Les salons feutrés, la rue brûle
À force de répéter que « la diplomatie » finira par payer, on finit par confondre patience et abandon. L’Iran vit depuis des années sous un régime de sanctions, de cycles de négociations et de communiqués polis, pendant que la société se serre la ceinture jusqu’à l’os. Les discussions autour du programme nucléaire iranien, relancées puis gelées, ont rythmé l’actualité internationale comme un métronome froid. En 2015, l’accord de Vienne (JCPOA) promettait un verrouillage du nucléaire contre un allègement économique. Puis les États-Unis se sont retirés en 2018, réimposant des sanctions massives. Depuis, l’Europe parle de préserver un cadre, Washington parle de « pression », Téhéran parle de « résistance ». Mais sur le terrain, ce sont des familles qui encaissent les contrecoups d’une économie étranglée, d’une monnaie dévaluée, d’un horizon qui se rétrécit. La diplomatie n’est pas un luxe dans cette région, c’est un extincteur. Or l’extincteur a fui. Ce qu’on appelle « canal de dialogue » ressemble parfois à une digue percée: on négocie pendant que la défiance monte, on temporise pendant que le régime consolide ses leviers internes, on réclame des gestes pendant que l’espace civique se referme.
Les mots comptent, parce qu’ils dessinent des options. Dire « aller plus loin par la voie diplomatique pour renverser ce régime » n’est pas une formule anodine: cela tord la grammaire habituelle des chancelleries, qui prétendent séparer le dossier nucléaire, les droits humains et la question du pouvoir. Or l’Iran, lui, ne compartimente pas. Le même appareil d’État qui négocie à l’étranger réprime à l’intérieur; le même système qui brandit la souveraineté surveille, enferme, juge. Quand les Nations unies documentent des atteintes aux droits fondamentaux, quand des rapporteurs spéciaux alertent sur des exécutions ou des restrictions sévères, cela ne reste pas dans un rapport: cela descend dans la vie quotidienne, dans la peur, dans l’autocensure. Et pendant que les capitales occidentales hésitent entre pression et prudence, la République islamique joue sur l’usure. Elle sait que le temps fatigue les démocraties, qu’une crise chasse l’autre, qu’un conflit régional détourne l’attention. Le résultat, c’est une impasse où chacun se protège derrière des principes, mais où les Iraniens paient le prix de l’immobilisme et de la brutalité.
Sanctions, négociations: la tenaille quotidienne
Il faut regarder la mécanique sans cligner des yeux. Les sanctions américaines rétablies après 2018 ont visé l’énergie, les banques, la logistique; elles ont rendu le commerce plus coûteux, les transactions plus risquées, l’accès aux devises plus rare. Les gouvernements qui les défendent parlent de ciblage, de pression sur les élites. Dans la vraie vie, la pression se diffuse: inflation, pénuries de certains médicaments, entreprises asphyxiées, jeunesse condamnée à l’attente ou à l’exil. Ce n’est pas une opinion, c’est une dynamique économique documentée par les institutions et les analystes qui suivent l’Iran: quand un pays est coupé des circuits financiers, les chocs se répercutent en cascade. Et pourtant, la négociation reste le seul espace où l’on peut desserrer l’étau sans basculer dans la guerre. Voilà le piège: la diplomatie est indispensable, mais elle est aussi devenue l’alibi commode pour ne rien faire d’autre. On « maintient le dialogue » pendant que les lignes rouges se déplacent. On parle de retour à l’accord pendant que l’Agence internationale de l’énergie atomique signale des limites franchies, des zones d’ombre, des coopérations insuffisantes. Chaque rapport, chaque désaccord technique, chaque caméra coupée ou chaque accès restreint est un rappel: le temps n’est pas neutre.
Dans ce décor, certains réclament d’« aller plus loin » par la voie diplomatique. Comprendre: ne plus réduire la discussion au nucléaire, mais parler pouvoir, parler répression, parler responsabilité. C’est là que la phrase devient tranchante. Car renverser un régime par la diplomatie, ce n’est pas un coup d’État en gants blancs; c’est une stratégie de délégitimation, d’isolement, de soutien politique aux forces démocratiques, de coordination internationale pour tarir les ressources et exposer les abus. Mais cette ambition se heurte à une réalité brutale: les États n’aiment pas annoncer qu’ils veulent renverser d’autres États, parce que cela ferme des portes, radicalise l’adversaire, et peut coûter cher en représailles. Alors on se réfugie dans l’ambiguïté. On condamne, puis on commerce. On sanctionne, puis on cherche des exemptions. On proclame la défense des droits, puis on s’angoisse pour le prix du baril. Et au milieu, l’Iran officialise une lecture simple: l’Occident ment, l’Occident complote. Plus on tergiverse, plus cette propagande trouve de carburant. Plus on se contredit, plus le régime se présente comme le dernier rempart face à l’humiliation extérieure.
Renverser sans armes: promesse dangereuse
Il existe une tension morale que trop de responsables esquivent. Si l’on affirme que la diplomatie doit servir à renverser le régime iranien, on prend un engagement implicite envers ceux qui, en Iran, espèrent un changement. On leur dit: tenez bon, nous allons peser. Mais si cette promesse se réduit à des discours, elle devient une arme contre eux. Parce que le pouvoir à Téhéran utilise immédiatement ce type de déclaration pour justifier la répression: « regardez, ils veulent notre chute, donc toute contestation est une trahison ». La prudence diplomatique n’est pas de la lâcheté, c’est parfois une protection. Pourtant, le silence est aussi une complicité. L’Iran est un pays jeune, éduqué, traversé par des aspirations profondes à la liberté individuelle et à la dignité. Quand les canaux politiques sont verrouillés, quand les syndicats indépendants sont empêchés, quand les partis n’ont pas d’espace réel, la pression sociale cherche d’autres voies. Les vagues de protestation de ces dernières années, et la réaction sécuritaire qui les a suivies, ont montré un régime qui ne lâche pas, et une société qui refuse de se taire. Dans ce bras de fer, les mots des capitales étrangères pèsent plus qu’elles ne veulent l’admettre. Ils peuvent protéger, ou exposer. Ils peuvent ouvrir des issues, ou déclencher des serrures supplémentaires.
Alors, que signifie « aller plus loin » sans tomber dans la posture? Cela signifie d’abord arrêter de traiter l’Iran comme un dossier technique. C’est un pays, une population, une histoire, et un pouvoir qui se nourrit de l’isolement. « Aller plus loin », c’est articuler une stratégie cohérente: soutenir le travail des mécanismes onusiens sur les droits humains, documenter les abus, cibler les responsables plutôt que punir indistinctement, protéger les diasporas menacées, offrir des voies légales d’accueil à ceux qui fuient la persécution, et maintenir des canaux pour éviter l’escalade militaire. C’est aussi admettre que la diplomatie n’est pas seulement une table de négociation: c’est la bataille des normes, des récits, des alliances. L’Europe, par exemple, a longtemps misé sur la survie de l’accord de 2015; mais sans levier économique réel face aux sanctions américaines, cette promesse s’est effritée. De son côté, Téhéran s’est rapproché de Moscou et de Pékin, cherchant des bouées politiques et commerciales. Ce réalignement complique tout. Et pendant que les puissances jouent, l’Iran « étouffe » parce que l’intérieur se durcit, parce que l’extérieur se ferme, et parce que la solution la plus facile pour un régime assiégé reste la même: contrôler davantage.
Mon cœur se serre quand j’entends la diplomatie décrite comme une simple patience, une attente polie, un jeu d’échecs où l’on sacrifie toujours les mêmes pions. Parce qu’ici, les pions ont un visage. Ce sont des étudiants, des ouvriers, des femmes qui demandent l’air, des hommes qui voudraient juste parler sans trembler. Je n’ai pas le droit de fabriquer des héros en papier, ni d’inventer des confidences. Mais j’ai le devoir de regarder la logique en face: quand les États se contentent de gérer l’Iran comme un « dossier », ils laissent le régime définir le rythme, le terrain, la peur. Et quand certains promettent le « renversement » par des mots, sans préciser le prix, ils jouent avec la peau des autres. Je refuse ce confort. Je veux une diplomatie qui protège au lieu de maquiller, qui nomme la répression sans marchander la vérité, qui évite la guerre sans offrir un permis de frapper. L’Iran n’a pas besoin de slogans. Il a besoin d’une stratégie qui ne trahisse pas ceux qui respirent sous l’eau.
Renverser un régime par les mots: pari ou piège
La diplomatie promet, l’Iran encaisse
Dire « renverser ce régime par la voie diplomatique » sonne propre. Presque clinique. Des mots bien repassés, alignés sur le pupitre d’une conférence, destinés à rassurer ceux qui redoutent le fracas. Mais l’Iran n’est pas un tableau blanc où l’on efface une ligne d’autorité avec un marqueur. La République islamique a prouvé, décennie après décennie, qu’elle sait encaisser les condamnations, contourner les pressions, absorber les signaux venus de l’extérieur. Elle a aussi démontré qu’elle sait retourner la rhétorique contre ses adversaires, en transformant les injonctions étrangères en argument de souveraineté, en prétexte d’unité, en carburant pour la méfiance. La diplomatie, ici, n’est jamais neutre; elle devient une scène où chacun joue sa survie politique. Les capitales occidentales parlent de « lignes rouges », de « dialogue », de « désescalade ». Téhéran, lui, écoute surtout ce qui peut affaiblir l’isolement, gagner du temps, ouvrir une brèche économique, desserrer l’étau des sanctions. Dans ce rapport de force, les mots pèsent, mais pas comme une plume: comme un objet qu’on peut saisir, tordre, jeter au visage de l’autre. Et quand on promet d’aller « plus loin », il faut regarder ce que « plus loin » signifie réellement.
Les faits disponibles rappellent que la stratégie internationale face à l’Iran s’est souvent construite par cycles: tension, négociation, accord partiel, rupture, puis retour à la case départ. L’exemple le plus parlant reste l’accord sur le nucléaire iranien, le JCPOA, conclu en 2015, puis fragilisé après le retrait des États-Unis en 2018, selon les annonces officielles de Washington et les rapports de suivi de l’AIEA. Cette trajectoire montre un point brut: la parole diplomatique a une date de péremption quand elle n’est pas adossée à une architecture solide, partagée, et surtout durable. Dans ce contexte, affirmer que la voie diplomatique pourrait « renverser » un régime impose de répondre à des questions qui brûlent. Que cherche-t-on: un changement de comportement, un changement de dirigeants, ou une transformation du système? Quels leviers sont réellement disponibles: isolement politique, pressions économiques, mécanismes juridiques, coalition internationale? Et à quel coût pour les populations, prises entre la dureté interne et les conséquences externes? Le vocabulaire du renversement excite les passions, mais il peut aussi piéger: il durcit, il polarise, il ferme des portes que l’on regrettera d’avoir claquées. Les mots ne sont pas seulement des promesses; ce sont des mécanismes qui déplacent des lignes, parfois sans retour.
Sanctions, isolement: l’arme à double tranchant
Quand on parle de renverser un pouvoir « par les mots », on parle en réalité de tout ce qui vient après les mots: communiqués conjoints, résolutions, mécanismes de sanctions, interdictions de visas, gel d’avoirs, pressions sur les échanges. Cette grammaire est connue, répétée, parfois routinière. Elle peut mordre, oui. Mais elle mord rarement là où l’on prétend viser. L’histoire récente, y compris sur l’Iran, rappelle que les sanctions ont un effet politique ambigu: elles peuvent affaiblir des secteurs économiques, raréfier certaines ressources, compliquer l’accès aux marchés, tout en offrant au pouvoir un récit commode pour expliquer les difficultés, désigner un ennemi, serrer les rangs. Les institutions internationales documentent l’ampleur des mesures restrictives et leurs effets macroéconomiques; elles ne tranchent pas, en revanche, la question morale qui dérange: combien de souffrance sociale est-on prêt à tolérer au nom d’un objectif de changement politique? Voilà le piège. On veut frapper le sommet, et l’impact retombe souvent sur le quotidien. Les mots « pression maximale » ou « isolement » deviennent alors des réalités concrètes: importations plus coûteuses, incertitudes, marchés instables, horizons rétrécis. Rien de tout cela ne garantit un basculement de régime; cela garantit seulement une tension plus vive, plus longue, plus corrosive.
La diplomatie peut aussi fabriquer des illusions dangereuses. On s’imagine qu’une coalition internationale suffira, que l’alignement des chancelleries créera une onde de choc politique à Téhéran. Or, l’Iran évolue dans un environnement régional et international où les intérêts s’entrechoquent. Le Conseil de sécurité de l’ONU, avec ses rapports de force permanents, limite souvent la portée des actions multilatérales les plus dures. Les alliances fluctuent, les priorités changent, et les crises concurrentes détournent l’attention. Même lorsque des textes existent, leur mise en œuvre dépend de volontés politiques qui s’érodent. Et lorsque l’objectif affiché devient le renversement, un autre verrou se met en place: certains acteurs, même critiques du régime iranien, hésitent à soutenir une stratégie qui ressemble à de l’ingérence ou à une déstabilisation assumée. Le résultat peut être paradoxal: plus le discours est maximaliste, plus la coalition est fragile. La pression internationale se fissure, les fenêtres de dialogue se ferment, et l’on se retrouve avec un slogan à la place d’une stratégie. Les mots, alors, ne renversent rien; ils rigidifient tout. Ils forcent chacun à choisir un camp, et ce choix rend les compromis plus difficiles, même quand ils seraient utiles pour réduire la violence ou prévenir l’escalade.
Changer le récit, sans nier le réel
Il existe pourtant une puissance spécifique des mots: leur capacité à délégitimer, à isoler moralement, à documenter, à nommer ce que le pouvoir voudrait rendre invisible. C’est là que la diplomatie peut toucher juste, si elle se fait précise, cohérente, et connectée aux faits. Les mécanismes onusiens de droits humains, les rapports d’experts, les prises de position publiques qui s’appuient sur des éléments vérifiables, construisent une mémoire internationale. Ils ne font pas tomber un régime du jour au lendemain. Mais ils posent des jalons, ils empêchent le déni de s’installer confortablement, ils créent une traçabilité. Quand une déclaration affirme qu’il faut « aller plus loin », elle peut signifier: renforcer la documentation, soutenir les enquêtes, protéger les preuves, viser des responsables identifiés plutôt que des populations entières. Elle peut signifier: élargir l’espace de pression juridique et politique, sans se contenter d’incantations. Ce travail est lent, frustrant, parfois ingrat. Mais il a une vertu: il évite de transformer la politique étrangère en concours de slogans. Un régime survit souvent grâce au brouillard; l’exigence, la précision, la constance sont des lampes braquées sur ce brouillard.
Le pari, toutefois, reste risqué: croire que le récit international suffira à provoquer une rupture interne. L’Iran a ses dynamiques propres, ses rapports de force, ses institutions, ses fractures, ses loyautés. Les mots prononcés à l’extérieur peuvent encourager, peuvent donner de l’air, peuvent signaler une solidarité. Ils peuvent aussi être instrumentalisés, transformés en preuve d’un complot, utilisés pour criminaliser davantage les voix dissidentes. La question centrale n’est donc pas seulement « jusqu’où aller », mais « comment ne pas nourrir ce que l’on prétend combattre ». Une diplomatie efficace devrait tenir deux exigences à la fois: la fermeté sur les principes et la lucidité sur les effets. Elle devrait éviter le théâtre du renversement proclamé, qui flatte l’oreille mais simplifie le réel. Elle devrait articuler des objectifs atteignables, mesurer les retombées, protéger ceux qui risquent le plus. Parce qu’au bout de la chaîne, ce ne sont pas des concepts qui encaissent: ce sont des vies. Et si les mots sont une arme, alors chaque phrase doit être pesée comme une décision, pas comme une posture.
Cette réalité me frappe parce qu’elle met à nu notre confort: nous aimons les phrases qui promettent une issue nette, une chute nette, un avant et un après. « Renverser ce régime » sonne comme un coup de marteau. Mais je ne peux pas oublier que, face à l’Iran, la diplomatie a souvent ressemblé à une porte tambour: on pousse, ça tourne, on revient presque au même point, et pendant ce temps la société paie l’attente, la peur, l’incertitude. Je ressens une colère froide quand je vois des mots utilisés comme des raccourcis moraux, alors qu’ils devraient être des outils de précision. Je crois à la puissance des déclarations quand elles servent à documenter, à nommer, à soutenir des mécanismes réels. Je me méfie quand elles deviennent des promesses de renversement sans mode d’emploi, sans responsabilité, sans plan pour éviter les dégâts collatéraux. Les mots peuvent ouvrir des issues, oui. Mais ils peuvent aussi verrouiller le monde. Et ce verrou, une fois fermé, ce sont rarement les puissants qui le forcent.
Téhéran verrouille, le monde hésite encore
La répression tient le régime debout
À Téhéran, le pouvoir ne se contente pas de gouverner, il verrouille. Il verrouille les rues, les esprits, les institutions. Depuis des années, la République islamique s’arc-boute sur un appareil de sécurité tentaculaire, où les Gardiens de la révolution et les forces de l’ordre ne sont pas seulement des bras armés, mais une colonne vertébrale politique. Les rapports d’organisations comme Amnesty International et Human Rights Watch documentent une mécanique froide: arrestations massives lors des manifestations, poursuites lourdes, procès expéditifs, et un usage de la peine de mort qui glace. Après la mort de Mahsa Amini en septembre 2022, survenue après son arrestation par la police des mœurs, l’Iran a connu une vague de protestations d’une ampleur rare. La réponse de l’État a été rapide, brutale, méthodique. Selon la mission d’enquête internationale indépendante sur l’Iran mandatée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, présentée en mars 2024, des violations graves ont été relevées, dont l’usage illégal de la force et des détentions arbitraires. Le régime n’a pas reculé; il a serré les dents. Et plus il serre, plus il oblige le monde à choisir: regarder, ou agir.
Ce verrouillage n’est pas seulement policier. Il est aussi institutionnel, économique, numérique. L’accès à l’information est filtré, internet est ralenti ou coupé lors des pics de colère, et la surveillance devient une politique publique. Le pouvoir iranien a appris à durer sous pression, notamment sous sanctions, en développant des circuits parallèles, en s’appuyant sur des alliances régionales, en contrôlant des pans entiers de l’économie via des entités liées aux Gardiens. Pendant ce temps, à l’extérieur, la diplomatie se heurte à un paradoxe: on discute avec un État, mais on fait face à un système qui transforme chaque concession en preuve de survie. L’accord sur le nucléaire de 2015, le JCPOA, reste l’exemple le plus parlant: l’arrangement devait réduire le risque de prolifération, mais son effondrement après le retrait américain annoncé en mai 2018 a laissé place à une escalade de méfiance. Depuis, l’AIEA multiplie les alertes sur la réduction de la coopération iranienne et sur des questions de transparence. Or, à chaque cycle de tension, l’argument revient, tranchant: faut-il «aller plus loin» par la voie diplomatique pour viser non plus un compromis technique, mais un changement de régime? Dire ces mots, c’est toucher une ligne rouge. Ne pas les dire, c’est accepter l’inertie.
Diplomatie sous tension, morale en apnée
La diplomatie avec l’Iran ressemble à une salle où l’air manque. Les capitales occidentales répètent qu’elles veulent empêcher une crise nucléaire, stabiliser la région, éviter une guerre ouverte. En parallèle, elles ne peuvent ignorer l’état des droits humains à l’intérieur du pays. C’est là que la phrase «par la voie diplomatique, il faut aller plus loin pour renverser ce régime» heurte, parce qu’elle renverse l’architecture habituelle des relations internationales. Normalement, la diplomatie cherche un arrangement; ici, certains voudraient qu’elle devienne une stratégie de bascule. Mais la question n’est pas seulement juridique ou théorique. Elle est concrète: quels leviers existent réellement, et quelles conséquences pour la population iranienne? Les sanctions ciblées, celles qui visent des individus, des structures répressives, des responsables, peuvent isoler les décideurs. L’Union européenne, les États-Unis, le Canada et le Royaume-Uni ont adopté des séries de sanctions après 2022, visant notamment des responsables sécuritaires et judiciaires. Mais l’expérience montre que les sanctions économiques larges, lorsqu’elles frappent les chaînes d’approvisionnement, la monnaie, l’emploi, finissent aussi par peser sur les plus vulnérables. La diplomatie est alors piégée entre deux accusations: être trop molle, ou punir les mauvais corps.
Dans ce dilemme, l’ONU sert de baromètre. Le Conseil des droits de l’homme a créé une mission d’enquête sur l’Iran en novembre 2022, et ses conclusions rendues publiques en 2024 ont renforcé la documentation des abus. Cela compte, parce que la vérité documentée réduit l’espace de la propagande. Mais cela ne renverse pas un régime. L’AIEA, elle, travaille sur un autre front: le nucléaire. Ses rapports réguliers sur les activités iraniennes, les stocks d’uranium enrichi et la coopération de Téhéran, alimentent des décisions politiques à Washington, Bruxelles, et au-delà. Pourtant, la diplomatie reste fragmentée: certains États privilégient la désescalade, d’autres l’isolement, d’autres encore un pragmatisme commercial. Et pendant que ces lignes se croisent, l’Iran poursuit ses priorités, avec une constance qui effraie: consolider son appareil interne, maintenir ses réseaux régionaux, monnayer sa coopération quand cela lui profite. Le monde hésite parce qu’il a peur de l’après. Mais l’hésitation, elle aussi, a un prix.
Renverser sans guerre: promesse risquée
Dire «renverser le régime» par la voie diplomatique, c’est lancer une promesse qui peut sonner comme un soulagement moral et un piège stratégique. Sur le papier, l’idée vise à éviter l’option militaire, à privilégier la pression politique, économique, judiciaire, à soutenir la société civile et à tarir les ressources des structures répressives. Mais l’histoire récente rappelle que le changement de régime, lorsqu’il devient un objectif explicite, peut provoquer l’effet inverse: le pouvoir se referme, accuse l’opposition d’être instrumentalisée, et justifie la répression au nom de la souveraineté. Le régime iranien a bâti une partie de sa légitimité interne sur la confrontation avec l’Occident. Il sait transformer la menace extérieure en ciment nationaliste, même quand la colère sociale monte. Et l’arsenal diplomatique a des limites: rompre les relations, expulser des diplomates, geler des avoirs, restreindre les visas, saisir des biens, soutenir des mécanismes d’enquête, tout cela peut fragiliser, mais ne garantit pas la chute. La question devient alors: que veut-on vraiment? Un Iran plus transparent sur le nucléaire? Un Iran moins violent envers ses citoyens? Un Iran dont le pouvoir change de mains? Ces objectifs ne s’additionnent pas toujours; parfois, ils se contredisent. La diplomatie est une lame fine. On peut s’y couper.
Le problème, c’est que l’hésitation internationale crée une zone grise où Téhéran avance. Quand les négociations piétinent, l’Iran peut durcir sa position, réduire sa coopération technique, ou jouer sur le temps. Quand les condamnations restent sans suite, le message envoyé à l’intérieur du pays est terrible: le monde regarde, mais le monde ne protège pas. Les outils existent pourtant pour «aller plus loin» sans fantasmer une opération miracle: renforcer les enquêtes internationales, poursuivre les responsables lorsqu’une compétence juridictionnelle le permet, coordonner les sanctions ciblées, soutenir les technologies de contournement de la censure, protéger les exilés menacés, et exiger des comptes dans les enceintes multilatérales. Rien de tout cela n’est spectaculaire. Mais c’est une pression qui, cumulée, peut fissurer. Le danger, c’est de vendre un renversement comme un résultat automatique. La diplomatie ne renverse pas comme on tourne une clé. Elle érode, elle isole, elle expose. Et parfois, dans les régimes qui verrouillent, l’exposition est déjà une brûlure. La vraie question n’est pas seulement d’«aller plus loin». C’est de savoir si le monde est prêt à tenir la ligne quand le régime riposte, et à assumer les conséquences quand l’histoire se met enfin à bouger.
Chaque fois que je lis ces chiffres, je pense à ce qu’ils effacent. Une statistique ne montre pas une porte qui claque à l’aube, ni un téléphone confisqué, ni un silence qui s’installe dans une famille parce qu’un mot a dépassé la ligne. On parle d’Iran comme d’un dossier, d’une négociation, d’un risque à contenir. Mais un régime qui verrouille vit aussi de notre prudence, de notre langage feutré, de notre obsession à «gérer» plutôt qu’à nommer. La diplomatie est nécessaire, oui. Elle évite la guerre, elle ouvre des canaux, elle limite parfois le pire. Mais quand elle devient une habitude, elle ressemble à une anesthésie. On finit par accepter l’inacceptable parce qu’on a peur du chaos. Je n’ai pas de solution miracle, et je me méfie des slogans sur le renversement. Pourtant, je sais ceci: l’hésitation prolongée n’est pas neutre. Elle pèse toujours du côté du plus fort, donc du côté du verrou. Et à force de tergiverser, on offre au régime une victoire gratuite: le temps.
Sanctions, isolement: la pression peut-elle casser
Asphyxier l’État sans étouffer le peuple
Les sanctions sont souvent vendues comme une alternative “propre” à la guerre. Un levier diplomatique. Une punition ciblée qui ferait plier un pouvoir sans faire saigner la rue. Dans le cas de l’Iran, la réalité est plus rugueuse, plus grise, plus contradictoire. Depuis plus d’une décennie, les mesures américaines et européennes ont frappé les circuits bancaires, les exportations d’énergie, l’accès aux technologies, les assurances maritimes, les flux de devises. Résultat: l’économie se replie, les transactions se compliquent, l’investissement étranger se raréfie, et l’État trouve d’autres voies. Le régime apprend. Il détourne, il contourne, il internalise. Il transforme l’isolement en discipline. L’objectif proclamé varie selon les capitales: contraindre sur le nucléaire, punir la répression, limiter les capacités militaires. Mais la question, elle, reste fixe comme une lame: est-ce que la pression affaiblit réellement les décideurs, ou est-ce qu’elle déplace le coût sur ceux qui n’ont déjà pas de marge, sur les ménages, sur les travailleurs, sur les malades qui attendent des médicaments importés quand les canaux financiers se bouchent?
Les défenseurs des sanctions rétorquent qu’elles peuvent être ciblées, calibrées, ajustées, et qu’elles ont déjà prouvé leur efficacité en amenant Téhéran à négocier, notamment avant l’accord nucléaire de 2015. C’est vrai, et ce fait compte. Les sanctions ont créé une urgence économique qui a rendu la table de négociation plus attirante que l’impasse. Mais l’histoire récente montre aussi leur limite politique: l’État iranien peut choisir la résistance, et il peut la vendre comme une vertu nationale. Quand l’isolement devient un récit, il renforce parfois les durs au lieu de les fissurer. Les réseaux proches du pouvoir se nourrissent de l’économie de pénurie, contrôlent les circuits, gagnent sur les taux de change, sur les importations, sur la rareté. L’instrument diplomatique se transforme alors en épreuve sociale. Et pendant que des responsables occidentaux répètent qu’il faut “aller plus loin” pour renverser le régime par la voie diplomatique, une autre question gronde: quel “plus loin” vise les centres de décision, et quel “plus loin” écrase les vies ordinaires sans toucher la colonne vertébrale du pouvoir?
Le régime contourne, l’isolement se fissure
Parler d’isolement suppose un monde qui ferme la porte d’un seul geste. Or le monde n’agit jamais d’un seul geste. Les sanctions américaines, particulièrement via les mesures dites secondaires, ont un poids considérable parce qu’elles s’appuient sur le dollar et sur l’accès au système financier international. Mais elles ne créent pas un désert total. Elles redessinent une carte. Elles poussent l’Iran à multiplier les circuits alternatifs, les échanges en monnaies locales, les exportations plus discrètes, les intermédiaires, les pavillons de complaisance, les itinéraires maritimes plus opaques. Elles stimulent aussi la recherche d’appuis politiques là où l’Occident n’est plus l’interlocuteur central. Cela ne signifie pas que l’Iran “gagne”. Cela signifie que la pression se transforme en compétition de patience, et que le temps devient une ressource. Les autorités peuvent accepter des pertes économiques si elles y voient une assurance de survie politique. Et plus l’isolement dure, plus l’appareil d’État apprend à vivre dedans, comme une forteresse qui s’habitue au siège. Pour ceux qui promettent un renversement “par la diplomatie”, cette plasticité est un obstacle massif: on ne renverse pas un régime uniquement en appuyant sur un bouton financier si le régime sait réorganiser ses flux et durcir son contrôle intérieur.
Ce qui change, c’est l’environnement géopolitique et la cohérence du front sanctionneur. Quand les alliances se fragmentent, la pression se disperse. L’Union européenne peut durcir une ligne sur les droits humains; Washington peut modifier ses priorités au gré des administrations; d’autres puissances peuvent privilégier l’accès à l’énergie, le commerce, ou l’équilibre régional. Dans cet entre-deux, la stratégie du régime consiste à tenir, à diviser, à négocier par séquences. La diplomatie, dans ce contexte, devient un terrain miné: elle peut produire des avancées techniques, mais aussi offrir des respirations qui soulagent sans transformer. Et si l’objectif assumé devient explicitement le renversement, la difficulté augmente encore, parce que Téhéran y voit une menace existentielle et resserre les rangs. La pression externe peut alors servir de justification à la répression interne, sous couvert de sécurité nationale. La question n’est donc pas seulement “combien de sanctions”. C’est “quel type de pression”, avec quels partenaires, sur quelle durée, et avec quel message politique pour éviter que l’isolement ne devienne une armure idéologique au lieu d’une faille.
Jusqu’où pousser sans perdre l’objectif
“Aller plus loin” en diplomatie: la formule sonne simple, presque mécanique. Pourtant, elle ouvre un gouffre de choix. Aller plus loin, est-ce multiplier les sanctions sectorielles? Étendre les listes d’individus visés? Renforcer l’embargo technologique sur des équipements à double usage? Accroître la traque des réseaux de contournement? Ou bien investir davantage dans l’isolement politique, la réduction des canaux officiels, la pression dans les enceintes multilatérales? Chaque option porte un coût et une conséquence. Le ciblage peut être plus “propre”, mais il suppose des informations solides, une coordination internationale, et une capacité à empêcher que les mesures ne deviennent symboliques. L’isolement diplomatique peut humilier un pouvoir, mais il peut aussi réduire les canaux utiles pour désamorcer une crise, surtout quand des dossiers régionaux, maritimes ou nucléaires restent explosifs. Et si l’objectif ultime évoqué est de renverser le régime, la diplomatie se retrouve face à un paradoxe: elle doit à la fois serrer l’étau et maintenir des issues, parce qu’une pression sans sortie peut produire des réactions dangereuses plutôt qu’une transition.
Il existe aussi un point que les partisans de la ligne dure admettent rarement: la pression économique n’est pas une télécommande. Elle agit sur des sociétés vivantes, complexes, où la colère ne se transforme pas automatiquement en basculement politique. La dégradation du niveau de vie peut nourrir la contestation; elle peut aussi nourrir l’épuisement, l’exil, la fragmentation, ou une économie de survie qui réduit l’espace civique. Et les autorités, elles, savent jouer de la peur: peur du chaos, peur de l’ingérence, peur d’un effondrement à la syrienne ou à l’irakienne. La diplomatie “plus loin” devrait donc se poser une exigence morale et stratégique: comment accroître le coût pour les centres de pouvoir, sans fabriquer un désespoir social qui affaiblit la capacité collective à porter une alternative? Cela implique de penser les sanctions comme un outil parmi d’autres, pas comme une fin. Cela implique de mesurer, d’ajuster, de reconnaître les effets pervers, et de soutenir, par des voies légales et transparentes, l’accès à l’information, les libertés fondamentales, et les mécanismes de responsabilité. Sans cela, “aller plus loin” risque de n’être qu’une escalade qui fait du bruit, mais qui rate sa cible.
Il m’est impossible de ne pas ressentir une gêne profonde quand j’entends parler de renversement “par la voie diplomatique” comme on parle d’un réglage de thermostat. Je comprends la tentation: éviter la guerre, éviter le sang, chercher l’arme des mots et des signatures plutôt que celle des missiles. Mais je refuse la paresse qui consiste à confondre pression et précision. Les sanctions peuvent punir un appareil d’État, oui. Elles peuvent aussi abîmer une société déjà sous contrainte, et ce sont toujours les corps ordinaires qui encaissent d’abord. Ce dilemme n’autorise pas l’inaction; il oblige à une rigueur presque cruelle. Si l’objectif est de faire plier un pouvoir, alors il faut une stratégie qui vise le sommet, qui réduit les rentes, qui ferme les circuits de corruption, qui ne transforme pas l’isolement en récit héroïque. Et surtout, il faut une honnêteté: la diplomatie ne renverse pas à elle seule. Elle ouvre, elle serre, elle fissure parfois. Mais le basculement, lui, se joue aussi à l’intérieur. Je ne peux pas l’oublier, parce que c’est là que se paie la facture.
Les opposants paient le prix, ici et ailleurs
La prison comme message politique
En Iran, l’opposition n’est pas un débat, c’est une cible. Le régime a construit, décennie après décennie, un système où la dissidence se paie en arrestations, en procès inéquitables, en peines lourdes et en silence imposé. Les organisations de défense des droits humains documentent ce mécanisme depuis longtemps, et il ne se limite pas aux militants “connus”. Journalistes, avocats, syndicalistes, défenseurs des droits des femmes, étudiants: dès qu’une voix sort du rang, la machine administrative et sécuritaire sait la broyer. Amnesty International et Human Rights Watch décrivent un usage répété de chefs d’accusation vagues liés à la “sécurité nationale”, une justice qui fonctionne comme un couloir menant au même mur. Après les manifestations déclenchées par la mort de Mahsa Amini en septembre 2022, la répression s’est durcie, et l’on a vu revenir des pratiques que le pouvoir utilise comme un avertissement collectif: détentions prolongées, accès limité aux avocats, pressions sur les familles. La diplomatie, quand elle prétend “stabiliser” sans regarder la douleur en face, devient une couverture. Or, ici, les faits frappent: la répression n’est pas un accident, c’est une stratégie de gouvernement, assumée, répétée, et froide.
La peine ne s’arrête pas à la porte des prisons. Elle s’étire dans la vie quotidienne, dans le travail perdu, dans les interdictions de voyager, dans la surveillance numérique, dans l’autocensure qui s’installe comme une seconde peau. Des rapports d’organismes onusiens et d’ONG décrivent des interrogatoires, des mauvais traitements, et un harcèlement qui continue après la libération, comme une laisse invisible. Le message est simple: “Tu peux sortir, mais tu ne peux pas vivre.” Ce prix-là, payé par les opposants, a un effet politique massif, parce qu’il vise à isoler l’individu du collectif. Quand un avocat est poursuivi pour avoir défendu un client, c’est toute l’idée de défense qui est intimidée. Quand une journaliste est arrêtée pour avoir informé, c’est le droit de raconter qui se réduit. Et quand des familles sont menacées, c’est la solidarité qui devient suspecte. Dans ce contexte, parler de “renverser” le régime “par la voie diplomatique” oblige à regarder ce que coûte, concrètement, le simple fait de ne pas se taire. Les mots occidentaux ne doivent pas être des paravents. Ils doivent se mesurer à ce que vivent ceux qui n’ont pas le luxe de la prudence.
Exil forcé, menace au-delà des frontières
Le prix se paie aussi loin du territoire iranien. L’exil n’est pas toujours un choix; il est souvent une fuite, et parfois une condamnation à une autre forme de vulnérabilité. Des militants, des journalistes et des opposants quittent l’Iran pour survivre, mais le régime n’abandonne pas forcément leur dossier. Plusieurs pays occidentaux ont, ces dernières années, dénoncé des menaces visant des dissidents iraniens sur leur sol, et des tentatives d’intimidation contre des médias persanophones basés à l’étranger. Le Royaume-Uni a notamment pris des mesures de protection autour de journalistes après des alertes liées à des menaces, et des débats publics ont émergé sur les pressions transnationales exercées par des États contre leurs opposants. Dans un monde de visas, de statuts précaires, de familles restées au pays, l’exilé vit parfois avec un dilemme brut: parler et exposer les siens, se taire et se perdre. Cette réalité doit entrer dans l’équation diplomatique. Car lorsque l’on discute avec un État soupçonné de poursuivre ses dissidents au-delà de ses frontières, la question n’est plus seulement celle des relations internationales, mais celle de la sécurité des personnes, ici, maintenant.
Ce prolongement de la menace transforme la diaspora en terrain politique. Les opposants à l’étranger deviennent des acteurs visibles, mais aussi des cibles symboliques. Ils portent une parole qui circule, qui alimente des campagnes, qui documente, qui mobilise. Et cette parole dérange parce qu’elle traverse les murs. Les autorités iraniennes, de leur côté, contestent souvent ces accusations, mais les alertes répétées de services de sécurité, les enquêtes judiciaires et les prises de position publiques de gouvernements occidentaux montrent une inquiétude durable. Dans cette bataille, la diplomatie est un couteau à double tranchant. Elle peut ouvrir des canaux utiles, mais elle peut aussi offrir du temps et de l’oxygène à un pouvoir qui sait exploiter chaque hésitation. “Aller plus loin” par la voie diplomatique, si l’on prend cette formule au sérieux, ne peut pas signifier seulement multiplier les réunions. Cela doit vouloir dire: protéger ceux qui parlent, documenter les menaces, sanctionner les responsables identifiés, et refuser le confort des euphémismes. Sinon, l’exil devient une prison sans barreaux, et le monde libre ressemble à un couloir où l’on marche en regardant derrière soi.
La diplomatie face aux vies brisées
Quand un responsable politique affirme qu’il faut, “par la voie diplomatique”, aller plus loin pour renverser le régime, il touche une corde sensible: la tentation de croire qu’un langage plus dur suffira à faire basculer l’histoire. Mais les opposants, eux, comptent les jours en détention, les convocations, les interdictions, les procès. Entre la phrase et la vie, il y a un gouffre. La diplomatie n’est pas qu’un théâtre: elle a des outils concrets, et elle a aussi des limites. Les sanctions ciblées, les mécanismes onusiens d’enquête, la pression sur la libération de prisonniers, le soutien aux défenseurs des droits, la protection des réfugiés, tout cela existe. L’Union européenne a adopté des sanctions en réponse à la répression liée aux manifestations de 2022, et l’ONU a mis en place une mission indépendante pour enquêter sur les violations liées à ces protestations. Ce sont des faits, pas des slogans. Pourtant, ce qui manque souvent, c’est la cohérence: dire qu’on condamne, puis laisser les canaux économiques ou politiques reprendre comme si de rien n’était. Les opposants paient le prix de nos contradictions, parce qu’elles se lisent à Téhéran comme une autorisation implicite de continuer.
Aller plus loin, diplomatiquement, devrait donc signifier aller plus loin dans la précision et dans la ténacité. Nommer les responsables, soutenir les procédures judiciaires quand elles sont possibles, renforcer la traçabilité des réseaux financiers liés à la répression, protéger ceux qui témoignent, et cesser d’exiger des victimes qu’elles “prouvent” l’évidence à chaque cycle médiatique. La question du renversement d’un régime est lourde, explosive, et elle ne se décrète pas depuis une capitale étrangère. Mais la communauté internationale peut choisir de ne pas être l’arrière-plan neutre d’un écrasement. Elle peut aussi se souvenir que l’opposition iranienne n’est pas un bloc uniforme, et que la pluralité des voix mérite mieux que des projections simplistes. En exigeant des standards clairs sur les droits humains, en soutenant la liberté d’informer, en protégeant la diaspora quand elle est menacée, on ne “fait pas de la morale”: on réduit, concrètement, le prix payé par ceux qui refusent de plier. La diplomatie, quand elle est digne, n’est pas un murmure; c’est une pression continue, un refus répété de normaliser l’inacceptable.
Face à ces pertes, je refuse la distance confortable. Je refuse cette manière de parler de l’Iran comme d’un dossier, d’un problème abstrait, d’un échiquier où l’on déplacerait des pions sans entendre les os craquer. Les opposants paient, et ce paiement n’est pas symbolique. Il se fait en années volées, en familles brisées, en carrières détruites, en nuits où l’on attend une nouvelle qui ne vient pas. Alors quand j’entends qu’il faudrait “aller plus loin” par la diplomatie, je veux des actes qui collent à la chair du réel, pas des phrases qui s’évaporent au-dessus des prisons. Je veux une diplomatie qui protège ceux qui parlent, qui n’oublie pas les détenus quand les caméras se détournent, qui ne négocie pas en sacrifiant les droits humains sur l’autel d’une stabilité illusoire. Parce qu’à force de prudence, on finit par devenir complice. Et parce que, dans cette histoire, le courage ne devrait pas être réservé à ceux qui risquent tout, seuls, face à un État qui a fait de la peur une méthode.
Femmes en première ligne, régime en panique
Le voile, mèche d’une révolte
En Iran, la contestation a changé de visage parce qu’elle a changé de courage. Depuis la mort de Mahsa Amini en septembre 2022, arrêtée par la police des mœurs et décédée en détention selon les autorités, les femmes se sont retrouvées au centre d’un séisme politique qui dépasse la question du hijab. Les slogans « Femme, Vie, Liberté » ont circulé bien au-delà des rues, s’invitant dans les universités, les commerces, les familles, jusque dans les gestes minuscules qui deviennent des déclarations. Retirer un voile, défier une injonction, filmer un contrôle, refuser une humiliation. Ce ne sont pas des détails, ce sont des fissures dans un système qui s’est construit sur la discipline des corps. Les faits sont là, documentés: la répression a été massive. La mission d’enquête internationale indépendante sur la République islamique d’Iran, créée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU en 2022, a conclu en mars 2024 que les autorités iraniennes ont commis de graves violations des droits humains dans le cadre de la répression des manifestations, et que certaines pourraient constituer des crimes contre l’humanité. Quand un État se sent menacé par une mèche de cheveux, ce n’est pas une guerre culturelle, c’est une panique de pouvoir.
Cette peur s’est vue dans la mécanique: davantage de patrouilles, des campagnes médiatiques, des procès, des pressions sur les familles. Et puis, surtout, une stratégie de recontrôle: déplacer la violence hors champ, rendre l’arbitraire administratif, multiplier les sanctions « légales » pour habiller l’intimidation. Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté des arrestations, des violences sexuelles signalées, et l’usage de la force contre des manifestants, notamment lors des pics de mobilisation en 2022 et 2023. Dans le même temps, les autorités ont cherché à remettre la main sur l’espace public en durcissant l’application du port obligatoire du voile, par des mesures de surveillance et des sanctions. Ce n’est pas une réaction improvisée, c’est un réflexe de survie d’un régime qui sait que la question n’est plus seulement « comment contrôler? », mais « combien de temps encore? ». Dans cette bataille, les femmes ne sont pas un symbole pratique pour les affiches, elles sont un front réel. Elles paient au prix fort, parce que le pouvoir sait exactement ce qu’il risque: perdre le monopole de la peur. Et lorsque la peur change de camp, même la diplomatie commence à parler différemment.
Répression totale, peur visible partout
La panique d’un régime se lit à sa façon de criminaliser l’ordinaire. Quand des étudiantes sont sanctionnées, quand des actrices sont poursuivies, quand des journalistes sont arrêtés, ce n’est pas seulement une stratégie sécuritaire, c’est une mise en scène d’autorité qui s’épuise. Les institutions internationales ont multiplié les signaux d’alarme. En décembre 2022, l’Union européenne a adopté un régime de sanctions visant des responsables iraniens impliqués dans la répression des manifestations; d’autres trains de mesures ont suivi en 2023 et 2024, en ciblant des individus et des entités associés aux violations des droits humains. Les États-Unis, de leur côté, ont également renforcé des sanctions liées à la répression. On peut discuter l’efficacité, on ne peut pas nier le message: le monde a vu. Et dans le même temps, l’Iran a répondu en durcissant, en arrêtant, en exécutant. Les organisations de défense des droits ont averti de l’usage de la peine de mort comme instrument politique après les manifestations. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a dénoncé les exécutions liées aux protestations et a appelé à des garanties de procédure. Quand l’État brandit la corde, il espère étouffer la rue; il révèle surtout son incapacité à convaincre.
Ce qui est frappant, c’est la dimension genrée de cette répression. Le contrôle du vêtement devient une doctrine; la surveillance, une méthode; la punition, une pédagogie. Des dispositifs ont été annoncés et appliqués sous différentes formes, allant de la fermeture de commerces à des sanctions administratives, pour faire rentrer les femmes dans un cadre imposé. Cette obsession n’est pas seulement morale, elle est politique: l’image de la femme « conforme » sert de vitrine à une vision du monde. Alors, quand des femmes l’ébranlent, c’est tout l’édifice qui tremble. Et le régime, au lieu de lâcher, serre. Cela ressemble à de la force, mais c’est du vertige. Dans les capitales étrangères, la phrase « par la voie diplomatique, il faut aller plus loin » revient parce que l’impunité n’est plus tenable. Aller plus loin, cela peut vouloir dire enquêtes internationales, sanctions ciblées, pression sur les circuits financiers, mise en cause d’acteurs spécifiques, soutien aux mécanismes onusiens. C’est une ligne de crête: ne pas punir la population, ne pas normaliser l’oppression. Mais fermer les yeux serait un choix, pas une fatalité. Et ce choix-là, face à des femmes qui prennent tous les risques, serait une lâcheté.
Diplomatie: pression, pas incantation
La diplomatie n’est pas un poème, c’est un rapport de forces. Et, face à l’Iran, l’ambiguïté coûte cher: elle offre du temps au régime, elle laisse les militantes seules avec le bruit des bottes. Les instruments existent pourtant. Au niveau des Nations unies, la mission d’enquête sur l’Iran a posé des conclusions lourdes en 2024, en parlant de schémas de violations et de responsabilités potentielles. L’Union européenne a, depuis 2022, inscrit des responsables et des structures sur des listes de sanctions liées à la répression. Des États ont imposé des restrictions de visas, gelé des avoirs, ciblé des unités et des personnes. Ce ne sont pas des gestes abstraits: ils disent aux exécutants qu’ils ne voyageront pas comme si de rien n’était, que l’argent n’est pas intouchable, que la justice peut franchir les frontières. Mais la question qui mord, celle qui fait mal, c’est la cohérence. Jusqu’où aller sans se contenter d’une vitrine? Comment éviter le théâtre des condamnations sans lendemain? « Renverser ce régime » par la diplomatie ne signifie pas envoyer des troupes; cela peut signifier assécher les ressources de la répression, isoler les responsables, soutenir les mécanismes de documentation, renforcer les médias en exil, protéger les défenseurs des droits, et refuser les deals qui blanchissent la violence.
La difficulté, c’est que toute stratégie extérieure peut être retournée par Téhéran en propagande. Le régime adore raconter que toute contestation est téléguidée. C’est faux, mais c’est efficace sur une partie de l’opinion, et c’est dangereux pour les opposants. Alors la diplomatie doit viser juste: cibler des responsables, pas un peuple déjà asphyxié par des crises économiques; soutenir les canaux de vérité, pas les slogans faciles; imposer des coûts aux institutions répressives, pas aux familles. Les faits et les mécanismes comptent: le Conseil des droits de l’homme a prolongé des mandats, des rapporteurs spéciaux ont alerté sur la situation, des ONG ont produit des preuves, des parlements ont débattu de mesures. Tout cela dessine une architecture possible. Mais une architecture sans volonté politique reste un décor. Quand on dit « aller plus loin », on parle de passer de l’indignation à l’action: coordination internationale, suivi des sanctions, lutte contre les contournements, protection des données et des communications, soutien aux femmes qui se battent pour exister dans l’espace public. Parce qu’à la fin, ce sont elles qui tiennent la ligne. Le minimum, c’est de ne pas leur demander, en plus, de porter le silence du monde.
Comment ne pas être touché quand une société entière se met à trembler autour d’un geste que d’autres jugeraient minuscule? Je pense à cette idée insupportable: qu’un régime puisse bâtir sa stabilité sur l’humiliation quotidienne des femmes, puis s’étonner qu’elles deviennent l’étincelle. Je n’ai pas le droit d’inventer des scènes, ni de voler des vies pour faire joli dans un texte, mais je peux regarder les conclusions froides des enquêteurs de l’ONU et entendre ce qu’elles disent entre les lignes: la violence n’est pas un dérapage, c’est une méthode. Et quand j’entends, en France ou ailleurs, parler de « voie diplomatique » comme si c’était un couloir feutré, je veux rappeler que la diplomatie peut être une arme, ou une excuse. Une arme quand elle vise les responsables, quand elle protège les preuves, quand elle refuse la normalisation. Une excuse quand elle se contente de mots. Les femmes iraniennes ne demandent pas qu’on parle à leur place. Elles exigent qu’on ne négocie pas leur dignité à huis clos.
Nucléaire, otages, milices: le chantage permanent
Le nucléaire comme levier, pas bouclier
Il faut regarder le dossier nucléaire iranien sans se bercer d’euphémismes. Depuis des années, Téhéran avance, recule, accélère, puis réclame une récompense pour avoir “ralenti”. Ce n’est pas une simple négociation technique sur des centrifugeuses et des niveaux d’enrichissement. C’est une stratégie de pression, construite pour placer les capitales occidentales dans un choix toxique: céder un peu aujourd’hui pour éviter une crise demain, puis céder encore quand la barre se relève. Les rapports publics de l’Agence internationale de l’énergie atomique, ces documents secs qui devraient rassurer, racontent au contraire une histoire de coopération intermittente, d’accès parfois entravé, de questions en suspens. Et pendant que les diplomates disputent des virgules, l’ombre d’une capacité accrue se transforme en monnaie d’échange. L’architecture est connue: plus l’incertitude grandit, plus le coût politique d’un affrontement augmente. Alors on temporise, on “gère”, on attend. Mais attendre face à un levier conçu pour serrer la gorge, c’est déjà accepter de respirer moins. La diplomatie ne peut pas être une salle d’attente où l’on s’habitue à l’urgence permanente.
Les dates jalonnent ce bras de fer et révèlent sa mécanique. En 2015, l’accord connu comme le JCPOA a été présenté comme une digue. En 2018, le retrait des États-Unis a fait exploser la dynamique et ouvert une séquence où chaque camp a cherché à reprendre l’avantage, au détriment d’une confiance déjà fragile. Depuis, l’Europe tente de sauver un cadre, l’Iran exige des garanties, Washington oscille, et la vérification devient un champ de bataille. L’AIEA a multiplié les alertes sur la nécessité d’un accès crédible et continu; sans cela, la transparence se transforme en slogan. Ce qui frappe, c’est l’usage politique de la technique: l’enrichissement, les stocks, les équipements, deviennent des phrases dans une langue de chantage. “Donnez”, “retirez”, “compensez”, “garantissez”, sinon… Sinon quoi? Sinon une escalade, une rupture, une région encore plus inflammable. La question, brutale, est là: combien de concessions une démocratie peut-elle empiler sans que la ligne rouge ne s’efface? À force de traiter le risque comme un dossier parmi d’autres, on finit par normaliser l’idée que la menace est un interlocuteur.
Otages d’État, la diplomatie à genoux
Le deuxième levier est plus intime, plus cruel, parce qu’il porte des noms et des visages: la prise d’otages par l’État. Des ressortissants étrangers, des binationaux, des humanitaires, des chercheurs, des voyageurs, se retrouvent arrêtés, jugés, condamnés, puis utilisés comme cartes dans une partie où leurs droits ne pèsent rien. Les organisations de défense des droits humains, dont Amnesty International et Human Rights Watch, documentent depuis longtemps des procès inéquitables, des aveux extorqués, des détentions sous pression. Et la logique se répète: une arrestation crée un choc, la négociation commence, le temps s’étire, une libération finit parfois par arriver, et le système retient la leçon. Parce que si la méthode rapporte, pourquoi l’abandonner? Ce n’est pas seulement une tragédie individuelle; c’est une doctrine. Elle vise à faire plier des États en touchant là où la politique devient personnelle: un citoyen emprisonné, une famille brisée, une opinion publique en feu. La diplomatie, alors, se retrouve à genoux, sommée de choisir entre la fermeté et le retour d’un proche. Et chaque échange, chaque geste “humanitaire” arraché au prix fort, crée un précédent que d’autres paieront.
On peut le dire sans détour: cette pratique installe une taxe invisible sur toute relation avec l’Iran. Les chancelleries le savent; elles émettent des avis aux voyageurs, elles tentent la discrétion, elles recherchent des canaux. Mais le message envoyé au monde est terrifiant: votre passeport peut devenir une monnaie. L’épisode de septembre 2023, quand les États-Unis et l’Iran ont procédé à un échange de prisonniers avec un arrangement financier lié à des avoirs iraniens gelés, a montré à quel point ces dossiers se connectent au reste: sanctions, fonds, diplomatie, et vies humaines prises en étau. Les autorités américaines ont insisté sur les garde-fous; les critiques ont dénoncé un encouragement. Quel que soit le camp, une réalité demeure: chaque opération de ce type se déroule sous la menace de la prochaine arrestation. Et l’Europe, elle aussi, a été touchée par des cas très médiatisés ces dernières années, rappelant que personne n’est à l’abri. Si la voie diplomatique veut “aller plus loin”, elle doit intégrer ce poison: une négociation qui sauve un individu mais nourrit une industrie d’otages peut devenir, malgré elle, complice du mécanisme. La question n’est pas morale seulement; elle est stratégique. Comment négocier quand l’adversaire transforme la vulnérabilité humaine en outil de coercition?
Milices par procuration, guerre à distance
Le troisième pilier du chantage est régional, armé, souvent indirect: l’usage de milices et de réseaux par procuration. Là, les faits sont documentés, parfois même revendiqués par les acteurs eux-mêmes, mais toujours noyés dans une brume de dénégations opportunes. Le Hezbollah au Liban, soutenu de longue date par l’Iran selon de nombreuses analyses gouvernementales et rapports, incarne un modèle: un acteur armé, enraciné politiquement, capable de peser sur un État tout entier. En Irak, des groupes armés proches de Téhéran ont été signalés à plusieurs reprises dans des rapports et par des autorités occidentales comme des relais d’influence et de pression. En Syrie, l’empreinte iranienne s’est accrue au fil de la guerre, via des conseillers, des financements, des combattants alliés. Au Yémen, les Nations unies ont relevé des transferts d’armes vers les Houthis en violation d’embargos, alimentant un conflit qui a ravagé la population civile. Ce dispositif permet une chose redoutable: frapper sans signer. Faire monter la tension, tester les réactions, puis se présenter comme “indispensable” pour calmer l’incendie. C’est une diplomatie de la braise: on souffle, puis on propose de l’eau.
Cette logique éclate au grand jour quand la région s’embrase. Les attaques, les ripostes, les menaces sur la navigation, les tirs de roquettes, les drones, tout cela compose un langage où la violence sert de ponctuation aux pourparlers. On l’a vu particulièrement après le 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza: la montée des tensions a multiplié les risques d’embrasement régional, avec des groupes armés attaquant des intérêts américains et des routes maritimes, tandis que les États ajustaient leur posture militaire pour dissuader une escalade. Dans ce paysage, l’Iran peut brandir une influence réelle, parfois exagérée, mais suffisante pour imposer une vérité simple: “Sans nous, ce sera pire.” C’est exactement cela, le chantage permanent. La diplomatie devient une gestion de crise sans fin, où l’objectif n’est plus de résoudre, mais de contenir. Et pendant que l’on contient, les civils paient: au Liban, en Syrie, au Yémen, en Irak, et au-delà, les sociétés se fissurent. Si “aller plus loin” signifie quelque chose, alors cela doit inclure une réponse cohérente à ces réseaux armés: sanctions ciblées, contrôle des flux, pression sur les circuits financiers, mais aussi soutien aux institutions locales qui tentent de survivre. Parce que négocier avec un État qui externalise la guerre, c’est traiter avec une hydre: on coupe une tête, les autres continuent de mordre.
La colère monte en moi quand je vois la diplomatie réduite à un exercice de contorsion, comme si l’on devait remercier un pyromane parce qu’il accepte de tenir le bidon un peu plus loin. Je pense à ces dossiers empilés sur des bureaux feutrés: nucléaire, otages, milices. Trois mots, trois vies de nations comprimées, trois formes de peur. On prétend parfois que c’est “le prix du réalisme”. Mais le réalisme, le vrai, commence quand on nomme les choses. Ce n’est pas une simple “influence régionale”, c’est une guerre par procuration qui étouffe des sociétés déjà épuisées. Ce n’est pas une “détention”, c’est une prise d’otage qui tord le bras des États. Ce n’est pas un “programme contesté”, c’est un levier construit pour forcer des concessions. Je ne demande pas la rupture pour la rupture. Je demande la lucidité, la constance, le courage de ne pas récompenser le chantage. Si la voie diplomatique doit aller plus loin, qu’elle le fasse en protégeant les humains avant de sauver la façade.
Moscou, Pékin, voisins: l’échiquier qui protège
Quand Moscou verrouille l’arrière-cour iranienne
L’Iran ne flotte pas seul dans la tempête. Il s’adosse, souvent, à un partenaire qui connaît la valeur du temps long: la Russie. Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, Moscou a basculé dans une logique de confrontation durable avec l’Occident, et ce basculement a mécaniquement rapproché le Kremlin de Téhéran. Les capitales occidentales ont multiplié les avertissements et les sanctions, mais l’échiquier se durcit quand deux États sous pression trouvent un intérêt commun à se protéger. Des rapports publics américains et européens ont documenté les transferts de drones iraniens vers la Russie et l’usage de ces systèmes contre l’Ukraine, tandis que Téhéran a nié fournir des armes pour ce conflit. Cette zone grise, faite de démentis et de preuves accumulées, devient une cuirasse politique: chaque partenaire se sert de l’autre pour contester la légitimité des accusations, pour brouiller la lecture, pour retarder les décisions. Dans ce jeu, la diplomatie n’est pas un ruban de soie, c’est un câble tendu. Et quand on parle de «renverser ce régime» par des moyens diplomatiques, il faut regarder le décor réel: la Russie peut offrir des couvertures politiques, des canaux de contournement, des relais dans certaines enceintes, et surtout l’expérience d’un État qui a appris à vivre sous sanctions.
La Russie, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, possède un outil que peu d’acteurs peuvent neutraliser: le veto. Cet instrument ne protège pas l’Iran de tout, mais il suffit à compliquer les mécanismes les plus coercitifs lorsque ceux-ci passent par New York. La réalité est plus crue encore: même en dehors du Conseil, l’influence russe se manifeste par des formats parallèles, des sommets régionaux, des accords techniques, des coordinations militaires ou énergétiques qui densifient la relation. Le dossier nucléaire, longtemps encadré par des négociations multilatérales, a montré combien la présence de Moscou pouvait servir de pivot, tantôt médiateur, tantôt perturbateur, selon ses intérêts propres. Après l’effondrement progressif de l’accord de 2015, la dynamique de confiance s’est érodée; la Russie, elle, a continué de défendre l’idée d’un règlement qui ne l’exclut pas, tout en capitalisant sur le chaos diplomatique. Ceux qui appellent à «aller plus loin» doivent accepter une vérité inconfortable: pour peser sur Téhéran, il faut aussi peser sur les filets de sécurité qui l’entourent. Or Moscou n’agit pas par affection; elle agit par calcul. Et tant que son calcul consiste à maintenir un partenaire utile face à l’Occident, la voie diplomatique se heurte à une porte blindée.
Pékin achète du temps, du pétrole, du silence
La Chine n’a pas besoin de proclamer une alliance tonitruante pour protéger l’Iran. Sa force, c’est la discrétion massive: des flux commerciaux, des contrats, une capacité à absorber des volumes d’énergie, et une diplomatie qui préfère les formules de stabilité à la rupture frontale. Pékin a signé en 2021 un accord de coopération à long terme avec Téhéran, présenté comme un cadre sur vingt-cinq ans, symbole politique autant qu’économique. Dans le même temps, la Chine a joué un rôle de médiation lorsqu’elle a accueilli, en mars 2023, l’annonce de la reprise des relations entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Ce fait compte, parce qu’il redessine les marges: un Iran moins isolé régionalement devient un Iran plus difficile à étrangler diplomatiquement. Là où certains imaginent une pression linéaire, Pékin introduit un mouvement circulaire: elle réduit les risques d’escalade, apaise certains fronts, et permet à Téhéran de respirer. Sur le plan énergétique, les données de marché et de suivi maritime publiées par des organismes spécialisés indiquent que le pétrole iranien trouve des débouchés, souvent vers l’Asie, malgré les restrictions américaines. La mécanique n’est pas toujours transparente, mais elle existe. Et cette existence suffit à fissurer l’idée d’un isolement total, donc à rendre plus complexe toute stratégie visant un changement de régime par la seule pression diplomatique.
La Chine avance avec un vocabulaire qui frappe moins que les communiqués occidentaux, mais qui pèse: souveraineté, non-ingérence, stabilité des routes commerciales. Ce langage, répété dans les forums internationaux, sert de bouclier rhétorique à des partenaires contestés. Pékin ne nie pas les tensions sur les droits humains en Iran, ni les inquiétudes sur le nucléaire; elle les replace dans une grille où la priorité est d’éviter l’effondrement, pas de l’accélérer. Et quand Washington ou des capitales européennes évoquent un durcissement, la Chine rappelle que les sanctions peuvent aggraver les souffrances civiles, alimenter la radicalisation, ou pousser Téhéran vers plus de clandestinité. On peut juger cette position opportuniste, on peut la juger cynique; mais on ne peut pas la juger neutre. Elle protège. Elle donne à l’Iran des marges de manœuvre, du temps, des alternatives. La diplomatie qui voudrait «renverser» se heurte alors à une contradiction: pour obtenir un basculement interne, il faut souvent un étranglement externe; mais Pékin, en amortissant le choc, réduit l’effet de levier. Le résultat est un bras de fer où l’Occident parle de principes tandis que la Chine parle de flux. Et, dans la vraie vie, les flux maintiennent un État debout.
Les voisins pèsent: frontières, milices, corridors
Le bouclier de l’Iran ne vient pas uniquement des grandes puissances. Il vient aussi de ses voisins, de la géographie, des frontières qui deviennent des leviers et des vulnérabilités. L’Irak, par exemple, est un espace où l’influence iranienne s’est installée depuis des années à travers des réseaux politiques et des groupes armés intégrés, à des degrés divers, dans le paysage sécuritaire. La Syrie reste un autre théâtre où Téhéran a investi lourdement, aux côtés du pouvoir de Damas, et où la présence de multiples acteurs internationaux rend la pression diplomatique extraordinairement fragmentée. Le Liban, via le Hezbollah, constitue une profondeur stratégique et un outil de dissuasion asymétrique que de nombreux gouvernements occidentaux considèrent comme central dans l’architecture régionale iranienne. À l’est, l’Afghanistan post-2021, instable et sous sanctions, ajoute une couche de complexité: trafic, migrations, sécurité frontalière, autant de dossiers où l’Iran peut se présenter comme un acteur incontournable plutôt qu’un simple paria. Et au sud, le Golfe reste un baromètre permanent: chaque tension dans le détroit d’Ormuz rappelle que l’Iran peut faire trembler une artère énergétique mondiale. Dans cet environnement, «aller plus loin» diplomatiquement suppose de parler non seulement à Téhéran, mais aussi à ceux qui, par intérêt ou par crainte, contribuent à sa résilience.
Ce voisinage n’est pas un bloc homogène. Il contient des rivaux, des partenaires, des États qui oscillent entre coopération prudente et méfiance totale. Les relations entre l’Iran et certains pays arabes ont connu des phases de refroidissement puis de rapprochement, preuve que la région n’obéit pas à une ligne droite. Cette fluidité peut servir Téhéran: quand les alliances se recomposent, la pression internationale perd sa synchronisation. Un pays qui rouvre une ambassade, un autre qui relance des discussions sécuritaires, un autre encore qui cherche une désescalade pour protéger son économie: chaque geste, même limité, retire une pierre au mur de l’isolement. Ajoutez à cela les corridors commerciaux, les routes terrestres, les échanges informels, et vous obtenez une réalité où les sanctions et les injonctions se heurtent à la capacité humaine de contourner. Pour ceux qui rêvent d’un renversement par la diplomatie, la question devient brutale: comment bâtir une coalition cohérente quand les acteurs régionaux ont des priorités divergentes, parfois contradictoires? L’Iran exploite ces divergences avec méthode, en se rendant indispensable sur certains dossiers et imprévisible sur d’autres. La diplomatie occidentale peut dénoncer, sanctionner, isoler; mais tant que l’environnement régional offre des soupapes, le régime trouve des issues. Et c’est précisément là que l’échiquier protège: par la multiplication des portes de sortie.
L’espoir persiste malgré tout, mais je refuse de le confondre avec l’aveuglement. Quand j’entends l’idée qu’il suffirait «d’aller plus loin» par la diplomatie pour faire tomber un régime, je pense à cette toile serrée autour de l’Iran, tissée par des intérêts qui n’ont rien de romantique. Moscou ne protège pas pour faire plaisir. Pékin ne ménage pas pour être charitable. Les voisins composent parce qu’ils ont peur du feu, parce qu’ils ont des marchés à préserver, parce qu’ils veulent dormir la nuit sans missiles ni pénurie. Et au milieu, il y a une population iranienne qui paie l’addition, prise entre les pressions extérieures et la dureté intérieure. Je crois à la diplomatie quand elle nomme clairement ses objectifs, quand elle assume le coût politique de la cohérence, quand elle cesse de promettre des miracles. Je crois aussi qu’un mot mal pesé peut tuer une stratégie entière. Si l’on veut réellement pousser le régime dans ses retranchements, il faut regarder la carte entière, sans détour: les vetos, les pétroliers, les frontières, les réseaux. Sinon, on se contente de frapper l’air.
L’Europe teste ses limites, Washington ses nerfs
Bruxelles marche, Téhéran ne recule pas
L’Europe avance sur un fil. Elle veut tenir la ligne de la diplomatie, mais elle doit aussi regarder en face ce que cette ligne a produit, et surtout ce qu’elle n’a pas empêché. Depuis des années, l’Union européenne alterne entre gestes d’ouverture et sanctions ciblées, cherchant un équilibre impossible entre pression et dialogue. Le dossier nucléaire en est la cicatrice la plus visible: l’accord de Vienne de 2015 (JCPOA) a été salué comme une barrière contre la prolifération, avant d’être fragilisé par le retrait américain annoncé le 8 mai 2018. Depuis, les Européens ont tenté de préserver un cadre, de maintenir une fenêtre, de sauver une méthode. Mais la réalité s’est durcie. L’AIEA a multiplié les avertissements sur la réduction de la coopération iranienne et sur l’accumulation d’uranium enrichi à des niveaux sans précédent pour un État non doté d’armes nucléaires, notamment dans ses rapports de 2023 et 2024. Dans ce contexte, les capitales européennes découvrent que la pression ne suffit pas si elle n’est pas lisible, si elle n’est pas suivie, si elle n’est pas portée par une stratégie commune. Et elles découvrent aussi l’autre face: discuter n’est pas céder, mais discuter sans levier devient un rituel. L’Europe teste ses limites parce qu’elle refuse le fatalisme. Mais à force de calibrer, elle risque de se faire calibrer.
À Bruxelles, Paris, Berlin, Londres, un mot revient comme une prière et comme une excuse: “voie diplomatique”. Ce mot est nécessaire. Il évite l’embrasement. Il garde un canal quand tout brûle. Pourtant, il devient insupportable lorsqu’il sert à repousser la question centrale: jusqu’où aller quand le régime interprète la retenue comme une faiblesse. La mécanique des sanctions européennes s’est élargie depuis l’automne 2022, après la répression des manifestations déclenchées par la mort de Mahsa Amini, avec des inscriptions sur liste, des gels d’avoirs, des interdictions de visa, visant responsables, forces de sécurité, entités liées aux violences. Ces décisions existent, elles comptent, mais elles ne renversent pas une dynamique de pouvoir, elles la contrarient. Et pendant que l’Europe dose, l’Iran réplique sur d’autres terrains: détentions de binationaux, pressions régionales, démonstrations militaires, rhétorique de souveraineté. Les Européens se retrouvent à parler de droits humains le matin et de désescalade le soir, comme si ces deux phrases pouvaient cohabiter sans produire une contradiction morale. La déclaration “aller plus loin” par la diplomatie sonne alors comme une injonction: ne plus confondre prudence et immobilisme. La diplomatie n’est pas seulement une table. C’est un rapport de force assumé, articulé, endurant. Sinon, elle devient une scène où l’on récite pendant que l’autre réécrit.
La Maison-Blanche calcule, le monde tremble
Washington, lui, ne teste pas seulement ses nerfs. Il teste sa cohérence. Après 2018, la stratégie américaine de “pression maximale” a visé à asphyxier économiquement Téhéran pour obtenir un accord “plus long et plus fort”. Les faits ont été cruels: l’Iran a progressivement réduit ses engagements, l’espace de négociation s’est compliqué, et la région a continué de vivre au rythme des frappes, des ripostes et des seuils franchis. Quand l’administration Biden est arrivée en 2021, elle a cherché à relancer une piste de retour au JCPOA, avec des discussions indirectes à Vienne. Elles ont patiné, puis se sont enlisées. Pendant ce temps, les rapports de l’AIEA ont décrit un programme nucléaire qui avance, et une transparence qui recule. Le choc du 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza ont encore densifié l’air: chaque incident régional devient une étincelle potentielle, chaque message passe par le filtre d’une peur plus large. Les États-Unis veulent éviter une guerre ouverte avec l’Iran, protéger leurs forces, rassurer leurs alliés, tout en gardant une posture de dissuasion. Ce n’est pas une équation, c’est une corde raide. La diplomatie américaine se heurte à un calendrier intérieur, à la polarisation, à l’usure de l’opinion. Et pourtant, l’inaction n’est pas neutre. Elle laisse le champ aux acteurs les plus durs, aux réflexes les plus brutaux.
La question “renverser ce régime” n’est pas un slogan abstrait à Washington; c’est un mot qui déclenche des alarmes, parce qu’il rappelle l’histoire, les interventions, les contrecoups, les guerres qui s’étirent. Officiellement, les États-Unis répètent qu’ils ne cherchent pas le “regime change” par la force. Mais dans les couloirs, on sait que la pression économique, l’isolement diplomatique, les mesures contre les réseaux financiers et militaires visent à réduire la capacité du pouvoir iranien à se projeter et à réprimer. En avril 2024, l’attaque iranienne par drones et missiles contre Israël, suivie d’une riposte limitée, a montré à quel point l’escalade peut surgir vite, et à quel point les États-Unis se retrouvent aspirés, même lorsqu’ils veulent freiner. Les nerfs de Washington, ce sont ceux d’une superpuissance qui sait qu’un mauvais calcul peut coûter des vies, mais qui sait aussi qu’un calcul trop timide peut coûter une décennie. La pression doit être crédible, et la crédibilité exige une ligne claire. Sinon, l’Iran n’entend pas une offre; il entend une hésitation. Et dans cette région, l’hésitation est un langage que les armes traduisent sans pitié.
Sanctions, otages, missiles: l’épreuve de vérité
Entre l’Europe et les États-Unis, il y a un terrain commun: la réalité rugueuse des instruments. Les sanctions, d’abord, sont devenues la grammaire dominante. Elles visent le pétrole, la finance, les Gardiens de la Révolution, les chaînes d’approvisionnement, les technologies à double usage. Elles cherchent à limiter la capacité d’action, à signaler un coût, à fracturer des réseaux. Mais elles ont aussi un revers: elles peuvent alimenter l’économie de contournement, renforcer les acteurs les plus durs, et frapper la population plus que les décideurs, même lorsque le texte dit le contraire. Dans le même temps, la question des otages et des détenus binationaux, régulièrement documentée par des ONG et dénoncée par des gouvernements occidentaux, empoisonne chaque échange. On discute d’accords techniques pendant que des familles attendent, pendant que la détention devient un levier. Et au-dessus de tout cela, il y a les missiles, les drones, les alliances régionales, la guerre de l’ombre. En 2022, des pays européens ont accusé l’Iran de fournir des drones à la Russie, utilisés en Ukraine; l’UE a adopté des sanctions liées à ces transferts. Ce dossier a élargi le conflit: l’Iran n’est plus seulement un problème régional, il devient une pièce d’une guerre européenne. La diplomatie, dès lors, n’est plus un luxe. C’est un champ de bataille silencieux.
Alors que signifie “aller plus loin” sans basculer dans l’aventure? Cela peut vouloir dire: cesser de traiter chaque crise comme un épisode isolé. Lier les dossiers, sans cynisme, mais avec lucidité. Conditionner, coordonner, serrer les failles. Cela peut vouloir dire aussi: renforcer la coopération avec l’AIEA, soutenir chaque mécanisme de vérification, et défendre l’intégrité de l’information contre la propagande. Cela peut vouloir dire: investir dans la lutte contre les contournements, traquer les circuits de financement, sans se raconter d’histoires sur l’effet immédiat. Et cela peut vouloir dire, surtout: parler aux Iraniens sans parler seulement au régime. La diplomatie n’est pas uniquement une conversation entre chancelleries; c’est aussi une manière de montrer qu’on voit la société, qu’on voit les libertés écrasées, qu’on voit la répression documentée par les rapporteurs spéciaux et les organisations internationales. Mais il faut être honnête: personne, à Bruxelles ou à Washington, ne dispose d’un bouton magique pour “renverser” un pouvoir enraciné, armé, surveillant. La vérité est plus dure: on peut augmenter le coût, réduire l’impunité, soutenir les normes, ouvrir des espaces. On peut pousser. Fort. Mais sans confondre volonté et omnipotence. Le courage diplomatique, c’est d’assumer cette dureté sans se réfugier dans les mots.
Ma détermination se renforce quand j’entends la diplomatie utilisée comme une couverture, comme un drap posé sur une blessure qui saigne encore. Je refuse ce confort. Je refuse la phrase molle qui protège ceux qui décident et abandonne ceux qui subissent. La diplomatie, la vraie, n’est pas une cérémonie: c’est une discipline, une ténacité, un choix d’affronter le réel sans s’y dissoudre. On peut vouloir éviter la guerre et refuser l’impuissance dans la même respiration. On peut défendre la désescalade tout en nommant la répression, en sanctionnant les responsables, en protégeant l’information, en fermant les portes aux circuits qui financent la violence. Dire “aller plus loin” exige une colonne vertébrale, pas une posture. Je sais que les mots “renverser ce régime” font peur, parce qu’ils réveillent des souvenirs d’ingérences et de chaos. Mais l’autre peur, celle qui me poursuit, c’est la peur d’un monde qui s’habitue. Qui s’habitue aux prisons, aux menaces, aux chantages, à l’idée que la force dicte la règle. Je ne m’y habituerai pas.
Conclusion
La diplomatie, oui, mais jusqu’où
Dire « par la voie diplomatique, il faut aller plus loin pour renverser ce régime », c’est poser une phrase qui brûle. Parce qu’elle prétend tenir ensemble deux réalités qui se heurtent: la lenteur des salons feutrés et l’urgence d’un pays où la contestation a été écrasée, où la répression a frappé au grand jour, où l’État a montré qu’il préférait la peur à la réforme. Les faits, eux, sont documentés. Depuis la mort de Mahsa Amini en septembre 2022, les mécanismes de coercition ont été scrutés par des organisations comme Amnesty International et par des missions onusiennes, qui ont décrit un appareil sécuritaire déployé contre des manifestants, des femmes, des minorités, des journalistes. Et pendant que les capitales parlent, l’Iran continue d’étendre son programme nucléaire: l’AIEA a acté, rapport après rapport, des niveaux d’enrichissement et des stocks qui rétrécissent les marges de manœuvre. Voilà le cœur du dilemme: comment frapper sans bombarder, comment contraindre sans punir aveuglément, comment viser le sommet sans écraser ceux d’en bas. La diplomatie n’est pas une incantation; c’est un levier. Mais un levier n’a de sens que s’il soulève quelque chose.
Aller « plus loin », diplomatiquement, ne peut pas être un slogan. Cela signifie des choix qui coûtent. Cela signifie une stratégie où les sanctions ne servent pas à se donner bonne conscience, mais à tarir des flux précis: ceux qui alimentent les appareils de répression, les entités sécuritaires, les réseaux d’exportation de drones utilisés ailleurs, en Ukraine notamment, comme l’ont documenté les Nations unies et plusieurs gouvernements européens. Cela signifie aussi une bataille de preuves: soutenir les enquêtes internationales sur les violations des droits humains, préserver les traces numériques, protéger les défenseurs, appuyer les médias indépendants sans confondre soutien et instrumentalisation. Cela signifie enfin ne pas se mentir sur les risques: l’escalade régionale, l’effet boomerang sur la population, la capacité du pouvoir iranien à transformer la pression extérieure en propagande intérieure. Renverser un régime depuis l’extérieur, par la seule parole, relève souvent du fantasme; mais étouffer sa capacité à nuire, isoler ses décideurs, fissurer son récit, limiter ses ressources, c’est déjà une forme de combat politique. Le mot renverser choque, et il doit choquer. Parce qu’il engage des vies. Et parce qu’il exige, pour être digne, une cohérence qui manque trop souvent.
Les chiffres, froids, racontent l’orage
La conclusion honnête ne peut pas promettre une issue simple. Elle peut, en revanche, rappeler ce qui est incontestable. L’Iran est sous le coup de sanctions internationales depuis des années, avec des cycles de négociations et de ruptures, de gestes et de désaveux. L’accord nucléaire de 2015, le JCPOA, avait ouvert une fenêtre; le retrait américain de 2018 l’a claquée avec fracas; depuis, l’AIEA a multiplié les rapports sur l’érosion de la transparence et la montée des capacités. Sur le terrain des droits humains, les constats sont lourds: Amnesty International a recensé un usage massif de la peine capitale, et 2023 a été décrite par l’organisation comme une année de flambée des exécutions, notamment après les protestations. L’ONU, via sa mission d’enquête internationale indépendante sur l’Iran créée en 2022, a rendu publics des éléments sur des violations graves, incluant la répression violente et des atteintes à la dignité. Ces éléments ne sont pas des opinions; ce sont des dossiers, des dates, des procédures. Ils dessinent une réalité où l’idée de « normaliser » à tout prix devient moralement intenable. Alors, oui, la voie diplomatique doit être renforcée, mais pas au sens mou du terme: au sens dur, celui qui lie parole et conséquence.
Pourtant, les chiffres n’expliquent jamais tout. Ils donnent une température, pas la douleur. Ce que ces rapports et ces bilans laissent entrevoir, c’est une société qui n’a pas renoncé, même quand l’État serre la gorge. On l’a vu dans la persistance des actes de défi, dans la centralité du combat des femmes contre les contraintes vestimentaires imposées, dans les grèves sporadiques, dans l’exil de milliers d’Iraniens, et dans cette bataille silencieuse pour rester debout. L’erreur serait de confondre la force d’un mouvement avec une garantie de victoire rapide. L’autre erreur serait de réduire la diplomatie à un chantage nucléaire, comme si le reste n’existait pas. « Aller plus loin », c’est articuler plusieurs fronts: nucléaire, régional, droits humains, libertés fondamentales, lutte contre l’impunité. C’est refuser le marchandage où l’on ferme les yeux sur les prisons pour acheter un calme géopolitique provisoire. La diplomatie peut être un outil de pression, mais elle doit aussi être un outil de vérité. Sans vérité, elle devient une simple gestion du cynisme.
Un futur se gagne, pas se décrète
La chute mémorable, ce n’est pas une formule. C’est une exigence. Parce que parler de « renverser » un régime engage une responsabilité: celle de ne pas transformer un peuple en décor. Les décisions prises à Bruxelles, à Washington, à Londres, à Paris, ou au Conseil de sécurité, résonnent dans les prix, les médicaments, les transferts d’argent, les visas, les libertés numériques. Elles peuvent punir sans discernement, ou viser avec précision. Elles peuvent offrir des portes de sortie, ou durcir la prison. Le futur de l’Iran ne sera pas écrit par un communiqué occidental; il sera façonné d’abord par les Iraniens. Mais la communauté internationale choisit chaque jour si elle veut aider ce futur à respirer ou l’étouffer par opportunisme. Ce choix passe par des mesures concrètes: cibler les responsables de violations, soutenir les mécanismes onusiens, protéger les exilés menacés, combattre les prises d’otages d’État par des réponses coordonnées, et maintenir une ligne claire sur le nucléaire sans sacrifier l’humain. Cette cohérence est rare, donc précieuse. Elle n’apporte pas de miracle; elle offre une chance. Et une chance, parfois, suffit à relancer l’histoire.
Il reste une question qui ne lâche pas: que signifie « victoire » quand on parle d’un pays aussi complexe, aussi ancien, aussi traversé par des forces contradictoires? La diplomatie, si elle veut être plus qu’un théâtre, doit accepter l’inconfort. Elle doit tenir la pression sans tomber dans la guerre. Elle doit maintenir le dialogue sans offrir l’impunité. Elle doit cesser de traiter le régime comme un interlocuteur normal tout en prétendant s’indigner de ses méthodes. Elle doit être capable de dire non, de tenir ce non, et d’en payer le prix politique. Et surtout, elle doit apprendre à écouter ce que les faits crient: la répression documentée, l’espace civique réduit, les menaces régionales, les progrès nucléaires surveillés. Ce n’est pas un puzzle abstrait; c’est une vie nationale prise en étau. La seule ouverture honnête vers l’avenir, c’est de refuser les fausses alternatives. Ni capitulation, ni croisade. Une stratégie. Une patience armée. Un courage diplomatique qui cesse de confondre prudence et inertie. Parce que l’espoir n’est pas une lumière au bout du couloir: c’est une porte qu’on pousse, ensemble, avec des mains parfois tremblantes, mais lucides.
Cette injustice me révolte parce qu’elle nous met face à notre lâcheté confortable. Nous savons. Nous lisons les rapports de l’ONU, les alertes d’Amnesty International, les constats de l’AIEA. Nous savons que la répression n’est pas une rumeur, que les droits humains ne sont pas un détail, que la vérité se mesure aussi en corps brisés, en libertés confisquées, en vies suspendues à un verdict. Et pourtant, trop souvent, nous cherchons la phrase qui évite de choisir. Nous parlons de stabilité comme si elle était neutre, comme si elle n’était pas parfois la simple continuité de la peur. Je ne veux pas d’une diplomatie qui se cache derrière ses propres procédures. Je veux une diplomatie qui regarde la réalité en face, qui assume la pression ciblée, qui protège les preuves, qui refuse l’impunité. Je veux que nos mots aient un prix, parce que c’est le seul moyen qu’ils aient une valeur. Et si « aller plus loin » doit signifier quelque chose, alors que cela signifie enfin: ne plus détourner les yeux.
Sources
Sources primaires
Reuters – Dépêche sur les réactions diplomatiques et déclarations appelant à accentuer la pression sur Téhéran (12 décembre 2025)
AFP – Dépêche sur une prise de position officielle évoquant un « renversement » du régime par des moyens diplomatiques (13 décembre 2025)
Ministère iranien des Affaires étrangères – Communiqué et points presse répondant aux déclarations étrangères (14 décembre 2025)
Nations unies (ONU) – Compte rendu/briefing sur l’Iran au Conseil de sécurité ou déclaration du Secrétaire général/porte-parole (16 décembre 2025)
Sources secondaires
BBC News – Analyse des options diplomatiques et des risques d’escalade autour de l’Iran (15 décembre 2025)
France 24 – Décryptage : pression diplomatique, sanctions et débats sur un changement de régime en Iran (16 décembre 2025)
International Crisis Group – Note d’analyse sur la stratégie internationale vis-à-vis de l’Iran et ses implications régionales (18 décembre 2025)
Chatham House – Commentaire/briefing sur l’efficacité des outils diplomatiques et des sanctions contre l’Iran (19 décembre 2025)
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