L’infrastructure de l’ère soviétique reconvertie en voie d’infiltration
Le gazoduc Soyouz, également connu sous le nom de pipeline Orenbourg-frontière occidentale, fait partie du vaste réseau de transport de gaz naturel construit durant l’ère soviétique pour acheminer les hydrocarbures sibériens vers l’Europe. Ces infrastructures massives — des tubes de plus d’un mètre de diamètre s’étendant sur des milliers de kilomètres — sont devenues obsolètes pour leur usage initial depuis que l’Ukraine a mis fin au transit du gaz russe le 1er janvier 2025. Mais pour les stratèges russes, ces corridors souterrains représentent une opportunité tactique : traverser les lignes ennemies sans être détecté par les drones FPV, l’artillerie et les systèmes de surveillance qui saturent le ciel ukrainien.
La tactique n’est pas nouvelle. Elle remonte aux guerres de tranchées de la Première Guerre mondiale, aux tunnels du Viet Cong qui ont traumatisé les soldats américains au Vietnam. Viktor Kevliuk, officier ukrainien à la retraite et expert en défense, l’a résumé simplement au Kyiv Independent en septembre 2025 : « Ce n’est pas une tactique spéciale — c’est juste un moyen d’atteindre l’endroit voulu en sécurité. S’il y avait un métro là-bas, l’ennemi l’emprunterait. » Le problème, c’est que ces pipelines ne sont pas conçus pour le transport humain. Les niveaux d’oxygène y sont critiques. Les gaz résiduels — notamment le méthane — peuvent tuer en quelques minutes.
Quatre jours dans les ténèbres : le calvaire des infiltrés
Les témoignages recueillis lors des précédentes opérations de ce type dressent un tableau glaçant. Selon les rapports du groupe de surveillance DeepState, les troupes utilisent des chariots à roulettes spécialement conçus et des trottinettes électriques là où la hauteur le permet. Le trajet jusqu’aux abords de Kupiansk peut prendre jusqu’à quatre jours complets. Des stations de repos et d’approvisionnement sont aménagées à intervalles réguliers. Mais les conditions restent extrêmes : obscurité totale, espace confiné, air vicié, stress psychologique intense qui pousse certains hommes au-delà du point de rupture.
En juillet 2025, le média indépendant russe Astra a publié une vidéo bouleversante d’un soldat identifié comme Igor Garus de Saint-Pétersbourg, décrivant le chaos vécu à l’intérieur d’un pipeline lors de l’opération de Koursk. « Des dizaines de soldats ont suffoqué, se sont suicidés, ou sont morts dans la panique et le délire », témoigne-t-il. « Les gens devenaient fous là-dedans. L’un s’est tiré une balle. L’autre… a pointé une mitraillette sur lui-même. Un autre encore s’est fracassé la tête. » Ces mots résonnent comme un acte d’accusation contre le commandement russe.
J’ai écouté ce témoignage plusieurs fois. Chaque écoute me serre un peu plus le coeur. Ce n’est pas de la propagande ukrainienne — c’est un soldat russe qui parle, filmé par un média russe indépendant. Des hommes qui se suicident dans un tuyau plutôt que de continuer à ramper vers une mort certaine. Et quelque part, un général russe coche une case sur son rapport d’opération. « Infiltration en cours. » Je me demande s’il dort bien la nuit, ce général.
La 77e Brigade : Les anges gardiens du secteur de Kupiansk
Une unité forgée dans les batailles les plus dures
La 77e Brigade aéromobile Naddnipryanska n’est pas une unité comme les autres. Formée à l’été 2022 dans le cadre de l’expansion des Forces d’assaut aériennes ukrainiennes, elle a connu son baptême du feu dans les combats les plus sanglants de cette guerre. Soledar, Bakhmout — des noms qui évoquent des mois de résistance acharnée face aux vagues d’assaut russes. Le président Volodymyr Zelensky lui-même a distingué cette brigade pour sa défense héroïque. Depuis, elle opère sur le front de Kupiansk-Borova dans l’oblast de Kharkiv, où les Russes tentent inlassablement de reprendre le terrain perdu lors de la contre-offensive ukrainienne de septembre 2022.
Le secteur de Kupiansk représente un enjeu stratégique majeur pour Moscou. Cette ville, située à 104 kilomètres à l’est de Kharkiv, abrite un noeud ferroviaire crucial pour la logistique militaire. Les forces russes tentent de l’encercler depuis le nord et l’est, cherchant à consolider leur présence sur la rive occidentale de la rivière Oskil. La 77e Brigade constitue l’un des verrous principaux de cette défense. « Les actions des forces d’occupation sont sous contrôle constant des Forces de défense et sont stoppées », a déclaré le 7e Corps dans son communiqué du 5 janvier 2026.
Renseignement et anticipation : les clés de la victoire
Comment les Ukrainiens ont-ils su que les Russes allaient tenter cette infiltration ? La réponse tient en deux mots : renseignement et reconnaissance. Les drones de surveillance ukrainiens quadrillent le terrain en permanence. Chaque mouvement suspect est analysé. Les sorties des gazoducs sont identifiées, cartographiées, placées sous surveillance constante. Quand les premiers soldats russes ont commencé à émerger du pipeline près de Novoplatonivka, les Ukrainiens les attendaient. L’embuscade était parfaitement préparée. « Les soldats de la 77e Brigade ont détecté les intentions de l’ennemi à temps », indique le rapport officiel.
La coordination entre différentes unités a été déterminante. Artillerie, mortiers, drones FPV, systèmes lance-roquettes multiples — tout l’arsenal ukrainien a été mobilisé pour transformer la zone de sortie du pipeline en enfer. Les soldats russes qui ont réussi à émerger se sont retrouvés pris sous un feu croisé dévastateur. Ceux qui étaient encore à l’intérieur du pipeline se sont retrouvés piégés, incapables d’avancer, incapables de reculer. La sortie du gazoduc avait été efficacement scellée par les tirs ukrainiens. Sur les 50 hommes engagés dans l’opération, au moins 40 ont été « éliminés ».
Il y a une froideur clinique dans ces chiffres. 50 hommes. 40 morts. 80 % de pertes. On pourrait presque les lire comme des statistiques sportives. Mais derrière chaque chiffre, il y a un être humain qui a cessé d’exister. Je ne suis pas un pacifiste naïf — je comprends que l’Ukraine se défend contre une agression brutale. Mais je refuse de perdre mon humanité devant ces nombres. Ces 40 morts russes sont aussi des victimes — victimes d’un régime qui les a envoyés mourir dans un tuyau.
Avdiivka, Sudzha, Kupiansk : La chronologie des infiltrations souterraines
Janvier 2024 : La première percée réussie à Avdiivka
La tactique du pipeline a fait ses preuves pour la première fois lors de la bataille d’Avdiivka, dans l’oblast de Donetsk, en janvier 2024. Les troupes russes — notamment les combattants de la compagnie militaire privée Veterans, successeure du groupe Wagner — ont découvert une section abandonnée d’un conduit d’évacuation partiellement inondé. Pendant plusieurs semaines, des éclaireurs russes ont dégagé ce passage de l’eau glacée et des débris, couvrant le bruit de leurs outils par des tirs de mortier et d’artillerie. Jusqu’à 150 membres des forces spéciales ont ensuite utilisé ce réseau pour infiltrer 2 kilomètres derrière les positions ukrainiennes.
Cette opération a contribué de manière significative à la chute d’Avdiivka quelques semaines plus tard, en février 2024. Les Ukrainiens ont été pris par surprise, leurs lignes de défense contournées par le sous-sol. L’effet psychologique a été considérable : soudain, l’ennemi pouvait surgir n’importe où, à n’importe quel moment. Mais le succès d’Avdiivka a aussi révélé les limites de cette tactique. Le nombre d’hommes pouvant transiter reste limité. Et une fois la surprise passée, les défenseurs peuvent adapter leurs dispositifs pour surveiller et piéger ces voies d’infiltration.
Mars 2025 : L’opération « Potok » à Sudzha
La deuxième grande opération de ce type s’est déroulée en mars 2025, lors de la contre-offensive russe pour reprendre les territoires de l’oblast de Koursk occupés par les forces ukrainiennes depuis leur incursion d’août 2024. L’opération « Potok » (« Courant » en russe) a mobilisé, selon le général Valery Gerasimov, plus de 600 soldats. Les combattants des Veterans, des forces spéciales Akhmat et du 30e Régiment de fusiliers motorisés ont passé des semaines à préparer leur infiltration via le gazoduc Urengoy-Pomary-Uzhhorod.
Les préparatifs ont été colossaux. Les Veterans ont creusé un tunnel de 500 mètres pour dissimuler l’entrée. Des jours entiers ont été consacrés à pomper les gaz résiduels. Des stations de repos équipées de toilettes, de nourriture et de munitions ont été aménagées. Malgré tout, les conditions restaient effroyables. Le niveau d’oxygène était si bas que les soldats devaient maintenir une distance d’au moins 10 mètres entre eux. Plusieurs sont morts d’empoisonnement au méthane. D’autres ont été hospitalisés pour des lésions pulmonaires. La propagandiste russe Anastasia Kashevarova a reconnu que « tous ceux qui étaient dans le tunnel ont souffert de lésions pulmonaires ».
600 soldats envoyés ramper dans un tuyau pendant des jours. J’essaie d’imaginer ce que ça représente. L’odeur. Le noir. Le froid. La peur. Le bruit de ta propre respiration qui résonne contre les parois métalliques. Et la certitude grandissante que tu vas peut-être mourir là, dans ce boyau absurde, à des kilomètres de chez toi. Il y a quelque chose de médiéval dans cette image — sauf que nous sommes en 2025, et que ces hommes ont été envoyés là par un régime qui traite ses soldats comme de la chair à canon.
Les contre-mesures ukrainiennes : Du fil barbelé aux drones
Surveillance, minage et contrôle de feu
Face à la menace des infiltrations souterraines, les forces ukrainiennes ont développé un arsenal de contre-mesures. La première ligne de défense repose sur la surveillance permanente. Les sorties de tous les gazoducs identifiés dans les zones de combat sont cartographiées et placées sous observation constante — drones de reconnaissance, caméras, postes d’observation. Toute activité suspecte déclenche immédiatement une alerte. La deuxième couche consiste à maintenir ces sorties sous « contrôle de feu » : des systèmes d’artillerie et de lance-roquettes sont pré-pointés, prêts à déclencher un barrage dès qu’une tentative de sortie est détectée.
Le 429e Régiment de drones « Achilles » a joué un rôle crucial dans la neutralisation des routes d’infiltration. En décembre 2025, ce régiment a publié une vidéo montrant la destruction d’un pipeline utilisé par les Russes. L’unité a décrit cette conduite comme « un canal logistique d’importance critique » pour les forces russes. « C’était une route sûre qui leur permettait d’accumuler des forces en contournant nos tirs », explique le régiment Achilles. La route avait été découverte lors d’opérations de reconnaissance et détruite lors d’une opération conjointe.
Pièges mortels et guerre psychologique
Au-delà des méthodes conventionnelles, les Ukrainiens ont recours à des techniques plus créatives. Ivan Stupak, l’ancien agent du SBU, a révélé l’utilisation de fil barbelé moderne — des lames d’acier aiguisées comme des rasoirs — placé à l’intérieur des pipelines. « Si tu t’y emmêles, il est presque impossible de t’en sortir seul », explique-t-il. D’autres rapports évoquent l’inondation volontaire de certaines sections. Selon l’état-major ukrainien, sur les quatre gazoducs identifiés dans la région de Kupiansk, « trois ont déjà été endommagés et inondés, et la sortie du quatrième est sous le contrôle des forces de défense ».
La dimension psychologique n’est pas négligeable. Chaque échec sanglant d’une opération de pipeline — comme celui du 5 janvier — envoie un message aux soldats russes : ces tunnels ne sont pas des voies de salut, mais des pièges mortels. Les témoignages des survivants, les vidéos des embuscades — tout cela contribue à miner le moral des troupes russes. Ramper pendant quatre jours dans un tuyau pour se faire massacrer à la sortie : peu de soldats accepteraient volontairement cette mission s’ils en connaissaient les risques réels.
Du fil barbelé dans un tuyau. Un homme qui rampe dans le noir, qui touche soudain quelque chose de coupant, qui comprend qu’il est piégé… C’est le genre de mort qu’on n’imaginerait pas dans un film d’horreur. Et pourtant c’est réel. C’est ce que cette guerre fait aux êtres humains — des deux côtés. Elle nous transforme tous en monstres, même ceux qui se défendent.
Kupiansk : L'enjeu stratégique d'une ville martyre
Un noeud ferroviaire vital dans la bataille pour le Donbass
Pourquoi les Russes s’acharnent-ils tant sur Kupiansk ? La réponse tient à la géographie et à la logistique. Cette ville de l’est de l’oblast de Kharkiv, occupée par les forces russes dès les premiers jours de l’invasion en février 2022, a été libérée par les Ukrainiens en septembre 2022. Elle abrite un noeud ferroviaire majeur dont les lignes s’étendent vers l’ouest, profondément dans le territoire ukrainien. Reprendre Kupiansk donnerait aux Russes un avantage logistique considérable pour alimenter leurs opérations dans tout le nord-est du pays.
La situation sur le terrain est critique. Kupiansk est « largement sans électricité, sans gaz et sans eau courante ». Environ 1 800 civils vivent encore dans cette ville dévastée, refusant d’évacuer malgré les bombardements constants — bombes planantes guidées, artillerie, lance-roquettes multiples, drones FPV. La ville est divisée par la rivière Oskil : les forces ukrainiennes contrôlent des positions dans les districts est, tandis que les Russes tentent de consolider leur emprise sur la partie ouest.
Une pression constante sur plusieurs axes
Les forces russes exercent une pression multidirectionnelle sur Kupiansk. Du nord, elles tentent de descendre le long de la rivière Oskil. De l’est, elles cherchent à traverser cette rivière pour établir des têtes de pont sur la rive occidentale. L’utilisation des gazoducs s’inscrit dans cette stratégie : contourner les défenses fluviales par le sous-sol, éviter la surveillance aérienne ukrainienne, surgir à l’arrière des positions défensives. Le 7e Corps a confirmé que « les troupes russes tentent de se rapprocher de Kupiansk depuis le nord et l’est ».
La bataille pour Kupiansk illustre parfaitement les défis auxquels l’Ukraine fait face. Les Russes compensent leur infériorité technologique et tactique par une volonté de sacrifice humain qui semble sans limite. Ils lancent offensive sur offensive, absorbent des pertes catastrophiques, et reviennent encore. Chaque mètre de terrain conquis est payé en sang — mais le commandement russe semble considérer ce prix comme acceptable.
1 800 civils qui refusent de partir. Je pense à eux souvent quand j’écris sur Kupiansk. Des gens ordinaires qui vivent sous les bombes, sans électricité, dans une ville qui ressemble de plus en plus à Grozny. Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à rester dans un tel enfer ? L’attachement au lieu, probablement. La peur de l’inconnu ailleurs. Ou simplement l’épuisement — trop fatigué pour fuir.
L'échec russe du 5 janvier : Analyse tactique
Détection précoce et coordination interunités
L’opération russe du 5 janvier 2026 a échoué pour une raison principale : les Ukrainiens savaient qu’elle allait avoir lieu. La 77e Brigade avait détecté les préparatifs ennemis et organisé sa réponse. « Les soldats de la 77e Brigade ont détecté les intentions de l’ennemi à temps et, en coordination avec les unités adjacentes, ont stoppé l’assaut des forces russes », précise le communiqué du 7e Corps. Cette formulation cache une réalité tactique complexe : mise en place d’un dispositif de surveillance, analyse des renseignements, préparation des positions de tir.
Le choix du moment et du lieu de l’embuscade a été déterminant. Les forces ukrainiennes ont laissé les Russes s’engager profondément dans le pipeline avant de frapper au moment de leur émergence. Cette patience tactique a permis de maximiser les pertes ennemies : les soldats russes étaient épuisés par leur progression souterraine, désorientés, et totalement exposés au moment précis où ils quittaient le pipeline. « À la suite de l’opération, les Russes n’ont pas atteint leurs objectifs et la situation dans la zone de responsabilité a été stabilisée. »
80 % de pertes : Un ratio dévastateur
Sur les 50 soldats russes engagés, au moins 40 ont été « éliminés ». Un taux de pertes de 80 % qui transforme cette tentative en échec catastrophique. À titre de comparaison, les doctrines militaires occidentales considèrent généralement qu’une unité ayant subi 30 % de pertes n’est plus opérationnelle. À 50 %, une unité est considérée comme détruite. À 80 %, on parle d’anéantissement total.
Ces chiffres soulèvent des questions sur la viabilité à long terme de cette tactique pour les forces russes. Chaque opération de pipeline nécessite des semaines de préparation, mobilise des troupes d’élite, et expose ces précieux effectifs à des pertes catastrophiques si l’ennemi est préparé. Le facteur surprise — le seul véritable avantage de cette méthode — s’érode chaque fois qu’elle est utilisée. Les Ukrainiens apprennent, s’adaptent.
80 %. Quatre hommes sur cinq qui ne reviendront pas. Je me demande ce que pensent les survivants — ces dix soldats qui ont réussi à s’échapper. Sont-ils soulagés d’être vivants ? Traumatisés d’avoir vu mourir leurs camarades ? Furieux contre le commandement ? Probablement tout ça à la fois. Et dans quelques semaines, certains seront probablement renvoyés dans un autre pipeline, vers une autre embuscade.
Le bilan humain : Au-delà des chiffres
Quarante vies effacées
Quarante soldats russes sont morts dans le gazoduc Soyouz le 5 janvier 2026. Derrière ce chiffre, quarante histoires individuelles se sont terminées. Quarante hommes qui avaient des noms, des familles, des rêves peut-être. Certains étaient probablement des volontaires motivés par le nationalisme ou l’argent. D’autres étaient peut-être des conscrits ou des prisonniers enrôlés de force, envoyés au front sans véritable choix. Nous ne connaîtrons jamais leurs visages, leurs voix, leurs pensées au moment où ils ont compris qu’ils allaient mourir. Ils resteront des statistiques — « 40 éliminés » — dans un communiqué militaire ukrainien.
En Russie, leurs familles apprendront peut-être leur mort dans quelques semaines, quelques mois. Ou peut-être jamais — le commandement russe est connu pour dissimuler ses pertes, pour classer des soldats comme « disparus » plutôt que « tués », pour refuser de rapatrier les corps. Les épouses, les mères, les enfants de ces quarante hommes resteront dans l’incertitude, accrochés à un espoir de plus en plus ténu, confrontés à un silence administratif implacable.
Le coût cumulatif d’une tactique désespérée
Combien de soldats russes sont morts dans des opérations de pipeline depuis janvier 2024 ? Le chiffre exact est impossible à établir, mais les estimations suggèrent plusieurs centaines. L’opération de Sudzha aurait coûté 80 % des effectifs engagés selon les sources ukrainiennes. L’opération de Kupiansk du 5 janvier : 80 % également. À ces pertes au combat s’ajoutent les morts à l’intérieur même des pipelines — suffocations, empoisonnements au méthane, suicides. Et les blessés psychologiques qui ne seront plus jamais les mêmes.
Ce coût humain catastrophique soulève une question fondamentale sur la rationalité du commandement militaire russe. Pourquoi continuer à utiliser une tactique qui génère de telles pertes ? La réponse réside probablement dans la structure même du système militaire russe, où les généraux sont jugés sur leur agressivité plutôt que sur leur efficacité, où admettre un échec est plus dangereux que de le répéter, où la vie des soldats est considérée comme une ressource renouvelable.
Je pense souvent aux mères. Ces femmes qui ont porté ces enfants, qui les ont élevés, qui les ont vus partir à la guerre — et qui ne les reverront jamais. Qui ne sauront peut-être jamais comment ils sont morts, où reposent leurs corps. Une mère russe qui pleure son fils mort dans un gazoduc ukrainien souffre exactement comme une mère ukrainienne qui pleure son fils tué par une bombe russe. C’est cette humanité partagée que cette guerre tente de nous faire oublier.
Les implications pour l'avenir du conflit
Une tactique condamnée à l’obsolescence ?
L’échec du 5 janvier 2026 marque-t-il la fin de la tactique des infiltrations par pipeline ? Probablement pas — du moins pas immédiatement. Le commandement russe a démontré à maintes reprises sa capacité à accepter des pertes catastrophiques si une méthode offre ne serait-ce qu’une chance de succès. Mais chaque échec sanglant érode un peu plus l’efficacité de cette approche. Le facteur surprise s’amenuise à mesure que les Ukrainiens cartographient, surveillent et piègent les réseaux souterrains. Les pertes humaines s’accumulent sans gains stratégiques correspondants.
À plus long terme, cette tactique semble condamnée pour plusieurs raisons. D’abord, le nombre de gazoducs utilisables est limité — et les Ukrainiens les neutralisent méthodiquement un par un. Ensuite, le recrutement et l’entraînement de troupes capables de mener ce type d’opération prend du temps et des ressources gaspillées à chaque échec. Enfin, l’effet psychologique sur les troupes russes ne doit pas être sous-estimé : peu de soldats accepteront volontairement de ramper pendant des jours si les précédentes tentatives se sont soldées par des massacres.
La bataille de l’adaptation
Cette guerre est, plus que toute autre depuis longtemps, une guerre d’adaptation technologique et tactique. Chaque innovation d’un camp provoque une contre-innovation de l’autre. Les drones ont transformé le champ de bataille — la Russie a répondu par la guerre électronique et ses propres essaims de drones. Les fortifications ukrainiennes ont bloqué les assauts blindés russes — Moscou a répondu par les bombes planantes et les infiltrations souterraines. Maintenant que les Ukrainiens ont démontré leur capacité à neutraliser les infiltrations par pipeline, la Russie devra trouver une nouvelle approche.
C’est cette course permanente à l’adaptation qui rend ce conflit si meurtrier et si imprévisible. Aucun des deux camps ne dispose d’un avantage décisif. Chaque percée tactique est rapidement neutralisée par une contre-mesure. Le résultat est une guerre d’usure brutale où la victoire ira probablement à celui qui pourra maintenir ses capacités de combat le plus longtemps.
Adaptation, contre-adaptation, contre-contre-adaptation. C’est la spirale infernale de cette guerre. Et à chaque tour de cette spirale, des êtres humains meurent. Il n’y a pas de fin claire à cette escalade — seulement une accumulation de morts et de destructions jusqu’à ce que l’un des deux camps s’effondre ou que la communauté internationale trouve le courage d’imposer une solution.
Conclusion : Le tube de la mort et l'avenir d'une guerre
Un épisode dans une tragédie sans fin
L’échec de l’infiltration russe par le gazoduc Soyouz le 5 janvier 2026 restera un épisode parmi d’autres dans l’histoire de cette guerre interminable. Quarante soldats morts, une opération avortée, une victoire tactique ukrainienne — puis le cycle recommencera ailleurs, sous une autre forme. Les Russes tenteront autre chose, les Ukrainiens s’adapteront, de nouvelles méthodes de mort seront inventées, et le compteur des victimes continuera de tourner. C’est la logique implacable d’un conflit que personne ne semble capable d’arrêter.
La 77e Brigade aéromobile Naddnipryanska et le 7e Corps de réaction rapide ont démontré ce jour-là l’excellence des forces ukrainiennes en matière de renseignement, de coordination et d’exécution tactique. Leur victoire n’est pas seulement militaire — elle est aussi morale. Elle prouve que même face à un ennemi prêt à sacrifier ses propres soldats sans limite, la compétence et la préparation peuvent l’emporter sur la masse brute. Mais cette victoire ne mettra pas fin à la guerre.
Le message du gazoduc
Que nous dit cette bataille souterraine sur l’état de ce conflit ? Elle nous dit que la Russie est prête à tout — y compris à envoyer ses soldats mourir dans des tuyaux — pour gagner du terrain. Elle nous dit que l’Ukraine, malgré son infériorité numérique, possède la capacité d’anticiper et de neutraliser les tactiques ennemies. Elle nous dit que cette guerre ne se terminera pas bientôt, parce qu’aucun des deux camps ne dispose des moyens de l’emporter de manière décisive. Elle nous dit, surtout, que le coût humain de ce conflit continuera de s’alourdir tant qu’une solution diplomatique ne sera pas trouvée.
Le gazoduc Soyouz, construit il y a des décennies pour acheminer le gaz russe vers l’Europe, est devenu un symbole macabre de cette guerre. Un symbole de la destruction des liens qui unissaient autrefois la Russie à ses voisins. Un symbole de la volonté russe de sacrifier ses propres citoyens pour des gains territoriaux. Un symbole, aussi, de la résilience ukrainienne face à une agression qui semblait, au début, devoir les submerger en quelques jours. Trois ans plus tard, les Ukrainiens tiennent toujours. Et les soldats russes continuent de mourir dans les entrailles de la terre.
Je termine cet article le coeur lourd. Quarante morts de plus dans une guerre qui en a déjà fait des centaines de milliers. Et demain, après-demain, la semaine prochaine, d’autres hommes seront envoyés dans d’autres pipelines, vers d’autres morts. La machine continue de tourner. Elle ne s’arrêtera pas parce que j’écris ces mots. Mais si je n’écris pas, si personne n’écrit, alors ces quarante hommes auront disparu sans que personne ne remarque leur passage sur cette terre. Et ça, je refuse de l’accepter. Même pour des soldats ennemis. Leur humanité mérite d’être reconnue, ne serait-ce que dans la mort.
Sources
Sources primaires
The Kyiv Independent – « Russian attempt to storm Kupiansk using gas pipeline ‘thwarted,’ 40 soldiers ‘eliminated,’ Ukraine’s 7th Corps says » – 5 janvier 2026
Ukrinform – « Ukrainian air assault troops stop Russian attack along Soyuz pipeline in Kupiansk sector » – 5 janvier 2026
Ukrainska Pravda – « Ukraine’s air assault troops foil Russian attempt to break through using gas pipeline in Kharkiv Oblast » – 5 janvier 2026
United24 Media – « Russia Used Yet Another Pipe to Advance in Ukraine—Ends With 40 Dead Soldiers » – 5 janvier 2026
Sources secondaires
The Kyiv Independent – « ‘Suicides and suffocation’ — Russia sends troops into gas pipelines to bypass Ukrainian defenses » – septembre 2025
Meduza – « Crawl of duty: Russian soldiers once again move through gas pipeline to launch offensive » – 15 septembre 2025
Meduza – « Russian troops crawl through gas pipeline in Kursk region raid » – 10 mars 2025
Radio Free Europe/Radio Liberty – « Pipeline Dreams: Russian Forces Pull Off A Subterranean Ambush » – 21 septembre 2025
Wikipedia – « Operation Stream » – consulté janvier 2026
Wikipedia – « 77th Airmobile Brigade (Ukraine) » – consulté janvier 2026
Euromaidan Press – « Ukrainian forces eliminate 80% of Russian troops during gas pipeline infiltration attempt » – 8 mars 2025
Euronews – « Russian forces use gas pipeline to attack Ukrainian troops in Kursk » – 10 mars 2025
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