Neuf mois de sursis avant le coup fatal
L’histoire des sanctions américaines contre NIS ne commence pas en octobre 2025. Elle s’étire sur neuf longs mois de reports, de négociations, de faux espoirs et de vraies angoisses. Dès janvier 2025, Washington avait mis Belgrade en garde : les entreprises russes devaient sortir du capital de NIS, sinon les sanctions tomberaient. Mais mois après mois, l’échéance était repoussée. Février, mars, avril… Les autorités serbes négociaient, promettaient, cherchaient des solutions. Moscou aussi, officiellement du moins, était censé chercher des acheteurs pour ses 56% de parts dans la compagnie pétrolière. Mais rien ne bougeait vraiment. Ou pas assez vite au goût de Washington. Le 9 octobre 2025, la patience américaine a atteint ses limites. L’OFAC a inscrit NIS sur sa liste noire, déclenchant un mécanisme implacable. Les banques internationales ont coupé les ponts. Les fournisseurs de pétrole brut ont cessé leurs livraisons. L’opérateur croate d’oléoducs Janaf, qui acheminait le précieux liquide jusqu’à Pancevo, a fermé les vannes. Du jour au lendemain, la raffinerie s’est retrouvée à sec, incapable de fonctionner, condamnée à l’arrêt. Pour un pays comme la Serbie, dépendant à 80% de cette unique raffinerie pour son approvisionnement en essence, diesel et autres produits pétroliers, c’était une catastrophe annoncée.
Les conséquences économiques ne se sont pas fait attendre. Début décembre, quand la production s’est arrêtée, Belgrade a dû activer son plan d’urgence. Puiser dans les réserves stratégiques, ces stocks précieux qu’on garde normalement pour les vraies crises. Négocier des importations d’urgence avec les pays voisins. La Hongrie, dirigée par Viktor Orban, cet autre allié controversé de Moscou au sein de l’Union européenne, a volé au secours de la Serbie en augmentant ses livraisons de pétrole. Mais à quel prix? Et pour combien de temps? Les stations-service serbes ont commencé à rationner les ventes. Les prix ont grimpé. L’inquiétude s’est installée dans la population. NIS, ce n’est pas qu’une raffinerie. C’est un empire économique avec 13.500 employés, des stations-service dans tout le pays, des activités de distribution, d’exploration, de production. En 2024, l’entreprise a contribué à hauteur de plus de 2 milliards d’euros aux revenus de l’État serbe, soit près de 12% du budget national. Perdre NIS, c’était perdre bien plus qu’une raffinerie. C’était perdre un pilier de l’économie nationale, des milliers d’emplois, des milliards de revenus fiscaux. Le président Vucic l’a compris très vite : il fallait trouver une solution, et vite.
Ces neuf mois de sursis, c’était comme regarder un accident au ralenti. On savait que ça allait mal finir, mais on espérait quand même un miracle. Belgrade espérait, Moscou temporisait, Washington perdait patience. Et pendant ce temps, les employés de NIS se demandaient de quoi demain serait fait. Leurs salaires, leurs emplois, leur avenir — tout dépendait de négociations qui se déroulaient à des milliers de kilomètres, dans des bureaux climatisés où personne ne se souciait vraiment de leur sort. C’est ça aussi, la réalité des sanctions internationales. On parle de géopolitique, de rapports de force, de messages envoyés à Moscou. Mais derrière ces grands mots, il y a des vies concrètes, des familles qui dépendent d’un salaire, des communautés entières qui gravitent autour d’une raffinerie. Quand Washington appuie sur le bouton des sanctions, ce n’est pas Poutine qui souffre en premier. C’est l’ouvrier serbe qui travaille à Pancevo, c’est l’automobiliste qui fait la queue à la pompe, c’est le petit commerçant qui voit ses coûts de transport exploser.
L’ultimatum de Washington : sortie totale exigée
La licence temporaire accordée le 31 décembre 2025 n’est pas une capitulation américaine. Loin de là. C’est un ultimatum déguisé en cadeau de Nouvel An. Washington a été très clair dans ses conditions : les entreprises russes doivent sortir totalement du capital de NIS. Pas de demi-mesures, pas de compromis, pas de participation minoritaire qui permettrait à Moscou de garder un pied dans la porte. Une sortie complète, définitive, irréversible. Gazprom Neft et Intelligence doivent vendre leurs 56% de parts à des acheteurs non russes, approuvés par les autorités américaines. Et ils ont jusqu’au 23 janvier 2026 pour y parvenir. Trois semaines. Vingt-trois jours pour boucler une transaction qui implique des milliards d’euros, des négociations complexes, des due diligences, des approbations réglementaires. Autant dire mission quasi impossible. Mais Washington ne veut rien savoir. L’objectif est clair : couper tous les liens entre le secteur énergétique russe et les infrastructures stratégiques en Europe, même dans les pays qui ne font pas encore partie de l’Union européenne. La Serbie doit choisir son camp. Soit elle reste dans l’orbite russe et assume les conséquences économiques, soit elle coupe les ponts avec Moscou et se rapproche de l’Occident.
Cette exigence américaine met Belgrade dans une position extrêmement délicate. D’un côté, le pays aspire à rejoindre l’Union européenne. Les négociations d’adhésion sont en cours depuis des années. Bruxelles exige des réformes, de la transparence, un alignement progressif sur les positions de l’UE en matière de politique étrangère. De l’autre côté, la Serbie entretient des liens historiques, culturels et économiques profonds avec la Russie. Moscou fournit le gaz naturel qui chauffe les foyers serbes. Les entreprises russes ont massivement investi dans le pays. La population serbe, dans sa majorité, garde une sympathie pour la Russie, perçue comme un allié traditionnel face à l’Occident. Le président Vucic navigue depuis des années entre ces deux pôles, essayant de ménager la chèvre et le chou, de maintenir de bonnes relations avec tout le monde. Mais le dossier NIS montre les limites de cette stratégie d’équilibriste. On ne peut pas indéfiniment jouer sur tous les tableaux. À un moment, il faut choisir. Et ce moment est arrivé. Le 15 janvier 2026, Belgrade a fixé une deadline à Moscou : trouvez un acheteur pour vos parts dans NIS, ou nous prendrons les choses en main. Une semaine avant l’expiration de la licence américaine. Une semaine pour éviter le chaos.
Gazprom et la Russie : un investissement devenu toxique
2008 : quand Belgrade vendait son pétrole à Moscou
Pour comprendre la situation actuelle, il faut remonter à 2008. Cette année-là, la Serbie traversait une période économique difficile. Le pays sortait à peine des guerres des Balkans, son économie était fragile, ses infrastructures vieillissantes. La raffinerie de Pancevo, construite à l’époque yougoslave, avait désespérément besoin de modernisation. Mais l’État serbe n’avait pas les moyens de financer ces investissements colossaux. C’est alors que Gazprom est entré en scène. Le géant russe de l’énergie, déjà bien implanté en Europe de l’Est, a fait une offre que Belgrade ne pouvait pas refuser : 400 millions d’euros pour 56% des parts de NIS. Une somme importante pour les caisses serbes de l’époque. Mais surtout, Gazprom promettait d’investir massivement dans la modernisation de la raffinerie, dans l’exploration de nouveaux gisements, dans le développement du réseau de stations-service. Et Gazprom a tenu parole. Dans les années qui ont suivi, le groupe russe a injecté plusieurs milliards d’euros dans NIS. La raffinerie de Pancevo a été entièrement modernisée, ses capacités de production augmentées, ses normes environnementales améliorées. De nouveaux gisements de pétrole et de gaz ont été découverts et exploités sur le territoire serbe. Le réseau de stations-service s’est étendu dans toute la région.
Pendant près de deux décennies, ce partenariat a semblé gagnant-gagnant. La Serbie bénéficiait d’investissements massifs, d’une raffinerie moderne, d’un approvisionnement énergétique sécurisé. Gazprom consolidait sa présence dans les Balkans, s’assurait un point d’ancrage stratégique en Europe du Sud-Est. NIS est devenue une entreprise prospère, rentable, employant des milliers de personnes, contribuant massivement au budget de l’État. Mais tout a changé en février 2022. L’invasion russe de l’Ukraine a bouleversé la donne. Du jour au lendemain, les investissements russes en Europe sont devenus toxiques. Les entreprises contrôlées par Moscou se sont retrouvées dans le collimateur des sanctions occidentales. Gazprom, symbole de la puissance énergétique russe, est devenu un paria. Ses actifs en Europe ont été gelés, saisis, mis sous tutelle. En Allemagne, les filiales de Gazprom ont été placées sous administration provisoire. En Pologne, les contrats gaziers ont été résiliés. Partout, l’Europe cherchait à se débarrasser de sa dépendance au gaz russe, à couper les ponts avec Moscou. La Serbie, elle, se retrouvait dans une position unique et inconfortable : pays candidat à l’UE, mais avec une raffinerie contrôlée par Gazprom. Un pied en Europe, un pied en Russie. Une situation intenable à long terme.
L’ironie de l’histoire, c’est que cet accord de 2008 semblait une excellente affaire à l’époque. Belgrade avait besoin d’argent et d’investissements, Gazprom les offrait. Personne ne pouvait prévoir qu’en 2022, la Russie envahirait l’Ukraine et que tous les liens économiques avec Moscou deviendraient radioactifs. C’est facile, avec le recul, de critiquer les dirigeants serbes qui ont vendu NIS à Gazprom. Mais mettons-nous à leur place en 2008. Le pays était au bord du gouffre économique, l’Europe ne proposait rien de concret, et Gazprom arrivait avec des milliards à investir. Qu’aurions-nous fait à leur place? Aujourd’hui, cet investissement russe est devenu un boulet. Ce qui était censé être une bouée de sauvetage s’est transformé en ancre qui tire le pays vers le fond. Et le plus tragique, c’est que les Serbes ordinaires n’ont jamais eu leur mot à dire dans cette histoire. Ils subissent les conséquences de décisions prises il y a presque vingt ans, dans un contexte géopolitique complètement différent.
Moscou négocie… ou fait semblant
Depuis le début de l’année 2025, Moscou est officiellement en train de négocier la vente de ses parts dans NIS. Officiellement. Parce que dans les faits, les choses avancent à la vitesse d’un escargot sous sédatifs. Les autorités serbes répètent depuis des mois que la Russie cherche des acheteurs, que des discussions sont en cours, que des progrès sont réalisés. Mais concrètement? Rien. Aucune offre ferme n’a été déposée. Aucun accord de principe n’a été annoncé. Aucun calendrier précis n’a été communiqué. Le président Vucic lui-même a commencé à exprimer publiquement sa frustration face à l’attitude russe. Dans plusieurs interviews, il a laissé entendre que Moscou ne faisait pas vraiment d’efforts pour trouver une solution. Que les Russes temporisaient, espérant peut-être que Washington finirait par céder, que les sanctions seraient levées, que la situation redeviendrait normale. Mais la situation ne redeviendra pas normale. Pas tant que la guerre en Ukraine continuera. Pas tant que les relations entre la Russie et l’Occident resteront glaciales. Gazprom le sait. Le Kremlin le sait. Mais ils ne semblent pas pressés de lâcher NIS.
Pourquoi cette lenteur russe? Plusieurs hypothèses circulent. La première, la plus cynique, suggère que Moscou utilise NIS comme un levier de pression sur Belgrade. En refusant de vendre rapidement, la Russie maintient la Serbie dans une position de dépendance, l’empêche de se rapprocher trop vite de l’Occident. C’est une façon de rappeler à Vucic qu’on ne quitte pas l’orbite russe sans conséquences. La deuxième hypothèse est plus pragmatique : Gazprom ne trouve tout simplement pas d’acheteur prêt à payer le prix demandé. Les investissements réalisés depuis 2008 se chiffrent en milliards d’euros. La raffinerie de Pancevo est moderne, performante, rentable. Gazprom ne va pas brader cet actif. Mais qui est prêt à débourser plusieurs milliards pour une raffinerie dans un pays des Balkans, avec tous les risques géopolitiques que cela implique? La troisième hypothèse combine les deux premières : Moscou cherche effectivement un acheteur, mais uniquement parmi ses alliés ou ses partenaires de confiance. Pas question de vendre à une entreprise occidentale qui pourrait ensuite couper les liens avec la Russie. Le problème, c’est que les alliés de Moscou capables de débourser plusieurs milliards d’euros ne sont pas légion. La Chine? Peut-être, mais Pékin préfère généralement investir dans des infrastructures neuves plutôt que racheter des actifs existants. Les pays du Golfe? Ils ont l’argent, mais pas forcément l’intérêt stratégique.
La Hongrie entre en scène : Viktor Orban à la rescousse
Un allié providentiel au moment critique
Dans ce marasme diplomatique et économique, un acteur inattendu a fait son apparition : la Hongrie de Viktor Orban. Le Premier ministre hongrois, connu pour ses positions pro-russes et son opposition régulière aux sanctions européennes contre Moscou, a décidé de voler au secours de son voisin serbe. Dès novembre 2025, quand il est devenu clair que la raffinerie de Pancevo allait devoir fermer, Budapest a augmenté ses livraisons de pétrole vers la Serbie. Mais Orban ne s’est pas contenté de ce geste humanitaire. Il a vu dans la crise de NIS une opportunité stratégique pour la Hongrie. Le 31 décembre 2025, le jour même où Washington annonçait la licence temporaire pour NIS, Orban était en discussion avec le président Vucic et des représentants américains. Selon la télévision nationale serbe RTS, ces discussions tripartites ont joué un rôle crucial dans la décision américaine d’accorder le sursis de trois semaines. Orban s’est positionné comme médiateur entre Belgrade et Washington, comme facilitateur d’une solution qui pourrait satisfaire toutes les parties. Et cette solution a un nom : MOL, la compagnie pétrolière hongroise.
MOL, c’est le géant énergétique hongrois, une entreprise qui opère dans toute l’Europe centrale et orientale, avec des raffineries en Hongrie, en Slovaquie, en Croatie. Une entreprise qui a les moyens financiers de racheter les parts russes dans NIS. Une entreprise qui, surtout, est acceptable pour Washington. Contrairement à Gazprom, MOL n’est pas sous sanctions. C’est une société cotée en bourse, avec des actionnaires internationaux, des standards de gouvernance européens. Si MOL rachetait les 56% de Gazprom dans NIS, le problème serait résolu. La raffinerie de Pancevo passerait sous contrôle hongrois, donc européen. Les sanctions américaines n’auraient plus de raison d’être. La Serbie pourrait continuer à produire son carburant sans dépendre de Moscou. Tout le monde serait content. Enfin, presque. Parce que cette solution soulève aussi des questions. MOL a-t-elle vraiment les moyens de débourser plusieurs milliards d’euros pour racheter NIS? L’entreprise hongroise est-elle prête à prendre le risque d’investir massivement dans un pays des Balkans, avec toutes les incertitudes politiques et économiques que cela implique? Et surtout, Moscou est-il prêt à vendre à MOL? Parce que si Gazprom refuse de céder ses parts à une entreprise européenne, on revient à la case départ.
Viktor Orban dans le rôle du sauveur, il fallait oser. Le Premier ministre hongrois, celui-là même qui bloque régulièrement les décisions européennes sur l’Ukraine, qui entretient des relations privilégiées avec Poutine, qui fait de la résistance face à Bruxelles, se retrouve soudain en position de médiateur entre Washington et Belgrade. L’ironie est savoureuse. Mais elle révèle aussi une vérité inconfortable : dans les Balkans, Orban a plus d’influence que n’importe quel dirigeant de l’UE. Il comprend la région, il parle le langage de ses dirigeants, il n’hésite pas à prendre des risques que Bruxelles refuse de prendre. Pendant que l’Union européenne pontifie sur les valeurs démocratiques et l’État de droit, Orban agit, négocie, trouve des solutions concrètes. C’est agaçant pour tous ceux qui détestent sa politique autoritaire en Hongrie. Mais c’est efficace. Et dans une crise comme celle de NIS, l’efficacité compte plus que les principes.
MOL : le repreneur idéal ou un nouveau problème?
La compagnie hongroise MOL n’est pas un acteur mineur du secteur énergétique européen. Fondée en 1991 après la chute du communisme, elle s’est développée rapidement pour devenir l’un des principaux groupes pétroliers d’Europe centrale. Avec un chiffre d’affaires annuel de plusieurs dizaines de milliards d’euros, des raffineries dans quatre pays, un réseau de plus de 2000 stations-service, MOL a les reins solides. L’entreprise a déjà une présence significative dans les Balkans, notamment en Croatie où elle contrôle la compagnie pétrolière INA. Racheter NIS serait donc une extension logique de sa stratégie régionale. Pour la Serbie, avoir MOL comme actionnaire principal de NIS présenterait plusieurs avantages. D’abord, cela résoudrait le problème des sanctions américaines. Ensuite, cela garantirait la continuité des investissements dans la raffinerie et les infrastructures pétrolières. MOL a l’expertise technique et les moyens financiers pour maintenir et développer les activités de NIS. Enfin, cela rapprocherait la Serbie de l’Europe, puisque MOL est une entreprise européenne, soumise aux régulations de l’UE, transparente dans sa gouvernance.
Mais cette solution n’est pas sans inconvénients. D’abord, il y a la question du prix. Gazprom a investi des milliards dans NIS depuis 2008. La raffinerie de Pancevo vaut une fortune. Les gisements de pétrole et de gaz découverts et exploités par NIS représentent une valeur considérable. Le réseau de stations-service couvre tout le pays. Gazprom ne va pas brader tout ça. Mais MOL est-elle prête à payer le prix fort? Les négociations risquent d’être longues et difficiles. Ensuite, il y a la question de l’acceptabilité politique en Serbie. Une partie de la population serbe, attachée aux liens avec la Russie, pourrait mal vivre le passage de NIS sous contrôle hongrois. Des manifestations, des protestations, des accusations de trahison nationale ne sont pas à exclure. Le président Vucic devra gérer cette dimension politique avec précaution. Enfin, il y a la question du calendrier. Même si MOL et Gazprom se mettent d’accord sur un prix, même si toutes les parties sont de bonne volonté, une transaction de cette ampleur prend du temps. Des mois, normalement. Or, la licence américaine expire le 23 janvier 2026. Dans trois semaines. Comment boucler une opération aussi complexe en si peu de temps? C’est mathématiquement impossible. Sauf si Washington accepte de prolonger encore la licence, de donner plus de temps pour finaliser la transaction. Mais combien de temps? Et à quelles conditions?
Le compte à rebours : 23 janvier 2026, date butoir
Trois semaines pour l’impossible
Le 23 janvier 2026. Cette date est désormais gravée dans tous les esprits à Belgrade. C’est le jour où la licence temporaire accordée par Washington expire. Le jour où, si rien n’a changé, les sanctions américaines contre NIS reprendront effet. Le jour où la raffinerie de Pancevo devra à nouveau s’arrêter. Le jour où la Serbie replongera dans la crise énergétique. Trois semaines. Vingt-trois jours pour accomplir ce qui semble impossible : convaincre Gazprom de vendre ses parts, trouver un acheteur acceptable pour Washington, négocier un prix, signer un accord, obtenir toutes les approbations réglementaires nécessaires. Dans le monde normal des fusions-acquisitions, une transaction de cette ampleur prend six mois minimum. Souvent un an. Parfois plus. Les due diligences à elles seules peuvent prendre des mois. L’analyse financière, l’audit juridique, l’évaluation des actifs, la vérification de la conformité réglementaire — tout cela demande du temps. Beaucoup de temps. Mais la Serbie n’a pas de temps. Elle a trois semaines. C’est dérisoire. C’est presque insultant. Mais c’est la réalité.
Face à cette deadline impossible, Belgrade a adopté une stratégie en deux temps. D’abord, mettre la pression sur Moscou. Le 15 janvier 2026, une semaine avant l’expiration de la licence américaine, c’est la date limite que les autorités serbes ont fixée à Gazprom pour trouver un acheteur. Si à cette date aucune solution n’a émergé, le gouvernement serbe prendra les choses en main. Comment? Le président Vucic a évoqué plusieurs options. La première serait de nommer une nouvelle direction pour NIS, en écartant les représentants de Gazprom. Une sorte de prise de contrôle administrative, sans toucher à la structure de propriété. La deuxième option serait de faire une offre d’achat directe à Gazprom, avec l’argent de l’État serbe ou d’investisseurs serbes. Racheter les 56% de parts russes pour les placer sous contrôle national. La troisième option, la plus radicale, serait la nationalisation pure et simple. Exproprier Gazprom, indemniser les actionnaires russes (ou pas), et placer NIS entièrement sous contrôle étatique. Cette dernière option a été évoquée par certains ministres serbes, mais Vucic l’a publiquement écartée. Trop risqué juridiquement. Trop conflictuel diplomatiquement. Trop coûteux financièrement.
Trois semaines pour résoudre un problème qui dure depuis un an. Trois semaines pour défaire ce qui a été construit en presque deux décennies. Trois semaines pour changer le destin énergétique d’un pays. C’est absurde. C’est irréaliste. C’est pourtant la situation dans laquelle se trouve la Serbie. Et le plus frustrant, c’est que personne ne semble vraiment pressé de trouver une solution. Gazprom temporise. Washington impose des deadlines impossibles. L’Europe regarde de loin, sans vraiment s’impliquer. Et pendant ce temps, les Serbes ordinaires se demandent s’ils pourront faire le plein le mois prochain. Cette histoire de NIS, c’est l’illustration parfaite de ce qui ne va pas dans notre monde. On parle de géopolitique, de sanctions, de rapports de force. Mais on oublie l’essentiel : les gens. Ceux qui dépendent de cette raffinerie pour vivre, pour travailler, pour se déplacer. Ceux qui n’ont rien demandé, qui ne comprennent pas pourquoi leur vie est soudain bouleversée par des décisions prises à Washington, Moscou ou Bruxelles.
Les scénarios possibles après le 23 janvier
Que se passera-t-il après le 23 janvier 2026 si aucune solution n’a été trouvée? Plusieurs scénarios sont envisageables, du meilleur au pire. Le scénario optimiste : Washington accorde une nouvelle prolongation de la licence temporaire. Encore quelques semaines, quelques mois peut-être, pour laisser le temps aux négociations d’aboutir. C’est ce que Belgrade espère secrètement. Après tout, les États-Unis ont déjà accordé neuf reports successifs avant d’imposer les sanctions en octobre. Pourquoi ne pas en accorder un dixième? Surtout si des progrès concrets sont réalisés, si MOL et Gazprom sont en négociations avancées, si un accord semble proche. Washington pourrait se montrer pragmatique, accepter de donner plus de temps plutôt que de replonger la Serbie dans le chaos. Le scénario intermédiaire : les sanctions reprennent, mais de manière partielle ou progressive. Par exemple, Washington pourrait autoriser la raffinerie à continuer de fonctionner pour le marché intérieur serbe, mais interdire les exportations. Ou autoriser certaines activités de NIS tout en en bloquant d’autres. Une approche graduelle, qui maintiendrait la pression sur Gazprom tout en évitant une crise humanitaire en Serbie.
Le scénario catastrophe : les sanctions reprennent pleinement le 24 janvier. La raffinerie de Pancevo s’arrête à nouveau. Les livraisons de pétrole brut sont coupées. La Serbie doit puiser dans ses réserves stratégiques, qui ne dureront que quelques semaines. Les prix à la pompe explosent. Des pénuries apparaissent. L’économie serbe, déjà fragile, plonge dans la récession. Les manifestations se multiplient. Le gouvernement Vucic vacille. C’est le chaos. Un chaos que personne ne souhaite vraiment, ni à Belgrade, ni à Washington, ni même à Moscou. Parce que si la Serbie s’effondre économiquement, les conséquences se feront sentir dans toute la région. Les flux migratoires vers l’Europe occidentale augmenteront. L’instabilité politique se propagera. Les tensions ethniques, jamais vraiment éteintes dans les Balkans, pourraient se raviver. Personne n’a intérêt à ce scénario. Mais personne ne semble non plus prêt à faire les compromis nécessaires pour l’éviter. C’est le paradoxe de cette crise : tout le monde sait ce qu’il faudrait faire, mais personne ne veut faire le premier pas. Gazprom devrait accepter de vendre à perte. MOL devrait prendre le risque d’investir massivement. Washington devrait assouplir ses exigences. Belgrade devrait accepter de perdre le contrôle d’un actif stratégique. Mais chacun campe sur ses positions, espérant que l’autre cédera en premier.
L'opérateur croate Janaf : un acteur clé dans l'ombre
L’oléoduc qui fait toute la différence
Dans cette crise complexe, un acteur souvent oublié joue pourtant un rôle crucial : Janaf, l’opérateur croate d’oléoducs. C’est par les pipelines de Janaf que le pétrole brut arrive jusqu’à la raffinerie de Pancevo. Sans Janaf, pas d’approvisionnement. Sans approvisionnement, pas de production. C’est aussi simple que ça. Quand les sanctions américaines sont entrées en vigueur en octobre 2025, Janaf a immédiatement cessé ses livraisons à NIS. L’entreprise croate, soucieuse de respecter les sanctions internationales et de ne pas se mettre à dos Washington, n’avait pas le choix. Du jour au lendemain, le robinet s’est fermé. La raffinerie de Pancevo s’est retrouvée à sec. C’est cette interruption qui a forcé l’arrêt de la production début décembre. Pas un problème technique, pas une panne, pas une grève. Juste l’absence de matière première. Le 31 décembre 2025, quand Washington a annoncé la licence temporaire pour NIS, Janaf a également reçu une notification de l’OFAC. L’opérateur croate était autorisé à reprendre ses livraisons de pétrole brut vers Pancevo, dans le cadre du contrat existant entre les deux entreprises. Un contrat qui court jusqu’à fin 2026 et porte sur une capacité totale de 10 millions de tonnes de pétrole.
Cette autorisation donnée à Janaf est presque aussi importante que celle accordée à NIS elle-même. Parce que sans pétrole brut, la raffinerie ne peut rien faire. Elle peut avoir toutes les autorisations du monde, si elle n’a pas de matière première à raffiner, elle reste à l’arrêt. Janaf est donc devenu, malgré lui, un acteur central de cette crise. L’entreprise croate se retrouve dans une position délicate. D’un côté, elle a un contrat commercial avec NIS, un contrat lucratif qui représente des millions d’euros de revenus. De l’autre, elle doit naviguer dans le labyrinthe des sanctions internationales, s’assurer qu’elle ne viole aucune règle, qu’elle ne se met pas en danger juridiquement ou financièrement. Chaque livraison de pétrole à Pancevo doit maintenant être approuvée par les autorités américaines. Chaque transaction doit être documentée, justifiée, vérifiée. C’est une charge administrative considérable. C’est aussi un risque permanent. Si demain Washington décide que Janaf en fait trop, que l’entreprise croate aide trop NIS, des sanctions pourraient tomber sur Janaf elle-même. L’opérateur croate marche sur des œufs, essayant de satisfaire son client serbe tout en restant dans les bonnes grâces de Washington.
Janaf, c’est l’exemple parfait de ces entreprises qui se retrouvent prises en otage dans des conflits géopolitiques qui les dépassent. L’opérateur croate ne demandait rien à personne. Il avait un contrat commercial avec NIS, il livrait du pétrole, il était payé. Point. Mais voilà que soudain, ce contrat banal devient un enjeu diplomatique. Chaque livraison doit être approuvée par Washington. Chaque transaction est scrutée. L’entreprise doit embaucher des avocats spécialisés en sanctions internationales, mettre en place des procédures de compliance, former ses employés. Tout ça coûte de l’argent, beaucoup d’argent. Et pour quoi? Pour continuer à faire ce qu’elle faisait déjà avant, livrer du pétrole. C’est absurde. Mais c’est la réalité du monde dans lequel nous vivons. Un monde où les sanctions économiques sont devenues l’arme favorite des grandes puissances, où chaque entreprise doit constamment vérifier qu’elle ne viole pas une règle obscure édictée par un gouvernement étranger.
Le contrat de 10 millions de tonnes : un enjeu stratégique
Le contrat entre Janaf et NIS n’est pas un petit accord commercial. C’est un engagement massif, portant sur 10 millions de tonnes de pétrole brut à livrer jusqu’à fin 2026. À titre de comparaison, la raffinerie de Pancevo traite environ 4 à 5 millions de tonnes de brut par an. Ce contrat représente donc plus de deux ans de production à plein régime. C’est un volume considérable, qui garantit à NIS un approvisionnement stable et à Janaf des revenus prévisibles. Mais ce contrat est aussi devenu un casse-tête juridique. Que se passe-t-il si les sanctions américaines reprennent après le 23 janvier? Janaf devra-t-il à nouveau interrompre ses livraisons? Et dans ce cas, qui paiera les pénalités pour rupture de contrat? NIS pourrait légitimement réclamer des dommages et intérêts à Janaf pour non-respect de ses engagements. Mais Janaf pourrait arguer qu’elle est contrainte par les sanctions internationales, qu’elle n’a pas le choix, que c’est un cas de force majeure. Les avocats vont s’en donner à cœur joie. Les tribunaux arbitraux vont être saisis. Ça va durer des années et coûter des fortunes.
Au-delà des aspects juridiques, ce contrat a aussi une dimension géopolitique. La Croatie est membre de l’Union européenne depuis 2013. Le pays a aligné sa politique étrangère sur celle de Bruxelles, y compris en matière de sanctions contre la Russie. Mais la Croatie a aussi des intérêts économiques dans les Balkans, des liens commerciaux avec la Serbie. Zagreb ne souhaite pas voir son voisin serbe sombrer dans le chaos économique. D’abord parce que ça créerait de l’instabilité à ses portes. Ensuite parce que la Serbie est un marché important pour les entreprises croates. Enfin parce que les deux pays, malgré leur histoire conflictuelle, ont appris à coexister et même à coopérer sur certains dossiers. Le gouvernement croate marche donc sur une ligne de crête. Il soutient les sanctions contre la Russie, mais il ne veut pas que ces sanctions détruisent l’économie serbe. Il autorise Janaf à livrer du pétrole à NIS, mais seulement dans le cadre strict défini par Washington. C’est un équilibre délicat, qui pourrait basculer à tout moment si la situation se détériore.
L'impact économique : 2 milliards d'euros et 13.500 emplois en jeu
NIS, pilier de l’économie serbe
Pour comprendre l’ampleur de la crise, il faut saisir ce que représente NIS pour l’économie serbe. Ce n’est pas juste une raffinerie. C’est un empire industriel et commercial qui emploie 13.500 personnes directement, et probablement le double indirectement si on compte les sous-traitants, les fournisseurs, les stations-service franchisées. C’est l’un des plus gros employeurs privés du pays. En 2024, NIS a contribué à hauteur de plus de 2 milliards d’euros aux revenus de l’État serbe, soit près de 12% du budget national. Douze pour cent! C’est colossal. Peu d’entreprises dans le monde représentent une part aussi importante du budget de leur pays. Perdre NIS, ou même voir ses activités fortement réduites, ce serait un trou béant dans les finances publiques serbes. Comment compenser 2 milliards d’euros de recettes fiscales en moins? Augmenter les impôts? Couper dans les dépenses publiques? Emprunter davantage? Aucune de ces options n’est politiquement ou économiquement viable. La Serbie est déjà un pays relativement pauvre, avec un PIB par habitant bien inférieur à la moyenne européenne. La population ne peut pas supporter une hausse massive des impôts. Les services publics sont déjà sous-financés. Et la dette publique, bien que gérable pour l’instant, ne peut pas exploser sans conséquences.
Mais au-delà des chiffres, il y a les conséquences humaines. Les 13.500 employés de NIS ne sont pas des statistiques. Ce sont des pères et des mères de famille, des jeunes qui ont fait des études pour travailler dans le secteur pétrolier, des ouvriers qualifiés qui ont passé des décennies à la raffinerie de Pancevo. Que deviennent-ils si NIS ferme ou réduit drastiquement ses activités? Le chômage en Serbie est déjà élevé, autour de 10%. Les opportunités d’emploi sont limitées, surtout dans l’industrie. Beaucoup de ces employés n’ont pas d’alternative. Ils ne peuvent pas facilement se reconvertir. Ils ne peuvent pas déménager dans une autre région où il y aurait du travail. Ils sont coincés. Et derrière chaque employé, il y a une famille. Des enfants à nourrir, un loyer ou un crédit immobilier à payer, des factures qui s’accumulent. Si NIS vacille, ce sont des dizaines de milliers de personnes qui sont directement affectées. Des communautés entières qui dépendent de la raffinerie, des villes comme Pancevo dont l’économie locale gravite autour de NIS. C’est ça aussi, la réalité des sanctions économiques. On vise Gazprom, on vise Moscou, mais ce sont les travailleurs serbes qui trinquent en premier.
Deux milliards d’euros. Douze pour cent du budget national. 13.500 emplois directs. Ces chiffres donnent le vertige. Ils montrent à quel point NIS est devenue indispensable à l’économie serbe. Trop indispensable, peut-être. Parce qu’une telle dépendance envers une seule entreprise, c’est dangereux. C’est mettre tous ses œufs dans le même panier. Et quand ce panier est contrôlé à 56% par Gazprom, donc par Moscou, donc par Poutine, ça devient carrément suicidaire dans le contexte géopolitique actuel. Les dirigeants serbes auraient dû anticiper ce problème il y a des années. Ils auraient dû diversifier l’économie, réduire la dépendance à NIS, chercher d’autres sources de revenus fiscaux. Mais c’est facile de dire ça après coup. Dans la réalité, quand une entreprise fonctionne bien, qu’elle génère des milliards de revenus, qu’elle emploie des milliers de personnes, on ne cherche pas à la remplacer. On en profite. On se dit que ça durera toujours. Jusqu’au jour où ça s’arrête brutalement.
Les réserves stratégiques : combien de temps peuvent-elles tenir?
Depuis début décembre 2025, quand la raffinerie de Pancevo a cessé de produire, la Serbie puise dans ses réserves stratégiques de pétrole. Ces stocks d’urgence, constitués au fil des années pour faire face aux crises, sont censés garantir l’approvisionnement du pays pendant plusieurs semaines en cas de rupture d’approvisionnement. Mais combien de temps exactement? Les autorités serbes restent floues sur ce point. Officiellement, le pays dispose de réserves suffisantes pour tenir « plusieurs mois ». Mais qu’est-ce que ça veut dire concrètement? Deux mois? Trois mois? Six mois? Et à quel niveau de consommation? Si la population réduit ses déplacements, si les entreprises limitent leur activité, les réserves dureront plus longtemps. Mais si la consommation reste normale, elles s’épuiseront rapidement. Le problème, c’est qu’on ne peut pas demander à toute une population de réduire drastiquement sa consommation de carburant pendant des mois. Les gens doivent aller travailler. Les camions doivent livrer les marchandises. Les bus doivent transporter les passagers. L’économie doit continuer à tourner. Sinon, c’est la récession assurée.
En parallèle des réserves stratégiques, la Serbie a dû organiser des importations d’urgence de produits pétroliers raffinés. Essence, diesel, kérosène — tout ce que la raffinerie de Pancevo produisait normalement doit maintenant être acheté à l’étranger. La Hongrie, comme on l’a vu, a augmenté ses livraisons. D’autres pays voisins ont également contribué. Mais ces importations coûtent cher. Beaucoup plus cher que la production locale. D’abord parce qu’il faut payer le transport. Ensuite parce que les fournisseurs étrangers, sachant que la Serbie est en situation d’urgence, n’hésitent pas à augmenter leurs prix. C’est la loi du marché : quand la demande est forte et l’offre limitée, les prix montent. La Serbie se retrouve donc à payer une prime de crise pour chaque litre de carburant importé. Cette surcharge se répercute inévitablement sur les prix à la pompe. Les automobilistes serbes ont vu les prix augmenter de 10%, 15%, parfois 20% en quelques semaines. Pour un pays où le pouvoir d’achat est déjà faible, c’est un coup dur. Les ménages doivent arbitrer : moins de déplacements, moins de chauffage, moins de dépenses non essentielles. L’économie ralentit. La croissance s’essouffle. La crise énergétique devient une crise économique généralisée.
La position de l'Union européenne : entre principes et pragmatisme
Bruxelles observe… de loin
Dans toute cette crise, l’Union européenne brille par son absence. Ou plutôt par sa discrétion. Bruxelles a bien sûr suivi le dossier, émis quelques communiqués, exprimé son soutien à la Serbie. Mais concrètement? Pas grand-chose. L’UE n’a pas proposé d’aide financière massive pour compenser les pertes de revenus liées à l’arrêt de NIS. Elle n’a pas offert de garanties pour faciliter le rachat des parts russes par un investisseur européen. Elle n’a pas mis la pression sur Washington pour assouplir les sanctions. Elle a observé, commenté, mais pas vraiment agi. Pourquoi cette passivité? Plusieurs raisons. D’abord, la question des sanctions contre la Russie est extrêmement sensible au sein de l’UE. Certains pays, comme la Pologne ou les États baltes, veulent des sanctions encore plus dures. D’autres, comme la Hongrie ou la Slovaquie, voudraient les assouplir. Bruxelles navigue entre ces positions contradictoires, essayant de maintenir un consensus fragile. Intervenir dans le dossier NIS, ce serait rouvrir la boîte de Pandore, relancer les débats sur les sanctions, risquer de fracturer davantage l’unité européenne. Mieux vaut rester en retrait.
Ensuite, il y a la question du statut de la Serbie. Le pays est candidat à l’adhésion à l’UE, mais il n’est pas encore membre. Il bénéficie de certains programmes d’aide européens, mais pas de tous. Surtout, la Serbie n’a pas aligné sa politique étrangère sur celle de l’UE. Belgrade refuse toujours d’imposer des sanctions à la Russie, malgré les pressions répétées de Bruxelles. Pour beaucoup de dirigeants européens, c’est inacceptable. Comment aider un pays qui refuse de suivre la ligne européenne sur le dossier le plus important du moment, la guerre en Ukraine? Comment justifier auprès des opinions publiques européennes qu’on dépense des millions d’euros pour sauver une raffinerie contrôlée par Gazprom? C’est politiquement impossible. Donc Bruxelles reste en retrait, se contentant de rappeler que la Serbie doit choisir son camp, qu’elle ne peut pas indéfiniment jouer sur tous les tableaux. Le message est clair : si Belgrade veut l’aide de l’Europe, elle doit d’abord montrer qu’elle est vraiment européenne. Pas seulement dans ses déclarations, mais dans ses actes. Imposer des sanctions à la Russie. Couper les liens avec Gazprom. S’aligner sur la politique étrangère commune de l’UE. Alors, et seulement alors, Bruxelles sera prête à aider.
L’attitude de l’Union européenne dans cette crise est révélatrice de ses limites. Bruxelles est très forte pour édicter des règles, imposer des normes, sanctionner ceux qui ne respectent pas ses valeurs. Mais quand il s’agit d’agir concrètement, de prendre des risques, d’investir massivement pour aider un pays en difficulté, l’UE est aux abonnés absents. On préfère laisser Viktor Orban jouer les sauveurs, on préfère laisser Washington dicter les règles du jeu. Et pendant ce temps, on se demande pourquoi les Balkans ne nous aiment pas, pourquoi ils se tournent vers la Chine ou la Turquie pour leurs investissements, pourquoi l’élargissement de l’UE piétine depuis des années. La réponse est simple : parce que l’Europe parle beaucoup mais agit peu. Parce qu’elle exige tout et ne donne presque rien en retour. Parce qu’elle traite les pays candidats comme des élèves qu’il faut sans cesse réprimander, plutôt que comme des partenaires qu’il faut accompagner.
Le processus d’adhésion : un levier de pression
La Serbie négocie son adhésion à l’Union européenne depuis 2014. Onze ans déjà. Onze ans de réformes, de chapitres de négociation ouverts et fermés, de rapports d’avancement, de critiques et de recommandations. Le processus avance lentement, très lentement. Trop lentement au goût de Belgrade, qui espérait rejoindre l’UE bien avant 2025. Mais Bruxelles n’est pas pressée. L’élargissement aux Balkans occidentaux est un sujet sensible, qui divise les États membres. Certains pays, comme l’Allemagne ou l’Autriche, y sont favorables. D’autres, comme la France ou les Pays-Bas, sont plus réticents. Les opinions publiques européennes, échaudées par les élargissements précédents, ne sont pas enthousiastes à l’idée d’accueillir de nouveaux membres. Surtout des pays pauvres, avec des institutions fragiles, des problèmes de corruption, des tensions ethniques non résolues. La Serbie coche toutes ces cases. Alors Bruxelles prend son temps, impose des conditions de plus en plus strictes, repousse l’échéance. Et maintenant, avec la crise de NIS, l’UE a un nouveau levier de pression. Si Belgrade veut vraiment rejoindre l’Europe, elle doit d’abord régler ce problème. Se débarrasser de Gazprom. Aligner sa politique énergétique sur celle de l’UE. Montrer qu’elle est capable de prendre des décisions difficiles, même si ça contrarie Moscou.
Pour le président Vucic, c’est un dilemme cornélien. D’un côté, l’adhésion à l’UE reste l’objectif stratégique numéro un de la Serbie. C’est ce que veut la majorité de la population, surtout les jeunes. C’est ce qui permettrait au pays de se développer économiquement, d’attirer des investissements, de moderniser ses infrastructures. De l’autre côté, couper les ponts avec la Russie aurait un coût politique énorme. Une partie significative de la population serbe, surtout les plus âgés, reste attachée aux liens avec Moscou. Les médias pro-russes, très influents en Serbie, ne manqueraient pas de dénoncer une trahison, une soumission à l’Occident. Les partis nationalistes, déjà puissants, exploiteraient le mécontentement populaire. Vucic pourrait perdre les prochaines élections. Ou pire, faire face à des manifestations massives, à une instabilité politique qui pourrait dégénérer. Le président serbe est donc coincé. Quoi qu’il fasse, il mécontente une partie de son électorat. S’il choisit l’Europe, il perd les pro-russes. S’il choisit la Russie, il perd les pro-européens. La seule solution serait de trouver un compromis, une voie médiane qui satisfasse tout le monde. Mais dans le contexte actuel, avec les positions aussi tranchées, ce compromis semble impossible.
Le rôle des États-Unis : gendarme énergétique mondial
L’OFAC, cette arme redoutable de Washington
L’Office of Foreign Assets Control, plus connu sous son acronyme OFAC, est devenu au fil des décennies l’une des armes les plus redoutables de la politique étrangère américaine. Ce bureau du Trésor américain, créé pendant la Seconde Guerre mondiale, a pour mission de gérer et d’appliquer les sanctions économiques et commerciales imposées par les États-Unis. Son pouvoir est immense. D’un simple trait de plume, l’OFAC peut paralyser une entreprise, geler des milliards de dollars d’actifs, couper l’accès au système financier international. Dans le cas de NIS, c’est l’OFAC qui a décidé d’imposer les sanctions en octobre 2025, puis d’accorder la licence temporaire en décembre. Aucun tribunal, aucun vote parlementaire, aucun débat public. Juste une décision administrative prise par des fonctionnaires à Washington. Cette concentration de pouvoir entre les mains d’une agence gouvernementale pose question. L’OFAC agit au nom de la sécurité nationale américaine, certes. Mais qui définit ce qui constitue une menace pour la sécurité nationale? Qui contrôle ces décisions? Qui peut les contester? Les entreprises sanctionnées ont peu de recours. Elles peuvent faire appel, mais les procédures sont longues, coûteuses, et rarement couronnées de succès.
Le pouvoir extraterritorial de l’OFAC est particulièrement controversé. Les sanctions américaines ne s’appliquent pas seulement aux entreprises américaines ou aux transactions en dollars. Elles s’appliquent à toute entreprise, partout dans le monde, qui fait affaire avec une entité sanctionnée. C’est ce qu’on appelle les sanctions secondaires. Si une banque européenne traite une transaction pour NIS, elle risque elle-même d’être sanctionnée par les États-Unis. Si un fournisseur asiatique vend du matériel à la raffinerie de Pancevo, il peut perdre l’accès au marché américain. Cette extraterritorialité transforme les sanctions américaines en un outil de domination économique mondiale. Washington impose ses règles à la planète entière, que les autres pays soient d’accord ou non. L’Union européenne a tenté de résister à cette extraterritorialité, en créant des mécanismes de protection pour ses entreprises. Mais dans les faits, ces mécanismes sont peu efficaces. Les entreprises européennes préfèrent se conformer aux sanctions américaines plutôt que de risquer de perdre l’accès au marché américain ou au système financier en dollars. C’est la loi du plus fort. Et dans le domaine financier, les États-Unis sont de loin les plus forts.
L’OFAC, c’est l’incarnation de la puissance américaine au XXIe siècle. Plus besoin d’envoyer des troupes, plus besoin de bombarder. Il suffit d’appuyer sur un bouton, de publier une liste de noms, et des entreprises s’effondrent, des économies vacillent, des gouvernements tremblent. C’est propre, c’est efficace, c’est invisible. Mais est-ce juste? Est-ce légitime? Qui a donné aux États-Unis le droit de décider qui peut commercer avec qui, partout dans le monde? La réponse est simple : personne. Les États-Unis se sont arrogé ce droit parce qu’ils en ont les moyens. Parce que le dollar est la monnaie de réserve mondiale. Parce que le système financier international passe par New York. Parce que les entreprises du monde entier ont besoin d’accéder au marché américain. C’est un empire informel, sans colonies ni territoires occupés. Mais c’est un empire quand même. Et comme tous les empires, il finira par décliner. Le jour où le dollar perdra sa suprématie, le jour où d’autres systèmes de paiement émergeront, le jour où les pays trouveront des alternatives au système financier américain, l’OFAC perdra son pouvoir. Mais ce jour n’est pas encore arrivé.
La stratégie du maximum de pression
La politique de sanctions américaine repose sur ce que Washington appelle la « stratégie du maximum de pression ». L’idée est simple : imposer des sanctions si sévères, si étendues, si paralysantes que le pays ou l’entité visée n’a d’autre choix que de céder. Cette stratégie a été appliquée à l’Iran, au Venezuela, à la Corée du Nord, et maintenant à la Russie. Dans le cas de NIS, l’objectif est clair : forcer Gazprom à se retirer complètement du capital de la compagnie serbe. Pas de compromis, pas de demi-mesures. Une sortie totale. Pour atteindre cet objectif, Washington est prêt à maintenir la pression aussi longtemps que nécessaire. Les neuf mois de reports successifs avant l’imposition des sanctions en octobre 2025 montrent que les États-Unis peuvent être patients. Mais une fois la décision prise, ils ne reculent pas. La licence temporaire accordée en décembre n’est pas un signe de faiblesse. C’est un outil tactique, une façon de donner une dernière chance à toutes les parties de trouver une solution acceptable pour Washington. Si cette solution n’émerge pas, les sanctions reprendront, encore plus dures qu’avant.
Cette stratégie du maximum de pression a des avantages et des inconvénients. L’avantage, c’est qu’elle peut être efficace. Face à des sanctions suffisamment sévères, certains pays ou entreprises finissent par céder. L’inconvénient, c’est qu’elle crée des dommages collatéraux considérables. En Serbie, ce ne sont pas les dirigeants de Gazprom qui souffrent le plus des sanctions contre NIS. Ce sont les employés de la raffinerie, les automobilistes, les petites entreprises. La stratégie du maximum de pression part du principe que la souffrance économique finira par créer une pression politique suffisante pour forcer un changement de comportement. Mais dans les régimes autoritaires, cette pression politique est souvent absorbée par la répression. Et dans les démocraties fragiles comme la Serbie, elle peut déstabiliser le gouvernement sans pour autant atteindre l’objectif visé. Le président Vucic est coincé entre les exigences américaines et les réalités politiques serbes. S’il cède trop vite à Washington, il perd le soutien de l’électorat pro-russe. S’il résiste trop longtemps, il risque l’effondrement économique de son pays. C’est un équilibre impossible à maintenir.
Les leçons d'une crise annoncée
La dépendance énergétique, talon d’Achille des petits pays
La crise de NIS révèle une vérité inconfortable : la dépendance énergétique est le talon d’Achille des petits pays. Quand 80% de votre approvisionnement en carburant dépend d’une seule raffinerie, contrôlée par un acteur étranger, vous êtes à la merci du moindre soubresaut géopolitique. La Serbie l’apprend à ses dépens. Mais elle n’est pas la seule dans cette situation. Combien de pays européens dépendent du gaz russe? Combien de pays africains dépendent du pétrole libyen ou nigérian? Combien de pays asiatiques dépendent du charbon australien ou indonésien? La dépendance énergétique est partout. Elle crée des vulnérabilités, des points de pression que les grandes puissances n’hésitent pas à exploiter. La Russie a coupé le gaz à l’Europe pour la punir de son soutien à l’Ukraine. Les États-Unis utilisent les sanctions pour forcer les pays à choisir leur camp. La Chine contrôle les terres rares indispensables à la transition énergétique. L’énergie n’est plus seulement une question économique. C’est devenu une arme géopolitique, peut-être la plus puissante de toutes. Parce qu’on peut se passer de beaucoup de choses, mais pas d’énergie. Sans énergie, pas de transport, pas de chauffage, pas d’industrie, pas d’économie moderne.
La solution, en théorie, est simple : diversifier. Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Avoir plusieurs fournisseurs, plusieurs sources d’approvisionnement, plusieurs infrastructures. Mais en pratique, c’est beaucoup plus compliqué. Construire une nouvelle raffinerie coûte des milliards d’euros et prend des années. Développer des énergies renouvelables demande des investissements massifs et du temps. Négocier des contrats avec de nouveaux fournisseurs n’est pas toujours possible, surtout pour les petits pays qui n’ont pas de poids sur le marché international. La Serbie, avec ses 7 millions d’habitants et son économie modeste, ne peut pas dicter ses conditions à Gazprom ou à n’importe quel autre géant de l’énergie. Elle doit accepter ce qu’on lui propose, ou se débrouiller seule. Et se débrouiller seule, dans le secteur énergétique, c’est presque impossible pour un petit pays sans ressources naturelles abondantes. La Serbie a un peu de pétrole, un peu de gaz, mais pas assez pour être autosuffisante. Elle doit importer. Et qui dit importation dit dépendance. C’est un cercle vicieux dont il est très difficile de sortir.
Cette crise de NIS devrait servir de leçon à tous les petits pays du monde. La dépendance énergétique, c’est un piège mortel. Ça semble confortable au début — on a un fournisseur fiable, des prix stables, pas besoin de se poser de questions. Mais le jour où la situation géopolitique change, le jour où votre fournisseur devient un ennemi ou un paria international, vous vous retrouvez coincé. Et personne ne viendra vous sauver. L’Europe ne sauvera pas la Serbie. Les États-Unis non plus. Chacun défend ses propres intérêts, ses propres priorités. Les petits pays sont seuls face aux grandes puissances. C’est injuste, c’est brutal, mais c’est la réalité. La seule défense, c’est l’anticipation. Diversifier avant qu’il ne soit trop tard. Investir dans les énergies renouvelables, même si c’est cher. Construire des réserves stratégiques importantes. Négocier des accords avec plusieurs fournisseurs. Tout ça coûte de l’argent, beaucoup d’argent. Mais c’est le prix de l’indépendance. Le prix de la sécurité. Le prix de la souveraineté.
Les sanctions économiques : une arme à double tranchant
La crise de NIS pose aussi la question de l’efficacité et de la légitimité des sanctions économiques. Washington utilise cet outil depuis des décennies pour faire pression sur les pays qui ne respectent pas ses règles. Cuba, Iran, Corée du Nord, Venezuela, Russie — la liste est longue. Les sanctions sont présentées comme une alternative à la guerre, un moyen de punir les régimes autoritaires sans verser le sang. Mais sont-elles vraiment efficaces? Ont-elles vraiment changé le comportement de ces régimes? Cuba est toujours communiste après 60 ans de sanctions. L’Iran continue son programme nucléaire malgré des décennies d’embargo. La Corée du Nord développe ses missiles balistiques en dépit de toutes les résolutions de l’ONU. Et la Russie? Les sanctions occidentales n’ont pas empêché Poutine de poursuivre sa guerre en Ukraine. Elles ont affaibli l’économie russe, certes. Elles ont compliqué l’accès de Moscou aux technologies occidentales. Mais elles n’ont pas changé fondamentalement la politique du Kremlin. Pire, elles ont peut-être même renforcé le soutien populaire à Poutine, en créant un sentiment de siège, en permettant au régime de blâmer l’Occident pour tous les problèmes économiques du pays.
Et surtout, les sanctions ont des effets collatéraux considérables. Elles frappent les populations civiles bien plus que les dirigeants visés. En Serbie, ce ne sont pas les actionnaires de Gazprom qui souffrent de l’arrêt de la raffinerie de Pancevo. Ce sont les employés de NIS, les automobilistes serbes, les petites entreprises qui voient leurs coûts de transport exploser. Les sanctions contre l’Iran ont créé une crise humanitaire, avec des pénuries de médicaments et de nourriture. Les sanctions contre le Venezuela ont aggravé l’effondrement économique du pays, poussant des millions de personnes à l’exil. Les sanctions contre la Corée du Nord ont affamé la population tout en laissant l’élite dirigeante vivre dans le luxe. C’est le paradoxe des sanctions : elles sont censées punir les responsables, mais ce sont toujours les innocents qui paient le prix fort. Les dirigeants, eux, trouvent toujours des moyens de contourner les restrictions, d’accéder aux biens de luxe, de maintenir leur train de vie. Pendant ce temps, le peuple souffre, s’appauvrit, désespère. Est-ce vraiment ça, la justice internationale? Est-ce vraiment ça, la défense des droits humains et de la démocratie?
Les alternatives possibles : y a-t-il d'autres solutions?
La nationalisation : une option risquée
Parmi les options évoquées par les autorités serbes, la nationalisation de NIS est celle qui fait le plus débat. L’idée serait simple : l’État serbe exproprie Gazprom, reprend le contrôle total de la compagnie, et gère la raffinerie comme une entreprise publique. Cette solution présenterait plusieurs avantages. D’abord, elle résoudrait immédiatement le problème des sanctions américaines, puisque Gazprom ne serait plus actionnaire. Ensuite, elle garantirait que les profits de NIS restent en Serbie plutôt que de partir vers Moscou. Enfin, elle donnerait au gouvernement serbe un contrôle total sur sa politique énergétique, sans dépendre d’acteurs étrangers. Mais cette solution comporte aussi des risques énormes. Juridiquement, une nationalisation sans compensation adéquate violerait les traités d’investissement bilatéraux entre la Serbie et la Russie. Gazprom pourrait poursuivre Belgrade devant des tribunaux arbitraux internationaux et réclamer des milliards d’euros de dommages et intérêts. Même avec compensation, le coût serait astronomique pour les finances publiques serbes. Où trouver plusieurs milliards d’euros pour racheter les parts de Gazprom? L’État serbe n’a pas cet argent. Il faudrait emprunter massivement, augmenter la dette publique, couper dans d’autres dépenses.
Politiquement, une nationalisation enverrait un signal désastreux aux investisseurs étrangers. Si la Serbie peut exproprier Gazprom aujourd’hui, qu’est-ce qui empêcherait Belgrade de nationaliser demain d’autres entreprises étrangères? Les investisseurs fuiraient le pays. Les projets d’investissement seraient annulés. L’économie serbe, déjà fragile, en souffrirait durablement. Et puis il y a la question de la compétence. L’État serbe a-t-il les capacités de gérer efficacement une raffinerie moderne, une entreprise de 13.500 employés, un réseau de distribution complexe? L’histoire des entreprises publiques dans les Balkans n’est pas très encourageante. Corruption, inefficacité, clientélisme politique — les maux sont nombreux. NIS fonctionne bien aujourd’hui parce qu’elle est gérée selon des standards internationaux, avec une gouvernance professionnelle. La transformer en entreprise publique pourrait détruire cette efficacité. Le président Vucic l’a bien compris. C’est pourquoi il a publiquement écarté l’option de la nationalisation, malgré les pressions de certains ministres et de l’opinion publique nationaliste. C’est une solution séduisante en théorie, mais catastrophique en pratique.
La nationalisation, c’est toujours la solution facile, celle qui plaît aux foules, celle qui donne l’impression de reprendre le contrôle face aux puissances étrangères. Mais c’est aussi souvent la pire solution. L’histoire du XXe siècle est remplie d’exemples de nationalisations qui ont tourné au désastre. Des entreprises prospères transformées en gouffres financiers. Des secteurs entiers de l’économie paralysés par l’incompétence et la corruption. La Serbie n’a pas besoin de ça. Elle a besoin d’investissements, de croissance, de développement. Pas de gesticulations nationalistes qui feraient fuir les capitaux étrangers. Vucic a raison d’écarter cette option. Mais il doit maintenant trouver une alternative crédible. Parce que le statu quo n’est plus tenable.
Le rachat par des investisseurs serbes : mission impossible?
Une autre option serait que des investisseurs serbes rachètent les parts de Gazprom dans NIS. Des hommes d’affaires locaux, des fonds d’investissement serbes, peut-être même une coalition d’entreprises nationales pourraient se regrouper pour acquérir les 56% détenus par les Russes. Cette solution aurait l’avantage de garder NIS sous contrôle serbe, tout en évitant les écueils de la nationalisation. Ce serait une entreprise privée, gérée selon des critères de rentabilité, mais avec des actionnaires serbes. Le problème, c’est que cette solution semble irréaliste. Où trouver des investisseurs serbes capables de débourser plusieurs milliards d’euros? La Serbie n’a pas de milliardaires de cette envergure. Les grandes fortunes serbes se comptent en centaines de millions, pas en milliards. Et même en regroupant plusieurs investisseurs, il serait difficile de réunir la somme nécessaire. De plus, Gazprom accepterait-il de vendre à des investisseurs serbes? Moscou pourrait craindre que ces investisseurs soient en réalité des prête-noms pour des intérêts occidentaux. Ou que Belgrade exerce une influence excessive sur ces investisseurs, transformant de facto NIS en entreprise contrôlée par l’État.
Il y a aussi la question du financement. Même si des investisseurs serbes trouvaient l’argent pour racheter les parts de Gazprom, d’où viendrait cet argent? Des banques serbes? Elles n’ont pas les capacités de financer une transaction de cette ampleur. Des banques internationales? Elles seraient réticentes à financer l’achat d’une entreprise qui vient de sortir des sanctions américaines. Des fonds d’investissement étrangers? Mais alors, on retomberait dans le problème du contrôle étranger. Le rachat par des investisseurs serbes est une belle idée sur le papier, mais elle se heurte à des obstacles pratiques insurmontables. C’est pourquoi cette option n’est pas sérieusement envisagée par les autorités serbes. Elle reste dans le domaine du discours politique, une façon de montrer qu’on explore toutes les pistes, mais sans vraiment y croire. La réalité, c’est que la Serbie n’a pas les moyens financiers de racheter NIS. Elle doit trouver un partenaire étranger, quelqu’un qui a les reins assez solides pour absorber une transaction de plusieurs milliards d’euros. Et ce partenaire, pour l’instant, semble être MOL, la compagnie hongroise.
Conclusion : un sursis qui ne résout rien
Trois semaines pour repenser tout un système
La licence temporaire accordée par Washington le 31 décembre 2025 n’est pas une solution. C’est un pansement sur une jambe de bois. Un sursis de trois semaines qui permet à la Serbie de souffler un peu, de reconstituer ses réserves, de continuer à faire tourner son économie. Mais après? Que se passera-t-il le 24 janvier 2026 si aucun accord n’a été trouvé? On reviendra au point de départ. La raffinerie s’arrêtera à nouveau. Les pénuries menaceront. Les prix exploseront. Le chaos guettera. À moins que Washington n’accorde une nouvelle prolongation. Et puis une autre. Et encore une autre. Combien de temps ce jeu peut-il durer? Combien de fois peut-on repousser l’échéance avant que tout le monde ne perde patience? La Serbie ne peut pas vivre indéfiniment sous la menace de sanctions qui tombent et se lèvent au gré des humeurs de Washington. Les entreprises ont besoin de visibilité, de stabilité, de prévisibilité. Les investisseurs ne viendront pas dans un pays où l’approvisionnement énergétique dépend d’une licence temporaire renouvelable tous les mois. C’est intenable. Il faut une solution durable, définitive, qui règle le problème une fois pour toutes.
Cette solution, tout le monde la connaît. Gazprom doit vendre ses parts dans NIS. Un acheteur européen, comme MOL, doit reprendre le contrôle de la raffinerie. Les sanctions américaines seront alors levées. La Serbie pourra respirer. Mais pour que cette solution se concrétise, il faut que toutes les parties fassent des compromis. Gazprom doit accepter de vendre, même si le prix n’est pas celui espéré. MOL doit accepter de prendre des risques, d’investir dans un pays des Balkans avec toutes les incertitudes que cela implique. Washington doit accepter de donner plus de temps, de ne pas imposer des deadlines impossibles. Belgrade doit accepter de perdre le contrôle d’un actif stratégique, de voir une entreprise hongroise remplacer une entreprise russe. Tout le monde doit faire un pas vers l’autre. Tout le monde doit lâcher un peu de lest. Sinon, on continuera à naviguer de crise en crise, de sursis en sursis, sans jamais vraiment résoudre le problème de fond. Et pendant ce temps, ce sont les Serbes ordinaires qui continueront à payer le prix de cette impasse diplomatique. Eux qui n’ont rien demandé, qui ne comprennent pas pourquoi leur vie est soudain bouleversée par des décisions prises à des milliers de kilomètres.
Je termine cette chronique avec un sentiment de frustration. Frustration devant l’absurdité de cette situation. Frustration devant l’incapacité des grandes puissances à trouver des solutions qui ne sacrifient pas les populations civiles. Frustration devant le cynisme de ceux qui utilisent l’énergie comme une arme, qui jouent avec la vie de millions de personnes comme s’il s’agissait d’une partie d’échecs. La crise de NIS, c’est bien plus qu’un dossier énergétique ou diplomatique. C’est le symbole d’un monde qui dysfonctionne, où les petits pays sont pris en otage dans des conflits qui les dépassent, où les sanctions punissent les innocents plus que les coupables, où personne ne semble capable de penser au-delà de ses intérêts immédiats. Trois semaines. C’est tout ce que Washington a donné à la Serbie pour résoudre un problème qui dure depuis un an. Trois semaines pour défaire ce qui a été construit en deux décennies. Trois semaines pour changer le destin énergétique d’un pays. C’est dérisoire. C’est insultant. C’est pourtant la réalité. Et au bout de ces trois semaines, si rien n’a changé, ce sont les mêmes qui paieront. Les employés de NIS. Les automobilistes serbes. Les familles qui peinent à joindre les deux bouts. Pendant que les diplomates négocient dans des bureaux climatisés, pendant que les dirigeants font des déclarations martiales, pendant que les analystes commentent la situation depuis leurs studios, eux continuent à vivre, à travailler, à espérer que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Ils méritent mieux que ce sursis de trois semaines. Ils méritent une vraie solution. Ils méritent qu’on pense à eux, pour une fois.
Sources
Sources primaires
Le Figaro, « Washington accorde une licence temporaire à la compagnie pétrolière serbe NIS, contrôlée par Moscou », 31 décembre 2025. La Libre Belgique, « Les États-Unis accordent une licence temporaire à NIS, la compagnie pétrolière russe en Serbie », 31 décembre 2025. BFM Business, « Une raffinerie serbe, contrôlée par la Russie, obtient une licence d’exploitation sous condition des Etats-Unis », 31 décembre 2025. RTBF, « Washington accorde une licence temporaire à la compagnie pétrolière serbe NIS », 31 décembre 2025.
Sources secondaires
Connaissance des Énergies, « Autorisation temporaire de Washington pour la compagnie pétrolière serbe NIS contrôlée par la Russie », 31 décembre 2025. Agence Anadolu, « Serbie : NIS a obtenu une licence de l’OFAC l’autorisant à poursuivre ses activités jusqu’au 23 janvier », 31 décembre 2025. Reuters, « Serbia’s NIS gets US approval to resume production in its refinery », 1er janvier 2026. Balkan Green Energy News, « MOL in talks about possibility of purchasing stake in Serbian NIS », décembre 2025.
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