, qui s’enlise, qui devient la nouvelle normalité. Et c’est terrifiant. Parce que ça signifie que toute une génération d’Ukrainiens va grandir dans la guerre. Que des villes entières vont rester en ruines pendant des années. Que des familles vont rester séparées. Que des traumatismes vont se transmettre de génération en génération. Et pour quoi ? Pour des frontières ? Pour de la fierté nationale ? Pour des calculs géopolitiques ? Je ne comprends pas. Je ne comprendrai jamais. Mais je sais une chose : cette guerre doit finir. D’une manière ou d’une autre, elle doit finir. Parce que chaque jour qu’elle continue est un jour de trop.
Le coût à long terme
Même quand la guerre finira, les conséquences continueront pendant des décennies. Le coût de la reconstruction de l’Ukraine est estimé à des centaines de milliards de dollars. Des villes entières devront être reconstruites. Des infrastructures devront être réparées. Des millions de mines devront être déminées. Ça prendra des années, peut-être des décennies. Et qui va payer ? L’Ukraine n’a pas les ressources. L’Occident a promis d’aider, mais combien ? Et pendant combien de temps ? Le coût humain est encore plus difficile à quantifier. Des centaines de milliers de morts. Des millions de déplacés. Des générations traumatisées. Comment mesure-t-on ça ? Comment répare-t-on ça ? On ne peut pas. On peut essayer d’aider, de soigner, de reconstruire. Mais certaines blessures ne guérissent jamais vraiment. Le coût politique sera aussi énorme. L’Ukraine devra se reconstruire non seulement physiquement, mais aussi politiquement. Elle devra lutter contre la corruption, renforcer ses institutions, consolider sa démocratie. Et tout ça dans un contexte post-guerre, avec une population traumatisée et des ressources limitées. Ce ne sera pas facile. La Russie aussi paiera un prix. Les sanctions occidentales ont déjà affecté son économie. La guerre a coûté des centaines de milliards de dollars. Des centaines de milliers de soldats sont morts ou ont été blessés. Et pour quoi ? Pour quelques milliers de kilomètres carrés de territoire dévasté ? Pour maintenir l’illusion de la grandeur russe ? Le coût en vaut-il vraiment la peine ?
Et puis il y a le coût pour l’ordre international. Cette guerre a montré que l’agression peut payer, au moins temporairement. Elle a montré que les règles internationales peuvent être violées sans conséquences vraiment décisives. Elle a montré que la force prime encore le droit. Quel message ça envoie aux autres autocrates du monde ? À la Chine qui regarde Taiwan ? À d’autres pays qui ont des revendications territoriales sur leurs voisins ? Le message est clair : si tu es assez fort, si tu es prêt à payer le prix, tu peux prendre ce que tu veux. Et ça, c’est dangereux. Très dangereux. Parce que ça mine tout le système international qui a été construit après la Seconde Guerre mondiale. Un système basé sur l’idée que les frontières ne peuvent pas être changées par la force. Que les conflits doivent être résolus par la diplomatie, pas par la guerre. Que le droit international doit être respecté. Si ce système s’effondre, si on revient à une logique de pure puissance, alors le monde deviendra beaucoup plus dangereux. Beaucoup plus instable. Beaucoup plus violent. Et c’est peut-être ça, le vrai coût de cette guerre. Pas seulement les morts et les destructions en Ukraine. Mais la destruction de l’ordre international lui-même. Et ça, c’est quelque chose dont nous paierons tous le prix, pendant très longtemps.
Conclusion : soixante-dix-sept fois trop
Le bilan d’une journée ordinaire
Revenons à notre point de départ. Soixante-dix-sept affrontements en une seule journée. Vingt et un rien que dans le secteur de Pokrovsk. Des centaines, peut-être des milliers de soldats engagés dans des combats. Des dizaines, peut-être des centaines de morts et de blessés. Et c’était juste un samedi ordinaire. Pas une offensive majeure. Pas une bataille décisive. Juste un jour comme les autres dans cette guerre qui n’en finit pas. Ce samedi 6 décembre 2025 restera probablement dans les statistiques comme un jour banal. Pas particulièrement sanglant. Pas particulièrement significatif. Juste un jour de plus dans une guerre qui dure depuis presque quatre ans maintenant. Mais pour ceux qui l’ont vécu, ce n’était pas un jour banal. C’était un jour où ils ont failli mourir. Un jour où leurs camarades sont morts. Un jour où ils ont tenu leurs positions contre des assauts répétés. Un jour où ils ont fait leur devoir, encore une fois, malgré la peur, malgré l’épuisement, malgré tout. Les Forces de défense ukrainiennes ont repoussé la grande majorité des attaques russes ce jour-là. Elles ont tenu leurs positions. Elles ont infligé des pertes à l’ennemi. Elles ont fait leur travail. Mais à quel prix ? Combien de munitions dépensées ? Combien de soldats épuisés ? Combien de positions fragilisées ? Et surtout, combien de temps encore pourront-elles tenir ce rythme ?
Les forces russes ont continué leurs assauts malgré les pertes. Elles ont attaqué encore et encore, sur tous les secteurs du front. Elles ont maintenu la pression. Elles ont cherché les points faibles. Elles ont appliqué leur stratégie d’usure. Et elles continueront. Demain, il y aura d’autres attaques. Après-demain aussi. Et le jour d’après. Jusqu’à ce que quelque chose cède. Jusqu’à ce qu’un camp s’effondre. Ou jusqu’à ce qu’une solution diplomatique soit trouvée. Mais pour l’instant, rien de tout ça ne semble imminent. Alors la guerre continue. Les chiffres s’accumulent. Les rapports se succèdent. Et chaque jour ressemble au précédent. Soixante-dix-sept affrontements aujourd’hui. Peut-être quatre-vingts demain. Peut-être soixante après-demain. Ça n’a plus vraiment d’importance. Parce que derrière chaque chiffre, il y a la même réalité : des hommes qui se battent, qui souffrent, qui meurent. Pour des objectifs qui semblent de plus en plus abstraits. Pour une victoire qui semble de plus en plus lointaine. Pour une paix qui semble de plus en plus impossible. Et pendant ce temps, le monde regarde. Parfois avec intérêt, souvent avec indifférence. Parce que cette guerre dure depuis trop longtemps. Parce qu’on s’habitue. Parce que l’horreur, quand elle devient quotidienne, cesse d’être horrifiante. Elle devient juste… normale.
Soixante-dix-sept fois. Soixante-dix-sept moments où tout aurait pu basculer. Soixante-dix-sept fois où des hommes ont regardé la mort en face. Et demain, ça recommencera. Et après-demain aussi. Et je suis là, à écrire sur ça, à essayer de donner du sens à ces chiffres, à essayer de faire comprendre l’ampleur de ce qui se passe. Mais je ne suis pas sûr d’y arriver. Parce que les mots sont insuffisants. Parce que l’horreur de la guerre dépasse tout ce qu’on peut exprimer. Parce qu’au final, ceux qui ne l’ont pas vécue ne pourront jamais vraiment comprendre. Mais je dois essayer quand même. Je dois continuer à écrire, à raconter, à témoigner. Parce que si on arrête d’en parler, si on laisse cette guerre devenir juste un bruit de fond, alors on aura perdu quelque chose d’essentiel. Notre humanité, peut-être.
L’espoir qui persiste
Malgré tout, malgré l’horreur, malgré l’épuisement, malgré les pertes, il y a encore de l’espoir. L’espoir que cette guerre finira un jour. L’espoir que l’Ukraine survivra. L’espoir que la justice sera rendue. L’espoir que la reconstruction sera possible. Cet espoir, il vient des soldats ukrainiens qui continuent de tenir la ligne. Il vient des civils qui refusent d’abandonner leurs maisons. Il vient des volontaires qui aident, qui soignent, qui reconstruisent. Il vient de tous ceux qui, malgré tout, continuent de croire en un avenir meilleur. Les opérateurs de drones ukrainiens ont montré qu’avec de l’ingéniosité et de la détermination, on peut compenser un désavantage numérique. Les Forces de défense ont montré qu’avec du courage et de la résilience, on peut tenir face à un ennemi plus puissant. Le peuple ukrainien a montré qu’avec de l’unité et de la solidarité, on peut survivre à l’impensable. Et l’Occident, malgré ses hésitations et ses divisions, a montré qu’il est prêt à soutenir l’Ukraine. Pas autant qu’il le devrait, peut-être. Pas aussi vite qu’il le faudrait. Mais il est là. Et ce soutien fait la différence. Il permet à l’Ukraine de tenir. Il donne à l’Ukraine les moyens de se défendre. Il maintient l’espoir qu’une victoire ukrainienne est possible.
Mais l’espoir ne suffit pas. Il faut aussi de l’action. Il faut que l’Occident tienne ses promesses. Il faut qu’il fournisse l’aide nécessaire, rapidement et sans restrictions inutiles. Il faut qu’il maintienne les sanctions contre la Russie. Il faut qu’il soutienne l’Ukraine aussi longtemps qu’il le faudra, vraiment. Il faut aussi que l’Ukraine continue ses réformes. Qu’elle lutte contre la corruption. Qu’elle renforce ses institutions. Qu’elle se prépare pour l’après-guerre. Parce que gagner la guerre ne suffira pas. Il faudra aussi gagner la paix. Il faudra reconstruire. Il faudra guérir. Il faudra créer un avenir meilleur que le passé. Et ça, c’est peut-être encore plus difficile que de gagner la guerre elle-même. Soixante-dix-sept affrontements en une journée. C’est trop. C’est beaucoup trop. Mais c’est la réalité. Et tant que cette réalité persiste, tant que la guerre continue, nous devons continuer à en parler. À témoigner. À ne pas oublier. Parce que l’oubli, c’est la vraie défaite. L’oubli, c’est ce qui permet à l’horreur de se répéter. L’oubli, c’est ce qui transforme les victimes en statistiques et les tragédies en notes de bas de page. Alors non, nous n’oublierons pas. Nous continuerons à compter. Soixante-dix-sept aujourd’hui. Combien demain ? Et combien de jours encore avant que ça s’arrête enfin ?
Sources
Sources primaires
Ukrinform – « War update: 77 clashes on front lines, most intense assaults in Pokrovsk sector » – Article publié le 6 décembre 2025 à 18h57, consulté le 6 décembre 2025. Rapport opérationnel de l’État-major des Forces armées ukrainiennes publié sur Facebook à 16h00 le 6 décembre 2025.
Institute for the Study of War (ISW) – « The Ukrainian Defense of Pokrovsk Has Compelled Russia to Change Its Approach in Eastern Ukraine » – Analyse publiée le 17 novembre 2024 par Angelica Evans, consultée le 6 décembre 2025.
Kyiv Independent – « Russian military suffers 427,000 casualties in 2024, Syrskyi claims » – Article publié le 30 décembre 2024 par Martin Fornusek, consulté le 6 décembre 2025. Déclarations du commandant en chef ukrainien Oleksandr Syrskyi publiées sur Telegram le 30 décembre 2024.
Sources secondaires
Associated Press – Témoignages d’opérateurs de drones ukrainiens publiés en août 2024 concernant les tactiques russes dans le secteur de Pokrovsk.
RTVI – Interview de Mikhail Zvinchuk, fondateur du projet Telegram Rybar, publiée le 16 novembre 2024 concernant les intentions russes pour l’hiver 2024-25.
Rapports militaires ukrainiens – Données sur les pertes russes et les opérations militaires publiées régulièrement par l’État-major des Forces armées ukrainiennes entre mars 2024 et décembre 2025.
Analyses ISW – Évaluations de campagne offensive russe publiées entre février 2024 et décembre 2025, incluant les analyses des secteurs de Pokrovsk, Kurakhove, Toretsk et autres directions du front.
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