Une stratégie de terreur
La Russie ne s’attaque pas seulement aux positions militaires. Elle s’attaque à ce qui permet à une ville de vivre. C’est une guerre différente. Une guerre qui cible les infrastructures civiles avec une précision chirurgicale. Les centrales électriques, les sous-stations, les lignes de transmission — chaque coup porté affaiblit un peu plus le réseau ukrainien, déjà mis à rude épreuve par près de quatre années de conflit. Kryvyi Rih, avec ses usines d’acier et ses mines, représente un centre économique vital pour l’Ukraine. Mais surtout, c’est une ville de 600 000 habitants. Des familles. Des travailleurs. Des personnes âgées. Des enfants. Des vies que la Russie cherche à briser par le froid.
Les attaques ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans une campagne systématique, méthodique, implacable. Depuis l’invasion de 2022, la Russie a bombardé le réseau énergétique ukrainien à maintes reprises. Chaque hiver, le même scénario. Chaque hiver, les mêmes dégâts. Chaque hiver, les mêmes réparations d’urgence effectuées par des équipes qui travaillent sous le feu. Cette année pourrait être la pire. La quatrième année de guerre, et le système approche ses limites. Les dégâts accumulés, les ressources épuisées, le personnel épuisé. Et pourtant, à chaque attaque, les Ukrainiens se relèvent. À chaque coup porté, ils réparent. À chaque obscurité, ils rallument. Cette résilience est presque inexplicable. Presque surhumaine.
Le prix payé par les civils
Quand l’électricité s’arrête, ce n’est pas juste une coupure de courant. C’est tout un mode de vie qui s’effondre. Les radiateurs s’arrêtent. Les réfrigérateurs se décongèlent. Les téléphones ne chargent plus. Les lampes ne s’allument plus. Dans un hiver ukrainien, où les températures peuvent descendre bien en dessous de zéro, c’est plus qu’un inconfort. C’est une menace vitale. Galina Turchin, 71 ans, vit à Kyiv. Lors d’une attaque précédente, son appartement a été privé de chauffage, d’eau et d’électricité pendant plusieurs jours. Elle n’a pas pu cuisiner. Elle a mangé ce qui restait dans son frigo. Elle essaie maintenant de cuisiner sur un réchaud de camping. « Nous espérons qu’ils nous donneront du chauffage », dit-elle, emmitouflée dans plusieurs couches de pulls. « Si pas d’électricité, alors au moins du chauffage. »
Et moi, je me révolte. Je me révolte parce que cette guerre a un visage. Des milliers de visages. Des visages comme celui de Galina. Des personnes âgées qui ont déjà tout vécu — la Seconde Guerre mondiale, l’effondrement de l’Union soviétique, les difficultés de la transition — et qui doivent encore subir ça. À 71 ans, on ne devrait pas avoir à choisir entre mourir de froid ou cuisiner sur un réchaud de camping. On ne devrait pas avoir à passer des nuits blanches à écouter les drones, à craindre que son appartement ne devienne son tombeau. C’est inacceptable. C’est insupportable. Et ce qui me révolte encore plus, c’est que c’est calculé. La Russie sait exactement ce qu’elle fait. Elle sait que le froid tue. Elle compte là-dessus. Elle en a fait une arme de guerre.
Section 3 : La ville natale de Zelensky, cible symbolique
Plus qu’une ville, un symbole
Kryvyi Rih n’est pas n’importe quelle ville ukrainienne. C’est la ville natale de Volodymyr Zelensky. Le président qui a refusé de fuir quand les Russes ont envahi. Le président qui est devenu le visage de la résistance ukrainienne. Frapper Kryvyi Rih, c’est envoyer un message. Un message personnel. Un message de défi. Nous pouvons atteindre votre ville, Monsieur le Président. Nous pouvons plonger vos concitoyens dans le noir. Nous pouvons faire souffrir ceux que vous représentez. C’est une guerre psychologique autant que physique. C’est une tentative de briser la volonté d’un peuple en frappant là où ça fait le plus mal : chez eux.
Mais Kryvyi Rih, c’est aussi une ville industrielle stratégique. Acier, exploitation minière, industries lourdes. Des usines qui alimentent l’effort de guerre ukrainien. Une logistique vitale. Une main-d’œuvre essentielle. Située près des lignes de front du sud, la ville joue un rôle crucial de soutien aux opérations militaires. L’attaquer, c’est affaiblir cette capacité de soutien. C’est perturber la production d’acier, le transport de matériaux, la logistique militaire. C’est couper une artère essentielle à la machine de guerre ukrainienne. Le choix n’est pas anodin. Chaque cible est sélectionnée avec soin. Chaque coup a un objectif précis. Maximiser les dégâts. Minimiser les coûts. Briser la résistance.
La résistance d’une ville
Pourtant, malgré les attaques répétées, Kryvyi Rih résiste. Malgré les bombardements, malgré les coupures, malgré les menaces, la ville continue de fonctionner. Les usines produisent. Les mines explorent. Les transports circulent. Les gens vivent. Ils vivent avec la peur au ventre, certes. Ils vivent avec l’incertitude permanente. Mais ils vivent. Ils refusent de laisser la terreur dicter leur existence. Oleksandr Vilkul, le chef du Conseil de défense, incarne cette résilience. Ses messages sur Telegram sont à la fois des avertissements et des appels au calme. « Remplissez d’eau, chargez vos appareils », dit-il. Mais aussi : « Nous allons réparer. Nous allons rétablir. Nous allons continuer. » Cette capacité à faire face, à ne pas s’effondrer sous le poids des épreuves, c’est ce qui définit l’Ukraine depuis quatre ans.
Et je me pose cette question qui me hante : qu’est-ce qui rend possible cette résilience ? Comment des gens peuvent-ils continuer à vivre normalement quand des drones menacent de faire tomber le ciel sur eux chaque nuit ? Est-ce le courage ? Est-ce l’espoir ? Est-ce simplement l’absence d’autre choix ? Je n’ai pas de réponse claire. Mais ce que je sais, c’est que chaque fois que je pense à Kryvyi Rih, je pense aux gens qui y vivent. Pas aux usines. Pas aux infrastructures. Aux gens. À cette mère qui berce son enfant dans le noir. À cet homme en combinaison orange qui grimpe sur un pylône électrique alors que les drones tournent encore au-dessus de sa tête. À cette grand-mère qui vérifie sa provision d’eau une énième fois. Des gens ordinaires face à une terreur extraordinaire.
Section 4 : Le son de la terreur
Le bourdonnement des Shahed
Vous n’avez jamais entendu un drone Shahed ? Imaginez un scooter qui raterait son moteur. Un bourdonnement grave, discontinu, qui semble venir de partout et de nulle part à la fois. Un son qui pénètre les murs, qui résonne dans votre poitrine, qui vous fige sur place. Les Ukrainiens l’appellent « les mopes volantes » — les scooters volants. C’est ironique. C’est aussi terrifiant. Ce son signifie que quelque chose de terrible va arriver. Vous ne savez pas quoi. Vous ne savez pas quand. Vous ne savez pas où. Mais vous savez que ça va arriver. Et vous attendez. Dans l’obscurité. En comptant les secondes.
Les défenses aériennes ukrainiennes font ce qu’elles peuvent. Elles abattent beaucoup de ces engins. Mais pas tous. Et quand l’un d’eux passe, quand le bourdonnement s’arrête soudainement pour être remplacé par le sifflement de la chute, votre cœur s’arrête un instant. L’explosion qui suit peut être lointaine. Ou proche. Trop proche. À Kryvyi Rih cette nuit-là, les explosions ont frappé les infrastructures. Mais elles auraient pu frapper autre chose. Un immeuble résidentiel. Une école. Un hôpital. Chaque attaque est une roulette russe. Chaque drone qui tombe est une mort qui frappe à la porte, peut-être pour vous, peut-être pour votre voisin. L’incertitude est pire que la certitude. L’attente est pire que l’événement.
L’odeur de la poussière et des décombres
Quand les explosions cessent, quand les sirènes s’arrêtent, quand le silence revient, il y a cette odeur. L’odeur caractéristique des décombres. De la poussière de béton. Du métal brûlé. De l’électricité carbonisée. Elle reste dans les narines pendant des heures. Elle vous rappelle ce qui vient de se passer. Elle vous rappelle que vous êtes vivant, mais que d’autres ne le sont peut-être plus. Dans les zones touchées, les vitres brisées parsèment les rues comme des étoiles de cristal noir. Les façades sont éventrées. Les rues sont parsemées de débris. Et les gens sortent. Ils sortent vérifier les dégâts. Ils sortent aider les voisins. Ils sortent nettoyer. Ils sortent recommencer.
Vous voulez savoir ce que ça fait d’entendre ce bourdonnement ? Imaginez. Fermez les yeux. Vous êtes dans votre lit, c’est la nuit, il fait noir. Vous êtes endormi. Et puis ce son commence. D’abord lointain. Puis plus proche. Puis vous savez que c’est pour vous. Votre cœur s’accélère. Vos mains tremblent. Vous pensez à vos enfants dans la chambre d’à côté. Vous pensez à votre téléphone sur la table de chevet, presque déchargé. Vous pensez à l’eau dans votre bouteille, à moitié vide. Et vous attendez. Vous attendez que ça s’arrête. Ou que ça frappe. Et vous réalisez que votre vie ne tient qu’à un fil. À un bourdonnement dans la nuit. À une décision prise à des milliers de kilomètres de là, dans un bureau froid en Russie. Est-ce que c’est ça, la guerre en 2026 ?
Section 5 : Les héros dans le noir
Les travailleurs de l’énergie, hommes de l’impossible
Au moment où tout le monde à Kryvyi Rih se figeait dans l’obscurité, certains se mettaient en mouvement. Les travailleurs de l’énergie. Ces hommes en combinaisons orange que personne ne remarque quand tout va bien, mais dont tout le monde dépend quand tout s’arrête. Dans le noir, sous le froid, avec la menace permanente d’une nouvelle attaque, ils sont sortis. Ils ont sorti leurs outils. Ils ont grimpé sur leurs véhicules. Ils sont allés vers les infrastructures endommagées. Ils ont inspecté. Ils ont diagnostiqué. Ils ont réparé. Et ils l’ont fait en quelques heures. En quelques heures à peine, ils ont rétabli l’électricité à 45 000 abonnés. Ils ont remis en marche les chaudières. Ils ont rétabli la pression d’eau. Ils ont rendu la ville à la vie.
Oleksandr Vilkul l’a dit simplement : « Les travailleurs de l’énergie ont accompli le quasi-impossible. » Ce n’est pas de la rhétorique. C’est littéralement vrai. Réparer un réseau électrique endommagé par une attaque de drones, en pleine nuit, en plein hiver, sous la menace d’une nouvelle attaque — c’est un exploit. Ces hommes auraient pu attendre le matin. Ils auraient pu attendre que la menace se dissipe. Ils auraient pu dire que c’était trop dangereux, trop difficile, trop froid. Ils ne l’ont pas fait. Ils sont allés travailler. Ils sont allés réparer. Ils sont allés sauver leur ville, une ampoule à la fois.
Le visage de la résilience
Qui sont ces hommes ? On ne connaît pas leurs noms. On ne connaît pas leurs visages. On sait juste qu’ils existent. Qu’ils sont là, chaque fois qu’il le faut. Qu’ils ont des familles qui les attendent à la maison. Qu’ils ont peur, comme tout le monde. Qu’ils sont fatigués, comme tout le monde. Mais qu’ils font quand même leur travail. C’est ça, la résilience ukrainienne. Pas des discours héroïques. Pas des déclarations grandiloquentes. Juste des gens qui font leur travail. Des travailleurs de l’énergie. Des pompiers. Des médecins. Des enseignants. Des gens ordinaires qui font des choses extraordinaires parce qu’ils n’ont pas le choix.
Et là, je leur tire mon chapeau. Sincèrement. Profondément. Parce que moi, dans le confort de mon canapé, à l’abri de tout danger, je ne sais pas si je pourrais faire ça. Sortir dans le noir. Monter sur un pylône électrique avec le vent qui siffle et le froid qui mord. Savoir que les drones peuvent revenir à tout moment. Et quand même faire le travail. Quand même réparer. Quand même sauver des gens que je ne connaîtrai jamais. C’est plus que du courage. C’est une forme de dévouement qui défie l’entendement. Une forme de sacrifice qu’on a du mal à comprendre dans notre monde individualiste. Ces hommes ne cherchent pas la gloire. Ils cherchent juste à faire leur travail. À sauver leur ville. À protéger leurs familles. À continuer à vivre malgré tout.
Section 6 : Le matin après la nuit
Le miracle de l’aube
Le 14 janvier 2026, à 7h30 du matin, le miracle s’est produit. L’électricité était revenue. Pas partout. Pas parfaitement. Mais suffisamment. Les 45 000 abonnés reconnectés. Les 700 bâtiments avec chauffage rétabli. L’eau coulant à nouveau dans les tuyaux, même si la pression restait basse. Les chaudières municipales avaient rallumé leurs feux et atteignaient leurs températures de fonctionnement. Le tramway à grande vitesse circulait normalement. La vie reprenait. Pas comme avant. Pas comme si rien ne s’était passé. Mais reprenait quand même. Comme si la ville avait refusé de mourir cette nuit-là.
Ce n’est pas un miracle au sens religieux. C’est un miracle au sens humain. Le résultat d’heures de travail acharné. D’efforts surhumains. De coordination parfaite. De décisions prises sous pression. De risques assumés. Et de cette capacité ukrainienne à se relever, encore et encore, peu importe ce qu’on leur fait subir. Chaque nuit d’obscurité est suivie d’un matin de lumière. Chaque nuit de terreur est suivie d’un jour d’espoir. C’est peut-être ça, le secret de cette guerre. Pas que les Ukrainiens sont plus forts que les Russes. Mais qu’ils refusent d’être brisés. Chaque coup porté les rend plus déterminés. Chaque attaque renforce leur volonté de résister. Chaque nuit sombre les pousse à chercher encore plus ardemment l’aube.
La routine qui recommence
Pourtant, le matin venu, la réalité s’impose. L’électricité est revenue, oui. Mais pour combien de temps ? Les travailleurs ont rétabli le réseau, oui. Mais pour combien de jours ? La ville a survécu à cette attaque, oui. Mais combien d’autres attaques viendront ? Kryvyi Rih l’a déjà vécu. D’autres villes ukrainiennes l’ont déjà vécu. Kyiv, Kharkiv, Odessa, Dnipro, Lviv, et des dizaines d’autres. Chaque ville a ses nuits d’obscurité. Chaque ville a ses moments de terreur. Chaque ville a ses héros anonymes qui réparent dans la nuit. Et chaque ville apprend à vivre avec cette incertitude permanente. À planifier comme si tout allait bien, tout en sachant que ça ne va pas bien. À espérer que demain sera meilleur, tout en se préparant à ce qu’il soit pire.
Je pense à ce matin-là à Kryvyi Rih. Les gens qui se réveillent et découvrent que la lumière est revenue. Le soulagement qui les envahit. La gratitude envers ces travailleurs anonymes. Et puis cette pensée qui les hante, même s’ils ne l’expriment pas : « Pour combien de temps ? » C’est la question qui ne s’en va jamais. La question qui habite chaque conscience ukrainienne depuis bientôt quatre ans. Combien de temps encore ? Combien de nuits comme ça ? Combien de jours de reconstruction ? Combien de vies brisées, d’espoirs déçus, de rêves avortés ? Et la réponse ne vient jamais. Juste l’attente. Juste l’incertitude. Juste cette résolution silencieuse à continuer malgré tout, parce qu’il n’y a pas d’autre choix.
Section 7 : Une guerre d'épuisement
L’économie de l’épuisement
Ce que la Russie cherche à faire, c’est clair. Elle ne peut pas vaincre l’Ukraine militairement. Pas maintenant. Pas après quatre années de résistance farouche. Alors elle change de stratégie. Elle vise l’épuisement. Elle attaque les infrastructures critiques. Elle force les Ukrainiens à consacrer leurs ressources à réparer au lieu de produire. Elle crée des pénuries d’énergie, d’eau, de chauffage. Elle oblige le pays à importer de l’électricité. Elle affaiblit l’économie. Elle fragilise la société. Elle sème le doute. Elle espère qu’avec le temps, avec l’épuisement, avec le désespoir, la résistance finira par céder. C’est une guerre d’usure. Une guerre de patience. Une guerre où celui qui tient le plus longtemps gagne.
Le problème, pour la Russie, c’est que les Ukrainiens ont déjà prouvé qu’ils pouvaient tenir. Pendant quatre ans, ils ont tenu face à une armée infiniment supérieure en nombre et en équipement. Pendant quatre ans, ils ont perdu des villes, des vies, des infrastructures, et ils ont continué à se battre. Pendant quatre ans, ils ont survécu à des hivers sans chauffage, à des journées sans électricité, à des nuits sans fin de bombardements, et ils sont toujours là. L’épuisement est réel, certes. Les ressources s’amenuisent. Les infrastructures s’effondrent. La population est fatiguée. Mais la volonté reste intacte. Cette capacité à souffrir sans être brisés, à perdre sans être vaincus, à être frappés sans s’effondrer — c’est quelque chose que la Russie n’avait pas anticipé. C’est quelque chose qu’elle ne comprend peut-être toujours pas.
Le coût humain
Il ne faut pas se leurrer. Le coût est énorme. Pas seulement en termes d’infrastructures. En termes de vies. Des vies perdues directement dans les attaques. Des vies perdues indirectement à cause du froid, du manque de soins médicaux, du stress chronique. Des vies détruites psychologiquement. Des traumatismes qui dureront des générations. Des enfants qui grandiront avec le son des drones en mémoire. Des familles qui ne se remettront jamais de la perte des leurs. Des villes qui porteront les cicatrices de cette guerre pour des décennies. C’est le prix que l’Ukraine paie chaque jour. Et ce prix ne cesse d’augmenter.
Et parfois, je me demande : combien peut-on payer ? Combien de vies peut-on sacrifier ? Combien de souffrances peut-on endurer avant que quelque chose ne casse ? Pas la résistance. Pas la volonté. Quelque chose d’autre. L’âme peut-être. La capacité à espérer. La capacité à croire en un avenir meilleur. Parce que chaque jour qui passe, chaque attaque, chaque mort, chaque blessé, chaque destruction — ça use. Ça use même les plus forts. Ça use même les plus déterminés. Et j’ai peur que la Russie le sache. Qu’elle mise là-dessus. Qu’elle attende ce moment où l’épuisement deviendra défaite. Où la souffrance deviendra capitulation. Et je me demande si elle a raison de miser là-dessus. Si elle finira par gagner simplement en attendant que les Ukrainiens ne puissent plus supporter.
Section 8 : L'arme du froid dans l'histoire
Une stratégie aussi vieille que la guerre
L’utilisation du froid comme arme de guerre n’est pas nouvelle. Les sièges de l’Antiquité visaient déjà à affamer les populations assiégées, à les priver de ressources jusqu’à la reddition. Les Russes l’ont fait pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’ils ont détruit leurs propres infrastructures pour empêcher l’avance allemande. Les Allemands l’ont fait pendant la même guerre, bombardant les villes britanniques pour briser le moral. Les Américains l’ont fait au Vietnam, au Japon, en Irak. C’est une constante de l’histoire de la guerre : dès que possible, on vise les civils pour briser la volonté de combattre. Ce qui change, aujourd’hui, c’est la précision. C’est la capacité à cibler spécifiquement les infrastructures civiles sans toucher aux cibles militaires. C’est la capacité à faire souffrir les civils sans risquer ses propres soldats.
Ce qui change aussi, c’est la perception. Dans notre monde moderne, dans notre ère des droits humains, des conventions de Genève, des règles de guerre, ce genre de tactique est théoriquement interdit. Théoriquement. La Russie ne s’en soucie pas. Elle viole allègrement le droit international. Elle bombarde des infrastructures civiles. Elle cible des populations innocentes. Elle utilise le froid comme arme. Et le monde regarde. Le monde condamne. Le monde impose des sanctions. Mais la guerre continue. Les attaques continuent. Les souffrances continuent. Et on se demande, une fois de plus, ce que ces condamnations valent vraiment. Ce que ce droit international vaut vraiment. Ce que nos valeurs valent vraiment quand elles sont mises à l’épreuve.
L’hiver ukrainien, ennemi et allié
Le froid, en Ukraine, c’est une réalité géographique. C’est un élément que chaque Ukrainien connaît depuis sa naissance. C’est quelque chose qu’on apprend à gérer, à supporter, à survivre. Chaque hiver, chaque famille se prépare. On stocke du bois. On prépare des conserves. On vérifie l’isolation. On s’habille plus chaudement. C’est une routine ancestrale. Mais ce que la Russie fait, c’est transformer cette routine en terreur. Ce n’est plus le froid naturel. C’est le froid infligé. Ce n’est plus une épreuve de la nature. C’est une punition infligée par un ennemi. Et cette différence change tout.
Je repense à cette histoire. Aux siècles de guerres où le froid a tué autant que les armes. À ces histoires qu’on racontait dans les livres d’histoire, ces récits de souffrance et de survie qu’on lisait avec distance, comme si ça appartenait à un autre monde. Et maintenant ça arrive. Ici. En Europe. Au XXIe siècle. On bombarde des centrales électriques. On prive des gens de chauffage. On utilise le froid comme arme. Et moi je me demande : comment est-ce possible ? Comment avons-nous permis ça ? Comment le monde a-t-il accepté ça ? Comment est-ce qu’on peut regarder ces images, lire ces histoires, entendre ces témoignages, et continuer comme si de rien n’était ? Il y a des jours où j’ai honte. Honte d’être humain. Honte d’appartenir à une espèce capable d’une telle cruauté. Honte de vivre dans un monde où ça peut arriver et où rien ne l’arrête.
Section 9 : L'incertitude permanente
Vivre avec l’épée de Damoclès
Comment vit-on quand on sait que tout peut s’arrêter à tout moment ? Quand l’électricité, l’eau, le chauffage — ces choses qu’on considère comme acquises — peuvent disparaître en une seconde ? Quand le ciel qui vous protège peut soudainement devenir votre menace ? Quand votre ville peut être bombardée cette nuit, ou la prochaine, ou celle d’après ? Les Ukrainiens vivent avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête depuis bientôt quatre ans. Ils ont appris à fonctionner malgré elle. À planifier malgré elle. À espérer malgré elle. Mais ils ne s’y habituent pas. On ne s’habitue pas à la terreur. On apprend à la gérer, à la contenir, à la camoufler, mais elle reste là, tapie dans l’inconscient, prête à resurgir à chaque son anormal, à chaque nuée dans le ciel, à chaque alerte sur le téléphone.
Cette incertitude pèse sur tout. Sur l’économie, bien sûr — qui va investir dans un pays qui peut être bombardé n’importe quand ? Qui va construire des usines, des infrastructures, des maisons, quand elles peuvent être détruites la semaine suivante ? Mais surtout sur la psyché. Sur cette capacité à penser au-delà de l’immédiat. À faire des projets à long terme. À croire en un avenir meilleur. Comment peut-on croire en l’avenir quand on ne sait même pas si on survivra à la nuit ? Comment peut-on planifier sa vie quand chaque jour est un don, chaque victoire temporaire, chaque espoir fragile ? Les Ukrainiens le font quand même. Ils planifient. Ils construisent. Ils investissent. Ils espèrent. Mais c’est un espoir gris. Un espoir teinté de réalisme. Un espoir qui sait que tout peut basculer à tout instant.
Le courage de continuer
Et pourtant, ils continuent. C’est peut-être ce qu’il y a de plus remarquable. Pas qu’ils résistent — la résistance est une réaction. Qu’ils continuent à vivre, à créer, à construire, à aimer, à rêver malgré tout. C’est un acte de défiance. Une façon de dire à la Russie : « Vous pouvez bombarder nos villes. Vous pouvez détruire nos infrastructures. Vous pouvez tuer nos gens. Mais vous ne pouvez pas nous détruire. » Chaque enfant qui va à l’école est un acte de défiance. Chaque couple qui se marie est un acte de défiance. Chaque entreprise qui ouvre est un acte de défiance. Chaque jour passé à vivre normalement dans un monde anormal est une victoire silencieuse. Une victoire que personne ne remarque, sauf ceux qui savent ce qu’il en a coûté.
Et là, je m’incline. Devant cette capacité à continuer malgré tout. À trouver de la joie dans l’adversité, de l’espoir dans le désespoir, de la vie dans la mort. C’est plus que du courage. C’est une forme de grâce. Une capacité transcendante à rester humain quand tout autour de vous pousse à devenir autre chose. Un animal de survie. Un être de peur. Un automate de résistance. Non, les Ukrainiens restent humains. Ils rient. Ils aiment. Ils créent. Ils rêvent. Et en faisant ça, ils démontrent quelque chose de fondamental : que même dans les pires circonstances, même quand tout est perdu, même quand l’espoir semble impossible, l’humanité peut survivre. Peut fleurir. Peut triompher.
Conclusion : La lumière qui ne s'éteint pas
Le bilan d’une nuit
Kryvyi Rih, le matin du 14 janvier 2026. La lumière est revenue. Les 45 000 abonnés ont retrouvé leur électricité. Les 700 bâtiments ont retrouvé leur chauffage. L’eau coule à nouveau dans les tuyaux. Les chaudières tournent. Le tramway circule. La ville vit. Comme si de rien n’était. Et pourtant, tout a changé. Rien ne sera plus comme avant. Cette nuit a marqué Kryvyi Rih comme chaque nuit de bombardement marque chaque ville ukrainienne. Chaque victoire contre l’obscurité laisse une cicatrice. Chaque retour à la normale cache une peur permanente. Chaque matin de lumière porte l’ombre des nuits qui viendront.
Cependant, quelque chose d’autre s’est passé cette nuit-là. Quelque chose que la Russie n’avait pas prévu. Les travailleurs ont rétabli l’électricité en quelques heures. Les habitants ont aidé leurs voisins. Les services de coordination ont fonctionné. La ville a survécu. Non pas seulement survécu, mais prospéré dans l’adversité. Cette capacité collective à faire face, à s’unir, à se soutenir — c’est ça que la Russie ne peut pas détruire. C’est ça que les bombardements ne peuvent pas éteindre. C’est ça, la véritable lumière de Kryvyi Rih. Pas l’électricité qui traverse les fils. Mais l’esprit qui traverse les cœurs.
Une question sans réponse
Quarante-cinq mille abonnés. Sept cents bâtiments. Une ville entière plongée dans le noir par des drones venus du ciel. Et le matin venu, la lumière revenue par le travail de quelques hommes en combinaisons orange. C’est une histoire comme il y en a des milliers en Ukraine maintenant. Une histoire de destruction et de reconstruction. De terreur et de courage. De ténèbres et de lumière. Mais c’est une histoire qui me hante. Parce que chaque nuit, je me demande : combien encore ? Combien de villes comme Kryvyi Rih ? Combien de nuits comme celle du 13 au 14 janvier ? Combien de travailleurs anonymes qui risquent leur vie dans le noir pour réparer ce que d’autres détruisent ? Combien de mères qui étreignent leurs enfants dans l’obscurité ? Combien de personnes âgées qui attendent que le chauffage revienne ? Et surtout : combien de temps le monde va-t-il continuer à regarder sans agir ? Combien de temps va-t-on accepter que le froid devienne arme, que l’énergie devienne cible, que les civils deviennent enjeu ? Je n’ai pas de réponse. Juste cette question qui me hante, nuit après nuit, pendant que quelque part en Ukraine, une ville s’éteint et d’autres mains dans le noir la rallument.
Sources
Sources primaires
The Strait Times, « Russian drone attack forces power cuts in Ukraine’s Kryvyi Rih, military says », 14 janvier 2026, 09:05, https://www.straitstimes.com/world/europe/russian-drone-attack-forces-power-cuts-in-ukraines-kryvyi-rih-military-says
The Kyiv Independent, « ‘Energy workers have done the nearly impossible’ — Power reconnected in Kryvyi Rih after Russian drone strikes left 45,000 without electricity », 14 janvier 2026, 05:53 (mis à jour 09:40), https://kyivindependent.com/russian-drone-strike-leaves-45-000-subscribers-without-power-in-kryvyi-rih/
Ukrinform, « Enemy launches massive UAV attack on Kryvyi Rih, damaging infrastructure facilities », 14 janvier 2026, 07:01, https://www.ukrinform.net/rubric-ato/4080061-enemy-launches-massive-uav-attack-on-kryvyi-rih-damaging-infrastructure-facilities.html
Sources secondaires
Reuters, « Winter pierces Kyiv homes after Russia knocks out heat », 10 janvier 2026, https://www.reuters.com/business/aerospace-defense/kyivs-power-water-heat-systems-turned-off-repairs-amid-intense-cold-2026-01-10/
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