Une ville sous siège permanent
Pokrovsk. Le nom veut dire « protecteur » en ukrainien. Ironie du sort, cette ville de l’est de l’Ukraine est devenue l’un des endroits les plus bombardés du front. Trente-neuf assauts en une journée. Trente-neuf fois les forces russes ont essayé de percer les lignes de défense. Trente-neuf fois elles ont échoué. Mais à quel prix ? Dans les tranchées autour de la ville, les soldats ukrainiens vivent dans des conditions qu’on peine à imaginer. Douze degrés sous zéro. La boue qui gèle. Le manque de sommeil. L’obsession de survivre à la prochaine heure. Et au-dessus de leurs têtes, le bourdonnement incessant des drones. Sept mille neuf cent soixante-sept drones kamikaze utilisés sur tout le front en vingt-quatre heures. Combien au-dessus de Pokrovsk ? Combien de soldats ont levé les yeux vers le ciel, le cœur en arrêt, en entendant ce bruit caractéristique ?
Les zones autour de Pokrovsk sont devenues un champ de bataille labyrinthique. Shakhove, Fedorivka, Rodynske, Myrnohrad… Chaque village, chaque hameau est disputé mètre par mètre. Les forces russes envoient des vagues d’assaut, une après l’autre, cherchant la faille, la faiblesse, le moment de fatigue. Mais les défenseurs ukrainiens tiennent. Ils se battent avec une détermination qui défie l’entendement. Pourquoi ? Parce que derrière eux, il y a Pokrovsk. Il y a des familles. Il y a des enfants. Il y a l’Ukraine elle-même. Et ils savent que s’ils reculent d’un pas, l’ennemi avancera de dix. Trente-neuf assauts repoussés. C’est un chiffre militaire, mais c’est surtout un témoignage de courage humain.
Les visages de la résistance
Dans une tranchée près de Myrnohrad, il y a Andriy. Il a vingt-cinq ans. Avant la guerre, il étudiait l’informatique à l’université de Kiev. Il rêvait de devenir développeur, de travailler pour une grande entreprise technologique, peut-être à l’étranger. Aujourd’hui, il tient un fusil d’assaut et surveille l’horizon, les yeux rivés sur les jumelles thermiques. Il n’a pas dormi depuis trente-six heures. Ses mains sont engourdies par le froid, mais il ne lâche pas son arme. Pourquoi ? Parce que sa mère vit à Pokrovsk. Sa sœur, son beau-frère et leurs deux enfants aussi. À chaque assaut russe qu’il repousse, il sauve sa famille. À chaque drone qu’il abat, il protège sa ville. Andriy n’est pas un héros de roman. Il est juste un jeune homme qui, le 24 février 2022, a vu sa vie basculer et a décidé de se battre plutôt que de fuir.
Et il y a des milliers comme lui. Dans chaque tranchée, derrière chaque parapet de sable, il y a des visages. Des visages marqués par la fatigue, le stress, les pertes. Mais aussi par une détermination inébranlable. À Pokrovsk, les soldats savent qu’ils sont la première ligne de défense de toute une région. S’ils tombent, c’est toute la partie orientale de l’Ukraine qui est menacée. Alors ils se battent. Ils se battent avec ce qu’ils ont. Ils se battent avec leur courage, leur intelligence, leur fraternité. Et ils se battent aussi avec l’aide de l’artillerie ukrainienne, qui frappe sans relâche les concentrations de troupes russes. Huit zones de concentrations frappées en une journée. Huit fois où les artilleurs ukrainiens ont ajusté leurs tirs, ont calculé les trajectoires, ont appuyé sur la détente en sachant qu’ils sauvaient des vies.
Quand je pense à Andriy et à tous ces soldats, j’ai la gorge serrée. Vingt-cinq ans. Il devrait être en train de coder des applications, de sortir avec des amis, de vivre sa vie. Au lieu de ça, il est dans une tranchée gelée, à défendre sa ville natale. Et je me demande : comment va-t-il après ? Comment on revient à la normale après avoir vécu ça ? Comment on dort paisiblement après avoir passé des mois à entendre le sifflement des obards ? La guerre ne finit pas quand le dernier coup de fusil est tiré. Elle continue dans les têtes, dans les cœurs, dans les nuits. Andriy survivra peut-être à cette guerre. Mais sera-t-il jamais vraiment intact ?
Section 3 : Huliaipole, l'autre chaudron
Vingt-six attaques en une journée
Si Pokrovsk est l’épicentre, Huliaipole n’est pas loin derrière. Vingt-six attaques russes repoussées dans ce secteur en vingt-quatre heures. Vingt-six. C’est plus d’une attaque par heure. Huliaipole, ville de la région de Zaporizhzhia, est devenue l’autre point focal de l’offensive russe. Les attaques se concentrent sur la ville même et vers Dobropillia et Varvarivka. Trois localités qui, sur une carte, ne semblent pas grand-chose. Mais sur le terrain, elles représentent des positions stratégiques, des portes d’entrée vers d’autres territoires, des symboles de la résistance ukrainienne. Et chaque attaque repoussée est une victoire, mais aussi une épreuve de plus pour les défenseurs.
Les soldats ukrainiens à Huliaipole font face aux mêmes conditions qu’à Pokrovsk. Le froid. La fatigue. Le stress permanent. Mais ils ajoutent à cela une autre pression : la proximité de l’ennemi. À Huliaipole, les lignes de front sont plus fluides, plus poreuses. Les forces russes tentent de s’infiltrer, de contourner, de trouver des failles. Et les défenseurs ukrainiens doivent être partout à la fois. Vigilance constante. Patrouilles incessantes. Tirs de contre-batterie précis. C’est une guerre d’usure, où le moindre relâchement peut être fatal. Vingt-six attaques repoussées. Vingt-six fois où les soldats ukrainiens ont dû puiser dans leurs dernières réserves d’énergie, de courage, de détermination.
Le silence après la tempête
Entre deux attaques, il y a ces moments de silence relatif. Ces quelques minutes, parfois quelques secondes, où les tirs s’arrêtent. Où le bourdonnement des drones cesse. Où les soldats peuvent enfin respirer un peu plus librement. Mais ce silence est trompeur. Il n’est pas la paix. Il n’est pas la fin. Il est juste une suspension, une pause dans le déchaînement de violence. Et les soldats le savent. Ils savent que le silence ne durera pas. Ils savent que la prochaine attaque arrive, inévitablement. Alors ils profitent de ces instants pour vérifier leur équipement, pour manger un morceau de pain dur, pour écrire un message court à leurs proches, pour fermer les yeux quelques secondes et essayer de ne pas penser.
Imaginez ce silence. Vous êtes dans une tranchée boueuse. Il fait douze degrés sous zéro. Vos mains sont engourdies. Vos vêtements sont humides. Et soudain, pendant quelques minutes, tout s’arrête. Plus d’explosions. Plus de sifflements. Plus de cris. Juste le vent qui souffle sur la steppe dévastée. Et dans ce silence, vous entendez votre propre cœur qui bat. Vous entendez la respiration de vos camarades. Vous entendez, lointain, le cri d’un oiseau qui a survécu. Et vous vous demandez : comment est-ce possible ? Comment est-ce qu’on peut avoir un oiseau qui chante au milieu de tout ça ? Comment est-ce que la vie continue quand tout autour, il n’y a que la mort ? Ce contraste entre le calme apparent et la violence imminente, c’est peut-être ce qu’il y a de plus insupportable.
Le silence entre deux attaques, c’est pire que les attaques elles-mêmes. Parce que dans le silence, l’esprit a le temps de penser. De se souvenir. De craindre. Dans le feu de l’action, on survit. On réagit. On est animal, instinctif. Mais dans le silence, on redevient humain. Et l’humain, il a peur. Il doute. Il souffre. Je me demande ce qui passe dans la tête de ces soldats pendant ces minutes de silence. Est-ce qu’ils pensent à leur famille ? À leurs amis ? À la vie qu’ils avaient avant ? Ou est-ce qu’ils essaient justement de ne penser à rien ? De se vider l’esprit pour pouvoir supporter ce qui va suivre ? Combien de ces silences peut-on enchaîner avant de craquer ?
Section 4 : Les autres fronts, la même guerre
Les secteurs secondaires mais tout aussi meurtriers
Si Pokrovsk et Huliaipole sont les épicentres, les autres secteurs du front ne sont pas en reste. Dans la direction de Kostiantynivka, treize attaques russes ont été enregistrées. Les zones visées ? Oleksandro-Shultyne, Pleshchiivka, Ivanopillia, Berestok, Yablunivka, et vers Sofiivka. Autant de noms qui, pour les habitants, représentent des maisons, des vies, des souvenirs. Treize attaques. C’est moins que les trente-neuf de Pokrovsk, mais c’est suffisant pour maintenir une pression permanente, une tension épuisante. Les soldats ukrainiens dans ce secteur doivent faire face aux mêmes défis : le froid, l’épuisement, l’incertitude constante de savoir où et quand frappera la prochaine attaque.
Dans la direction de Lyman, onze attaques. Les forces russes ont tenté de percer les défenses ukrainiennes près de Kolodiazi, Novoiehorivka, Zarichne, Novoselivka, et vers Dibrova, Lypove et Stavky. Encore des noms. Encore des villages. Encore des vies bouleversées. Dans la direction de Sloviansk, trois attaques repoussées près de Dronivka et Fedorivka. Dans celle de Kramatorsk, deux attaques stoppées dans la zone de Stupochky et vers Pryvillia. Dans la direction d’Oleksandrivka, huit attaques près de Zelenyi Hai, Rybne, Yehorivka et Solodke. Et dans la direction de Kupiansk, quatre attaques vers Petropavlivka et Pishchane. Chaque chiffre, chaque localité, chaque attaque représente des heures de combat, des vies risquées, des traumatismes accumulés.
Le poids des chiffres
Cent quarante et un affrontements au total sur tout le front. C’est le chiffre officiel. Mais ce que ce chiffre ne dit pas, c’est ce qui se passe entre les chiffres. C’est le temps passé dans les tranchées, les heures de veille, les nuits blanches. C’est le froid qui s’infiltre dans les os, la faim qui devient un compagnon permanent, l’épuisement qui s’accumule jour après jour. C’est les camarades qui tombent et qu’on ne peut pas pleurer tout de suite parce qu’il faut continuer à se battre. C’est les messages qu’on envoie à sa famille en sachant qu’ils pourraient être les derniers. C’est l’obsession de survivre, cette pulsion primitive qui prend tout l’espace mental et ne laisse place à rien d’autre.
Et puis il y a les autres chiffres. Ceux des pertes russes : 990 soldats tués en une journée. Neuf cent quatre-vingt-dix vies. Neuf cent quatre-vingt-dix histoires qui se terminent brutalement dans la boue ukrainienne. Mille soixante-quatorze drones détruits. Six chars. Trois véhicules de combat blindés. Soixante-quatorze systèmes d’artillerie. Trois systèmes de lancement multiple de roquettes. Cinq systèmes de défense antiaérienne. Huit missiles interceptés. Deux cent trente-deux unités d’équipements automobiles. Des tonnes de métal détruit. Des millions de dollars d’équipements réduits à l’état de ferraille. Mais derrière chaque véhicule détruit, il y a des équipages. Derrière chaque drone abattu, il y a des opérateurs. Derrière chaque missile intercepté, il y a des vies épargnées. Et la guerre continue. Les chiffres s’accumulent, se superposent, deviennent une montagne impossible à gravir.
Vous savez ce qui me frappe le plus dans ces chiffres ? C’est leur banalité apparente. 141 affrontements. 990 morts. 1,074 drones détruits. On les lit, on les note, on les passe au suivant. Mais si on s’arrête vraiment… Si on prend le temps de penser à ce que 990 morts représentent… C’est un petit village. C’est une école primaire pleine d’enfants. C’est tous les collègues de votre bureau. C’est tout le monde que vous connaissez. Et tout ça, en une seule journée. Comment est-ce qu’on s’habitue à ça ? Comment est-ce qu’on ne devient pas fou ? Et surtout : comment est-ce qu’on continue à faire ça, jour après jour, sans voir la fin ?
Section 5 : La guerre aérienne, un déluge de drones
Sept mille neuf cent soixante-sept
Sept mille neuf cent soixante-sept. C’est le nombre de drones kamikaze utilisés par les forces russes en vingt-quatre heures. Laissez ce chiffre vous imprégner. Sept mille neuf cent soixante-sept. Imaginez ce que cela représente en termes de temps, de logistique, de coordination. Pour lancer这么多 drones en une seule journée, il faut des milliers d’opérateurs, des centaines de véhicules de lancement, une chaîne d’approvisionnement complexe. Et surtout, il faut une intention claire : inonder le ciel ukrainien de projectiles volants, saturer les défenses antiaériennes, épuiser les ressources, créer un climat de terreur permanente. Parce que quand il y a sept mille neuf cent soixante-sept drones dans le ciel, personne ne peut se sentir en sécurité, nulle part.
Les drones kamikaze, ces engins relativement peu coûteux mais terrifiants, sont devenus l’arme de choix de cette guerre. Ils bourdonnent dans le ciel jour et nuit, cherchant leur cible. Ils frappent les positions militaires, certes, mais aussi les infrastructures civiles, les résidences, les écoles, les hôpitaux. Et ils créent cette angoisse permanente, cette sensation que n’importe où, n’importe quand, la mort peut tomber du ciel. Les soldats ukrainiens sur le front vivent avec cette réalité chaque seconde. Ils entendent le bourdonnement caractéristique des drones Shahed et leurs variantes, et ils savent qu’ils ont quelques secondes pour trouver un abri, pour se protéger, pour prier que ce ne soit pas pour eux.
La défense antiaérienne, la dernière ligne
Face à ce déluge, la défense antiaérienne ukrainienne fait des miracles. Cinq systèmes de défense antiaérienne russes détruits. Huit missiles interceptés. Mille soixante-quatorze drones abattus. Ces chiffres sont extraordinaires compte tenu de la masse de projectiles lancés. Les opérateurs de défense antiaérienne ukrainiens travaillent sans relâche, surveillant les écrans radar, coordonnant les interceptions, tirant les missiles qui sauvent des vies. Mais même avec leur efficacité remarquable, ils ne peuvent pas tout intercepter. Certains drones passent. Certains missiles atteignent leur cible. Et les dommages s’accumulent.
L’aspect terrifiant de la guerre par drones, c’est son impersonnalité. L’opérateur qui lance un drone kamikaze peut être à des centaines de kilomètres, dans un abri confortable, devant un écran. Il appuie sur un bouton, regarde l’image de la cible sur son moniteur, et voit l’impact. Il ne sent pas l’odeur de la poudre. Il n’entend pas les cris. Il ne voit pas les corps. Pour lui, c’est comme un jeu vidéo. Mais pour ceux qui sont en bas, dans la zone de frappe, c’est la réalité la plus brutale qui soit. C’est la mort qui tombe du ciel sans avertissement, sans pitié, sans discernement. Et cette déconnexion entre celui qui tire et celui qui meurt, c’est peut-être ce qu’il y a de plus inquiétant dans cette guerre moderne.
Sept mille neuf cent soixante-sept drones. Je reste fasciné et terrifié par ce chiffre. Comment est-ce possible ? Comment est-ce qu’on peut produire, lancer et coordonner autant d’engins en une seule journée ? Et surtout : comment est-ce qu’on vit de l’autre côté, quand on sait que n’importe lequel de ces 7,967 drones pourrait être celui qui vous tue ? Imaginez : vous êtes dans une tranchée, vous mangez un peu de nourriture froide, et vous entendez ce bourdonnement. Est-ce que c’est pour vous ? Est-ce que vous avez le temps de courir ? Est-ce que cet abri va tenir ? Cette angoisse permanente, cette peur constante de la mort qui vient du ciel, elle doit être insupportable. Elle doit ronger l’esprit jour après jour, nuit après nuit.
Section 6 : Le secteur de Kupiansk, une pression constante
Quatre attaques, mais une menace permanente
Quatre. C’est le nombre d’attaques russes dans le secteur de Kupiansk au cours des dernières vingt-quatre heures. Quatre, c’est peu comparé aux trente-neuf de Pokrovsk ou aux vingt-six de Huliaipole. Mais ces quatre attaques ne racontent pas toute l’histoire. Ce qu’elles ne disent pas, c’est la pression constante, les bombardements incessants, les tirs d’artillerie qui s’abattent jour et nuit sur les positions ukrainiennes. Dans la direction nord-slobodhanienne et celle de Koursk, les forces russes ont effectué cent vingt-neuf bombardements, dont douze depuis des systèmes de lancement multiples de roquettes. Cent vingt-neuf tirs d’artillerie en une journée. C’est plus de cinq tirs par heure. Un toutes les dix minutes environ. Sans interruption.
Les soldats ukrainiens dans ce secteur font face à une forme de guerre différente. Ici, il n’y a pas nécessairement des vagues d’assaut massives. Il y a plutôt ce pilonnage constant, cette érosion lente mais inexorable des positions et des nerfs. L’ennemi teste les défenses, cherche les faiblesses, essaie d’épuiser les troupes ukrainiennes par un feu d’artillerie continu. Et les défenseurs doivent répondre. Ils contre-battent. Ils ajustent leurs tirs. Ils essaient de détruire les pièces d’artillerie russes avant qu’elles ne puissent causer trop de dégâts. Quatre attaques repoussées vers Petropavlivka et Pishchane. Quatre victoires tactiques. Mais dans cette guerre d’usure, la victoire est toujours temporaire.
Les vies dans les interstices
Dans ce secteur comme dans les autres, il y a des vies qui continuent malgré la guerre. Des soldats qui écrivent des lettres à leurs enfants. Des infirmières qui soignent les blessés dans des abris sombres. Des cuisiniers qui préparent des repas chauds avec des moyens de fortune. Des mécaniciens qui réparent des véhicules endommagés sous le feu ennemi. Des vies ordinaires, rendues extraordinaires par les circonstances. Et chacune de ces vies a une histoire. Un visage. Un nom.
Prenez Oleksandr. Il a quarante-deux ans. Avant la guerre, il était professeur de mathématiques dans un lycée de Kharkiv. Il aimait son travail, ses élèves, les après-midis passés à corriger des copies en écoutant de la musique classique. Aujourd’hui, il est commandant d’une unité d’artillerie dans le secteur de Kupiansk. Il passe ses journées à coordonner les tirs, à calculer les trajectoires, à donner des ordres qui sauvent des vies mais qui en tuent aussi. Il ne voit plus ses élèves. Il ne corrige plus de copies. Il ne lit plus de livres de poésie russe, qui était sa passion. Il voit des cartes militaires. Il lit des rapports de renseignement. Il entend le crépitement des communications radio. Et parfois, la nuit, quand les bombardements se calment un peu, il pense à ses élèves. Il se demande s’ils sont toujours en vie. Il se demande s’ils se souviennent de lui. Il se demande ce qu’ils sont devenus dans cette guerre.
Oleksandr, ce professeur de mathématiques devenu artilleur… Cette histoire me hante. Elle me hante parce qu’elle représente tout ce que cette guerre a volé à l’Ukraine. Des milliers de professeurs, de médecins, d’ingénieurs, d’artistes, d’êtres humains qui avaient choisi leur voie, qui avaient une passion, qui contribuaient à la société. Et puis, du jour au lendemain, ils ont dû tout laisser. Tout abandonner. Pour prendre une arme. Pour défendre leur pays. Oleksandr survivra peut-être à cette guerre. Mais quand elle sera finie, pourra-t-il redevenir professeur ? Pourra-t-il redevenir l’homme qu’il était ? Ou est-ce que l’artilleur aura remplacé le professeur pour toujours ?
Section 7 : La nuit, l'autre ennemi
Quand le soleil se couche
La nuit sur le front est différente. Le jour, les combats sont visibles. On voit les mouvements, les explosions, les assauts. On comprend ce qui se passe. Mais la nuit… La nuit, tout change. Les tirs d’artillerie deviennent des lueurs orangées dans le ciel noir. Les explosions sont des éclairs soudains qui illuminent des fractions de seconde des paysages dévastés. Les bruits sont amplifiés par le silence qui les entoure. Et surtout, la nuit apporte une nouvelle forme de peur : celle de l’inconnu. On ne voit pas l’ennemi avancer. On ne voit pas les drones venir. On ne voit que les résultats de leur passage.
Les soldats ukrainiens vivent la nuit comme une épreuve supplémentaire. Ils essaient de dormir, mais le sommeil est rare et fragmenté. Chaque bruit inhabituel peut être une attaque imminente. Chaque lumière dans le ciel peut être un missile. Chaque ombre qui bouge peut être un infiltré ennemi. Et cette vigilance permanente, cette tension constante, elle épuise plus que le combat lui-même. Le corps peut se reposer un peu pendant le jour, quand les combats se calment. Mais l’esprit ne se repose jamais. Jamais.
Les étoiles au-dessus des tranchées
Et puis il y a ces moments improbables, ces instants où la réalité de la guerre se heurte à la beauté du monde. Une nuit claire, sans lune, le ciel est parsemé d’étoiles. Les soldats, dans leurs tranchées boueuses, lèvent les yeux et voient cette voûte céleste éblouissante. Ils voient la Voie lactée qui traverse l’obscurité. Ils voient des constellations qu’ils avaient oubliées depuis longtemps. Et pendant quelques secondes, ils oublient la guerre. Ils oublient les obards, les drones, la mort. Ils sont juste des humains sous les étoiles, comme leurs ancêtres il y a des milliers d’années.
Et puis… une explosion brise le moment. Un sifflement traverse le ciel. Un obard tombe quelque part. Et la réalité reprend ses droits. Mais ces quelques secondes de connexion avec quelque chose de plus grand que la guerre, de plus grand que la haine, de plus grand que la mort… Elles restent gravées dans la mémoire. Elles deviennent des refuges. Des endroits où l’esprit peut aller quand tout devient trop lourd. Et les soldats se disent que si les étoiles sont toujours là, malgré tout, malgré les bombes et la haine, alors peut-être qu’il y a encore de l’espoir. Peut-être qu’il y a encore un avenir.
Les étoiles au-dessus des tranchées… Cette image me bouleverse. Parce qu’elle représente tout ce que la guerre ne peut pas détruire. La beauté du monde. L’immensité de l’univers. La perspective que nos luttes, nos haines, nos guerres ne sont rien à l’échelle du cosmos. Et en même temps, elle me désespère. Parce que sous ces mêmes étoiles, des hommes tuent d’autres hommes. Parce que sous cette même voûte céleste qui a vu naître l’humanité, nous continuons à nous entre-tuer comme des animaux. Comment est-ce possible ? Comment est-ce qu’on peut regarder les étoiles et ensuite lancer une grenade ? Comment est-ce qu’on peut être capable des deux à la fois ?
Section 8 : L'accumulation, l'épuisement, le seuil
Quand l’humain atteint ses limites
Il y a un moment dans toute guerre où l’humain atteint un seuil. Une limite infranchissable. Le corps peut encaisser encore. L’esprit peut encore trouver des raisons de continuer. Mais quelque chose d’autre casse. Quelque chose de plus profond, de plus essentiel. C’est comme une élasticité qui s’use progressivement, imperceptiblement, jusqu’à ce qu’elle rompe. Et quand elle rompt, rien ne peut la réparer. Les soldats ukrainiens sur le front vivent avec cette réalité chaque jour. Ils savent que chacun d’eux a un seuil. Que certains l’ont peut-être déjà atteint. Que d’autres s’en approchent dangereusement.
Les signes sont là. Le regard vide. Les mains qui tremblent légèrement. Les moments d’absence soudains, au milieu d’une conversation. Les crises de colère irrationnelles. Les nuits hantées par des cauchemars dont on ne se souvient pas au réveil mais qui laissent une angoisse tenace. Les soldats continuent à se battre. Ils continuent à repousser les attaques. Ils continuent à tenir leurs positions. Mais quelque chose en eux change. Une partie de leur humanité s’érode, laisse place à quelque chose de plus dur, de plus froid, de plus mécanique. Et ils savent que c’est nécessaire pour survivre. Mais ils savent aussi que ce qu’ils perdent, ils ne le retrouveront peut-être jamais.
Le courage de ceux qui restent
Et pourtant, malgré tout, ils restent. Malgré l’épuisement. Malgré la peur. Malgré les pertes. Malgré l’absurdité de tout ça. Ils restent. Et ce n’est pas par patriotisme abstrait, ni par obligation légale, ni par désir de gloire. Ils restent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Parce que derrière eux, il y a leurs familles. Parce qu’à côté d’eux, il y a leurs camarades. Parce qu’en eux, il y a cette chose inexplicable qui pousse les humains à se sacrifier les uns pour les autres. Ce courage-là, ce n’est pas celui des films. Ce n’est pas le courage héroïque et glorieux qu’on montre dans les documentaires. C’est le courage ordinaire, banal, invisible de ceux qui se lèvent chaque matin et font ce qui doit être fait, même quand tout en eux crie de fuir.
Dans les tranchées de Pokrovsk et de Huliaipole, dans les positions de Kupiansk et de Kostiantynivka, sur tout ce front de mille kilomètres, des milliers de ces êtres humains extraordinaires dans leur normalité continuent à se battre. Ils n’ont pas demandé cette guerre. Ils ne l’ont pas voulue. Ils ne méritent pas ce qui leur arrive. Mais ils sont là. Et tant qu’ils sont là, l’Ukraine tient. Tant qu’ils sont là, l’ennemi ne passe pas. Tant qu’ils sont là, il y a encore de l’espoir. Et cet espoir, c’est peut-être la chose la plus précieuse qu’ils aient. Plus précieuse que leurs armes. Plus précieuse que leurs munitions. Plus précieuse même que leur vie.
Ce courage ordinaire des soldats ukrainiens… Il me laisse sans mots. Parce qu’il n’y a pas de mots pour décrire ça. Pas assez de mots dans aucune langue. Comment on explique qu’un être humain normal, avec ses peurs, ses doutes, ses faiblesses, puisse faire ce qu’ils font ? Comment on explique qu’ils continuent à se battre après des années de guerre, après avoir perdu des amis, après avoir vu des choses que personne ne devrait jamais voir ? Et surtout : comment on explique que le monde continue à fonctionner comme si de rien n’était pendant que tout ça se passe ? Que dans nos bureaux, nos cafés, nos maisons confortables, on puisse vivre nos vies normales pendant que là-bas, des hommes comme nous meurent dans la boue gelée ?
Section 9 : Demain, et les jours après
L’incertitude du lendemain
Quand le rapport du matin du 14 janvier est tombé, disant que 141 affrontements avaient eu lieu la veille, il y avait une certaine ironie dans l’airirony. Parce que ce rapport n’était pas une fin. Ce n’était pas une conclusion. C’était juste une étape. Un point sur une ligne qui continue. Aujourd’hui, il y aura d’autres affrontements. D’autres morts. D’autres destructions. Demain encore. Et après-demain. Et les jours suivants. La guerre ne s’arrête pas parce qu’on publie un bilan. Elle ne s’arrête pas parce qu’on compte les victimes. Elle continue, inexorable, impitoyable, jusqu’à ce que quelqu’un dise stop.
Les soldats ukrainiens sur le front savent ça. Ils savent que les 141 affrontements d’hier n’étaient qu’un jour comme les autres dans cette guerre qui n’en finit pas. Ils savent qu’aujourd’hui, il y en aura peut-être autant, ou plus, ou moins, mais qu’il y en aura. Ils savent que les 990 soldats russes morts hier ne seront pas les derniers. Ils savent que les 7,967 drones lancés ne seront pas les derniers. Ils savent tout ça, et ils continuent quand même. Ils continuent parce qu’ils doivent continuer. Ils continuent parce qu’ils savent que s’ils arrêtent, tout s’effondre.
L’Ukraine après la guerre
Parfois, dans les rares moments de calme, les soldats permettent à leur esprit de vagabonder vers l’après-guerre. Vers ce moment hypothétique où les armes se tairont, où les ennemis se retireront, où la paix reviendra. Ils imaginent ce que ce sera. Ils imaginent rentrer chez eux. Ils imaginent revoir leurs familles. Ils imaginer refaire leur vie, retrouver leur travail, reprendre leurs études. Ils imaginent des choses simples : manger un repas chaud dans une vraie cuisine. Dormir dans un vrai lit. Se promener dans une rue sans avoir peur des avions. Regarder le ciel sans chercher les drones.
Mais ils savent aussi que cette après-guerre sera compliquée. Que les blessures physiques guériront peut-être, mais que les blessures psychologiques resteront. Que les morts ne reviendront jamais. Que les villes détruites ne seront pas exactement comme avant. Que quelque chose en eux aura changé pour toujours. Ils savent que la reconstruction de l’Ukraine ne sera pas seulement une question de bâtiments et d’infrastructures, mais aussi une reconstruction des âmes. Et ils savent que cette reconstruction sera peut-être plus longue et plus difficile que la guerre elle-même.
L’après-guerre… Ce concept me fascine et me terrifie. Parce qu’on parle souvent de la fin de la guerre comme d’un moment magique où tout redevient normal. Mais la vérité, c’est que rien ne redevient jamais vraiment normal. Les morts restent morts. Les villes détruites restent détruites. Les traumatismes restent gravés. L’Ukraine qui sortira de cette guerre ne sera pas la même que celle qui y est entrée. Elle sera plus forte, certes. Plus résiliente. Plus unie peut-être. Mais elle sera aussi plus meurtrie. Plus cicatrisée. Pourra-t-elle guérir ? Pourra-t-elle pardonner ? Pourra-t-elle oublier ? Je ne sais pas. Et personne ne le sait vraiment.
Conclusion : Ce que les chiffres ne disent pas
Derrière chaque nombre, une histoire
Cent quarante et un affrontements. Neuf cent quatre-vingt-dix morts. Sept mille neuf cent soixante-sept drones. Ces chiffres, je les ai répétés tout au long de cet article. Je les ai analysés, contextualisés, expliqués. Mais en fin de compte, ils ne disent pas grand-chose. Ils ne disent pas ce que ça fait d’entendre un sifflement d’obard et de savoir que dans quelques secondes, tout peut basculer. Ils ne disent pas ce que ça fait de perdre un camarade avec qui on a partagé des milliers de heures de tranchée. Ils ne disent pas ce que ça fait de recevoir une lettre de sa fille de sept ans qui demande quand tu rentres, et de ne pas savoir quoi répondre. Ils ne disent rien de tout ça. Ils sont silencieux. Froids. Inadéquats.
Pourtant, ces chiffres sont là. Ils existent. Et ils représentent quelque chose de réel. Ils représentent la souffrance de millions d’Ukrainiens. Ils représentent le courage de milliers de soldats. Ils représentent l’obstination d’un pays à refuser de disparaître. Et peut-être que c’est ça, leur véritable signification. Peut-être qu’ils ne sont pas faits pour être compris, mais pour être ressentis. Pour nous faire sentir, nous qui sommes loin, confortablement installés devant nos écrans, quelque chose de l’horreur et de la grandeur de ce qui se passe là-bas. Pour nous faire sentir que quelque part, dans la boue gelée de l’est de l’Ukraine, des êtres humains comme nous se battent pour survivre. Pour protéger ce qui leur reste. Pour espérer un avenir.
Andriy et les autres
Je pense à Andriy, ce soldat de vingt-cinq ans dans les tranchées de Pokrovsk. Je pense à sa mère qui attend à Kiev. Je pense à sa sœur et à ses neveux qui vivent dans la ville qu’il défend. Je pense à ce qu’il ressent quand il voit un drone arriver vers lui. Je pense à ce qu’il ressent quand il repousse un assaut ennemi. Je pense à ce qu’il ressent quand il apprend qu’un de ses camarades est mort. Et je me dis que derrière chaque chiffre, il y a des milliers d’Andriy. Des milliers de visages. Des milliers d’histoires. Des milliers de vies qui comptent autant que la nôtre, qui méritent autant que la nôtre d’être vécues, aimées, protégées.
Et je pense aussi aux soldats russes. Aux neuf cent quatre-vingt-dix qui sont morts hier. Je pense à leurs mères qui attendent un appel qui ne viendra jamais. Je pense à leurs enfants qui ne comprendront jamais pourquoi leur père n’est plus là. Je pense à leurs épouses qui resteront seules avec leur chagrin. La guerre ne fait pas de discrimination entre les bons et les mauvais. Elle prend tout le monde. Elle détruit tout le monde. Elle laisse derrière elle des millions de vies brisées, des millions de cœurs meurtris, des millions d’histoires inachevées.
Cent quarante et un affrontements en une journée. Neuf cent quatre-vingt-dix morts. Sept mille neuf cent soixante-sept drones. Les chiffres s’accumulent, s’empilent, deviennent une montagne qu’on ne peut plus gravir. Et je me demande, en écrivant ces lignes : combien encore ? Combien de jours comme celui-ci ? Combien de 141 affrontements ? Combien de 990 morts ? Combien de 7,967 drones ? À quel moment la communauté internationale dira-t-elle : assez ? À quel moment le monde se réveillera-t-il et dira-t-il que ça suffit, que cette folie doit s’arrêter ? Je ne sais pas. Personne ne sait. Mais ce que je sais, c’est que quelque part dans les tranchées de Pokrovsk, Andriy est toujours là. Qu’il attend toujours. Qu’il espère toujours. Et que tant qu’il y aura des Andriy pour se battre, l’Ukraine tiendra. Mais à quel prix ? Et jusqu’à quand ?
Sources
Sources primaires
Ukrinform, « War update: 141 clashes on front line over past day; Pokrovsk, Huliaipole sectors most active », 14 janvier 2026, 09:21, https://www.ukrinform.net/rubric-ato/4080093-war-update-141-clashes-on-front-line-over-past-day-pokrovsk-huliaipole-sectors-most-active.html
Sources secondaires
UNN (Ukrainian National News), « 141 combat engagements took place on the front line over the past day, many enemy equipment and soldiers were destroyed – General Staff », 14 janvier 2026, 06:53, https://unn.ua/en/news/141-combat-engagements-took-place-on-the-front-line-over-the-past-day-many-enemy-equipment-and-soldiers-were-destroyed-general-staff
RBC-Ukraine, « Russia-Ukraine war: Frontline update as of January 14 », 14 janvier 2026, 10:00, https://newsukraine.rbc.ua/news/russia-ukraine-war-frontline-update-as-of-1768377365.html
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.