La Grande Guerre patriotique, mythe fondateur de la Russie moderne
Pour comprendre pourquoi cette comparaison temporelle est si dévastatrice pour le Kremlin, il faut saisir ce que représente la Grande Guerre patriotique dans l’imaginaire russe contemporain. Ce n’est pas simplement un événement historique — c’est le socle même de l’identité nationale post-soviétique, le récit fondateur qui justifie tout, de la politique étrangère agressive aux restrictions des libertés intérieures. Chaque 9 mai, la Russie célèbre le Jour de la Victoire avec des défilés militaires grandioses, des portraits de vétérans brandis par des millions de personnes dans le cadre du « Régiment immortel », et un discours officiel qui martèle le même message : nous avons vaincu le fascisme, nous pouvons tout vaincre.
Cette guerre a coûté à l’URSS entre 20 et 27 millions de morts selon les estimations les plus récentes de l’Académie des sciences de Russie, dont 8,7 millions de militaires selon les chiffres officiels du ministère russe de la Défense publiés en 1993 par le général Grigori Krivocheïev. Mais ces chiffres sont contestés. Certains historiens russes indépendants, comme Viktor Zemskov, estiment les pertes militaires réelles à 11,5 millions, voire plus. Les archives militaires centrales russes contiendraient les noms de 14 millions de militaires morts ou disparus, et des recherches plus récentes évoquent jusqu’à 21,3 millions de décès militaires documentés. Le président Dmitri Medvedev lui-même déclarait en 2009 que « les données sur nos pertes n’ont pas encore été révélées ».
Quand le mythe rencontre la réalité ukrainienne
Mais voilà le problème : ce récit héroïque de sacrifice et de victoire finale ne fonctionne plus en Ukraine. Parce qu’en 2026, après 1417 jours de guerre, la Russie n’a pas vaincu. Elle n’a même pas progressé de manière significative. Elle a capturé 71 108 kilomètres carrés de territoire ukrainien — une superficie qui représente à peine 1,3% des 5,4 millions de kilomètres carrés que l’Armée rouge a perdus puis reconquis entre 1941 et 1945. Et ce territoire, elle l’a payé au prix fort : plus d’un million de soldats tués ou blessés, 11 259 chars détruits, 23 350 véhicules blindés perdus, 33 680 systèmes d’artillerie anéantis.
L’analyste militaire ukrainien Oleksandr Kovalenko, du groupe Information Resistance, a publié en octobre 2025 une analyse dévastatrice montrant que la guerre en Ukraine est devenue « une catastrophe pire que la Seconde Guerre mondiale » pour la Russie. Ses calculs démontrent que même l’Armée rouge sous Staline « ne combattait pas avec de la chair » comme le fait l’armée russe aujourd’hui. Pendant la Grande Guerre patriotique, l’URSS a pu développer massivement son complexe militaro-industriel et accumuler un énorme potentiel d’après-guerre. La Russie moderne, elle, épuise ses réserves héritées d’équipements et d’armes soviétiques, conduisant à une « dégradation irréversible et irréparable des forces armées russes ».
C’est là que le vernis craque. Le mythe de l’invincibilité russe, forgé dans les ruines de Berlin, se fracasse contre les champs de blé ukrainiens. Et personne à Moscou ne veut l’admettre.
Section 3 : anatomie d'un désastre militaire moderne
Des pertes qui défient l’entendement
Les chiffres des pertes russes en Ukraine sont si astronomiques qu’ils en deviennent presque abstraits. Mais chaque nombre représente une vie brisée, une famille détruite, un avenir annihilé. Selon les données ukrainiennes publiées par l’état-major général, les forces russes ont subi plus de 400 000 pertes rien qu’en 2025, avec des pics atteignant 346 000 soldats perdus selon certaines estimations. Le rythme des pertes s’est même accéléré vers la fin de l’année, avec des journées dépassant les 1500 soldats tués ou blessés.
Pour mettre ces chiffres en perspective : pendant la guerre d’Afghanistan (1979-1989), l’Union soviétique a perdu environ 15 000 soldats en dix ans de conflit. En Ukraine, la Russie perd l’équivalent de toute la guerre d’Afghanistan en moins de trois semaines. C’est un taux d’attrition qui n’a pas été vu depuis la Première Guerre mondiale, depuis les tranchées de Verdun et de la Somme où des générations entières d’hommes ont été broyées pour quelques mètres de boue.
L’effondrement du matériel militaire
Mais les pertes humaines ne racontent qu’une partie de l’histoire. Le matériel militaire russe s’évapore à un rythme qui laisse les analystes occidentaux stupéfaits. Les 11 259 chars perdus représentent une moyenne de 8 à 9 chars détruits par jour depuis le début de l’invasion. Pendant la Grande Guerre patriotique, l’Armée rouge perdait certes 83 500 chars, mais sur un front bien plus vaste et contre un ennemi autrement plus puissant. La proportion est révélatrice : la Russie moderne perd son blindage à un rythme comparable à celui de l’URSS face à la Wehrmacht, mais sans les victoires pour compenser.
Les 23 350 véhicules blindés détruits (17 à 20 par jour) dépassent déjà les 13 000 véhicules blindés perdus par l’Armée rouge pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Les 33 680 systèmes d’artillerie anéantis (25 par jour) représentent plus d’un tiers des 90 000 systèmes d’artillerie que l’URSS a perdus entre 1941 et 1945. Et les 64 350 véhicules à moteur détruits (48 à 50 par jour), bien qu’inférieurs aux 410 000 véhicules perdus par les Soviétiques, le sont sur un front quatre fois plus petit et contre un adversaire disposant de ressources infiniment moindres.
Chaque tank détruit, c’est un morceau de l’héritage soviétique qui part en fumée. La Russie ne fabrique pas de nouveaux T-72 au rythme où elle les perd. Elle vide ses dépôts, elle pille son passé pour alimenter un présent insoutenable.
Section 4 : le coût humain invisible
Au-delà des statistiques, des vies détruites
Les chiffres officiels russes sur les pertes militaires sont un mensonge d’État. Moscou admet à peine quelques dizaines de milliers de morts, alors que les estimations indépendantes parlent de plusieurs centaines de milliers de soldats tués. Le projet Mediazona, en collaboration avec BBC Russia, a documenté les noms de plus de 95 000 soldats russes confirmés morts en croisant les avis de décès, les réseaux sociaux et les registres publics. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Pour chaque mort confirmé, combien d’autres disparaissent dans les fosses communes, dans les champs ukrainiens, dans les statistiques manipulées du ministère de la Défense ?
Une étude récente estime le nombre total de soldats russes tués ou blessés à 1,4 million, un chiffre qui dépasse l’entendement. C’est plus que la population de plusieurs régions russes. C’est l’équivalent de vider entièrement des villes comme Kazan ou Perm. Et ces hommes ne reviendront jamais. Ils ne fonderont pas de familles, n’auront pas d’enfants, ne contribueront pas à l’économie. La Russie est en train de s’amputer d’une génération entière pour une guerre qu’elle ne peut pas gagner.
Les blessés, l’autre catastrophe silencieuse
Mais les morts ne sont qu’une partie du tableau. Les blessés — ceux qui survivent mais reviennent mutilés, traumatisés, brisés — représentent un fardeau que la Russie portera pendant des décennies. Pendant la Grande Guerre patriotique, l’Armée rouge a enregistré 14,7 millions de blessés et 7,6 millions de malades. En Ukraine, les estimations parlent déjà de plusieurs centaines de milliers de blessés graves, avec des amputations massives dues aux mines, aux obus d’artillerie, aux drones explosifs.
Le système de santé militaire russe, déjà défaillant en temps de paix, s’effondre sous le poids de cette marée humaine. Les hôpitaux militaires débordent. Les prothèses manquent. Les soins psychiatriques pour le syndrome de stress post-traumatique sont inexistants. Des milliers de soldats rentrent chez eux avec des blessures invisibles — des cauchemars, des flashbacks, une incapacité à réintégrer la vie civile. Certains sombrent dans l’alcoolisme, la violence domestique, le suicide. C’est une bombe à retardement sociale qui explosera dans les années à venir.
Je pense à ces hommes qui reviennent. Ceux qui ont survécu mais qui ne vivront plus jamais vraiment. Ceux qui ferment les yeux et voient encore les corps de leurs camarades. Ceux qui sursautent au moindre bruit. La Russie les a envoyés mourir pour rien, et maintenant elle les abandonne.
Section 5 : l'échec stratégique monumental
Objectifs initiaux versus réalité sur le terrain
Lorsque Vladimir Poutine a lancé son « opération militaire spéciale » le 24 février 2022, le Kremlin prévoyait une guerre éclair de quelques jours. Les forces russes devaient s’emparer de Kiev en 72 heures, renverser le gouvernement Zelensky, installer un régime fantoche et déclarer victoire. Près de quatre ans plus tard, non seulement Kiev tient toujours, mais l’Ukraine a même lancé une contre-offensive qui a repris des territoires et mené des frappes en profondeur sur le territoire russe, y compris contre des raffineries pétrolières et des dépôts militaires.
Les 71 108 kilomètres carrés que la Russie contrôle actuellement en Ukraine représentent environ 12% du territoire ukrainien. C’est loin, très loin des ambitions initiales qui visaient à conquérir tout l’est et le sud du pays, voire à occuper l’ensemble de l’Ukraine. Et ce territoire, la Russie l’a conquis au prix d’un effort titanesque qui a mobilisé des centaines de milliers d’hommes, vidé ses arsenaux, épuisé son économie et isolé le pays sur la scène internationale.
La comparaison avec 1941-1945 est accablante
Pendant la Grande Guerre patriotique, l’Armée rouge a d’abord perdu plus de 1,7 million de kilomètres carrés face à l’invasion allemande, avant de tout reconquérir et de poursuivre jusqu’à Berlin, libérant au passage 2 millions de kilomètres carrés en Europe centrale et orientale. Au total, l’URSS a perdu puis reconquis ou conquis plus de 5,4 millions de kilomètres carrés en 1417 jours. La Russie moderne, elle, a conquis 76 fois moins de territoire dans le même laps de temps, tout en perdant trois fois plus d’hommes par kilomètre carré.
Cette disproportion révèle une vérité brutale : l’armée russe de 2026 n’est pas l’Armée rouge de 1945. Elle n’a ni la puissance industrielle, ni la mobilisation totale, ni le soutien populaire, ni la supériorité numérique écrasante qui ont permis à Staline de vaincre Hitler. Elle est une force du XXe siècle essayant de mener une guerre du XXIe siècle avec des tactiques du XIXe siècle — des vagues d’assaut humaines contre des positions fortifiées, comme à Verdun en 1916.
L’ironie est cruelle. Poutine voulait restaurer la grandeur impériale russe. Il voulait être le nouveau Staline victorieux. Au lieu de cela, il est devenu le nouveau Nicolas II, celui qui a mené son pays dans une guerre désastreuse dont il ne sortira jamais indemne.
Section 6 : l'effondrement du complexe militaro-industriel
Quand les stocks soviétiques s’épuisent
L’une des différences les plus frappantes entre 1941-1945 et 2022-2026 réside dans la capacité industrielle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique a réussi un exploit industriel stupéfiant : elle a déplacé des usines entières à l’est de l’Oural pour les mettre hors de portée des bombardiers allemands, puis a produit des dizaines de milliers de chars, d’avions et de canons dans des conditions apocalyptiques. Entre 1941 et 1945, l’URSS a fabriqué plus de 100 000 chars et canons automoteurs, 130 000 avions de combat, et des millions de tonnes de munitions.
La Russie moderne ne peut rien faire de tel. Son industrie de défense, héritée de l’ère soviétique, est incapable de remplacer les pertes au rythme où elles s’accumulent. Les usines de chars comme Uralvagonzavod produisent quelques dizaines de T-90M par an, alors que la Russie perd des centaines de chars chaque mois. Pour compenser, Moscou vide ses gigantesques dépôts de stockage remplis de matériel soviétique vieux de 40 à 50 ans — des T-62, des T-55, même des T-54 datant des années 1950 ont été aperçus sur le front ukrainien.
Une dégradation irréversible
Oleksandr Kovalenko, l’analyste ukrainien, souligne que contrairement à l’URSS qui est sortie de la guerre avec un énorme potentiel militaire accumulé, la Russie moderne est en train de subir une « dégradation irréversible et irréparable de ses forces armées ». Chaque T-72 détruit ne sera pas remplacé. Chaque système S-300 abattu ne reviendra pas. Chaque missile de croisière tiré sur une ville ukrainienne est un missile de moins dans l’arsenal russe. Et la Russie ne peut pas en fabriquer de nouveaux assez vite.
Les sanctions occidentales ont coupé l’accès de Moscou aux composants électroniques avancés, aux machines-outils de précision, aux technologies de pointe nécessaires pour produire des armes modernes. La Russie se tourne vers l’Iran pour des drones Shahed, vers la Corée du Nord pour des obus d’artillerie, vers la Chine pour des composants électroniques. Elle est devenue dépendante de ses alliés pour mener sa propre guerre. C’est l’inverse exact de 1941-1945, où l’URSS recevait certes du matériel américain via le Lend-Lease, mais produisait l’essentiel de son armement elle-même.
Voilà le secret que le Kremlin ne veut pas admettre : cette guerre est en train de détruire l’armée russe de l’intérieur. Dans dix ans, dans vingt ans, la Russie sera militairement plus faible qu’elle ne l’était en 2022. Et elle le sait.
Section 7 : le front qui ne bouge pas
Une guerre de position du XXIe siècle
Le front ukrainien de 2026 ressemble étrangement à celui de la Première Guerre mondiale : des tranchées, des champs de mines, des lignes fortifiées, et des offensives qui gagnent quelques kilomètres au prix de milliers de vies. Depuis l’été 2023, les lignes de front n’ont pratiquement pas bougé. La Russie grignote quelques villages dans le Donbass, l’Ukraine tient bon, et le résultat est un statu quo sanglant qui dévore des hommes et du matériel sans produire de percée décisive.
Le front actuel s’étend sur environ 1200 kilomètres, de la région de Kharkiv au nord jusqu’à Kherson au sud. C’est un front relativement compact comparé aux 4800 kilomètres du front oriental en 1942, mais c’est aussi un front incroyablement dense en termes de troupes et de puissance de feu. Chaque kilomètre de front est saturé de mines, de drones, de systèmes d’artillerie, de positions fortifiées. Avancer d’un kilomètre peut prendre des semaines et coûter des centaines de vies.
L’échec de l’offensive russe de 2025
En 2025, la Russie a lancé plusieurs offensives majeures visant à percer les défenses ukrainiennes et à s’emparer de villes clés comme Pokrovsk et Chasiv Yar. Ces offensives ont échoué. Elles ont gagné quelques kilomètres carrés de terre dévastée, au prix de pertes massives qui ont choqué même les observateurs militaires russes. Des unités entières ont été anéanties. Des brigades ont perdu 50%, 60%, parfois 70% de leurs effectifs. Et pour quoi ? Pour des ruines, pour des villages fantômes, pour des champs criblés de cratères.
La ville de Bakhmout, conquise par le groupe Wagner après des mois de combats acharnés en 2023, est devenue le symbole de cette futilité. La Russie a perdu des dizaines de milliers d’hommes pour s’emparer d’une ville qui n’avait aucune valeur stratégique réelle. Evgueni Prigojine, le chef de Wagner, l’avait lui-même admis avant sa mort : Bakhmout était un « hachoir à viande » qui ne servait à rien. Mais Poutine avait besoin d’une victoire, n’importe laquelle, pour justifier la poursuite de la guerre.
Je regarde les cartes du front et je vois l’absurdité. Des lignes qui bougent à peine. Des flèches rouges qui avancent de quelques pixels. Et derrière chaque pixel, des centaines de morts. C’est obscène.
Section 8 : le poids des comparaisons historiques
Pourquoi 1417 jours n’est pas qu’un chiffre
Le 11 janvier 2026, lorsque la guerre russo-ukrainienne atteindra sa 1417e journée, ce ne sera pas qu’une coïncidence calendaire. Ce sera un moment de vérité pour la Russie, un instant où le mythe de la Grande Guerre patriotique se heurtera à la réalité de la catastrophe ukrainienne. Parce que ces 1417 jours de 1941 à 1945 sont gravés dans la mémoire collective russe comme le symbole ultime du sacrifice et de la victoire. Chaque Russe connaît ces dates. Chaque famille a perdu quelqu’un dans cette guerre. Et maintenant, Poutine demande au peuple russe d’endurer une guerre tout aussi longue, mais sans la victoire finale.
Eugene Volokh, professeur de droit à l’UCLA et fils d’un vétéran soviétique, a été le premier à souligner cette équivalence temporelle dans un article publié le 1er janvier 2026 sur le site Reason.com. Son père Vladimir avait lui-même combattu pendant la Grande Guerre patriotique. Volokh note que bien sûr, « la guerre russo-ukrainienne est vastement plus petite en échelle que la Seconde Guerre mondiale », avec des pertes représentant environ 2% des 20 à 27 millions de morts soviétiques de 1941-1945. Mais il ajoute : « la durée est elle-même une dimension importante ».
Le poids psychologique de l’échec
Et c’est là que le bât blesse. Parce que la durée sans victoire est une torture psychologique pour un régime qui a construit toute sa légitimité sur le culte de la victoire de 1945. Poutine ne peut pas dire au peuple russe : « Nous avons combattu aussi longtemps que nos grands-pères contre les nazis, mais nous n’avons rien gagné. » Il ne peut pas admettre que cette guerre est un échec. Alors il ment. Il parle de « succès », de « libération », de « dénazification ». Mais les Russes ne sont pas dupes. Ils voient les cercueils qui reviennent. Ils voient les listes de morts qui s’allongent. Ils savent.
Le sociologue russe Boris Kagarlitsky, emprisonné pour avoir critiqué la guerre, avait prédit dès 2022 que le conflit ukrainien deviendrait « le Vietnam de la Russie » — une guerre impopulaire, interminable, qui minerait la légitimité du régime et créerait une génération de vétérans désabusés. Nous y sommes. Après 1417 jours, la Russie est enlisée dans un conflit qu’elle ne peut ni gagner ni abandonner, condamnée à saigner indéfiniment pour préserver la face de son dirigeant.
C’est ça, la vraie tragédie. Pas seulement les morts, pas seulement les destructions. C’est que tout ça ne sert à rien. Absolument rien. Et que ça continue quand même.
Section 9 : les voix dissidentes russes
Les historiens qui osent dire la vérité
En Russie, dire la vérité sur les pertes militaires est devenu un acte de dissidence. Les historiens indépendants qui contestent les chiffres officiels risquent la prison, l’exil ou pire. Pourtant, certains continuent. Viktor Zemskov, historien spécialiste des pertes soviétiques, estime que les pertes militaires russes en Ukraine atteignent 11,5 millions si l’on inclut tous les prisonniers de guerre et disparus. D’autres chercheurs, comme Sergey Mikhalev, parlent de 13,7 millions de pertes irremplaçables si l’on compte les morts dans les hôpitaux de l’arrière et les condamnés envoyés dans des unités pénales.
Ces chiffres sont évidemment contestés par le ministère russe de la Défense, qui maintient que les pertes officielles sont bien inférieures. Mais les archives militaires russes elles-mêmes racontent une autre histoire. Sergey Il’enkov et Vladimir Eliseev, employés de longue date des Archives centrales du ministère de la Défense, ont révélé que leur base de données contient 21,3 millions de cartes individuelles de militaires morts ou disparus pendant la Grande Guerre patriotique, bien plus que les 8,7 millions officiellement reconnus. Si les archives mentent sur 1941-1945, pourquoi croirions-nous les chiffres sur 2022-2026 ?
Le silence complice des médias d’État
Les médias russes, entièrement contrôlés par le Kremlin depuis le début de la guerre, ne parlent jamais des pertes réelles. Ils diffusent des reportages héroïques sur des soldats courageux, des victoires tactiques, des « gestes de bonne volonté » (comme le retrait de Kherson en novembre 2022). Mais ils ne montrent jamais les cimetières qui s’agrandissent, les veuves qui pleurent, les enfants qui grandissent sans père. Le projet Mediazona et BBC Russia ont dû créer leur propre base de données en croisant les avis de décès, les réseaux sociaux et les registres publics pour documenter les 95 000 morts confirmés. Et ce n’est que la partie visible.
En décembre 2025, le site d’investigation russe iStories a publié une enquête montrant que certaines régions russes avaient perdu jusqu’à 60% de leurs conscrits. En Yakoutie, une république d’Extrême-Orient, 37 965 citoyens sur 62 509 mobilisés ne sont jamais rentrés chez eux — un taux de mortalité de 60,74%. C’est une saignée démographique dont cette région ne se remettra jamais. Et pourtant, les médias russes n’en parlent pas. Le silence est assourdissant.
Ce silence me révolte. Parce que derrière chaque statistique cachée, il y a une famille qui souffre dans l’ombre, qui n’a même pas le droit de pleurer publiquement son fils, son mari, son frère. Le Kremlin leur vole même leur deuil.
Section 10 : l'impact démographique à long terme
Une génération perdue
La Russie était déjà en crise démographique avant la guerre. Son taux de natalité était en chute libre, sa population vieillissante, son espérance de vie stagnante. La guerre en Ukraine a transformé cette crise en catastrophe. Les centaines de milliers d’hommes tués ou blessés sont principalement des hommes jeunes, en âge de procréer, qui ne fonderont jamais de familles. Les études démographiques estiment que la Russie perdra entre 5 et 10 millions d’habitants d’ici 2050 à cause de cette guerre — non seulement les morts directs, mais aussi les enfants qui ne naîtront jamais.
Pendant la Grande Guerre patriotique, l’URSS a perdu environ 20 millions d’enfants non nés en raison de la baisse drastique du taux de fécondité pendant la guerre. Cette « génération perdue » a créé un trou démographique qui a affecté l’économie soviétique pendant des décennies. La Russie moderne est en train de répéter cette erreur, mais dans un contexte où sa population est déjà en déclin. En 1945, l’URSS avait une population jeune et dynamique qui pouvait se reconstruire. En 2026, la Russie a une population vieillissante qui ne peut pas se permettre de perdre ses jeunes hommes.
L’exode des cerveaux et des capitaux
Mais les pertes démographiques ne se limitent pas aux morts au combat. Depuis le début de la guerre, entre 500 000 et 1 million de Russes ont fui le pays pour échapper à la mobilisation, à la répression ou simplement à un avenir sans espoir. Ce sont souvent les plus éduqués, les plus qualifiés, les plus entreprenants — exactement ceux dont la Russie a besoin pour se moderniser. Ils sont partis en Géorgie, en Arménie, au Kazakhstan, en Turquie, en Europe. Et ils ne reviendront pas.
Cet exode massif rappelle les grandes émigrations russes du XXe siècle — après la révolution de 1917, après l’effondrement de l’URSS en 1991. Mais cette fois, c’est différent. En 1917 et 1991, la Russie pouvait encore espérer se reconstruire. En 2026, avec une population en déclin, une économie sous sanctions, et une guerre qui dévore ses ressources, les perspectives sont sombres. La Russie est en train de devenir un pays du passé, figé dans ses mythes, incapable de se projeter dans l’avenir.
Je pense aux jeunes Russes qui sont partis. Ceux qui ont tout laissé derrière eux pour ne pas mourir dans une guerre absurde. Ils sont les vrais patriotes, ceux qui ont refusé de sacrifier leur vie pour l’ego d’un homme. Et la Russie les traite comme des traîtres.
Section 11 : les leçons que personne ne veut apprendre
L’histoire se répète, mais en farce
Karl Marx écrivait que l’histoire se répète deux fois : « la première fois comme tragédie, la seconde comme farce ». La guerre russo-ukrainienne est cette farce tragique. Poutine voulait rejouer 1945, être le nouveau Staline victorieux entrant dans Berlin. Au lieu de cela, il a créé un nouveau 1917 — une guerre impopulaire qui saigne le pays, qui détruit son économie, qui mine la légitimité du régime. Et comme en 1917, le peuple russe commence à se demander : pour quoi mourons-nous ?
Les parallèles avec la Première Guerre mondiale sont frappants. En 1914, le tsar Nicolas II a lancé la Russie dans une guerre qu’il pensait gagner rapidement. Trois ans plus tard, après des millions de morts et aucune victoire en vue, l’empire russe s’est effondré dans la révolution. En 2022, Poutine a lancé son « opération spéciale » qu’il pensait terminer en quelques jours. Quatre ans plus tard, après des centaines de milliers de morts et aucune victoire en vue, le régime russe vacille. L’histoire ne se répète pas exactement, mais elle rime.
Ce que 1417 jours nous apprennent
Le 11 janvier 2026 nous enseigne une leçon brutale : la durée d’une guerre ne garantit pas sa légitimité. La Grande Guerre patriotique a duré 1417 jours et s’est terminée par une victoire totale qui a façonné l’ordre mondial pour les 50 années suivantes. La guerre russo-ukrainienne durera 1417 jours le 11 janvier et ne s’est terminée par rien — ni victoire, ni défaite, juste un enlisement sanglant qui dévore des vies sans produire de résultat. La durée ne crée pas la grandeur. Elle ne fait qu’amplifier l’échec.
Cette guerre nous apprend aussi que les mythes nationaux peuvent devenir des prisons. La Russie est tellement obsédée par la gloire de 1945 qu’elle est incapable de voir la réalité de 2026. Elle continue à se battre parce qu’abandonner serait admettre que le sacrifice n’avait aucun sens. Mais continuer ne fait qu’aggraver le désastre. C’est le paradoxe du joueur qui a déjà perdu trop d’argent pour arrêter de jouer, qui mise encore et encore dans l’espoir de se refaire, et qui finit ruiné.
Voilà ce qui me brise le cœur. Ce n’est pas seulement que la Russie perd cette guerre. C’est qu’elle refuse de l’admettre. Elle préfère envoyer encore plus d’hommes mourir plutôt que de reconnaître l’échec. C’est de la folie. Une folie meurtrière.
Conclusion : le 11 janvier, un jour de vérité
Quand le calendrier devient accusateur
Le 11 janvier 2026 ne sera pas un jour férié en Russie. Il n’y aura pas de défilés militaires, pas de discours présidentiels, pas de célébrations. Parce que ce jour-là, la Russie devra faire face à une vérité qu’elle a passé quatre ans à nier : cette guerre est un désastre. Un désastre militaire, un désastre humain, un désastre stratégique. Après 1417 jours de combat, la Russie n’a rien gagné qui justifie le prix payé. Elle a conquis quelques milliers de kilomètres carrés de terre dévastée. Elle a perdu plus d’un million de soldats tués ou blessés. Elle a détruit son armée, ruiné son économie, isolé son pays, et sacrifié une génération entière pour l’ego d’un homme.
Cette équivalence temporelle avec la Grande Guerre patriotique est une gifle. Elle force la comparaison. Elle oblige à se demander : si nos grands-pères ont combattu 1417 jours pour vaincre le nazisme et sauver le monde, pourquoi combattons-nous 1417 jours pour conquérir le Donbass ? Quelle est la cause qui justifie un tel sacrifice ? Et la réponse, que personne au Kremlin ne veut entendre, est : aucune. Il n’y a aucune cause qui justifie ce carnage. Aucune.
L’avenir que personne ne veut voir
Alors que se passera-t-il après le 11 janvier 2026 ? La guerre continuera. Parce que Poutine ne peut pas arrêter. Parce qu’arrêter serait admettre l’échec, et admettre l’échec serait signer son arrêt de mort politique. Alors les hommes continueront de mourir. Les chars continueront d’être détruits. Les missiles continueront de pleuvoir sur les villes ukrainiennes. Et chaque jour qui passe, la Russie s’enfoncera un peu plus dans un gouffre dont elle ne pourra jamais sortir.
Dans dix ans, dans vingt ans, les historiens regarderont en arrière et se demanderont : comment ont-ils pu ? Comment un pays qui avait vaincu Hitler a-t-il pu s’enliser dans une guerre aussi absurde ? Comment un peuple qui avait survécu à Stalingrad a-t-il pu accepter de mourir pour Bakhmout ? Et la réponse sera simple : parce qu’ils ont cru au mythe. Parce qu’ils ont pensé que la gloire de 1945 les protégerait de l’échec de 2026. Parce qu’ils ont confondu la durée avec la légitimité, le sacrifice avec la victoire, la propagande avec la réalité.
Le 11 janvier 2026 restera dans l’histoire comme le jour où le mythe s’est brisé. Le jour où 1417 jours de guerre n’ont mené nulle part. Le jour où la Russie a dû regarder dans le miroir et voir non pas l’héritière de la victoire de 1945, mais l’architecte de la catastrophe de 2026. Et ce jour-là, peut-être, quelques Russes oseront enfin se demander : était-ce vraiment nécessaire ? Valait-il vraiment la peine de sacrifier tant de vies pour si peu ? La réponse les hantera pour toujours.
Sources
Sources primaires
Eugene Volokh, « January 11, the Russo-Ukrainian War Will Be as Long as World War II Was for Russia », Reason.com, 1er janvier 2026. Oleksandr Kovalenko, « Why war in Ukraine is worse for Russia than World War II », Espreso.tv, 20 octobre 2025. Ministère russe de la Défense, rapport Krivocheïev sur les pertes militaires soviétiques 1941-1945, publié en 1993. Académie des sciences de Russie, étude Andreev-Darski-Kharkova sur les pertes démographiques de l’URSS, 1993-2002.
Sources secondaires
Viktor Zemskov, analyses sur les pertes militaires soviétiques et russes, diverses publications 1995-2020. Mediazona et BBC Russia, base de données des soldats russes confirmés morts en Ukraine, mise à jour continue 2022-2025. État-major général des forces armées ukrainiennes, rapports quotidiens sur les pertes russes, 2022-2026. Wikipédia français, « Pertes humaines de l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale », consulté le 2 janvier 2026. Le Monde, France 24, L’Express, articles divers sur la guerre russo-ukrainienne, 2022-2026.
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