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L’Iran se dit « prêt à la guerre » pendant que les morts des manifestations hantent le pays
Crédit: Adobe Stock

Quand l’État sort le mot interdit

Il y a des mots qui ne servent pas à décrire le réel, mais à le fabriquer. Dans la bouche d’un pouvoir, “guerre” n’est pas une métaphore, c’est une sirène. Quand l’Iran affirme être « préparé à la guerre », il ne parle pas seulement d’armées et de frontières. Il fixe un cadre mental, dur comme l’acier, où toute contestation devient suspecte, où toute rue qui gronde peut être requalifiée en front intérieur. Cette phrase, martelée dans les déclarations officielles, s’inscrit dans une longue tradition de rhétorique sécuritaire, surtout quand la pression monte autour du bilan des manifestations et que l’inquiétude s’épaissit, en Iran comme au-delà. Dire “guerre”, c’est transformer l’actualité en bataille, et donc légitimer l’exception. C’est aussi envoyer un message à plusieurs destinataires en même temps: aux adversaires extérieurs, aux alliés, et surtout à la population. La formule suggère qu’il n’y a pas de place pour la nuance, pas de place pour le doute, pas de place pour les voix qui réclament des comptes.

Mais ce mot, brandi comme un avertissement, est aussi un aveu: un pouvoir qui se sent stable n’a pas besoin de convoquer l’horizon de la guerre pour se tenir debout. Dans une séquence marquée par des mobilisations et par des controverses sur le nombre de victimes, la déclaration joue comme un couvercle posé sur une casserole en ébullition. Elle vise à imposer une lecture unique: si la nation est en danger, alors critiquer devient trahir. Si l’État se dit prêt, alors chacun doit se taire. Or l’angoisse ne naît pas seulement des images et des récits qui circulent, elle naît de l’opacité, des versions qui s’entrechoquent, des chiffres discutés, des organismes qui demandent des éclaircissements. L’alerte “guerre” fonctionne comme une stratégie de dissuasion psychologique: elle intimide, elle brouille les repères, elle remplace les questions par la peur. Et dans ce brouillard, ce ne sont pas les slogans qui suffoquent, ce sont les vies réelles, celles qui attendent une vérité vérifiable, une responsabilité claire, un deuil qui ne soit pas confisqué.

Un message double: dehors et dedans

À l’extérieur, se dire « prêt à la guerre » vise à montrer des muscles, à signaler que l’Iran ne reculera pas face aux pressions. Ce langage parle aux chancelleries et aux états-majors, mais il parle aussi aux caméras: la posture est une mise en scène calculée, qui peut servir à dissuader, à négocier, à gagner du temps. Le problème, c’est que la même phrase, prononcée pendant que grandit l’inquiétude sur le bilan des manifestations, résonne autrement. Elle laisse entendre que le pouvoir considère la contestation comme un élément d’affrontement global, et pas comme un débat interne. Cette confusion volontaire entre menace extérieure et tension intérieure est une vieille mécanique: quand la rue réclame, on répond par l’ombre du complot; quand la société questionne, on brandit l’ennemi. Cela permet de déplacer le centre de gravité: au lieu de parler d’exigences civiles, on parle de sécurité nationale. Au lieu de parler de droits, on parle d’ordre. Et la guerre, même verbale, a cette propriété terrible: elle simplifie tout jusqu’à l’inhumain.

À l’intérieur, le message est encore plus tranchant. Il vise à discipliner les corps et à refroidir les élans. Car le mot “guerre” n’annonce pas seulement une préparation militaire: il prépare l’opinion à accepter des mesures plus dures, des restrictions plus larges, une lecture binaire du monde. Dans ce cadre, l’inquiétude internationale sur les morts, les arrestations, la répression, n’est plus une question de droits humains, mais une “attaque” contre la nation. La phrase construit une enceinte rhétorique où l’État devient le seul rempart, et où ceux qui demandent des comptes deviennent des fissures. C’est une manière de dire: nous tiendrons quoi qu’il en coûte. Mais ce “coût”, précisément, est ce qui hante les familles et les observateurs: le coût humain, le coût moral, le coût de la vérité repoussée. Quand un pouvoir déclare qu’il est prêt, il demande implicitement que les autres le soient aussi: prêts à obéir, prêts à se taire, prêts à accepter que l’information devienne un champ de bataille. Et c’est là que la menace devient politique, pas seulement stratégique.

La guerre des mots contre les faits

Le vocabulaire martial n’arrive jamais seul. Il arrive avec une logique: contrôler le récit, verrouiller les interprétations, faire de l’information un territoire à défendre. Dans une période où le bilan des manifestations suscite inquiétudes et vérifications, la tentation est grande de substituer au débat une bataille de versions. La guerre des mots, c’est celle qui cherche à écraser la nuance. Elle oppose “patriotes” et “ennemis”, “ordre” et “chaos”, “vérité d’État” et “mensonge”. Pourtant, les faits n’ont pas besoin d’uniformes pour exister. Les faits ont besoin de documentation, de transparence, d’accès, de journalistes capables de recouper, d’organisations capables d’enquêter, de témoins capables de parler sans craindre des représailles. Quand l’État déploie un langage de guerre, il ne se contente pas de menacer l’extérieur; il resserre aussi l’espace intérieur où les faits peuvent respirer. Et quand les faits étouffent, l’inquiétude s’étend, parce que le silence n’apaise jamais une société: il la fracture.

Ce durcissement lexical s’inscrit dans une séquence plus vaste, où les autorités iraniennes ont, à plusieurs reprises ces dernières années, répondu à des vagues de colère par des arguments de sécurité nationale, et où des organisations internationales et des ONG ont régulièrement appelé à des enquêtes crédibles sur les morts et les violences liées aux répressions. Chaque fois, le même nœud se resserre: la demande de vérité d’un côté, la revendication d’autorité de l’autre. Dire “guerre”, c’est tenter de trancher ce nœud au couteau, en imposant une hiérarchie: d’abord l’État, ensuite le reste. Mais l’histoire montre que la paix civile ne se gagne pas contre la société; elle se gagne avec elle, par la confiance, par des institutions qui rendent des comptes, par des procédures qui éclairent. Sans cela, le mot “guerre” finit par contaminer tout: les conversations, les familles, les écrans, les rues. Il installe l’idée qu’il n’y a plus de place pour l’humain, seulement pour le rapport de force. Et quand la politique se réduit à la force, les pertes ne se comptent plus seulement en chiffres: elles se mesurent en vies abîmées, en futurs rétrécis, en vérités qu’on n’ose plus dire.

Mon cœur se serre quand j’entends un État prononcer “guerre” au moment même où tant de regards cherchent simplement à comprendre ce qui s’est passé dans les rues. Je ne peux pas faire semblant de croire que ce mot est neutre. Il n’est jamais neutre. Il pèse sur les épaules des mères, il glace les conversations, il transforme la demande de justice en soupçon. Et moi, journaliste, je sais trop bien ce que cette rhétorique fabrique: un monde où l’on remplace les faits par des postures, où l’on exige l’adhésion au lieu d’accepter la contradiction, où l’on confond la critique et la trahison. Je pense à celles et ceux qui veulent juste un chiffre fiable, un nom confirmé, une enquête qui tienne debout. Je pense à la dignité d’un peuple qui n’a pas à choisir entre la sécurité et la vérité. Quand le pouvoir dit “je suis prêt”, il teste aussi notre fatigue. Ma colère, elle, ne vient pas d’une idéologie: elle vient de cette intuition simple, humaine, obstinée, que la peur ne devrait jamais gouverner la vie quotidienne.

Sources

Sources primaires

Reuters – Dépêche sur la déclaration iranienne « préparé à la guerre » et le contexte des manifestations (12 décembre 2025)

AFP – Dépêche sur le bilan des manifestations et les réactions officielles à Téhéran (13 décembre 2025)

Agence de presse de la République islamique (IRNA) – Déclaration/compte rendu officiel sur l’état de préparation et la sécurité intérieure (13 décembre 2025)

Office du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR) – Point de situation/briefing sur les victimes et arrestations liées aux manifestations (16 décembre 2025)

Sources secondaires

BBC News – Analyse: escalade verbale de l’Iran et implications régionales (14 décembre 2025)

France 24 – Décryptage: bilan des manifestations et stratégie de communication des autorités iraniennes (15 décembre 2025)

Al Jazeera English – Analyse: dynamiques internes en Iran et rhétorique de « préparation à la guerre » (15 décembre 2025)

International Crisis Group – Note d’analyse sur les risques d’escalade et les trajectoires de la crise en Iran (18 décembre 2025)

Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.

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