La théorie qui fait saliver les militaires
Sur le papier, les armes à énergie dirigée ressemblent au Saint Graal de la défense antiaérienne moderne. Des lasers haute énergie qui frappent à la vitesse de la lumière, capables de désintégrer des drones en quelques secondes. Des micro-ondes haute puissance qui grillent l’électronique de dizaines de cibles simultanément, transformant des essaims de drones en ferraille volante. Le coût par tir ? Dérisoire. Le DragonFire britannique annonce 10 livres sterling par engagement. Comparez ça aux missiles antiaériens traditionnels qui coûtent des dizaines, voire des centaines de milliers d’euros. La logistique ? Simplifiée à l’extrême — tant qu’il y a de l’électricité, le système peut tirer indéfiniment. Pas de munitions à transporter, pas de stocks à gérer, pas de chaînes d’approvisionnement vulnérables.
Les avantages théoriques continuent de s’empiler. Précision chirurgicale — le DragonFire peut toucher une cible de 23 millimètres à un kilomètre de distance. Vitesse d’engagement instantanée — les effets se produisent à la vitesse de la lumière, éliminant tout délai de vol. Capacité multi-cibles pour les systèmes à micro-ondes, capables d’engager plusieurs drones simultanément grâce à leur faisceau large. Les militaires du monde entier salivaient devant ces spécifications. Les États-Unis investissent environ un milliard de dollars par an dans la recherche sur les armes à énergie dirigée. Le Royaume-Uni a déjà dépensé 100 millions de livres sur DragonFire. Israël développe son Iron Beam. La Chine teste ses propres systèmes. Tout le monde veut son laser de combat.
Les tests qui alimentent l’espoir
Et il faut reconnaître que certains tests ont été spectaculaires. En janvier 2024, le DragonFire britannique a réussi à engager des cibles aériennes dans un environnement opérationnel représentatif. Le système THOR américain a abattu des centaines de drones simulant une attaque en essaim lors d’un test en 2023. Le système israélien Iron Beam a démontré sa capacité à intercepter des roquettes et des mortiers. Ces succès ont alimenté l’enthousiasme et justifié les investissements massifs. Les vidéos de drones désintégrés par des faisceaux laser ont fait le tour des médias militaires. Les généraux ont applaudi. Les budgets ont été approuvés.
Mais voilà le problème : tous ces tests se sont déroulés dans des conditions contrôlées, optimales, presque stériles. Ciel dégagé. Température stable. Cibles prévisibles. Distance connue à l’avance. Aucune des contraintes chaotiques d’un véritable champ de bataille. Aucune des complications météorologiques de l’Ukraine. Aucune des perturbations électromagnétiques d’un environnement de guerre moderne. Les systèmes ont brillé dans les laboratoires et sur les polygones de tir. Mais le passage du laboratoire au champ de bataille ? C’est là que tout se complique. C’est là que la théorie rencontre la réalité brutale. Et la réalité, elle, n’est pas tendre avec les armes à énergie dirigée.
Ces tests me rappellent les démonstrations d’armes qu’on voyait pendant la Guerre froide. Tout fonctionne parfaitement quand on contrôle chaque variable. Mais la guerre, elle, ne se déroule pas dans un laboratoire. Elle se déroule sous la pluie, dans la boue, avec des soldats épuisés, des pannes électriques, et un ennemi qui ne respecte pas le protocole de test. Et c’est exactement là que ces systèmes laser s’effondrent. Parce que la guerre réelle, elle s’en fout de vos conditions optimales.
La réalité brutale des limitations techniques
L’énergie — le talon d’Achille insurmontable
Parlons d’abord du problème le plus fondamental : l’énergie. Ces systèmes sont des gouffres électriques. Un laser haute énergie nécessite des dizaines, voire des centaines de kilowatts de puissance pour fonctionner efficacement. Le DragonFire britannique consomme 50 kilowatts. Les systèmes américains plus puissants montent jusqu’à 300 kilowatts. Pour mettre ça en perspective, c’est l’équivalent de la consommation électrique de plusieurs dizaines de maisons. Et cette énergie doit être disponible instantanément, de manière stable, sans interruption. Sur un navire de guerre moderne ou une base militaire permanente, c’est gérable — ces plateformes disposent déjà de générateurs massifs. Mais sur le champ de bataille ukrainien ? Sur un véhicule mobile ? C’est une autre histoire.
Les systèmes mobiles doivent transporter leur propre infrastructure énergétique. Batteries massives. Générateurs diesel. Systèmes de gestion de l’énergie complexes. Tout ça ajoute du poids, de la complexité, des points de défaillance. Et même avec toute cette infrastructure, l’autonomie reste limitée. Un système laser mobile peut tirer quelques dizaines de fois avant d’épuiser ses réserves d’énergie. Comparez ça à un canon antiaérien conventionnel qui peut tirer des centaines de coups avec des munitions relativement compactes. Le rapport RAND est sans appel : les besoins énergétiques des armes à énergie dirigée constituent une contrainte majeure qui limite drastiquement leur déploiement sur des plateformes mobiles. Et l’Ukraine, elle a besoin de systèmes mobiles, flexibles, capables de se déplacer rapidement pour échapper aux contre-attaques russes.
La météo — l’ennemi invisible mais implacable
Ensuite, il y a la météo. Et là, c’est le cauchemar absolu pour les armes à énergie dirigée. Les lasers haute énergie sont extrêmement sensibles aux conditions atmosphériques. La pluie ? Elle disperse le faisceau laser, réduisant drastiquement sa puissance et sa portée. Le brouillard ? Même effet. Les nuages ? Ils absorbent une partie de l’énergie. La neige ? Oubliez. Les particules en suspension dans l’air — poussière, fumée, pollution — toutes dégradent les performances du laser. Même l’humidité ambiante peut poser problème. Et devinez quoi ? L’Ukraine n’est pas exactement connue pour son climat méditerranéen ensoleillé. Les hivers sont rudes, humides, nuageux. Les printemps sont pluvieux. L’automne est brumeux. Les conditions idéales pour un laser de combat ? Elles représentent peut-être 30% de l’année ukrainienne.
Les systèmes à micro-ondes sont légèrement moins sensibles aux conditions météorologiques, mais ils ne sont pas immunisés. La pluie intense peut atténuer les micro-ondes. Les variations de température et de pression atmosphérique affectent la propagation des ondes. Et surtout, ces systèmes nécessitent une ligne de vue directe vers la cible. Pas d’obstacles. Pas de collines. Pas de bâtiments. Pas de forêts. Dans le paysage ukrainien, avec ses champs ouverts mais aussi ses zones urbaines denses, ses forêts, son relief varié, cette contrainte de ligne de vue devient rapidement problématique. Un drone qui vole derrière une colline ? Invisible pour le système. Un drone qui utilise le relief pour s’approcher ? Hors de portée jusqu’à la dernière seconde. Les armes conventionnelles peuvent tirer par-dessus les obstacles, utiliser des trajectoires balistiques. Les armes à énergie dirigée ? Elles sont condamnées à la ligne droite.
J’imagine les ingénieurs qui ont conçu ces systèmes, dans leurs laboratoires climatisés, testant leurs lasers par temps clair et sec. Et je me demande s’ils ont déjà mis les pieds en Ukraine. S’ils ont déjà vu la boue de mars. La neige de janvier. Les orages d’été. Parce que franchement, concevoir un système d’arme qui ne fonctionne que par beau temps pour un pays où il pleut la moitié de l’année, c’est soit de l’incompétence, soit du cynisme. Ou les deux.
Le gouffre financier qui ne dit pas son nom
Les coûts de développement astronomiques
Parlons argent. Parce que c’est là que le discours marketing sur le « coût par tir dérisoire » s’effondre complètement. Oui, tirer un coup de laser coûte 10 livres sterling. Mais développer le système qui tire ce coup de laser ? C’est une toute autre histoire. Le DragonFire britannique a déjà englouti 100 millions de livres sterling — et ce n’est qu’un prototype. Pour atteindre une capacité opérationnelle minimale d’ici 2027, le ministère de la Défense britannique estime qu’il faudra investir encore 350 millions de livres. Et on parle d’équiper seulement quatre navires de la Royal Navy. Quatre. Pour plus de 450 millions de livres au total. Ça fait 112 millions de livres par navire. À ce prix-là, on pourrait acheter des centaines de milliers de missiles antiaériens conventionnels.
Les États-Unis dépensent environ un milliard de dollars par an sur l’ensemble de leurs programmes d’armes à énergie dirigée. Le système THOR a coûté 18 millions de dollars à développer. Son successeur Mjolnir ? 26 millions de dollars pour le prototype. Et ce ne sont que les coûts de développement initiaux. Les coûts de production à grande échelle ? Personne ne les connaît vraiment, parce qu’on n’en est pas encore là. Les coûts de maintenance ? Mystère. Les coûts de formation des opérateurs ? Inconnus. Les coûts d’infrastructure pour supporter ces systèmes sur le terrain ? À déterminer. Mais une chose est sûre : ils seront colossaux. Parce que ces systèmes sont complexes, fragiles, nécessitent des techniciens hautement qualifiés et des pièces de rechange spécialisées.
Le coût d’opportunité pour l’Ukraine
Et maintenant, mettons ça en perspective ukrainienne. L’Ukraine a un budget de défense limité. Chaque euro, chaque dollar, chaque livre sterling compte. Investir dans le développement d’armes à énergie dirigée, c’est de l’argent qui ne va pas dans des systèmes qui fonctionnent déjà. Le Skyranger 35 allemand, par exemple, est opérationnel, éprouvé, efficace contre les drones. Il coûte une fraction du prix d’un système laser expérimental. Les intercepteurs de drones ukrainiens — ces petits drones FPV qui chassent les drones russes — coûtent quelques centaines d’euros pièce et font un travail remarquable. Les systèmes de défense aérienne conventionnels continuent de protéger les villes ukrainiennes. Tous ces systèmes sont disponibles maintenant, pas dans trois ans, pas dans cinq ans. Maintenant.
Le rapport RAND est brutal dans son évaluation : investir dans les armes à énergie dirigée représente un coût d’opportunité inacceptable pour l’Ukraine. Les ressources limitées du pays seraient bien mieux utilisées à augmenter la production et l’acquisition de systèmes conventionnels éprouvés. Chaque million investi dans un laser expérimental, c’est un million qui ne va pas dans des munitions, des drones, des systèmes de défense aérienne qui sauvent des vies ukrainiennes aujourd’hui. C’est un choix stratégique simple : préférer la science-fiction hypothétique ou la réalité opérationnelle ? L’Ukraine ne peut pas se permettre de parier sur des technologies qui ne seront peut-être jamais prêtes. Elle a besoin de certitudes, pas de promesses.
Vous savez ce qui me met en rage ? C’est qu’on présente ces systèmes laser comme « économiques » parce que le coût par tir est faible. Mais c’est comme vendre une Ferrari en disant qu’elle est économique parce que l’essence ne coûte que quelques euros le litre. Oui, mais la Ferrari elle-même coûte 300 000 euros. Le coût par tir, on s’en fout, si le système coûte des centaines de millions à développer et qu’il ne fonctionne que par beau temps. C’est du marketing, pas de la stratégie militaire.
Les échecs qui ne font pas les gros titres
Le fiasco saoudien des lasers chinois
Parlons maintenant de ce dont personne ne veut parler : les échecs. Parce que oui, des systèmes laser ont été déployés sur le terrain. Et non, ça ne s’est pas bien passé. L’exemple le plus révélateur ? L’Arabie Saoudite et ses lasers chinois. Les Saoudiens, confrontés aux attaques de drones houthis depuis le Yémen, ont acheté le système laser chinois Silent Hunter. Sur le papier, c’était parfait : un laser de 30 kilowatts, capable d’engager des drones à plusieurs centaines de mètres. Les Chinois promettaient des merveilles. Les Saoudiens ont payé. Et puis la réalité du désert yéménite a frappé.
Le système a été un échec retentissant. Les militaires saoudiens ont publiquement critiqué le Silent Hunter, affirmant qu’il n’avait pas réussi à intercepter les drones et missiles qu’il était censé neutraliser. Les problèmes ? Multiples. Portée insuffisante dans les conditions réelles. Sensibilité excessive aux conditions atmosphériques — et oui, même dans le désert, il y a de la poussière, de la chaleur, des variations de température qui perturbent les lasers. Temps d’engagement trop long — le laser devait rester verrouillé sur la cible pendant plusieurs secondes, mais les drones rapides ne laissaient pas ce luxe. Fiabilité médiocre — pannes fréquentes, maintenance complexe. Le système chinois, vanté comme une solution miracle, s’est révélé être un gouffre financier inutile.
Les retards américains et britanniques
Mais ne croyez pas que seuls les Chinois ont échoué. Les Américains et les Britanniques, avec toute leur expertise et leurs budgets massifs, accumulent aussi les retards et les déceptions. Le système américain HELIOS, un laser de 60 kilowatts développé par Lockheed Martin, devait être déployé sur des navires de guerre. Il a été testé, retesté, et continue de rencontrer des problèmes en 2025. La Marine américaine n’a réussi à déployer qu’un système laser de faible puissance, ODIN, conçu pour éblouir les capteurs plutôt que détruire les cibles — et seulement sur huit navires. Huit. Après des années de développement et des milliards investis.
Le DragonFire britannique ? Annoncé comme révolutionnaire après ses tests réussis en janvier 2024. Mais le déploiement opérationnel ? Pas avant 2027. Et encore, c’est l’estimation optimiste. Les experts militaires britanniques admettent qu’un système de deuxième génération sera probablement nécessaire avant que DragonFire ne soit vraiment prêt pour un déploiement à grande échelle. Les composants actuels sont des pièces commerciales qui devront être remplacées par des composants de qualité militaire. Le système de refroidissement doit être amélioré. L’infrastructure énergétique doit être optimisée. Bref, le prototype qui a brillé lors des tests est encore loin, très loin, d’être une arme de guerre opérationnelle. Et pendant ce temps, les Ukrainiens continuent de se battre avec ce qu’ils ont.
Ce qui me fascine, c’est l’asymétrie de l’information. Quand un système laser réussit un test en laboratoire, c’est partout dans les médias. Communiqués de presse. Vidéos spectaculaires. Déclarations enthousiastes de généraux. Mais quand ces mêmes systèmes échouent sur le terrain, quand ils accumulent les retards, quand ils ne tiennent pas leurs promesses ? Silence radio. Il faut creuser les rapports techniques, lire entre les lignes des budgets militaires, pour découvrir la vérité. Et la vérité, c’est que ces armes ne sont pas prêtes. Point.
Ce qui fonctionne vraiment en Ukraine
Les systèmes conventionnels qui sauvent des vies
Pendant que l’Occident rêve de lasers futuristes, l’Ukraine utilise des armes qui fonctionnent. Le Skyranger 35 allemand, par exemple. Un système de défense aérienne mobile monté sur châssis Leopard, équipé d’un canon de 35 millimètres et de missiles. Pas de science-fiction. Pas de technologie expérimentale. Juste un système éprouvé, fiable, qui abat des drones russes jour après jour. L’Allemagne en a livré plusieurs à l’Ukraine, et d’autres sont en route. Le système fonctionne par tous les temps. Il n’a pas besoin d’une centrale électrique pour opérer. Il peut tirer des centaines de coups sans problème. Et surtout, il est disponible maintenant, pas dans trois ans.
Les intercepteurs de drones ukrainiens sont une autre réussite remarquable. Ces petits drones FPV, souvent fabriqués localement avec des composants commerciaux, chassent les drones russes avec une efficacité redoutable. Ils coûtent quelques centaines d’euros pièce. Ils peuvent être produits en masse. Ils sont pilotés par des opérateurs ukrainiens qui connaissent le terrain. Et ils fonctionnent. Pas de contraintes météorologiques majeures. Pas de besoins énergétiques massifs. Pas de ligne de vue directe obligatoire. Juste des drones qui chassent d’autres drones, dans une guerre asymétrique où l’ingéniosité ukrainienne compense le manque de budget. Ces systèmes ont abattu des milliers de drones russes. Des milliers. Pendant que les lasers expérimentaux restent dans les laboratoires.
L’artillerie antiaérienne qui fait le travail
Et puis il y a l’artillerie antiaérienne conventionnelle. Moins glamour que les lasers, certes. Mais diablement efficace. Les systèmes comme le Gepard allemand, avec ses canons jumelés de 35 millimètres, continuent de protéger les villes ukrainiennes contre les attaques de drones et de missiles de croisière. Ces systèmes ont des décennies d’expérience opérationnelle. Ils sont robustes, fiables, faciles à maintenir. Leurs munitions sont disponibles en quantité. Ils peuvent engager des cibles dans presque toutes les conditions météorologiques. Ils n’ont pas besoin d’infrastructure électrique spéciale. Et surtout, ils ont fait leurs preuves dans des dizaines de conflits à travers le monde.
Le rapport RAND est clair dans sa recommandation : l’Ukraine doit se concentrer sur l’augmentation de la production et de l’acquisition de ces systèmes conventionnels éprouvés. Pas sur des paris technologiques incertains. Les besoins de défense ukrainiens seraient bien mieux servis par des livraisons supplémentaires de Skyranger, de Gepard, de systèmes de missiles antiaériens, de drones intercepteurs. Ces systèmes offrent une masse abordable — le terme utilisé par RAND pour décrire la capacité à déployer un grand nombre de systèmes efficaces à un coût raisonnable. C’est exactement ce dont l’Ukraine a besoin. Pas de prototypes coûteux qui ne fonctionneront peut-être jamais. Mais des armes qui sauvent des vies ukrainiennes aujourd’hui.
Il y a quelque chose de profondément frustrant à voir l’Occident investir des milliards dans des technologies futuristes pendant que l’Ukraine se bat avec des moyens limités. Les Ukrainiens ont prouvé leur ingéniosité, leur capacité d’adaptation, leur efficacité avec des ressources modestes. Ils ont transformé des drones commerciaux en armes redoutables. Ils ont optimisé des systèmes d’armes vieux de plusieurs décennies. Ils méritent qu’on leur donne plus de ce qui fonctionne, pas qu’on leur promette des miracles technologiques qui n’arriveront jamais.
Les contraintes opérationnelles insurmontables
Le refroidissement — un cauchemar thermique
Parlons maintenant d’un problème dont personne ne parle dans les communiqués de presse enthousiastes : le refroidissement. Les lasers haute énergie génèrent une quantité phénoménale de chaleur. Même les lasers les plus efficaces ne convertissent qu’environ 50% de l’énergie électrique en énergie laser. Les autres 50% ? Ils se transforment en chaleur. Une chaleur massive, intense, qui doit être évacuée rapidement pour éviter que le système ne surchauffe et ne tombe en panne. Sur un navire de guerre, ce n’est pas un problème insurmontable — les navires ont déjà des systèmes de refroidissement massifs pour leurs moteurs et leurs équipements électroniques. Mais sur une plateforme mobile terrestre ? C’est un cauchemar.
Les systèmes de refroidissement nécessaires sont lourds, encombrants, complexes. Ils nécessitent des pompes, des échangeurs de chaleur, des fluides de refroidissement, des radiateurs. Tout ça ajoute du poids au véhicule, réduit sa mobilité, augmente sa signature thermique — le rendant plus facile à détecter pour l’ennemi. Et si le système de refroidissement tombe en panne ? Le laser devient inutilisable. Dans les conditions de combat ukrainiennes, avec la poussière, la boue, les températures extrêmes, maintenir un système de refroidissement complexe en état de marche est un défi constant. Les systèmes conventionnels n’ont pas ce problème. Un canon antiaérien peut tirer en continu pendant des minutes sans surchauffer dangereusement. Un laser ? Quelques secondes d’utilisation intensive et il a besoin d’une pause pour refroidir.
La ligne de vue — une contrainte tactique paralysante
Ensuite, il y a la contrainte de ligne de vue. Les armes à énergie dirigée ne peuvent engager que des cibles qu’elles peuvent « voir » directement. Pas de tir indirect. Pas de trajectoire balistique par-dessus les obstacles. Si un drone vole derrière une colline, un bâtiment, une forêt, il est invisible pour le système laser. Cette contrainte limite drastiquement l’utilité tactique de ces armes. Dans un environnement urbain, avec des bâtiments partout, la ligne de vue est constamment interrompue. Dans un environnement rural vallonné, le relief crée des zones mortes où les drones peuvent se cacher. Les systèmes conventionnels peuvent compenser en tirant des trajectoires courbes, en utilisant des munitions guidées, en coordonnant plusieurs systèmes pour couvrir différents angles.
Les lasers ? Ils sont condamnés à la ligne droite. Et cette contrainte devient encore plus problématique quand on considère que le laser doit rester verrouillé sur la cible pendant plusieurs secondes pour l’endommager suffisamment. Un drone qui manœuvre rapidement, qui change constamment de direction, qui utilise le relief pour briser la ligne de vue — il devient presque impossible à engager efficacement. Les drones russes ne volent pas en ligne droite en attendant gentiment d’être abattus. Ils manœuvrent, ils descendent bas, ils utilisent le terrain. Et contre ces tactiques, les lasers sont beaucoup moins efficaces que les systèmes conventionnels qui peuvent saturer une zone avec des projectiles ou utiliser des munitions à fragmentation.
Imaginez un instant que vous êtes un opérateur de système laser en Ukraine. Un drone russe approche. Vous le détectez. Vous le verrouillez. Vous commencez à tirer. Et puis il disparaît derrière un bâtiment. Vous perdez le verrouillage. Il réapparaît. Vous le reverrouillez. Il manœuvre. Vous essayez de suivre. Il plonge derrière une colline. Pendant tout ce temps, un système conventionnel aurait déjà tiré une rafale de projectiles et abattu la cible. C’est ça, la réalité opérationnelle. Et c’est pour ça que les lasers ne sont pas prêts.
Le calendrier qui ne colle pas avec l'urgence ukrainienne
2027 — une éternité en temps de guerre
Le DragonFire britannique sera opérationnel en 2027. Le système américain HELIOS continue ses tests en 2025 sans date de déploiement claire. Le Mjolnir est encore au stade de prototype. Les systèmes israéliens Iron Beam visent une mise en service fin 2025 — peut-être. Tous ces calendriers ont un point commun : ils sont trop longs. Beaucoup trop longs pour l’Ukraine. La guerre russo-ukrainienne fait rage depuis février 2022. Chaque jour, des Ukrainiens meurent sous les attaques de drones russes. Chaque nuit, des villes sont bombardées. Chaque semaine, l’infrastructure énergétique est ciblée. L’Ukraine a besoin de solutions maintenant. Pas dans deux ans. Pas dans trois ans. Maintenant.
Et même si ces systèmes atteignent leur maturité opérationnelle dans les délais annoncés — ce qui est loin d’être garanti, vu l’historique des programmes d’armement — il faudra encore du temps pour la production en série, la formation des opérateurs, le déploiement sur le terrain, l’intégration avec les systèmes existants. On parle facilement d’une décennie entre le prototype réussi et le déploiement à grande échelle. Une décennie. L’Ukraine ne peut pas attendre une décennie. Elle ne peut même pas attendre deux ans. Les besoins sont immédiats, urgents, vitaux. Chaque système de défense aérienne qui arrive aujourd’hui sauve des vies. Chaque système qui arrivera dans trois ans ? Il sera peut-être trop tard.
Les priorités qui ne peuvent pas attendre
Le rapport RAND est sans ambiguïté dans ses recommandations. L’Ukraine doit se concentrer sur les systèmes qui peuvent être déployés immédiatement. Les Skyranger supplémentaires. Les Gepard additionnels. Les missiles antiaériens. Les drones intercepteurs. Les systèmes de guerre électronique. Tous ces équipements sont disponibles maintenant, ou peuvent être produits rapidement. Ils ont fait leurs preuves. Ils fonctionnent dans les conditions ukrainiennes. Ils peuvent être maintenus avec les ressources disponibles. Investir dans le développement d’armes à énergie dirigée, c’est détourner des ressources précieuses de ces priorités immédiates. C’est parier sur un avenir hypothétique au détriment du présent urgent.
Cela ne signifie pas que l’Ukraine doit ignorer complètement les armes à énergie dirigée. Le rapport RAND recommande de surveiller activement le développement de ces technologies dans d’autres pays. Si les systèmes britanniques, américains ou israéliens atteignent une maturité opérationnelle réelle, si les limitations actuelles sont surmontées, si les coûts deviennent raisonnables, alors oui, l’Ukraine pourrait envisager leur acquisition. Mais pas maintenant. Pas avec les ressources limitées dont dispose le pays. Pas quand chaque euro compte. Pas quand des solutions éprouvées sont disponibles. Le pragmatisme doit l’emporter sur l’enthousiasme technologique. La survie de l’Ukraine dépend de choix stratégiques judicieux, pas de paris risqués sur des technologies immatures.
Vous savez ce qui me brise le cœur ? C’est de voir des analystes occidentaux, confortablement installés dans leurs bureaux, débattre des mérites théoriques des armes laser pendant que des Ukrainiens meurent faute de munitions antiaériennes suffisantes. C’est de voir des budgets de défense alloués à des programmes de recherche à long terme pendant que l’Ukraine supplie pour des livraisons immédiates de systèmes conventionnels. Les priorités sont complètement inversées. Et pendant qu’on discute de science-fiction, la guerre réelle continue de tuer.
L'illusion ukrainienne du laser Tryzub
L’annonce qui a fait sensation
En décembre 2024, une nouvelle a fait le tour des médias militaires : l’Ukraine aurait développé son propre système laser, baptisé Tryzub, apparemment inspiré du DragonFire britannique. L’annonce venait du colonel Vadym Sukharevskyi, commandant des Forces de systèmes non habités ukrainiennes. Les médias se sont emballés. L’Ukraine rejoignait le club des nations dotées d’armes laser. La technologie occidentale avait été transférée et adaptée. C’était une révolution. Sauf que non. Parce que cette annonce n’a jamais été vérifiée. Aucune démonstration publique. Aucune preuve tangible. Aucune confirmation indépendante. Juste une déclaration, reprise en boucle, amplifiée, transformée en fait établi alors qu’elle reste une affirmation non prouvée.
Le rapport RAND est prudent dans son évaluation. Si le Tryzub existe réellement, il a probablement été développé avec une aide significative de pays alliés. Mais son statut opérationnel reste flou. A-t-il été déployé ? Combien d’exemplaires existent ? Fonctionne-t-il dans des conditions réelles ? Toutes ces questions restent sans réponse. Et même si le système existe et fonctionne, il fait probablement face aux mêmes limitations que tous les autres systèmes laser : sensibilité météorologique, besoins énergétiques massifs, contraintes de ligne de vue, nécessité de refroidissement complexe. Un prototype qui fonctionne en conditions contrôlées ne fait pas une arme de guerre opérationnelle. L’écart entre les deux est immense.
La réalité derrière le battage médiatique
Ce qui est probable, c’est que l’Ukraine explore effectivement les technologies d’armes à énergie dirigée. Ce serait stupide de ne pas le faire. Mais explorer n’est pas déployer. Tester n’est pas opérationnaliser. Avoir un prototype n’est pas avoir une capacité militaire. Et surtout, même si l’Ukraine réussissait à développer un système laser fonctionnel, elle ferait face aux mêmes défis que tous les autres pays : coûts de production élevés, complexité opérationnelle, limitations techniques. Le Tryzub, s’il existe, n’est probablement pas la solution miracle que certains médias ont voulu y voir. C’est au mieux un projet de recherche à long terme, au pire une opération de communication pour impressionner l’ennemi et rassurer les alliés.
Et pendant qu’on parle du Tryzub hypothétique, les systèmes conventionnels ukrainiens continuent de faire le vrai travail. Les drones FPV chassent les drones russes. Les systèmes antiaériens abattent les missiles de croisière. L’artillerie défend les positions. Ce sont ces systèmes, pas les lasers expérimentaux, qui protègent l’Ukraine aujourd’hui. Ce sont eux qui méritent l’attention, les investissements, les livraisons urgentes. Le Tryzub peut attendre. La défense de Kiev, de Kharkiv, de Dnipro ne peut pas attendre. Les priorités doivent être claires. Et les armes laser, qu’elles soient britanniques, américaines ou ukrainiennes, ne sont pas une priorité pour un pays en guerre qui a besoin de solutions immédiates, pas de promesses futuristes.
Cette histoire de Tryzub me rappelle toutes ces annonces d’armes miracles qu’on voit dans chaque conflit. La propagande militaire adore les technologies futuristes. Ça impressionne. Ça rassure. Ça fait peur à l’ennemi. Mais au final, les guerres ne sont pas gagnées avec des prototypes expérimentaux. Elles sont gagnées avec des armes qui fonctionnent, des soldats bien entraînés, et une logistique solide. Le reste, c’est du spectacle.
Conclusion
Le verdict sans appel de la réalité
Alors voilà où on en est. Des centaines de millions investis dans des systèmes laser qui ne seront pas opérationnels avant des années. Des prototypes qui brillent en laboratoire mais s’effondrent face à la météo réelle. Des promesses de coûts dérisoires qui masquent des budgets de développement astronomiques. Des calendriers de déploiement qui ne collent pas avec l’urgence ukrainienne. Et pendant ce temps, des systèmes conventionnels éprouvés continuent de faire le travail, jour après jour, sans fanfare médiatique mais avec une efficacité redoutable. Le rapport RAND ne laisse aucune ambiguïté : les armes à énergie dirigée ne sont pas prêtes pour l’Ukraine. Pas maintenant. Probablement pas avant longtemps. Et peut-être jamais dans une forme qui serait vraiment utile sur le champ de bataille ukrainien.
Les limitations sont trop nombreuses, trop fondamentales. L’énergie. La météo. La ligne de vue. Le refroidissement. Les coûts. Les délais. Chacune de ces contraintes, prise individuellement, serait déjà problématique. Mais toutes ensemble ? Elles rendent ces systèmes inadaptés aux besoins ukrainiens. L’Ukraine ne peut pas se permettre d’attendre 2027 pour des systèmes qui fonctionneront peut-être, dans des conditions optimales, si tout va bien. Elle a besoin de systèmes qui fonctionnent aujourd’hui, par tous les temps, avec les ressources disponibles. Elle a besoin de Skyranger, de Gepard, de drones intercepteurs, de missiles antiaériens. Elle a besoin de masse abordable, pas de prototypes coûteux. Elle a besoin de pragmatisme, pas de science-fiction.
L’avenir qui devra attendre
Cela ne signifie pas que les armes à énergie dirigée n’ont pas d’avenir. Peut-être qu’un jour, dans une décennie ou deux, ces technologies atteindront une maturité suffisante. Peut-être que les limitations actuelles seront surmontées. Peut-être que les coûts deviendront raisonnables. Peut-être que des systèmes vraiment opérationnels émergeront. Et à ce moment-là, oui, l’Ukraine devrait les considérer sérieusement. Mais ce moment n’est pas maintenant. Et en attendant, chaque ressource investie dans ces technologies hypothétiques est une ressource détournée de la défense réelle, immédiate, vitale du pays. Les choix stratégiques doivent être guidés par la réalité du terrain, pas par l’enthousiasme technologique. Et la réalité du terrain ukrainien est brutale, urgente, impitoyable.
Je termine cet article avec un sentiment de frustration profonde. Frustration envers tous ces généraux qui préfèrent les jouets futuristes aux armes qui fonctionnent. Frustration envers ces budgets de défense qui privilégient la recherche à long terme sur les livraisons immédiates. Frustration envers ce décalage absurde entre les besoins urgents de l’Ukraine et les priorités technologiques de l’Occident. Les Ukrainiens se battent avec courage, ingéniosité, détermination. Ils méritent qu’on leur donne les moyens de se défendre efficacement. Pas des promesses. Pas des prototypes. Des armes. Des vraies. Qui fonctionnent. Maintenant. Le reste peut attendre. Parce que les Ukrainiens qui meurent sous les attaques de drones russes, eux, ils ne peuvent pas attendre. Et chaque jour où on privilégie la science-fiction sur la réalité opérationnelle, c’est un jour de plus où ils paient le prix de notre fascination pour des technologies qui ne sont pas prêtes. Ça suffit.
Sources
Sources primaires
RAND Corporation – « Invisible defender? Opportunities and challenges for integrating DEWs into Ukraine’s C-UAS framework » – Rapport publié en 2025 par Stuart Dee, Katja Fedina, Kiran Suman-Chauhan, Evie Graham, Daniel Hill et Andrew Gibson
Defense Express – « Combat Lasers and ‘Microwaves’ Are Not Ready for Ukraine Yet – Why These Weapons Remain Impractical » – Article publié le 9 janvier 2026
UK Ministry of Defence – Annonces officielles sur le programme DragonFire – Janvier 2024
US Air Force Research Laboratory (AFRL) – Documentation sur les systèmes THOR et Mjolnir – 2023-2025
Sources secondaires
Navy Lookout – « DragonFire directed energy weapon to be fitted to four Royal Navy warships by 2027 » – Mars 2025
The Telegraph – « Ukraine unveils laser weapons based on UK prototypes » – Décembre 2024
Global Defense Corp – « Saudi Arabia Says Chinese-made Silent Hunter Laser Weapon Failed to Intercept Drones and Missiles » – Septembre 2025
Defence Express – « Ukraine to Receive First Skyranger 35 Air Defense Systems » – Octobre 2025
US Government Accountability Office – « Directed Energy Weapons: DOD Should Focus on Transition Planning » – 2023
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