Une frontière tenue à bout de bras
Depuis l’invasion à grande échelle déclenchée par la Russie le 24 février 2022, l’Ukraine n’est plus seulement un pays agressé. Elle est devenue une ligne de contact entre deux visions de l’Europe. D’un côté, l’idée qu’une frontière se change par la force, que la souveraineté s’efface sous la pression, que le droit devient un décor. De l’autre, l’obstination d’un État à rester debout, malgré les frappes, l’occupation de territoires, la mobilisation prolongée et l’épuisement matériel. Tant que l’armée ukrainienne immobilise une part majeure de l’appareil militaire russe, Moscou dispose de moins de marges pour accroître la pression directe sur les frontières de l’OTAN, en particulier dans l’espace baltique, autour de la Pologne, et dans la région de la mer Noire. Cette logique n’a rien d’abstrait. Elle parle de temps gagné, de capacités contraintes, de stocks consommés au loin plutôt que stockés près de Narva, de Suwałki ou d’Odessa. Elle parle aussi de trajectoires de missiles et de drones qui, aujourd’hui, visent Kharkiv, Dnipro ou Kyiv plutôt que des capitales de l’Union européenne. On peut détourner le regard, mais la carte, elle, ne bouge pas. L’Ukraine touche l’Europe par la géographie, et la guerre touche l’Europe par la conséquence.
Cette réalité oblige à penser en termes de profondeur stratégique. Pour les Européens, la sécurité ne se limite pas à des déclarations, ni à des sommets. Elle se mesure à la distance entre un front actif et les infrastructures vitales du continent: ports, câbles, pipelines, réseaux électriques, hubs logistiques, corridors ferroviaires. Une Ukraine qui tient, même au prix d’une guerre d’attrition, maintient un écran dur, imparfait, mais réel. Une Ukraine qui recule transforme cet écran en brèche et rend l’incertitude plus proche, plus concrète, plus coûteuse. Parce que l’histoire récente a rappelé une chose simple: quand la Russie avance, elle ne s’arrête pas toujours où on aimerait qu’elle s’arrête. Et parce que la guerre ne se cantonne pas au champ de bataille. Elle voyage par la désinformation, les cyberattaques, la pression migratoire, la coercition énergétique, la perturbation des exportations agricoles via la mer Noire. Même sans franchir une frontière de l’UE, Moscou peut atteindre la stabilité européenne. Dans ce paysage, soutenir la capacité de l’Ukraine à continuer de se défendre n’est pas un acte de charité. C’est une mesure de protection, au sens le plus froid du terme.
Usure, stocks, industrie: la guerre comptable
On voudrait croire que la guerre moderne se décide par des gestes brillants, des manœuvres éclairs, des technologies qui tranchent net. Mais en Ukraine, la réalité décrite par de nombreux analystes militaires est celle d’une guerre d’attrition où le volume industriel pèse aussi lourd que le courage. Les besoins se comptent en munitions d’artillerie, en drones, en systèmes de défense aérienne, en radars, en pièces détachées, en véhicules réparables. Chaque catégorie obéit à une logique de production, de maintenance, de formation, de flux logistique. Et c’est là que l’Europe est rattrapée par une question qu’elle a trop longtemps repoussée: sa base industrielle de défense est-elle calibrée pour soutenir un effort long, intense, sous contraintes? Depuis 2022, l’Union européenne a lancé des initiatives pour accroître la production de munitions et coordonner des achats, signe que l’urgence a fini par franchir les murs administratifs. Mais la guerre, elle, ne ralentit pas parce que les procédures s’accélèrent. Elle continue de consommer. Elle continue de forcer des arbitrages entre ce qui est livré aujourd’hui et ce qui pourra l’être demain. La capacité de l’Ukraine à “tenir la ligne” n’est donc pas seulement une question de bravoure. C’est une question de chaînes d’approvisionnement, de contrats, de calendriers, de capacités d’usines, de standardisation, d’interopérabilité.
Cette dimension industrielle a une conséquence politique directe: si l’Europe veut que l’Ukraine continue de bloquer et d’user l’armée russe, elle doit accepter que la sécurité soit aussi une affaire de rythme et de quantité. Cela ne signifie pas militariser toute la société, ni céder à une panique permanente. Cela signifie regarder la réalité en face: des systèmes de défense aérienne qui protègent des villes ukrainiennes protègent aussi, indirectement, l’Europe contre l’extension du conflit et contre la tentation de la force comme méthode. Des livraisons régulières évitent les à-coups qui obligent à économiser, à choisir quels secteurs du front deviennent vulnérables. Et une industrie qui monte en puissance crée une dissuasion plus crédible, car elle signale que le continent peut durer, pas seulement réagir. Il y a ici un contraste qui dérange: l’Ukraine compte des jours; l’Europe compte souvent des trimestres. Or l’attrition ne respecte pas les calendriers politiques. Elle impose une continuité que les élections, les alternances, les crises intérieures rendent difficile. Dans ce contexte, l’Ukraine devient un miroir brutal. Elle montre ce que vaut une promesse de soutien quand elle se heurte au réel: aux stocks limités, aux goulots de production, aux formations longues, aux infrastructures saturées. La sécurité européenne dépend alors d’une vérité simple: tenir, c’est aussi fabriquer.
Si Kyiv cède, l’Europe recule
Dire que l’Europe dépend de la capacité de l’Ukraine à continuer de se battre, ce n’est pas réduire l’Ukraine à un rôle d’outil. C’est reconnaître une mécanique stratégique: le résultat en Ukraine pèse sur la crédibilité de la dissuasion européenne. Si la Russie obtient des gains durables par la force, le signal envoyé dépasse largement le Donbas ou le sud occupé. Le message devient: la coercition fonctionne, l’agression paie, la patience du camp d’en face s’érode. Un tel précédent augmente le risque de nouvelles pressions, pas nécessairement sous forme d’une invasion immédiate ailleurs, mais par une montée graduelle des menaces: chantage militaire, démonstrations de force, incidents hybrides, tests des lignes rouges. Et, mécaniquement, l’Europe serait alors confrontée à une autre facture: des dépenses de défense plus élevées, plus urgentes, prises dans la précipitation plutôt que planifiées, avec des tensions sociales plus fortes parce que les citoyens supportent mal les achats effectués “trop tard”. Le choix, ici, n’est pas entre la guerre et le confort. Le choix est entre une stratégie qui vise à empêcher l’extension de la violence, et une stratégie qui accepte d’être surprise. L’Ukraine, en résistant, retarde l’heure où l’Europe pourrait devoir regarder ses propres frontières autrement.
À cette équation s’ajoute une variable qui rend tout plus instable: l’incertitude américaine. Le soutien des États-Unis à l’Ukraine a été massif, mais il a aussi été exposé à des blocages politiques et à des débats internes, visibles et parfois brutaux. Pour l’Europe, cela signifie une responsabilité accrue: être capable de compenser des fluctuations, de maintenir un socle d’aide, de ne pas laisser l’Ukraine tomber dans les “trous d’air” logistiques qui coûtent cher sur le terrain. Et si l’Ukraine devait s’effondrer militairement, l’Europe ferait face à des ondes de choc concrètes: risques de nouvelles vagues de réfugiés, pression renforcée sur la mer Noire, perturbations commerciales et agricoles, accentuation des tensions énergétiques, amplification de la guerre de l’information. Rien de tout cela n’est théorique. On l’a déjà vu, par épisodes, depuis 2022. La différence, c’est l’ampleur. L’Ukraine n’est pas un problème extérieur que l’on gère à distance. Elle est un voisinage qui saigne, et dont la stabilité conditionne la nôtre. À ce stade, la question n’est plus “pourquoi aider”. La question devient: combien coûterait l’échec, et qui paierait la note?
Mon cœur se serre quand j’entends, ici en Europe, des phrases qui sonnent comme un mécanisme de défense: “ce n’est pas notre guerre”. Je comprends la fatigue. Je la ressens aussi. Mais je refuse qu’elle devienne une excuse pour ne plus regarder. Parce que regarder, ce n’est pas se repaître de la souffrance. C’est admettre que des choix existent, et que l’inaction est aussi un choix, avec ses conséquences. Une guerre d’attrition est une machine à épuiser les corps et les nerfs; elle use aussi les consciences à distance, par saturation. Alors on se protège: on change de sujet, on banalise, on cherche un confort moral. Pourtant, la carte reste là. Les frontières restent là. Et l’idée même de sécurité européenne se mesure, aujourd’hui, à notre capacité à ne pas nous raconter d’histoires. Tenir, pour l’Ukraine, n’est pas un slogan. C’est une addition quotidienne de décisions, de réparations, d’attente, de peur maîtrisée. Je ne romantise pas. Je constate. Et je sais une chose: si nous laissons l’Ukraine porter seule cette charge, ce n’est pas seulement elle que nous abandonnons. C’est la part de nous-mêmes qui croit encore que la force ne doit pas dicter la loi.
La ligne ukrainienne, bouclier avant nos frontières
Un front loin, une menace proche
Le front ukrainien n’est pas une carte abstraite, une ligne sur un écran. C’est une friction permanente entre une armée d’invasion et une société qui refuse de céder. Depuis l’invasion à grande échelle déclenchée le 24 février 2022, qualifiée d’agression contre l’Ukraine par l’Assemblée générale des Nations unies dans la résolution ES-11/1 adoptée le 2 mars 2022, l’Europe vit avec une vérité simple: ce qui se décide là-bas recompose notre sécurité ici. Tant que l’Ukraine immobilise une part significative des capacités militaires russes, Moscou dispose de moins de marge pour projeter la menace ailleurs, et l’ombre se tient plus loin des frontières de l’Union européenne et de l’OTAN. Cette logique apparaît régulièrement dans les évaluations publiques d’organismes comme l’Institute for the Study of War, qui décrivent la guerre comme un effort russe prolongé et coûteux, demandant des ressources, des hommes, du matériel, des munitions, des chaînes logistiques. Cette usure n’est pas un concept. Elle signifie des stocks qui se vident, des unités qui doivent être régénérées, des rotations qui prennent du temps. Et ce temps, c’est une forme de protection pour les autres.
Dire que l’Ukraine tient une ligne pour l’Europe ne revient pas à déplacer la responsabilité de notre défense sur ses épaules. Cela revient à regarder la géographie et la stratégie en face. Une avancée russe durable en Ukraine rapprocherait mécaniquement le risque militaire des États membres situés sur le flanc est, et placerait davantage de pression sur la Baltique, la Pologne, la région de la mer Noire. Les pays d’Europe centrale et orientale ne le disent pas pour obtenir des effets de manche; ils le disent parce qu’ils vivent déjà sous une pression permanente, faite de menaces explicites, de cyberattaques, de désinformation, de coups de sonde. Des services européens, comme l’ENISA, rappellent que les cybermenaces contre les infrastructures critiques se sont intensifiées dans le contexte de la guerre. La ligne ukrainienne n’arrête pas seulement des blindés. Elle absorbe une énergie agressive qui, sans cette résistance, chercherait un autre point de passage. Quand on comprend cela, on cesse de parler d’un conflit lointain. On parle d’un pare-feu humain et industriel qui brûle en continu, pour que l’incendie ne saute pas de pièce en pièce.
La dissuasion se mesure aux conséquences
La sécurité européenne repose sur une idée ancienne, mais fragile: la dissuasion fonctionne si l’agression échoue et coûte cher. La guerre en Ukraine est devenue un test. Pas seulement pour Kyiv, mais pour la crédibilité de la promesse européenne de ne pas laisser la force redessiner les frontières. Les autorités russes ont explicitement posé leur invasion comme un acte politique et militaire assumé; à l’inverse, la communauté internationale a rappelé, par des votes répétés à l’ONU, l’importance de la souveraineté et de l’intégrité territoriale. Ce contraste produit un message au monde entier. Si la Russie obtenait des gains durables par la coercition militaire, l’effet ne s’arrêterait pas à l’Ukraine. Il enverrait le signal qu’une puissance peut payer le prix du scandale diplomatique, encaisser les sanctions, et malgré tout obtenir un résultat stratégique. Les rapports publics de l’OTAN, y compris les communications officielles du secrétaire général, insistent sur le fait que le soutien à l’Ukraine relève de la sécurité euro-atlantique, pas d’une générosité périphérique. La dissuasion, ici, ne se lit pas dans les slogans. Elle se lit dans la capacité à transformer une agression en impasse, à montrer qu’elle ne rapporte pas.
Cette crédibilité a un prix immédiat: des munitions, des systèmes de défense aérienne, des pièces détachées, des drones, des capacités de maintenance. Et elle a un prix différé: l’effort de réarmement européen si la guerre tournait mal. Les institutions européennes l’ont reconnu sans détour. La Commission européenne, en présentant une stratégie industrielle de défense, a souligné l’urgence d’augmenter la production, de réduire les dépendances, de sécuriser les chaînes d’approvisionnement. Ce n’est pas un débat abstrait sur des pourcentages; c’est l’écart entre une Europe qui choisit le tempo de sa défense et une Europe qui subit l’agenda d’un adversaire. Dans une guerre d’attrition, le volume compte, et le volume se fabrique. Les analyses publiques, qu’elles viennent d’organismes de recherche comme l’ISW ou de centres européens, convergent sur un point: la capacité ukrainienne à tenir dépend aussi du soutien matériel et de la régularité des livraisons. Quand ces flux ralentissent, la ligne devient plus vulnérable. Quand ils se stabilisent, la ligne devient un signal. Un signal que l’agression ne produit pas de récompense stratégique, seulement de l’usure.
Attrition industrielle, responsabilité européenne
La guerre en Ukraine a remis l’industrie au centre, comme si le XXIe siècle redécouvrait brutalement une évidence du XXe: une armée ne vit pas de discours, elle vit de stocks, d’atelier, de cadence. Les besoins ukrainiens, décrits publiquement par de nombreux responsables et relayés par des organisations internationales, tournent autour de capacités concrètes: munitions d’artillerie, systèmes de défense aérienne, drones, pièces de rechange, véhicules, maintenance. À mesure que le conflit s’enlise dans une logique d’attrition, le facteur décisif devient la capacité à remplacer, réparer, produire. L’Europe a commencé à adapter ses outils, avec des initiatives visant à augmenter la production de munitions et à coordonner les achats. Ce mouvement ne doit pas être lu uniquement comme un soutien à l’Ukraine. Il doit être compris comme une mesure de résilience européenne. Car chaque capacité industrielle renforcée aujourd’hui réduit une vulnérabilité demain. Quand un pays européen investit dans une ligne de production, il ne fabrique pas seulement un objet. Il fabrique un délai, une endurance, une possibilité de tenir face à une crise prolongée. La ligne ukrainienne, de ce point de vue, agit comme un révélateur: elle montre où l’Europe est forte, et où elle dépend encore de décisions extérieures.
L’incertitude autour du soutien américain, évoquée régulièrement dans le débat politique à Washington et scrutée par les capitales européennes, a une conséquence directe: elle fait de la capacité européenne à compenser un enjeu stratégique. Si l’aide ralentit, l’Europe ne peut pas se contenter d’attendre, parce que la ligne ne suspend pas le temps. Elle encaisse, chaque jour, des choix adverses. Et ces choix ne sont pas seulement militaires. Ils ont des répercussions sur la stabilité du voisinage européen: pressions migratoires possibles en cas d’escalade, instabilité autour de la mer Noire, risque de chantage énergétique, perturbations économiques. Des institutions européennes et internationales ont documenté depuis 2022 l’ampleur des déplacements forcés liés à la guerre, notamment via les données du HCR. Là encore, le point n’est pas de transformer des personnes en variable stratégique. Le point est de comprendre que la stabilité européenne se construit aussi à l’est, et que l’effondrement d’une ligne de défense ukrainienne aurait des ondes de choc politiques, sociales, économiques. Soutenir la capacité de l’Ukraine à continuer, c’est donc aussi protéger une Europe qui refuse d’être gouvernée par la peur et par l’urgence permanente. C’est une décision de lucidité.
Cette réalité me frappe parce qu’elle inverse une habitude confortable: croire que la sécurité commence à nos frontières. Je comprends l’envie de regarder ailleurs, de respirer, de se dire que ce n’est pas notre guerre. Mais je vois une autre chose, plus difficile à admettre: quand l’Ukraine tient, elle achète du temps à toute l’Europe, et ce temps n’a pas de prix. Pas au sens financier. Au sens humain et politique. Le temps de produire, de se préparer, de ne pas improviser notre défense dans la panique. Je ressens une indignation contenue quand j’entends que l’aide serait une option, un luxe, un geste. Non. C’est une réponse à un test brutal: est-ce qu’un pays peut être attaqué, et que le monde s’habitue? Je ne veux pas d’une Europe habituée à l’agression, habituée à la menace, habituée à l’idée que la force finit toujours par gagner un morceau. La ligne ukrainienne n’est pas un slogan. C’est un miroir. Il nous montre ce que nous sommes prêts à défendre, et ce que nous risquons de perdre si nous nous contentons de regarder.
Si Moscou gagne, la menace change d’adresse
La frontière se déplace vers nous
Dire que l’Ukraine tient une ligne, ce n’est pas une image. C’est une réalité géographique et militaire. Tant que les forces ukrainiennes fixent une grande partie de l’effort russe sur leur territoire, une part de la capacité de Moscou reste absorbée loin des frontières de l’Union européenne et de l’OTAN. Si l’Ukraine perdait du terrain de façon décisive, la carte changerait, et avec elle la nature du risque. La menace ne serait plus un écran lointain sur nos téléphones. Elle se rapprocherait des pays baltes, de la Pologne, de la mer Noire, et donc des routes commerciales, des câbles, des ports, des infrastructures qui font tenir notre quotidien. L’OTAN ne cache pas que la Russie est aujourd’hui la menace la plus significative et la plus directe pour la sécurité euro-atlantique, écrit noir sur blanc dans son Concept stratégique 2022 https://www.nato.int/strategic-concept/. Cette formulation n’est pas un slogan. C’est une boussole pour les budgets, les exercices, les postures de défense. Si l’Ukraine est contrainte de reculer, l’Europe doit comprendre ce que cela implique concrètement: plus de pression sur les frontières orientales, plus d’incidents, plus de provocations, et une dissuasion sommée de se prouver en temps réel. La guerre ne resterait pas la guerre des autres.
Cette proximité n’est pas abstraite. Les États baltes sont membres de l’OTAN depuis 2004, et l’engagement collectif de défense, l’article 5, n’est pas une incantation, c’est une promesse politique et militaire qui doit rester crédible à chaque seconde. Le problème, c’est que la crédibilité ne se décrète pas; elle se construit, elle s’entretient, elle se teste. Or une victoire russe obtenue par la force installerait l’idée que l’agression paie, malgré la Charte des Nations unies et l’interdiction du recours à la force consacrée par le droit international, notamment à l’article 2 de la Charte https://www.un.org/en/about-us/un-charter/chapter-1. L’Assemblée générale de l’ONU a condamné l’agression contre l’Ukraine en mars 2022 https://documents.un.org/doc/undoc/gen/n22/293/36/pdf/n2229336.pdf?OpenElement, mais une condamnation ne stoppe pas des colonnes mécanisées. Voilà le nœud moral et stratégique: si l’Ukraine est écrasée, l’Europe hérite d’un voisinage transformé par la violence, d’une frontière plus longue à protéger, et d’un adversaire renforcé dans sa lecture du monde. La conséquence n’est pas seulement militaire. Elle est aussi politique, parce que la peur travaille les sociétés, et que la peur ouvre des brèches.
La dissuasion européenne face au verdict
La dissuasion n’est pas un concept réservé aux stratèges; c’est la différence entre un continent qui choisit son avenir et un continent qui le subit. Le résultat en Ukraine pèse sur ce que Moscou, mais aussi d’autres capitales, concluent de la volonté européenne. Si la Russie obtient des gains territoriaux durables par la force, le signal envoyé est simple: la coercition fonctionne, les frontières se négocient sous pression, et les engagements se fissurent dès que le coût monte. Ce raisonnement est précisément ce que la guerre en Ukraine a remis au centre, et ce que l’Europe cherche à contredire par l’aide militaire, économique et politique. Dans cette équation, l’Ukraine n’est pas un pion; elle est un verrou qui empêche une normalisation de la violence. Quand l’Europe hésite, elle ne gagne pas du temps, elle en perd, parce que le coût de la faiblesse se paie toujours plus tard, en urgence, avec moins de choix et plus de panique. Les documents officiels le disent sans détour: l’OTAN fonde sa posture sur la dissuasion et la défense, et cette posture dépend d’une perception partagée de la détermination à agir https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics133127.htm. Si l’Ukraine tombe, ce n’est pas seulement un territoire qui change de main, c’est un message qui s’imprime dans les calculs adverses.
Il y a un autre élément que l’on évite parfois de regarder en face: l’élargissement récent de l’OTAN montre que la menace est déjà ressentie comme immédiate. La Finlande a rejoint l’Alliance le 4 avril 2023 https://www.nato.int/cps/en/natohq/news213448.htm, et la Suède le 7 mars 2024 https://www.nato.int/cps/en/natohq/news223164.htm. Ces dates sont des marqueurs. Elles disent que deux pays historiquement non alignés ont estimé que leur sécurité dépendait désormais d’une architecture collective face à la Russie. Si, malgré cela, Moscou obtenait en Ukraine une victoire politique ou militaire majeure, le paradoxe serait violent: plus l’Europe s’organise, plus elle devrait dépenser, mobiliser, renforcer ses stocks, sa défense aérienne, sa cybersécurité, non pas pour prévenir une hypothèse lointaine, mais pour gérer un risque rapproché. La dissuasion deviendrait une ligne de facture autant qu’une ligne de front. Et cette facture, ce sont nos arbitrages sociaux, nos priorités, nos démocraties sous stress. Quand on dit que la sécurité change d’adresse, cela signifie aussi que la charge mentale collective se déplace, de l’empathie vers l’alerte permanente.
Le prix caché d’une défaite ukrainienne
Une défaite ukrainienne ne se limiterait pas à une perte militaire. Elle ouvrirait une séquence d’instabilité qui touche directement l’Europe, parce que la guerre produit des effets secondaires qui traversent les frontières, même quand les obus ne les traversent pas. L’un des plus clairs est le déplacement forcé de populations. L’UNHCR suit la situation ukrainienne et documente, semaine après semaine, l’ampleur des départs et des besoins https://data.unhcr.org/en/situations/ukraine. Une dégradation brutale sur le terrain augmenterait mécaniquement la pression sur les pays voisins, puis sur l’ensemble de l’Union, non par fatalité, mais parce que les familles fuient quand l’État ne peut plus les protéger. À cela s’ajoute le risque de chantage, énergétique ou logistique, dans un espace où la mer Noire compte pour les exportations, les corridors, la stabilité régionale. Ce n’est pas de la géopolitique de salon; c’est la sécurité alimentaire, les prix, les assurances maritimes, et la confiance dans les routes commerciales. Plus la Russie avance, plus elle peut tenter d’imposer des conditions, de transformer des ports et des infrastructures en leviers. Et plus l’Europe devient réactive, au lieu d’être stratège. Le coût humain reste central, mais il se double d’un coût de désorganisation qui s’infiltre dans la vie quotidienne, puis dans le débat public, puis dans les urnes.
Enfin, il y a l’angle que l’on préfère parfois minimiser parce qu’il oblige à se regarder dans le miroir: une victoire russe amplifierait la tentation de certains dirigeants européens de chercher une sécurité à bas prix, faite de compromis flous et de dépendances reconstituées. Or les dépendances créent des points de pression. Et ces points de pression finissent par dicter la politique étrangère. C’est aussi pour cela que la guerre est devenue une guerre d’attrition où le volume industriel compte: munitions, drones, systèmes de défense aérienne, pièces détachées. Si l’Ukraine ne reçoit pas ce dont elle a besoin pour tenir, l’Europe ne gagne pas en tranquillité; elle achète un futur plus dangereux. Le débat sur l’incertitude du soutien américain, réel dans le tempo politique, ne doit pas masquer l’essentiel: plus l’aide fluctue, plus la résilience ukrainienne et la capacité européenne à compenser deviennent centrales pour éviter un basculement stratégique. Quand l’Ukraine tient, elle réduit la marge de manœuvre de Moscou. Quand l’Ukraine cède, l’Europe hérite d’un problème plus proche, plus cher, plus instable. Ce n’est pas une punition morale. C’est une conséquence logique.
Chaque fois que je lis ces chiffres, je pense à ce que nous faisons de la distance. Nous avons appris à vivre avec des cartes, avec des flèches, avec des lignes de front que l’on zoome et dézoome comme si la guerre était un réglage d’écran. Et pourtant, la distance n’est pas un bouclier. Elle est une illusion confortable, jusqu’au jour où elle se casse. Je n’ai pas besoin d’ajouter des images choquantes pour sentir le vertige: il suffit de regarder la mécanique froide des conséquences. Si l’agression est récompensée, alors la règle devient l’exception, et l’exception devient la norme. Ce basculement n’arrive pas en une nuit, mais il avance à pas réguliers, parce que la fatigue est un carburant, parce que l’habitude anesthésie. Je ressens une indignation contenue quand je vois l’Europe traiter l’Ukraine comme un dossier parmi d’autres, alors que la question est existentielle: quel monde rendons-nous possible en acceptant que la force dicte le droit. Je ne demande pas au lecteur d’avoir peur. Je lui demande de regarder, sans détourner les yeux, ce que coûte l’aveuglement.
La dissuasion européenne se joue à Kyiv
Une frontière tenue loin de nous
Quand on parle de dissuasion, on pense à des traités, à des sommets, à des drapeaux alignés derrière des pupitres. Mais la dissuasion, au fond, commence par une réalité plus nue: la capacité d’empêcher un agresseur de croire qu’il peut gagner. Depuis l’invasion à grande échelle lancée par la Russie contre l’Ukraine en février 2022, cette réalité s’écrit d’abord sur le terrain ukrainien. Tant que les forces ukrainiennes immobilisent et usent une part majeure du potentiel militaire russe, Moscou dispose de moins de marges pour menacer directement d’autres espaces européens, qu’il s’agisse de la région baltique, de la Pologne ou des équilibres en mer Noire. Ce lien entre le front ukrainien et la sécurité du continent n’est pas une formule. Il découle d’une logique de moyens: une armée engagée dans une guerre d’attrition ne peut pas, en même temps, se projeter à l’infini, stocker sans limite, préparer partout. Ce verrou coûteux, l’Ukraine le tient avec ses soldats, mais aussi avec les livraisons de systèmes, de munitions, de pièces détachées, de défense aérienne, qui conditionnent sa capacité à continuer. C’est cela, la ligne qui éloigne la menace.
Le risque, si l’Ukraine ne peut plus tenir, n’est pas seulement territorial. Il est psychologique, stratégique, contagieux. Une victoire russe, ou même une progression obtenue par la force malgré les sanctions et les condamnations, enverrait un message brut: la coercition paie, l’agression finit par être récompensée, la patience de l’Europe a des limites. Dans les relations internationales, ce signal compte presque autant que le terrain conquis, parce qu’il façonne les calculs futurs. La dissuasion européenne repose sur une promesse: l’idée que franchir certaines lignes entraînera un coût intenable. Si l’Ukraine est contrainte de céder faute de ressources, la promesse se fissure. Et quand une promesse de sécurité se fissure, le prix de la réparer grimpe d’un coup, souvent sous forme de dépenses de défense plus rapides, plus désordonnées, prises dans l’urgence plutôt que dans la stratégie. On peut détourner le regard des cartes pendant un temps. On ne peut pas détourner le regard des conséquences: une menace rapprochée des frontières de l’Union européenne, et une crédibilité collective qui doit être reconstruite dans un monde qui observe.
La crédibilité ne se vote pas
La crédibilité d’une dissuasion ne se décrète pas. Elle se prouve. Et, depuis 2022, elle se prouve aussi par la cohérence entre les paroles européennes et les capacités réellement disponibles. La guerre en Ukraine a exposé un fait gênant: sur la durée, ce ne sont pas seulement les discours qui comptent, mais les chaînes industrielles, les calendriers de production, la profondeur des stocks. Les analyses publiques d’organismes comme l’Institute for the Study of War décrivent une guerre devenue largement d’attrition, où la régularité des munitions, des drones, de la défense aérienne et de la maintenance pèse aussi lourd que l’éclat d’une annonce politique. Cela place l’Europe devant un test froid. Si elle affirme que sa sécurité dépend de la résistance ukrainienne, alors sa base industrielle de défense devient un instrument stratégique, pas un dossier technique. Produire davantage, livrer mieux, réparer plus vite, coordonner les achats: ce sont des verbes de sécurité. Chaque rupture logistique, chaque retard, chaque hésitation se transforme en vulnérabilité sur le terrain, puis en vulnérabilité dans les esprits. La dissuasion, ici, se mesure en flux, en continuité, en capacité à durer sans épuiser l’allié qui tient le choc.
Il y a une autre dimension, plus inconfortable encore: l’incertitude. Les fluctuations possibles du soutien des États-Unis, régulièrement discutées dans le débat public américain, ont une conséquence immédiate pour l’Europe. Si Washington réduit ou retarde une partie de son aide, la question n’est pas seulement “qui compense”, mais “à quelle vitesse” et “avec quelle qualité”. Dans ce contexte, la capacité de l’Ukraine à continuer de se battre devient un pivot: elle achète du temps, elle évite un basculement soudain, elle maintient un équilibre qui empêche l’effet domino. Mais cette capacité n’est pas une ressource magique. Elle dépend de matériels, de munitions, de défense antiaérienne pour protéger l’arrière, d’un soutien économique pour maintenir l’État. Pour l’Europe, cela revient à regarder la dissuasion en face: elle ne se vote pas à l’unanimité, elle ne se résume pas à des principes. Elle s’incarne dans des livraisons, des formations, des investissements, et dans une acceptation lucide que la sécurité a un coût, même quand on préférerait ne pas le payer.
Mer Noire, énergie, exils: l’onde
Réduire la guerre à une confrontation militaire serait une erreur pratique. Parce que ses conséquences se propagent. Une Ukraine capable de se défendre réduit les risques d’instabilité qui frappent directement l’Europe, y compris loin du front. La mer Noire, par exemple, n’est pas un décor lointain: c’est un espace où se jouent des routes maritimes, des exportations, des pressions économiques, et donc une part de la sécurité alimentaire et commerciale. L’énergie, aussi, reste une zone de vulnérabilité: l’histoire récente a montré comment la dépendance peut se transformer en levier de chantage, avec des effets sur les prix, sur la cohésion politique, sur la capacité des États à tenir une ligne commune. Et puis il y a les mouvements de population. Depuis 2022, l’Europe a accueilli des millions de personnes fuyant la guerre, selon les données du HCR, et cette réalité a des implications durables en matière d’école, de logement, de santé, de travail. Une déstabilisation accrue, un effondrement de la capacité de défense ukrainienne, pourrait créer de nouvelles vagues, non pas comme un concept, mais comme une pression réelle sur des sociétés déjà fracturées par les crises successives. Dans cette perspective, soutenir l’Ukraine, c’est aussi prévenir l’extension des secousses qui atteignent les foyers européens.
Le lien entre Kyiv et les capitales européennes tient donc en une phrase: l’Ukraine est devenue un tampon stratégique, mais un tampon vivant, composé de personnes, d’institutions, d’une armée qui s’épuise, d’une société qui tient. Si l’Europe se contente de regarder cette résistance comme un service rendu, elle se condamne à l’ingratitude et à l’impréparation. Le raisonnement inverse est plus dur, mais plus honnête: si l’Ukraine tombe ou recule de manière décisive faute de moyens, l’Europe n’échappera pas au coût. Elle le paiera autrement, plus tard, souvent plus cher, dans des programmes de réarmement accélérés, dans la tension aux frontières, dans la polarisation politique interne, dans la peur qui s’insinue quand la menace se rapproche. La dissuasion n’est pas seulement une affaire de chars et de missiles. C’est une affaire de confiance collective. Et la confiance collective se brise vite quand l’adversaire comprend que le temps travaille pour lui. À Kyiv, l’Europe voit son propre reflet: sa capacité à tenir une promesse au moment où elle devient difficile.
Il m’est impossible de ne pas ressentir une forme de vertige moral devant cette équation: l’Europe discute sa sécurité avec des mots, tandis que l’Ukraine la paie avec du temps, des corps, des villes qui s’éteignent la nuit sous les alertes. Je ne confonds pas les responsabilités, et je sais que chaque État calcule ses risques, ses budgets, ses opinions publiques. Mais je refuse l’anesthésie. Quand on dit que la dissuasion se joue à Kyiv, on ne parle pas d’un slogan. On parle d’un test de cohérence: si nous savons que le résultat en Ukraine pèse sur la crédibilité de la force en Europe, alors nos demi-mesures ne sont pas de la prudence, elles deviennent un signal. Un signal entendu. Un signal interprété. Je pense aussi à ce que cette guerre fait à nos sociétés: la fatigue, le réflexe de détourner le regard, la tentation de croire qu’une ligne de front suffit à contenir le monde. Une frontière ne contient rien si la volonté derrière elle se dérobe.
Une guerre d’usure, une bataille d’usines
Le front commence dans les ateliers
Sur une carte, la guerre se lit en lignes, en flèches, en villages disputés. Sur le terrain, elle se lit en stocks. Les batailles d’aujourd’hui se gagnent moins par une manœuvre brillante que par une capacité à remplacer ce qui casse, à fournir ce qui manque, à livrer ce qui arrive toujours trop tard. En Ukraine, le temps ne se mesure pas seulement en jours de combat, mais en cadence de production. Un canon tire, chauffe, s’use. Une batterie de défense aérienne intercepte, consomme, demande des recharges. Un drone part, parfois ne revient pas, et il en faut un autre. Cette logique d’attrition impose une vérité froide à l’Europe: la sécurité collective ne se joue plus uniquement dans les sommets, mais dans la robustesse d’une base industrielle capable d’absorber le choc, de multiplier les lignes, de sécuriser les composants, d’étaler les flux. Tant que l’armée ukrainienne tient, elle immobilise une part majeure des capacités russes sur son propre territoire, réduisant d’autant la pression militaire directe sur les frontières orientales de l’Union européenne et de l’OTAN, du flanc balte à la mer Noire. Mais tenir ne relève pas de la volonté seule. Tenir, c’est disposer, jour après jour, de munitions, de pièces, de capteurs, de réparations. La stratégie, ici, a l’odeur du métal et le bruit des machines.
Cette guerre a aussi déplacé un débat européen longtemps repoussé: qu’est-ce qu’une économie de paix quand la réalité impose une économie de résilience et de production accélérée. Les armées européennes, comme beaucoup d’armées occidentales, ont optimisé leurs stocks pour des opérations limitées, pas pour une guerre longue et gourmande en munitions. Or l’Ukraine consomme parce qu’elle se défend et parce qu’elle frappe, et l’Europe découvre que le maillon faible peut être la disponibilité d’une pièce détachée aussi sûrement que la décision politique. Les ministères peuvent annoncer, promettre, voter, mais une chaîne d’approvisionnement ne se reconfigure pas par décret. Il faut des matières premières, des travailleurs formés, des machines-outils, des autorisations, des contrats, des contrôles qualité. La guerre d’usure oblige à penser en mois, parfois en années, alors que le front exige des livraisons rapides. Ce décalage produit une tension permanente: l’Ukraine a besoin maintenant; l’Europe reconstruit lentement une capacité qu’elle avait laissée se contracter. Dans cet espace, la Russie tente de parier sur la fatigue et sur les trous logistiques. Et l’Europe, si elle veut que sa sécurité dépende moins de la chance, doit accepter que l’atelier devient un théâtre stratégique, et que la cadence vaut parfois un bataillon.
La supériorité industrielle devient une arme
La guerre d’attrition récompense une qualité rarement mise en avant dans les discours publics: la profondeur. La profondeur, ce sont des stocks qui tiennent, des lignes de production qui tournent, des contrats qui sécurisent l’approvisionnement, des filières capables de résister à un incident, une panne, une attaque informatique, une rupture d’exportation. Dans ce type de conflit, chaque famille d’équipements crée une dépendance. L’artillerie exige un flux régulier de munitions. Les drones exigent de l’électronique, des optiques, des moteurs, des liaisons de données. La défense aérienne exige des intercepteurs coûteux et des radars entretenus. Rien de cela n’existe en quantité illimitée. Et la contrainte se durcit quand les soutiens extérieurs fluctuent. L’incertitude politique à Washington, régulièrement évoquée dans les débats américains, a rappelé à l’Europe une réalité stratégique: si le soutien des États-Unis ralentit, l’équilibre peut se déplacer vite. Dans ce scénario, l’Ukraine devient encore plus dépendante de la capacité européenne à compenser, et l’Europe devient plus dépendante de la capacité ukrainienne à ne pas céder. Ce n’est pas un jeu d’influence abstrait. C’est une mécanique. Si l’Ukraine manque, la Russie gagne du terrain, rapproche la ligne de menace des frontières européennes, et oblige ensuite l’Union à investir plus vite, plus haut, dans l’urgence, au lieu d’investir plus tôt, plus intelligemment, dans la durée.
Cette supériorité industrielle ne se résume pas à produire plus. Elle consiste à produire juste, au bon rythme, avec une logistique qui n’épuise pas l’effort. La Russie, malgré les sanctions occidentales, a montré sa capacité à adapter son économie de guerre et à maintenir des volumes sur certains segments, selon de nombreuses analyses d’instituts de recherche et de services de renseignement occidentaux rendues publiques. L’Ukraine, elle, s’appuie sur un mélange de production nationale, d’innovation rapide et de livraisons alliées. L’Europe se retrouve donc face à un choix qui n’a rien de théorique: soit elle traite la production de défense comme une politique industrielle stratégique, soit elle accepte une vulnérabilité durable. On parle d’usines, mais on parle surtout de temps. Le temps de fabriquer. Le temps d’acheminer. Le temps d’intégrer et d’entraîner. Le temps de réparer. L’attrition transforme les retards en pertes de positions, et les pertes de positions en crises politiques. C’est pour cela que des initiatives européennes ont cherché à accélérer la production de munitions et à encourager l’investissement dans les capacités, tout en poussant des achats conjoints pour sécuriser les commandes. Derrière ces mécanismes, il y a une question simple: l’Europe veut-elle être un acteur qui fournit, ou un acteur qui commente pendant que d’autres décident du rythme.
Munition, drone, radar, pièce de vie
Quand on dit que le volume industriel compte, il faut regarder ce que le volume signifie concrètement. Ce sont des obus qui permettent de répondre à une attaque. Ce sont des drones de reconnaissance qui voient avant que l’infanterie ne s’expose. Ce sont des brouilleurs et des systèmes de guerre électronique qui réduisent l’efficacité adverse. Ce sont des véhicules qui roulent encore parce qu’on a une pièce, un pneu, un alternateur. C’est aussi la capacité à protéger les villes, l’énergie, les infrastructures, grâce à des systèmes de défense aérienne qui ne se remplacent pas en une semaine. Chaque catégorie impose une chaîne logistique spécifique, et chacune peut casser l’ensemble si elle faiblit. L’Ukraine a démontré une inventivité remarquable dans l’adaptation, notamment par l’usage intensif de drones et par la transformation rapide de technologies civiles en outils militaires. Mais l’innovation ne supprime pas les besoins matériels. Une guerre longue finit par punir les pénuries. Et ces pénuries ne concernent pas seulement le front. Elles se répercutent sur la stabilité du voisinage européen: la pression sur les réseaux énergétiques, le risque de nouvelles vagues de réfugiés si des zones civiles deviennent intenables, l’insécurité en mer Noire qui touche les échanges. Une Ukraine capable de se défendre agit comme un amortisseur. Une Ukraine qui s’effondre deviendrait un accélérateur de crises, et l’Europe paierait, dans la politique intérieure, ce qu’elle aurait refusé d’assumer dans l’industrie.
Il y a une dimension morale, mais il y a aussi une dimension de gestion des risques. La crédibilité de la dissuasion européenne dépend du message envoyé. Si la Russie obtient des gains durables par la force, l’idée même de sécurité par le droit recule, et le calcul d’autres acteurs, ailleurs, peut changer. La dissuasion, ce n’est pas seulement des déclarations, c’est la preuve qu’une agression coûte cher et ne paie pas. Or cette preuve passe, aujourd’hui, par la capacité de l’Ukraine à continuer de se battre et à ne pas être asphyxiée. C’est ici que la bataille d’usines rencontre la bataille des esprits. Les investissements européens dans la production, dans l’achat commun, dans l’entretien, dans la formation, ne sont pas des dépenses abstraites. Ils traduisent un choix de continuité. Ils réduisent la dépendance aux aléas politiques extérieurs et donnent à l’Ukraine une visibilité minimale pour planifier. Sans visibilité, on improvise. Et l’improvisation, dans une guerre d’attrition, coûte plus que de l’argent. Elle coûte du terrain, du temps, et parfois la possibilité même de négocier depuis une position viable. L’Europe n’a pas besoin de slogans. Elle a besoin de chaînes qui tiennent.
Face à ces pertes, je sens monter une colère froide, parce qu’elles ne viennent pas d’un manque de courage, mais d’un manque de matière. On demande à des soldats de tenir une ligne, et on oublie que chaque jour de tenue se fabrique aussi dans une usine, dans un atelier, dans un entrepôt. Cela me heurte, parce que l’Europe aime les mots propres, les formules prudentes, les calendriers. La guerre, elle, ne négocie pas avec nos procédures. Elle vient chercher ce qui manque, et elle l’expose au grand jour. Je refuse l’idée confortable selon laquelle la production serait un sujet technique, réservé à quelques experts, loin de la conscience publique. Produire, ici, c’est protéger. C’est empêcher que la violence se rapproche, kilomètre après kilomètre, jusqu’à nos frontières mentales, puis physiques. Je ne demande pas au lecteur d’applaudir une militarisation. Je demande de regarder la réalité en face: si l’Ukraine s’épuise, l’Europe se fragilise. Et si l’Europe ne sait pas fabriquer ce qu’elle promet, ses promesses deviennent du papier, face à l’acier.
Munitions, drones, défense aérienne: le nerf de tout
La guerre se compte en stocks
Quand on parle de la capacité de l’Ukraine à continuer de se battre, on parle d’abord de munitions. Pas comme une métaphore. Comme une réalité comptable, mesurée en cadence de production, en délais logistiques, en pièces compatibles, en tubes d’artillerie qui s’usent, en dépôts qui se vident. Cette guerre est devenue une guerre d’attrition où la compétence tactique ne suffit pas si le volume industriel ne suit pas. C’est ici que l’Europe cesse d’être un spectateur inquiet et devient une variable de survie. Parce que la ligne ukrainienne immobilise une partie majeure des forces russes, et que chaque rupture d’approvisionnement accélère une autre histoire, plus proche, plus européenne: la menace qui se déplace vers la Baltique, la Pologne, la mer Noire. Le nerf de tout, c’est la continuité. Or la continuité ne se décrète pas en conférence de presse, elle se fabrique. L’Union européenne a d’ailleurs mis en place des instruments visant à soutenir la production de munitions, dont le règlement ASAP, publié au Journal officiel: https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2023/1525/oj. Ce texte n’est pas un symbole. Il dit que le sujet n’est plus théorique. Il dit que l’acier, la poudre, les chaînes d’assemblage, sont redevenus des questions de sécurité collective.
Ce qui rend cette dépendance si brutale, c’est qu’elle expose un décalage ancien: l’Europe a longtemps pensé sa défense en termes d’intention et de budget, pas en termes de flux physiques. Or une armée tient par des objets banals, répétitifs, interchangeables: obus, charges propulsives, fusées, pièces détachées. Dans une guerre longue, l’invention se heurte au même mur que la politique: on ne déploie pas ce qu’on n’a pas. Cette contrainte industrielle devient une contrainte stratégique. Si l’Ukraine doit réduire ses tirs, elle perd la capacité de contenir, de dissuader, de rendre coûteuse chaque avancée adverse. Et si elle perd cette capacité, le coût remonte en Europe, sous une autre forme: accélération forcée des dépenses, tensions internes sur les priorités, pressions sur les frontières, et risque que Moscou interprète la fatigue comme une permission. Les Européens ont aussi adopté un mécanisme pour encourager des achats conjoints de défense, EDIRPA: https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2023/2418/oj. Ce n’est pas un détail administratif. C’est une tentative de transformer des promesses en livraisons, et des discours en stocks. Là, la sécurité européenne se joue dans des entrepôts, pas dans des slogans.
Drones: la masse à portée de main
Les drones ont ajouté une couche de vérité crue: l’innovation peut être rapide, mais elle reste soumise au même principe que l’artillerie, celui de la masse. Les drones de reconnaissance réduisent l’aveuglement, les drones d’attaque multiplient les points de pression, et la guerre électronique transforme chaque vol en duel invisible. Cela modifie la façon de se battre, mais surtout la façon de tenir. Là où un système complexe exige des mois de formation et des chaînes logistiques lourdes, certains drones se renouvellent vite, s’adaptent vite, et permettent d’absorber une partie des pertes. Cette dynamique nourrit une économie de l’attrition où la quantité devient une condition de la précision. Pour l’Europe, la leçon est inconfortable: la supériorité technologique ne suffit pas si la production ne suit pas, et si l’écosystème industriel reste trop lent pour une guerre qui apprend chaque semaine. Dans ce contexte, soutenir l’Ukraine, ce n’est pas seulement envoyer des équipements finis. C’est aider à sécuriser des composants, à stabiliser des filières, à protéger la maintenance, à raccourcir les cycles d’approvisionnement. La guerre moderne ressemble moins à une vitrine de prototypes qu’à une chaîne où chaque maillon, du capteur au moteur, décide de la durée de résistance.
Mais les drones ne remplacent pas le reste. Ils complètent. Ils révèlent. Ils aggravent aussi la pression sur les défenses, car ils saturent, ils dispersent, ils épuisent l’attention. C’est pour cela que l’Ukraine a besoin d’un mélange difficile: des drones en volume, des munitions pour l’artillerie, et une défense aérienne capable de protéger les villes, les infrastructures, et les stocks eux-mêmes. Le point commun est simple: tout ce qui vole ou explose finit par exiger des pièces détachées, des batteries, des stations, des réparations. Et tout ce qui est réparé exige du temps, donc des marges. Les drones, souvent perçus comme “moins chers”, rappellent une vérité stratégique: le coût pertinent n’est pas le prix unitaire, c’est le coût de ne plus pouvoir tenir la ligne. L’Europe a commencé à réapprendre cette arithmétique. Elle se voit dans la multiplication des initiatives industrielles et dans la recherche de standards communs. Elle se voit aussi, plus discrètement, dans l’effort de coordination sur la production et l’approvisionnement, car l’attrition ne pardonne pas les désaccords de calendrier. La sécurité européenne dépend de cette capacité à transformer l’agilité ukrainienne en résilience durable, pas en exploit ponctuel.
Défense aérienne: protéger l’air, protéger la vie
La défense aérienne est le nerf le plus visible, parce qu’elle touche directement à la vie quotidienne: l’électricité, les hôpitaux, les écoles, les logements, les routes. Sans elle, les frappes russes peuvent imposer une stratégie de pression sur la société, et pas seulement sur le front. Protéger le ciel, ce n’est pas “militariser” l’existence. C’est empêcher que la peur devienne une routine. Les systèmes de défense aérienne, qu’ils soient de courte, moyenne ou longue portée, créent des bulles de survie, mais ils créent surtout une condition politique: la capacité d’un pays à continuer d’exister, à produire, à évacuer, à réparer. Là encore, l’Europe n’est pas hors-champ. Si l’Ukraine est submergée, l’effet ne restera pas localisé. Il se traduira en instabilité régionale, en pressions migratoires, en chantage sur les routes maritimes de la mer Noire, en menaces accrues aux frontières de l’Union. Cette chaîne de conséquences n’a rien d’abstrait. Elle découle d’une réalité matérielle: des missiles coûtent cher, des intercepteurs coûtent cher, et l’attrition du ciel est une bataille de stocks. Tenir, c’est aussi pouvoir recharger, réapprovisionner, remplacer.
Le débat devient alors moral autant que stratégique: qui accepte de vivre avec l’idée qu’une capitale européenne, demain, pourrait se retrouver sous une pression similaire, simplement parce qu’on n’a pas su soutenir la capacité de défense d’un voisin attaqué? La crédibilité de la dissuasion européenne se mesure dans ces choix. Si un agresseur obtient des gains par la force, il apprend que la coercition paie, et il teste ailleurs. Cette logique a été décrite et suivie dans de nombreuses analyses publiques, notamment par l’Institute for the Study of War, qui documente l’évolution du conflit et la logique d’attrition: https://www.understandingwar.org. Il ne s’agit pas de céder à la peur. Il s’agit de regarder une mécanique froide en face. La défense aérienne ukrainienne, quand elle fonctionne, protège des vies ukrainiennes. Et en même temps, elle protège une idée européenne: celle que les frontières ne se redessinent pas à coups de missiles. Aider à maintenir cette défense, c’est accepter que la sécurité n’est pas un état, mais un effort continu, concret, industriel, qui a un prix aujourd’hui pour éviter un prix autrement plus lourd demain.
Comment ne pas être touché quand on comprend que la sécurité n’est pas une formule, mais une chaîne fragile de décisions et de livraisons? Je pense à la banalité des mots “munitions” et “intercepteurs”, et je vois ce qu’ils recouvrent vraiment: des nuits qui restent noires parce qu’un réseau électrique a tenu, des salles d’urgence qui continuent de recevoir, des familles qui dorment sans descendre quatre fois à la cave. Ce n’est pas du sentiment. C’est une équation humaine. Je refuse l’idée confortable selon laquelle tout cela serait “loin”, donc supportable. L’Ukraine tient aussi parce qu’elle improvise, qu’elle répare, qu’elle adapte, mais l’improvisation ne remplace pas une industrie, et le courage ne remplace pas un stock. Ce constat me laisse une indignation contenue: nous savons ce qui manque, nous savons ce qui compte, nous savons ce qui se paie en kilomètres gagnés par un envahisseur. La question n’est plus de compatir. La question est de décider si l’Europe veut être protégée par des mots, ou par des capacités réelles.
L’incertitude américaine, le vide qui inquiète
Washington hésite, la ligne tremble
Depuis le 24 février 2022, l’Europe regarde l’Ukraine se battre et, en même temps, elle regarde Washington décider. Parce que l’architecture de sécurité européenne s’est construite pendant des décennies avec une évidence implicite: quand la Russie frappe, les États-Unis finissent par peser, vite et fort. Or cette évidence s’est fissurée au grand jour lorsque l’aide américaine est devenue un objet de blocage intérieur, négocié, retardé, conditionné. Le signe le plus visible a été le parcours du paquet de sécurité adopté au printemps 2024 après des mois d’impasse au Congrès, au cœur d’une polarisation politique américaine assumée; la traçabilité de ce tournant est publique, ligne par ligne, sur Congress.gov, qui documente la loi issue de H.R. 815 et son adoption en avril 2024 https://www.congress.gov/bill/118th-congress/house-bill/815. Ce n’est pas un détail procédural. C’est un signal stratégique. Quand l’aide devient incertaine, la guerre change de texture. Elle ne se joue plus seulement sur le terrain, mais sur des calendriers parlementaires, des votes à rebours, des compromis qui n’ont jamais entendu un drone. L’Ukraine a besoin de continuité. L’Europe a besoin que cette continuité existe, car chaque rupture potentielle ouvre une fenêtre à Moscou, et chaque fenêtre met l’OTAN à l’épreuve.
Cette incertitude ne signifie pas que l’engagement américain a disparu. Le Département de la Défense publie régulièrement des éléments sur l’assistance à l’Ukraine et sur les mécanismes qui la structurent, y compris les paquets annoncés et les cadres d’action, sur sa page dédiée https://www.defense.gov/News/Spotlights/Ukraine-Crisis/Ukraine-Security-Assistance/. Mais la question n’est plus seulement “les États-Unis aident-ils?”, c’est “à quel rythme, avec quelle prévisibilité, et pour combien de temps?”. Les analystes du Congressional Research Service, qui résument l’assistance et ses instruments pour les parlementaires, décrivent un dispositif vaste mais dépendant de décisions politiques récurrentes, donc vulnérable aux blocages https://crsreports.congress.gov/product/pdf/IF/IF12040. Pour l’Ukraine, la différence entre une aide fluide et une aide intermittente se mesure en capacité à tenir une ligne, à protéger des villes, à planifier des rotations. Pour l’Europe, elle se mesure en risque d’extension: si l’Ukraine faiblit, la Russie n’a pas seulement “des gains”, elle libère des ressources, elle impose sa volonté par la force, et elle rapproche le danger des frontières de l’Union. On ne peut pas regarder cela comme un feuilleton politique. Ce sont des marges de sécurité, et elles rétrécissent quand l’allié central hésite.
Le soutien devient une variable électorale
Ce qui inquiète, ce n’est pas l’existence d’un débat démocratique aux États-Unis. C’est que l’aide à l’Ukraine soit devenue, à certains moments, une variable de stratégie intérieure, donc un paramètre instable pour ceux qui combattent et pour ceux qui vivent à portée de la guerre. Les institutions américaines produisent une documentation claire: le CRS détaille les formes de soutien et rappelle que les décisions budgétaires relèvent du Congrès, ce qui implique des cycles et des arbitrages https://crsreports.congress.gov/product/pdf/IF/IF12040. Cette mécanique, en temps de paix, peut sembler saine. En temps de guerre d’attrition, elle peut devenir une faiblesse. Car l’attrition ne pardonne pas l’irrégularité. Les munitions, les pièces détachées, la défense aérienne, les drones: tout ce qui compte se prépare, se fabrique, s’achemine. Quand un acteur majeur envoie un message de doute, même partiel, il invite l’adversaire à tester les limites. Et l’adversaire teste toujours. Pour l’Europe, la conséquence n’est pas abstraite: une Ukraine qui recule sous pression accroît le risque de déstabilisation régionale, de tensions en mer Noire, d’ondes de choc sur l’énergie et sur les flux humains. Ces effets se diffusent ensuite dans la politique intérieure européenne, nourrissant les fractures que la Russie cherche déjà à exploiter, selon de nombreuses analyses de sécurité publiées depuis 2022.
La phrase clé, aujourd’hui, n’est pas “l’Europe doit faire plus” comme slogan. C’est “l’Europe doit pouvoir faire sans filet”. Parce que si Washington ralentit, l’Europe ne peut pas se contenter de commenter. Elle doit compenser, et vite. Cela signifie une planification industrielle et financière crédible, au-delà des annonces. L’Union européenne a reconnu ce besoin de volume en actant, dès mars 2023, une approche accélérée pour fournir des munitions d’artillerie, avec un objectif explicitement chiffré et une logique d’achat commun; le Conseil de l’UE l’a formalisé dans un communiqué du 20 mars 2023 https://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2023/03/20/council-agrees-to-urgently-deliver-ground-to-ground-and-artillery-ammunition-to-ukraine/. Le point dur n’est pas l’intention. Le point dur, c’est la capacité à transformer une intention politique en cadence d’usine. Et c’est ici que l’incertitude américaine agit comme un révélateur brutal: elle force l’Europe à regarder ses propres dépendances, ses goulots d’étranglement, ses délais, et à admettre que l’autonomie n’est pas un discours, c’est une chaîne logistique.
Quand l’Europe doit tenir seule
La vraie question, sous le vacarme, est simple: l’Europe a-t-elle construit une assurance-vie crédible si l’Amérique se retire partiellement, ou si elle n’arrive qu’après coup? Les données disponibles sur l’ampleur et la répartition du soutien international montrent une réalité importante: l’Europe, au sens large, contribue massivement, mais la structure des contributions varie, et le poids américain reste déterminant sur certains segments militaires. Le Kiel Institute, via son Ukraine Support Tracker, publie un suivi régulier et transparent des engagements et allocations d’aide par pays et par type, permettant de comparer les tendances et les rythmes https://www.ifw-kiel.de/topics/war-against-ukraine/ukraine-support-tracker/. Ce type de source ne dit pas “qui a raison”, mais il impose une discipline: regarder ce qui est promis, ce qui est alloué, ce qui est livré. Et c’est là que l’incertitude américaine devient un danger européen: elle pousse à croire que l’on peut attendre, qu’un autre comblera le manque. Or la guerre d’attrition ne “pause” pas quand un parlement débat. Elle avance, elle use, elle exige du stock. Si l’Europe veut que l’Ukraine continue à immobiliser l’armée russe, elle doit offrir une continuité matérielle et une profondeur industrielle. Sinon, elle accepte une option froide: laisser la Russie prouver que la force paie, puis payer elle-même, beaucoup plus cher, pour reconstituer une dissuasion abîmée.
Tenir seule, pour l’Europe, ne veut pas dire rompre l’alliance transatlantique. Cela veut dire se préparer au pire scénario, parce que l’histoire militaire punit ceux qui construisent leur sécurité sur une hypothèse unique. Concrètement, cela passe par des contrats longs, des capacités de production, des chaînes d’approvisionnement sécurisées, une coordination entre États, et une protection des infrastructures critiques. Cela passe aussi par une clarté politique: si l’Ukraine tombe en manque de moyens, l’Europe ne gagne pas du “temps”. Elle gagne un voisinage plus instable, une frontière plus tendue, et une Russie encouragée. Là, l’incertitude américaine cesse d’être un sujet extérieur. Elle devient un facteur intérieur européen, parce qu’elle oblige chaque capitale à répondre à une question qu’elle évitait: qu’êtes-vous prêts à faire, sans attendre l’autre? Ce débat ne doit pas être hystérisé. Il doit être organisé, chiffré, assumé. Une démocratie peut hésiter, oui. Mais une démocratie qui veut durer doit apprendre à planifier sous pression. Et l’Ukraine, aujourd’hui, est le miroir dans lequel l’Europe voit sa propre préparation. Un miroir qui ne ment pas.
La colère monte en moi quand je vois à quel point l’Europe a pris l’habitude de vivre sous une protection qu’elle traite comme un service permanent, presque automatique. Je ne reproche pas aux États-Unis d’avoir un débat. Je reproche à l’Europe d’avoir trop longtemps confondu alliance et délégation. Quand Washington hésite, ce n’est pas seulement l’Ukraine qui retient son souffle. C’est nous. Et ce souffle court révèle une faiblesse morale: nous nous indignons, nous compatissons, puis nous attendons qu’un autre transforme notre émotion en puissance. Or la sécurité n’est pas une opinion. C’est une capacité. Je pense aux nuits où une ville a besoin de défense aérienne, pas d’un communiqué. Je pense à ces votes lointains qui, en ralentissant une livraison, transforment une semaine en épreuve de survie. Je ne veux pas d’une Europe qui découvre son courage uniquement quand le sol tremble sous ses pieds. Je veux une Europe adulte, capable de soutenir l’Ukraine sans trembler au moindre vent venu de Washington, parce que ce combat touche notre propre avenir.
Mer Noire, énergie, chantage: le front invisible
La mer Noire décide du prix
Sur une carte, la mer Noire ressemble à une marge. En réalité, elle est une artère. Quand cette artère se contracte, ce n’est pas seulement l’Ukraine qui suffoque, c’est une partie de l’Europe qui perd de l’air. Le commerce maritime n’est pas un décor derrière la guerre, c’est une couche de la guerre. Depuis 2022, Moscou a cherché à transformer l’accès à la mer en instrument de pression, en jouant sur les risques pour la navigation, sur la peur des assureurs, sur la fragilité des ports, sur l’incertitude qui fait grimper les coûts avant même que les cargaisons ne manquent. La sécurité, ici, n’est pas un concept militaire abstrait. Elle se traduit en primes d’assurance, en délais de livraison, en contrats renégociés, en routes rallongées, en pénuries locales qui n’ont pas besoin d’être totales pour devenir politiques. L’Ukraine, de son côté, a cherché à maintenir des flux maritimes malgré les attaques et malgré l’instabilité, parce que l’exportation reste une condition de survie économique et une preuve de souveraineté. Chaque navire qui part, chaque couloir qui tient, réduit l’espace du chantage. Quand il échoue, les conséquences glissent, silencieuses, jusqu’aux tables des ménages européens et aux bilans des entreprises.
Un fait résume l’enjeu sans sensationnalisme. En juillet 2023, la Russie a mis fin à sa participation à l’accord connu sous le nom d’Initiative céréalière de la mer Noire, négocié sous l’égide des Nations unies et de la Turquie, qui permettait l’exportation de denrées depuis des ports ukrainiens. Cette décision a rappelé une règle brutale: un couloir maritime peut devenir un levier géopolitique du jour au lendemain. L’Europe ne consomme pas seulement des tonnes, elle consomme de la prévisibilité. Or la guerre d’attrition vise précisément à détruire cette prévisibilité, en installant une incertitude chronique qui se paie plus cher que la pénurie ponctuelle. C’est là que l’Ukraine “tient la ligne” pour d’autres: tant qu’elle conserve une capacité à contester le contrôle russe, à rendre coûteux chaque geste de domination en mer, elle empêche un verrouillage durable de l’espace maritime régional. La mer Noire relie aussi à la Méditerranée, donc à des routes globales. L’Europe, puissance commerçante, découvre que la liberté de navigation n’est pas un acquis technique mais un choix stratégique, et que ce choix dépend, en partie, de la capacité de l’Ukraine à continuer de se défendre.
Énergie: la guerre dans les factures
Le front invisible passe aussi par les tuyaux, les câbles, les terminaux, les stocks. La Russie a utilisé l’énergie comme instrument de coercition bien avant 2022, et l’invasion à grande échelle a accéléré cette logique. Quand des volumes se raréfient ou que des menaces pèsent sur les infrastructures, le marché n’attend pas le lendemain pour réagir. Il anticipe, il s’affole, il répercute. En Europe, cette dynamique a pris une forme concrète: flambée des prix, plans d’urgence, politiques de sobriété, recherche frénétique de fournisseurs alternatifs, remplissage des stockages comme on consolide une digue avant la tempête. Ici encore, l’Ukraine compte. Une Ukraine capable de résister signifie une Russie occupée, contrainte de consacrer des ressources à la guerre, donc moins libre de multiplier les coups de pression, moins crédible dans la menace d’élargir l’instabilité à d’autres voisins, moins sûre de pouvoir tenir le long terme dans une stratégie de rupture énergétique. Et pour l’Europe, l’enjeu n’est pas seulement de diversifier, mais de dissuader: montrer qu’un chantage ne produit pas la récompense attendue. La crédibilité se construit dans la durée, elle se détruit en un hiver.
Cette dimension énergétique se mêle à la mer Noire de façon serrée. Le littoral, les ports, les installations logistiques et les voies de transport forment un système. Quand ce système est frappé, même si l’objectif militaire immédiat reste discuté, l’effet économique peut être limpide: désorganiser, rendre plus cher, rendre plus lent, épuiser la capacité d’un pays à financer son effort de défense. Pour l’Europe, la tentation est de traiter l’énergie comme un dossier technique géré par des règlements et des achats. Mais la guerre impose une lecture différente. Les décisions sur les sanctions, sur les plafonds, sur les importations, sur l’aide à la reconstruction des infrastructures, deviennent des décisions de sécurité. Dans une guerre d’attrition, le volume industriel compte, y compris pour la défense aérienne qui protège les réseaux et les centrales, y compris pour les pièces de rechange qui évitent l’arrêt prolongé d’une installation. Il ne s’agit pas de promettre un monde sans risque. Il s’agit de réduire la capacité de Moscou à transformer les besoins essentiels en arme. L’Ukraine, lorsqu’elle tient, coupe une partie de cette transformation. Lorsqu’elle vacille, l’Europe se retrouve à acheter sa tranquillité à crédit, au prix fort, et sous menace.
Le chantage fabrique des vagues humaines
Il existe une conséquence que l’on mesure mal parce qu’elle ne se compte pas seulement en euros: l’instabilité sociale et politique déclenchée par les déplacements. Une Ukraine qui peut se défendre réduit le risque de déplacements supplémentaires, non par miracle, mais par une réalité simple: si la ligne de front recule, si les villes deviennent plus exposées, si l’économie s’effondre davantage, alors des familles choisissent la survie. L’Europe a déjà accueilli des millions de personnes fuyant l’Ukraine depuis 2022, principalement sous le régime de protection temporaire mis en place par l’Union européenne. Ces arrivées ont montré deux choses à la fois: la capacité d’accueil quand l’urgence est reconnue, et la fragilité politique quand les sociétés sont fatiguées, quand le coût de la vie monte, quand la désinformation cherche des boucs émissaires. Le chantage, ici, n’a pas besoin d’être déclaré. Il suffit que la guerre s’étende, que la mer Noire se ferme davantage, que l’énergie redevienne rare, pour que la pression migratoire se combine à la pression économique. C’est une mécanique, pas une théorie. Et c’est précisément pour cela que la sécurité européenne dépend aussi de la capacité ukrainienne à continuer: tenir, c’est réduire l’effet domino.
La mer Noire est également un espace où se jouent des équilibres plus vastes: accès aux marchés, circulation des biens, stabilité régionale, perception du risque. Une Russie qui obtient des gains par la force, ou qui parvient à imposer durablement sa volonté sur le voisinage, envoie un signal que la coercition fonctionne. Ce signal n’est pas abstrait. Il se traduit par des calculs opportunistes, par des mises à l’épreuve, par une hausse des dépenses militaires imposée dans l’urgence, par une Europe contrainte de réapprendre la dissuasion à marche forcée. L’incertitude du soutien américain, régulièrement discutée dans le débat politique aux États-Unis, renforce cette réalité: si Washington hésite, l’Europe doit compenser, et l’Ukraine doit tenir assez longtemps pour que cette compensation devienne réelle. Dans ce tableau, la mer Noire, l’énergie et les déplacements ne sont pas trois dossiers séparés. Ce sont trois façons de dire la même chose. La guerre vise à fabriquer du doute, à épuiser les sociétés, à transformer chaque choix en renoncement. L’Ukraine, en résistant, empêche une partie de cette stratégie de devenir un fait accompli. Et l’Europe, si elle refuse de détourner le regard, comprend que soutenir la résilience ukrainienne n’est pas un geste de charité mais un investissement direct dans sa propre stabilité.
L’espoir persiste malgré tout… et je m’accroche à cette phrase comme on tient une rambarde dans un couloir sombre. Parce que ce front invisible a quelque chose de terriblement moderne: il ne vient pas seulement avec des explosions, il vient avec des contrats, des factures, des inquiétudes qui s’installent. Il vient avec cette sensation qu’un pays lointain n’est jamais totalement lointain quand il tient la mer, quand il protège des routes, quand il empêche qu’un chantage devienne une méthode normale de gouvernement international. Je refuse l’idée que l’Europe doive s’habituer à vivre sous la menace d’un robinet fermé, d’un navire immobilisé, d’une rumeur qui suffit à faire trembler un marché. Si l’Ukraine continue de se battre, ce n’est pas pour nourrir un récit, c’est pour rester un pays. Et si l’Europe l’aide, ce n’est pas pour se donner bonne conscience, c’est pour protéger une règle simple: la force ne doit pas devenir un argument commercial. Cette règle, quand on la perd, on la paye longtemps.
Réfugiés, fractures, peur: l’onde de choc européenne
Quand la frontière entre dans nos villes
La guerre ne reste pas derrière une ligne sur une carte. Elle traverse les gares, les salles de classe, les services d’urgence, les mairies. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en février 2022, l’Europe a vu arriver des femmes, des enfants, des personnes âgées, parfois des hommes revenus de blessures ou d’exil. Selon l’UNHCR et les institutions européennes, des millions d’Ukrainiens ont cherché protection dans l’Union, et un dispositif inédit, la protection temporaire, a été activé pour éviter l’errance administrative. Ce fait n’a rien d’abstrait. Il signifie un lit disponible ou non, un rendez-vous médical avancé ou repoussé, un professeur qui improvise une classe bilingue, un employeur qui hésite entre méfiance et besoin de main-d’œuvre. Il signifie aussi une fatigue, celle des collectivités qui portent l’accueil au quotidien, loin des discours. Dans les pays voisins de l’Ukraine comme en Allemagne, en Pologne, en Tchéquie, en Italie ou en Espagne, l’intégration a été une course de fond. La sécurité européenne se mesure ici, dans cette capacité à absorber le choc sans casser le tissu social, parce qu’un continent divisé devient une cible plus simple pour la coercition, la désinformation, le chantage.
Ce déplacement humain a une autre face, plus silencieuse. Chaque famille qui part, c’est une main en moins dans une usine ukrainienne, une infirmière en moins dans un hôpital, un père absent d’un quartier qui tente de tenir. Et chaque personne accueillie en Europe est aussi un miroir tendu à nos sociétés. Les tensions naissent quand les systèmes saturent, quand l’accès au logement se durcit, quand les prix montent, quand la peur du déclassement cherche un responsable commode. Les chiffres de l’inflation, les pénuries de logements, les files d’attente aux guichets ne sont pas causés par les réfugiés, mais ils deviennent le décor où certains veulent les rendre coupables. Ce glissement est un risque stratégique. Car si l’opinion se durcit, si la solidarité devient conditionnelle, l’aide à l’Ukraine devient plus fragile, donc sa capacité à résister aussi. Et si l’Ukraine plie, l’Europe ne gagne pas seulement un problème militaire à l’Est; elle hérite d’une instabilité plus large, d’une pression migratoire accrue, d’un voisinage encore plus dangereux en mer Noire, d’une économie perturbée. Le front a des kilomètres. L’onde de choc, elle, a des adresses.
Solidarité mise à l’épreuve, démocratie aussi
Accueillir, protéger, scolariser, soigner, ce sont des verbes concrets. Ils se conjuguent avec des budgets, des règles, des procédures. L’Union européenne a coordonné des mécanismes de protection et de financement, et des États ont adapté leurs administrations pour délivrer rapidement des droits de séjour, l’accès au travail, à l’école et aux soins. Mais la mécanique n’efface pas l’usure politique. Dans plusieurs pays, la guerre en Ukraine s’est invitée dans des campagnes électorales où l’on oppose la compassion à la “priorité nationale”, où l’on transforme l’aide extérieure en ressentiment intérieur. Cette instrumentalisation ne vient pas de nulle part: elle s’appuie sur des angoisses réelles, sur des services publics déjà tendus, sur la difficulté à expliquer pourquoi des milliards doivent partir vers l’Est alors que des citoyens se sentent abandonnés chez eux. Or, cette question n’est pas seulement budgétaire. Elle est une question de sécurité. Si une agression armée récompensée par des gains territoriaux devient une perspective crédible, le coût futur explose: dépenses militaires plus abruptes, réassurance permanente des frontières orientales, instabilité commerciale, assurance maritime plus chère, pression sur les chaînes d’approvisionnement. L’Ukraine qui tient n’est pas un slogan. C’est un amortisseur.
La fracture s’élargit aussi à travers les récits. Là où les faits devraient guider, des campagnes de désinformation exploitent la fatigue, attisent l’idée que “tout se vaut”, insinuent que la résistance ukrainienne serait une lubie ou une provocation. Les institutions européennes ont documenté des opérations d’influence russes visant à polariser les sociétés, et plusieurs services de sécurité nationaux alertent depuis des années sur cette menace hybride. On n’a pas besoin d’imaginer une conspiration grandiose: il suffit d’un message répété, d’une vidéo sortie de son contexte, d’un faux compte qui pousse un mot-dièse, d’un débat télévisé où la nuance meurt sous la vitesse. La démocratie se fragilise quand les citoyens n’ont plus de terrain commun. Et c’est ici que la capacité de l’Ukraine à continuer de se battre rejoint le destin politique de l’Europe. Une Ukraine affaiblie, à court de munitions et de défense aérienne, devient un argument pour les cyniques: “Vous voyez, ça ne sert à rien.” Une Ukraine soutenue, capable de tenir la ligne, prouve l’inverse: que la coercition n’est pas une méthode payante, que la solidarité n’est pas une posture, que l’Europe peut encore décider d’elle-même.
La peur devient une monnaie politique
La peur a une économie. Elle circule vite, elle se vend bien, elle crée des réflexes. Depuis 2022, l’Europe a vu resurgir des scénarios que beaucoup croyaient rangés dans les livres d’histoire: menaces explicites, discours sur l’usage possible de l’arme nucléaire, sabotages présumés et enquêtes complexes, incidents autour d’infrastructures énergétiques et câbles sous-marins dans un contexte de vigilance accrue. Même lorsque chaque événement reste à établir au cas par cas, l’effet global est là: une sensation de vulnérabilité. Et cette sensation rejaillit sur l’accueil des réfugiés et sur le débat démocratique. Certains responsables politiques mélangent tout, volontairement. Ils associent migration et insécurité, aide à l’Ukraine et baisse du pouvoir d’achat, sanctions et chômage, comme si la causalité était simple. Or elle ne l’est pas. Les sanctions ont un coût, mais l’Europe a aussi cherché à réduire sa dépendance aux hydrocarbures russes, accéléré des achats communs de gaz, diversifié ses fournisseurs, et le prix politique de cette transition a été réel. Dans ce climat, la guerre d’attrition en Ukraine, où le volume industriel de munitions et de drones compte, devient un test de cohérence pour l’Europe: soit elle investit dans sa base industrielle de défense et dans la résilience, soit elle accepte que la peur dicte ses choix.
La peur, enfin, change la manière dont on regarde l’Est. La mer Noire, le couloir danubien, les frontières de la Pologne et des États baltes cessent d’être des mots lointains. Ils deviennent des lignes de vie économiques, des routes de commerce, des points de tension où une crise peut se propager. Si l’Ukraine tient, elle réduit le risque d’un basculement stratégique qui obligerait l’Europe à gérer une instabilité bien plus proche, avec des conséquences possibles sur les flux de réfugiés, sur les prix de l’énergie, sur la confiance des investisseurs, sur la liberté de navigation. Si elle cède, le message envoyé au monde est simple: la force paie, la dissuasion se discute, les garanties se testent. Ce message ne s’arrête pas aux plaines ukrainiennes. Il voyage vers d’autres régions où des puissances observent, calculent, attendent une faille. Voilà pourquoi cette section n’est pas un chapitre “social” à côté du chapitre “militaire”. C’est le même dossier, la même réalité, la même ligne de fracture. La sécurité européenne ne dépend pas seulement de chars et de missiles. Elle dépend aussi de notre capacité à ne pas laisser la peur acheter nos valeurs au rabais.
Ma détermination se renforce quand je vois à quel point la guerre sait se déguiser. Elle ne se présente pas toujours sous la forme d’un bombardement lointain ou d’une carte annotée. Elle se glisse dans une conversation sur le logement, dans une jalousie de fin de mois, dans un soupir devant une facture, dans cette tentation de désigner un visage comme cause de tout. Je refuse ce marché. Je refuse que l’on transforme des personnes qui fuient en outil politique, et je refuse aussi que l’on raconte aux Européens qu’ils devraient choisir entre leur dignité et leur sécurité. Le choix est plus exigeant: il faut tenir les deux. Accueillir sans naïveté, aider sans aveuglement, débattre sans se faire voler nos mots. Je sens une colère froide quand la peur devient une monnaie, quand elle circule de compte en compte et finit par décider à notre place. L’Ukraine n’est pas un écran sur lequel projeter nos frustrations. C’est un pays qui se défend, et ce fait oblige l’Europe à se regarder en face: soit nous apprenons à encaisser le choc sans nous déchirer, soit d’autres écriront la suite à notre place.
Conclusion
La ligne ukrainienne, notre frontière morale
Ce texte partait d’une affirmation dure, presque inconfortable, et il faut la regarder sans cligner des yeux: la sécurité européenne se joue aujourd’hui dans la capacité de l’Ukraine à continuer de se défendre. Pas parce que l’Europe chercherait un affrontement, mais parce qu’un agresseur qui obtient des gains par la force apprend une leçon simple: la coercition paie. Cette leçon-là traverse les cartes et les décennies. Tant que l’armée ukrainienne immobilise et use une part majeure du potentiel militaire russe sur son territoire, la Russie dispose de moins de marge pour projeter la menace ailleurs, que ce soit vers la Baltique, la Pologne ou l’espace de la mer Noire. Ce n’est pas une formule. C’est une réalité stratégique: la guerre absorbe des hommes, des munitions, des drones, du temps d’entraînement, de la logistique, et chaque ressource engloutie là-bas est une ressource qui ne sert pas à tester, ailleurs, les lignes rouges européennes. À l’inverse, une victoire russe en Ukraine déplacerait la menace plus près, géographiquement et psychologiquement, des frontières de l’Union. Le danger n’aurait plus besoin de franchir une montagne: il serait déjà dans la plaine.
Il faut aussi dire ce que cette situation impose à nos consciences. Soutenir la capacité de l’Ukraine à tenir n’est pas une posture abstraite, c’est un choix qui engage la crédibilité de la dissuasion européenne. Une dissuasion n’existe que si elle est lisible, si elle tient dans le regard de celui qui menace. Or le regard de Moscou scrute moins nos discours que notre constance, moins nos sommets que nos livraisons. Quand l’Europe hésite, temporise, renvoie à demain ce qui devait être fait hier, elle ne gagne pas du temps: elle en offre. Et ce temps offert se paye en kilomètres de terrain contesté, en infrastructures détruites, en pression constante sur les sociétés. Dans cette guerre, l’Ukraine ne demande pas à l’Europe de venir combattre. Elle demande des moyens pour continuer un combat qui, de fait, protège une partie du continent d’une instabilité plus large. La vraie question n’est donc pas de savoir si l’Ukraine est un dossier extérieur. La question est de savoir si l’Europe accepte de regarder en face que son ordre de sécurité, construit après 1945 puis élargi après 1991, est contesté par la force armée, et que répondre exige autre chose que des mots.
Une guerre d’usure, un test industriel
La guerre est devenue une guerre d’attrition où le volume compte. Ce constat, répété par de nombreux analystes militaires et confirmé par le rythme des combats, a une conséquence immédiate: l’Ukraine dépend fortement des capacités de production et de livraison européennes, et plus largement occidentales, pour ses besoins en munitions d’artillerie, en drones, en défense aérienne et en pièces détachées. Dans un conflit d’usure, le courage ne suffit pas. Le courage tient une position. Les stocks la rendent tenable. La maintenance rend le matériel durable. L’interopérabilité rend l’aide utilisable vite. Le nerf de cette guerre n’est pas seulement le front, c’est l’arrière: des chaînes de production, des contrats, des délais, des formations, une logistique capable d’absorber la complexité. L’Europe découvre, parfois dans la douleur, que sa base industrielle de défense est une composante de sa souveraineté. Pas un slogan. Une mécanique: si vous ne fabriquez pas, vous ne réparez pas; si vous ne réparez pas, vous perdez du rythme; si vous perdez du rythme, vous perdez l’initiative. Et quand l’initiative change de camp, les civils paient, les économies tremblent, les politiques se crispent.
Cette réalité industrielle parle aussi de nous, Européens, au-delà du champ militaire. Elle révèle notre rapport au long terme. Les démocraties fonctionnent par cycles, par budgets annuels, par humeurs publiques. La guerre d’usure, elle, fonctionne par saisons, par années, par érosion. Si l’Europe veut que l’Ukraine puisse continuer à se battre, elle doit traiter le soutien comme une politique et non comme une succession de gestes. La différence est immense. Une politique se planifie, se finance, se protège des alternances, se rend prévisible. Et c’est la prévisibilité qui crée la force: pour l’Ukraine, qui peut organiser ses défenses; pour les industriels, qui peuvent investir; pour les adversaires, qui comprennent que l’effort ne s’épuisera pas au premier coup de vent. Il ne s’agit pas de nourrir une escalade. Il s’agit de réduire l’incitation à l’agression en montrant que la force ne produit pas le résultat politique attendu. Le monde observe. Les pays voisins de la Russie observent. Les partenaires de l’Europe observent. Et chaque hésitation transforme la solidarité en variable, donc en vulnérabilité. Le paradoxe est là: ce qui coûte cher aujourd’hui peut coûter infiniment plus demain si l’Europe se retrouve forcée d’accélérer dans la panique, au lieu d’avancer dans la lucidité.
Choisir la cohérence, refuser l’oubli
Un autre élément rend cette équation plus pressante: l’incertitude américaine. Les États-Unis restent un acteur majeur du soutien à l’Ukraine, mais la politique intérieure américaine peut faire varier l’intensité, le tempo, la forme de cette aide. Cette simple possibilité suffit à changer la posture européenne. Non pas pour rompre l’alliance transatlantique, mais pour accepter une évidence: si l’Europe ne peut pas compenser, alors la capacité de l’Ukraine à tenir devient plus fragile, et avec elle l’équilibre stratégique du continent. Une fragilité n’est jamais neutre. Elle attire les tests. Elle multiplie les paris dangereux. Elle pousse à explorer les limites. C’est ainsi que les crises s’élargissent. Et quand elles s’élargissent, ce ne sont pas seulement des frontières qui tremblent, ce sont des budgets, des marchés, des routes maritimes, des infrastructures critiques, des élections. L’enjeu ne se limite pas à des cartes d’état-major. Il touche la stabilité du voisinage européen: une Ukraine capable de se défendre réduit les risques de déplacements massifs de populations, diminue les leviers de chantage énergétique, limite l’instabilité en mer Noire, espace vital pour des échanges et des approvisionnements. Ce sont des mots froids, mais derrière eux il y a des factures, des emplois, des angoisses familiales, des hivers plus ou moins supportables.
Alors que reste-t-il à dire, au moment de conclure, sans se réfugier dans des abstractions? Qu’il existe des moments où l’Histoire pose une question simple et demande une réponse cohérente. La question, ici, ressemble à ceci: si un État souverain en Europe est attaqué, et qu’on laisse l’agresseur gagner parce que soutenir la défense fatigue, que vaut la promesse de sécurité faite à tous les autres? La dissuasion ne se décrète pas, elle se démontre. Et la démonstration se fait dans la durée, dans la capacité à soutenir sans se lasser, à produire sans s’essouffler, à décider sans se dédire. L’Ukraine, en tenant, rend visible une forme de résistance qui dépasse ses frontières. Mais l’Europe doit refuser un confort mental: celui de croire que cette résistance existera seule, indéfiniment, comme un mur sans béton. Le futur, ici, n’est pas une prophétie; c’est une somme de décisions. Des décisions de production. Des décisions de coordination. Des décisions de clarté politique. Une Europe qui assume cette cohérence se protège elle-même, tout en défendant une règle essentielle: on ne change pas les frontières par la violence. Et si cette règle tient, quelque chose d’autre tient avec elle: notre capacité à vivre sans préparer la prochaine guerre comme une fatalité.
Cette injustice me révolte parce qu’elle essaie de se déguiser en normalité. À force de durer, une guerre finit par devenir un bruit de fond, une ligne de plus dans une journée déjà saturée. Je refuse cette anesthésie. Je refuse l’idée qu’un pays européen puisse être attaqué, amputé, épuisé, et que nous traitions cela comme un débat d’habitudes, un sujet parmi d’autres, interchangeable. La fatigue est humaine. Mais l’abandon, lui, est un choix. Et ce choix ne tombe pas seulement sur l’Ukraine; il retombe sur nous, sur ce que valent nos paroles, sur ce que vaut notre promesse de sécurité, sur ce que vaut notre attachement à une règle simple: la force ne fait pas loi. Je n’ai pas besoin d’inventer des scènes pour sentir le poids de cette réalité. Il suffit de regarder la carte, les flux, les budgets, les discours. Tout converge vers une même exigence: tenir une ligne, non par bravade, mais par cohérence. Si l’Europe veut rester un espace où l’on vit sans trembler à chaque frontière, elle doit apprendre à soutenir sans détourner les yeux, et à appeler les choses par leur nom.
La dissuasion européenne se joue à Kyiv
Une frontière tenue loin de nous
Quand on parle de dissuasion, on pense à des traités, à des sommets, à des drapeaux alignés derrière des pupitres. Mais la dissuasion, au fond, commence par une réalité plus nue: la capacité d’empêcher un agresseur de croire qu’il peut gagner. Depuis l’invasion à grande échelle lancée par la Russie contre l’Ukraine en février 2022, cette réalité s’écrit d’abord sur le terrain ukrainien. Tant que les forces ukrainiennes immobilisent et usent une part majeure du potentiel militaire russe, Moscou dispose de moins de marges pour menacer directement d’autres espaces européens, qu’il s’agisse de la région baltique, de la Pologne ou des équilibres en mer Noire. Ce lien entre le front ukrainien et la sécurité du continent n’est pas une formule. Il découle d’une logique de moyens: une armée engagée dans une guerre d’attrition ne peut pas, en même temps, se projeter à l’infini, stocker sans limite, préparer partout. Ce verrou coûteux, l’Ukraine le tient avec ses soldats, mais aussi avec les livraisons de systèmes, de munitions, de pièces détachées, de défense aérienne, qui conditionnent sa capacité à continuer. C’est cela, la ligne qui éloigne la menace.
Le risque, si l’Ukraine ne peut plus tenir, n’est pas seulement territorial. Il est psychologique, stratégique, contagieux. Une victoire russe, ou même une progression obtenue par la force malgré les sanctions et les condamnations, enverrait un message brut: la coercition paie, l’agression finit par être récompensée, la patience de l’Europe a des limites. Dans les relations internationales, ce signal compte presque autant que le terrain conquis, parce qu’il façonne les calculs futurs. La dissuasion européenne repose sur une promesse: l’idée que franchir certaines lignes entraînera un coût intenable. Si l’Ukraine est contrainte de céder faute de ressources, la promesse se fissure. Et quand une promesse de sécurité se fissure, le prix de la réparer grimpe d’un coup, souvent sous forme de dépenses de défense plus rapides, plus désordonnées, prises dans l’urgence plutôt que dans la stratégie. On peut détourner le regard des cartes pendant un temps. On ne peut pas détourner le regard des conséquences: une menace rapprochée des frontières de l’Union européenne, et une crédibilité collective qui doit être reconstruite dans un monde qui observe.
La crédibilité ne se vote pas
La crédibilité d’une dissuasion ne se décrète pas. Elle se prouve. Et, depuis 2022, elle se prouve aussi par la cohérence entre les paroles européennes et les capacités réellement disponibles. La guerre en Ukraine a exposé un fait gênant: sur la durée, ce ne sont pas seulement les discours qui comptent, mais les chaînes industrielles, les calendriers de production, la profondeur des stocks. Les analyses publiques d’organismes comme l’Institute for the Study of War décrivent une guerre devenue largement d’attrition, où la régularité des munitions, des drones, de la défense aérienne et de la maintenance pèse aussi lourd que l’éclat d’une annonce politique. Cela place l’Europe devant un test froid. Si elle affirme que sa sécurité dépend de la résistance ukrainienne, alors sa base industrielle de défense devient un instrument stratégique, pas un dossier technique. Produire davantage, livrer mieux, réparer plus vite, coordonner les achats: ce sont des verbes de sécurité. Chaque rupture logistique, chaque retard, chaque hésitation se transforme en vulnérabilité sur le terrain, puis en vulnérabilité dans les esprits. La dissuasion, ici, se mesure en flux, en continuité, en capacité à durer sans épuiser l’allié qui tient le choc.
Il y a une autre dimension, plus inconfortable encore: l’incertitude. Les fluctuations possibles du soutien des États-Unis, régulièrement discutées dans le débat public américain, ont une conséquence immédiate pour l’Europe. Si Washington réduit ou retarde une partie de son aide, la question n’est pas seulement “qui compense”, mais “à quelle vitesse” et “avec quelle qualité”. Dans ce contexte, la capacité de l’Ukraine à continuer de se battre devient un pivot: elle achète du temps, elle évite un basculement soudain, elle maintient un équilibre qui empêche l’effet domino. Mais cette capacité n’est pas une ressource magique. Elle dépend de matériels, de munitions, de défense antiaérienne pour protéger l’arrière, d’un soutien économique pour maintenir l’État. Pour l’Europe, cela revient à regarder la dissuasion en face: elle ne se vote pas à l’unanimité, elle ne se résume pas à des principes. Elle s’incarne dans des livraisons, des formations, des investissements, et dans une acceptation lucide que la sécurité a un coût, même quand on préférerait ne pas le payer.
Mer Noire, énergie, exils: l’onde
Réduire la guerre à une confrontation militaire serait une erreur pratique. Parce que ses conséquences se propagent. Une Ukraine capable de se défendre réduit les risques d’instabilité qui frappent directement l’Europe, y compris loin du front. La mer Noire, par exemple, n’est pas un décor lointain: c’est un espace où se jouent des routes maritimes, des exportations, des pressions économiques, et donc une part de la sécurité alimentaire et commerciale. L’énergie, aussi, reste une zone de vulnérabilité: l’histoire récente a montré comment la dépendance peut se transformer en levier de chantage, avec des effets sur les prix, sur la cohésion politique, sur la capacité des États à tenir une ligne commune. Et puis il y a les mouvements de population. Depuis 2022, l’Europe a accueilli des millions de personnes fuyant la guerre, selon les données du HCR, et cette réalité a des implications durables en matière d’école, de logement, de santé, de travail. Une déstabilisation accrue, un effondrement de la capacité de défense ukrainienne, pourrait créer de nouvelles vagues, non pas comme un concept, mais comme une pression réelle sur des sociétés déjà fracturées par les crises successives. Dans cette perspective, soutenir l’Ukraine, c’est aussi prévenir l’extension des secousses qui atteignent les foyers européens.
Le lien entre Kyiv et les capitales européennes tient donc en une phrase: l’Ukraine est devenue un tampon stratégique, mais un tampon vivant, composé de personnes, d’institutions, d’une armée qui s’épuise, d’une société qui tient. Si l’Europe se contente de regarder cette résistance comme un service rendu, elle se condamne à l’ingratitude et à l’impréparation. Le raisonnement inverse est plus dur, mais plus honnête: si l’Ukraine tombe ou recule de manière décisive faute de moyens, l’Europe n’échappera pas au coût. Elle le paiera autrement, plus tard, souvent plus cher, dans des programmes de réarmement accélérés, dans la tension aux frontières, dans la polarisation politique interne, dans la peur qui s’insinue quand la menace se rapproche. La dissuasion n’est pas seulement une affaire de chars et de missiles. C’est une affaire de confiance collective. Et la confiance collective se brise vite quand l’adversaire comprend que le temps travaille pour lui. À Kyiv, l’Europe voit son propre reflet: sa capacité à tenir une promesse au moment où elle devient difficile.
Il m’est impossible de ne pas ressentir une forme de vertige moral devant cette équation: l’Europe discute sa sécurité avec des mots, tandis que l’Ukraine la paie avec du temps, des corps, des villes qui s’éteignent la nuit sous les alertes. Je ne confonds pas les responsabilités, et je sais que chaque État calcule ses risques, ses budgets, ses opinions publiques. Mais je refuse l’anesthésie. Quand on dit que la dissuasion se joue à Kyiv, on ne parle pas d’un slogan. On parle d’un test de cohérence: si nous savons que le résultat en Ukraine pèse sur la crédibilité de la force en Europe, alors nos demi-mesures ne sont pas de la prudence, elles deviennent un signal. Un signal entendu. Un signal interprété. Je pense aussi à ce que cette guerre fait à nos sociétés: la fatigue, le réflexe de détourner le regard, la tentation de croire qu’une ligne de front suffit à contenir le monde. Une frontière ne contient rien si la volonté derrière elle se dérobe.
Une guerre d’usure, une bataille d’usines
Le front commence dans les ateliers
Sur une carte, la guerre se lit en lignes, en flèches, en villages disputés. Sur le terrain, elle se lit en stocks. Les batailles d’aujourd’hui se gagnent moins par une manœuvre brillante que par une capacité à remplacer ce qui casse, à fournir ce qui manque, à livrer ce qui arrive toujours trop tard. En Ukraine, le temps ne se mesure pas seulement en jours de combat, mais en cadence de production. Un canon tire, chauffe, s’use. Une batterie de défense aérienne intercepte, consomme, demande des recharges. Un drone part, parfois ne revient pas, et il en faut un autre. Cette logique d’attrition impose une vérité froide à l’Europe: la sécurité collective ne se joue plus uniquement dans les sommets, mais dans la robustesse d’une base industrielle capable d’absorber le choc, de multiplier les lignes, de sécuriser les composants, d’étaler les flux. Tant que l’armée ukrainienne tient, elle immobilise une part majeure des capacités russes sur son propre territoire, réduisant d’autant la pression militaire directe sur les frontières orientales de l’Union européenne et de l’OTAN, du flanc balte à la mer Noire. Mais tenir ne relève pas de la volonté seule. Tenir, c’est disposer, jour après jour, de munitions, de pièces, de capteurs, de réparations. La stratégie, ici, a l’odeur du métal et le bruit des machines.
Cette guerre a aussi déplacé un débat européen longtemps repoussé: qu’est-ce qu’une économie de paix quand la réalité impose une économie de résilience et de production accélérée. Les armées européennes, comme beaucoup d’armées occidentales, ont optimisé leurs stocks pour des opérations limitées, pas pour une guerre longue et gourmande en munitions. Or l’Ukraine consomme parce qu’elle se défend et parce qu’elle frappe, et l’Europe découvre que le maillon faible peut être la disponibilité d’une pièce détachée aussi sûrement que la décision politique. Les ministères peuvent annoncer, promettre, voter, mais une chaîne d’approvisionnement ne se reconfigure pas par décret. Il faut des matières premières, des travailleurs formés, des machines-outils, des autorisations, des contrats, des contrôles qualité. La guerre d’usure oblige à penser en mois, parfois en années, alors que le front exige des livraisons rapides. Ce décalage produit une tension permanente: l’Ukraine a besoin maintenant; l’Europe reconstruit lentement une capacité qu’elle avait laissée se contracter. Dans cet espace, la Russie tente de parier sur la fatigue et sur les trous logistiques. Et l’Europe, si elle veut que sa sécurité dépende moins de la chance, doit accepter que l’atelier devient un théâtre stratégique, et que la cadence vaut parfois un bataillon.
La supériorité industrielle devient une arme
La guerre d’attrition récompense une qualité rarement mise en avant dans les discours publics: la profondeur. La profondeur, ce sont des stocks qui tiennent, des lignes de production qui tournent, des contrats qui sécurisent l’approvisionnement, des filières capables de résister à un incident, une panne, une attaque informatique, une rupture d’exportation. Dans ce type de conflit, chaque famille d’équipements crée une dépendance. L’artillerie exige un flux régulier de munitions. Les drones exigent de l’électronique, des optiques, des moteurs, des liaisons de données. La défense aérienne exige des intercepteurs coûteux et des radars entretenus. Rien de cela n’existe en quantité illimitée. Et la contrainte se durcit quand les soutiens extérieurs fluctuent. L’incertitude politique à Washington, régulièrement évoquée dans les débats américains, a rappelé à l’Europe une réalité stratégique: si le soutien des États-Unis ralentit, l’équilibre peut se déplacer vite. Dans ce scénario, l’Ukraine devient encore plus dépendante de la capacité européenne à compenser, et l’Europe devient plus dépendante de la capacité ukrainienne à ne pas céder. Ce n’est pas un jeu d’influence abstrait. C’est une mécanique. Si l’Ukraine manque, la Russie gagne du terrain, rapproche la ligne de menace des frontières européennes, et oblige ensuite l’Union à investir plus vite, plus haut, dans l’urgence, au lieu d’investir plus tôt, plus intelligemment, dans la durée.
Cette supériorité industrielle ne se résume pas à produire plus. Elle consiste à produire juste, au bon rythme, avec une logistique qui n’épuise pas l’effort. La Russie, malgré les sanctions occidentales, a montré sa capacité à adapter son économie de guerre et à maintenir des volumes sur certains segments, selon de nombreuses analyses d’instituts de recherche et de services de renseignement occidentaux rendues publiques. L’Ukraine, elle, s’appuie sur un mélange de production nationale, d’innovation rapide et de livraisons alliées. L’Europe se retrouve donc face à un choix qui n’a rien de théorique: soit elle traite la production de défense comme une politique industrielle stratégique, soit elle accepte une vulnérabilité durable. On parle d’usines, mais on parle surtout de temps. Le temps de fabriquer. Le temps d’acheminer. Le temps d’intégrer et d’entraîner. Le temps de réparer. L’attrition transforme les retards en pertes de positions, et les pertes de positions en crises politiques. C’est pour cela que des initiatives européennes ont cherché à accélérer la production de munitions et à encourager l’investissement dans les capacités, tout en poussant des achats conjoints pour sécuriser les commandes. Derrière ces mécanismes, il y a une question simple: l’Europe veut-elle être un acteur qui fournit, ou un acteur qui commente pendant que d’autres décident du rythme.
Munition, drone, radar, pièce de vie
Quand on dit que le volume industriel compte, il faut regarder ce que le volume signifie concrètement. Ce sont des obus qui permettent de répondre à une attaque. Ce sont des drones de reconnaissance qui voient avant que l’infanterie ne s’expose. Ce sont des brouilleurs et des systèmes de guerre électronique qui réduisent l’efficacité adverse. Ce sont des véhicules qui roulent encore parce qu’on a une pièce, un pneu, un alternateur. C’est aussi la capacité à protéger les villes, l’énergie, les infrastructures, grâce à des systèmes de défense aérienne qui ne se remplacent pas en une semaine. Chaque catégorie impose une chaîne logistique spécifique, et chacune peut casser l’ensemble si elle faiblit. L’Ukraine a démontré une inventivité remarquable dans l’adaptation, notamment par l’usage intensif de drones et par la transformation rapide de technologies civiles en outils militaires. Mais l’innovation ne supprime pas les besoins matériels. Une guerre longue finit par punir les pénuries. Et ces pénuries ne concernent pas seulement le front. Elles se répercutent sur la stabilité du voisinage européen: la pression sur les réseaux énergétiques, le risque de nouvelles vagues de réfugiés si des zones civiles deviennent intenables, l’insécurité en mer Noire qui touche les échanges. Une Ukraine capable de se défendre agit comme un amortisseur. Une Ukraine qui s’effondre deviendrait un accélérateur de crises, et l’Europe paierait, dans la politique intérieure, ce qu’elle aurait refusé d’assumer dans l’industrie.
Il y a une dimension morale, mais il y a aussi une dimension de gestion des risques. La crédibilité de la dissuasion européenne dépend du message envoyé. Si la Russie obtient des gains durables par la force, l’idée même de sécurité par le droit recule, et le calcul d’autres acteurs, ailleurs, peut changer. La dissuasion, ce n’est pas seulement des déclarations, c’est la preuve qu’une agression coûte cher et ne paie pas. Or cette preuve passe, aujourd’hui, par la capacité de l’Ukraine à continuer de se battre et à ne pas être asphyxiée. C’est ici que la bataille d’usines rencontre la bataille des esprits. Les investissements européens dans la production, dans l’achat commun, dans l’entretien, dans la formation, ne sont pas des dépenses abstraites. Ils traduisent un choix de continuité. Ils réduisent la dépendance aux aléas politiques extérieurs et donnent à l’Ukraine une visibilité minimale pour planifier. Sans visibilité, on improvise. Et l’improvisation, dans une guerre d’attrition, coûte plus que de l’argent. Elle coûte du terrain, du temps, et parfois la possibilité même de négocier depuis une position viable. L’Europe n’a pas besoin de slogans. Elle a besoin de chaînes qui tiennent.
Face à ces pertes, je sens monter une colère froide, parce qu’elles ne viennent pas d’un manque de courage, mais d’un manque de matière. On demande à des soldats de tenir une ligne, et on oublie que chaque jour de tenue se fabrique aussi dans une usine, dans un atelier, dans un entrepôt. Cela me heurte, parce que l’Europe aime les mots propres, les formules prudentes, les calendriers. La guerre, elle, ne négocie pas avec nos procédures. Elle vient chercher ce qui manque, et elle l’expose au grand jour. Je refuse l’idée confortable selon laquelle la production serait un sujet technique, réservé à quelques experts, loin de la conscience publique. Produire, ici, c’est protéger. C’est empêcher que la violence se rapproche, kilomètre après kilomètre, jusqu’à nos frontières mentales, puis physiques. Je ne demande pas au lecteur d’applaudir une militarisation. Je demande de regarder la réalité en face: si l’Ukraine s’épuise, l’Europe se fragilise. Et si l’Europe ne sait pas fabriquer ce qu’elle promet, ses promesses deviennent du papier, face à l’acier.
Munitions, drones, défense aérienne: le nerf de tout
La guerre se compte en stocks
Quand on parle de la capacité de l’Ukraine à continuer de se battre, on parle d’abord de munitions. Pas comme une métaphore. Comme une réalité comptable, mesurée en cadence de production, en délais logistiques, en pièces compatibles, en tubes d’artillerie qui s’usent, en dépôts qui se vident. Cette guerre est devenue une guerre d’attrition où la compétence tactique ne suffit pas si le volume industriel ne suit pas. C’est ici que l’Europe cesse d’être un spectateur inquiet et devient une variable de survie. Parce que la ligne ukrainienne immobilise une partie majeure des forces russes, et que chaque rupture d’approvisionnement accélère une autre histoire, plus proche, plus européenne: la menace qui se déplace vers la Baltique, la Pologne, la mer Noire. Le nerf de tout, c’est la continuité. Or la continuité ne se décrète pas en conférence de presse, elle se fabrique. L’Union européenne a d’ailleurs mis en place des instruments visant à soutenir la production de munitions, dont le règlement ASAP, publié au Journal officiel: https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2023/1525/oj. Ce texte n’est pas un symbole. Il dit que le sujet n’est plus théorique. Il dit que l’acier, la poudre, les chaînes d’assemblage, sont redevenus des questions de sécurité collective.
Ce qui rend cette dépendance si brutale, c’est qu’elle expose un décalage ancien: l’Europe a longtemps pensé sa défense en termes d’intention et de budget, pas en termes de flux physiques. Or une armée tient par des objets banals, répétitifs, interchangeables: obus, charges propulsives, fusées, pièces détachées. Dans une guerre longue, l’invention se heurte au même mur que la politique: on ne déploie pas ce qu’on n’a pas. Cette contrainte industrielle devient une contrainte stratégique. Si l’Ukraine doit réduire ses tirs, elle perd la capacité de contenir, de dissuader, de rendre coûteuse chaque avancée adverse. Et si elle perd cette capacité, le coût remonte en Europe, sous une autre forme: accélération forcée des dépenses, tensions internes sur les priorités, pressions sur les frontières, et risque que Moscou interprète la fatigue comme une permission. Les Européens ont aussi adopté un mécanisme pour encourager des achats conjoints de défense, EDIRPA: https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2023/2418/oj. Ce n’est pas un détail administratif. C’est une tentative de transformer des promesses en livraisons, et des discours en stocks. Là, la sécurité européenne se joue dans des entrepôts, pas dans des slogans.
Drones: la masse à portée de main
Les drones ont ajouté une couche de vérité crue: l’innovation peut être rapide, mais elle reste soumise au même principe que l’artillerie, celui de la masse. Les drones de reconnaissance réduisent l’aveuglement, les drones d’attaque multiplient les points de pression, et la guerre électronique transforme chaque vol en duel invisible. Cela modifie la façon de se battre, mais surtout la façon de tenir. Là où un système complexe exige des mois de formation et des chaînes logistiques lourdes, certains drones se renouvellent vite, s’adaptent vite, et permettent d’absorber une partie des pertes. Cette dynamique nourrit une économie de l’attrition où la quantité devient une condition de la précision. Pour l’Europe, la leçon est inconfortable: la supériorité technologique ne suffit pas si la production ne suit pas, et si l’écosystème industriel reste trop lent pour une guerre qui apprend chaque semaine. Dans ce contexte, soutenir l’Ukraine, ce n’est pas seulement envoyer des équipements finis. C’est aider à sécuriser des composants, à stabiliser des filières, à protéger la maintenance, à raccourcir les cycles d’approvisionnement. La guerre moderne ressemble moins à une vitrine de prototypes qu’à une chaîne où chaque maillon, du capteur au moteur, décide de la durée de résistance.
Mais les drones ne remplacent pas le reste. Ils complètent. Ils révèlent. Ils aggravent aussi la pression sur les défenses, car ils saturent, ils dispersent, ils épuisent l’attention. C’est pour cela que l’Ukraine a besoin d’un mélange difficile: des drones en volume, des munitions pour l’artillerie, et une défense aérienne capable de protéger les villes, les infrastructures, et les stocks eux-mêmes. Le point commun est simple: tout ce qui vole ou explose finit par exiger des pièces détachées, des batteries, des stations, des réparations. Et tout ce qui est réparé exige du temps, donc des marges. Les drones, souvent perçus comme “moins chers”, rappellent une vérité stratégique: le coût pertinent n’est pas le prix unitaire, c’est le coût de ne plus pouvoir tenir la ligne. L’Europe a commencé à réapprendre cette arithmétique. Elle se voit dans la multiplication des initiatives industrielles et dans la recherche de standards communs. Elle se voit aussi, plus discrètement, dans l’effort de coordination sur la production et l’approvisionnement, car l’attrition ne pardonne pas les désaccords de calendrier. La sécurité européenne dépend de cette capacité à transformer l’agilité ukrainienne en résilience durable, pas en exploit ponctuel.
Défense aérienne: protéger l’air, protéger la vie
La défense aérienne est le nerf le plus visible, parce qu’elle touche directement à la vie quotidienne: l’électricité, les hôpitaux, les écoles, les logements, les routes. Sans elle, les frappes russes peuvent imposer une stratégie de pression sur la société, et pas seulement sur le front. Protéger le ciel, ce n’est pas “militariser” l’existence. C’est empêcher que la peur devienne une routine. Les systèmes de défense aérienne, qu’ils soient de courte, moyenne ou longue portée, créent des bulles de survie, mais ils créent surtout une condition politique: la capacité d’un pays à continuer d’exister, à produire, à évacuer, à réparer. Là encore, l’Europe n’est pas hors-champ. Si l’Ukraine est submergée, l’effet ne restera pas localisé. Il se traduira en instabilité régionale, en pressions migratoires, en chantage sur les routes maritimes de la mer Noire, en menaces accrues aux frontières de l’Union. Cette chaîne de conséquences n’a rien d’abstrait. Elle découle d’une réalité matérielle: des missiles coûtent cher, des intercepteurs coûtent cher, et l’attrition du ciel est une bataille de stocks. Tenir, c’est aussi pouvoir recharger, réapprovisionner, remplacer.
Le débat devient alors moral autant que stratégique: qui accepte de vivre avec l’idée qu’une capitale européenne, demain, pourrait se retrouver sous une pression similaire, simplement parce qu’on n’a pas su soutenir la capacité de défense d’un voisin attaqué? La crédibilité de la dissuasion européenne se mesure dans ces choix. Si un agresseur obtient des gains par la force, il apprend que la coercition paie, et il teste ailleurs. Cette logique a été décrite et suivie dans de nombreuses analyses publiques, notamment par l’Institute for the Study of War, qui documente l’évolution du conflit et la logique d’attrition: https://www.understandingwar.org. Il ne s’agit pas de céder à la peur. Il s’agit de regarder une mécanique froide en face. La défense aérienne ukrainienne, quand elle fonctionne, protège des vies ukrainiennes. Et en même temps, elle protège une idée européenne: celle que les frontières ne se redessinent pas à coups de missiles. Aider à maintenir cette défense, c’est accepter que la sécurité n’est pas un état, mais un effort continu, concret, industriel, qui a un prix aujourd’hui pour éviter un prix autrement plus lourd demain.
Comment ne pas être touché quand on comprend que la sécurité n’est pas une formule, mais une chaîne fragile de décisions et de livraisons? Je pense à la banalité des mots “munitions” et “intercepteurs”, et je vois ce qu’ils recouvrent vraiment: des nuits qui restent noires parce qu’un réseau électrique a tenu, des salles d’urgence qui continuent de recevoir, des familles qui dorment sans descendre quatre fois à la cave. Ce n’est pas du sentiment. C’est une équation humaine. Je refuse l’idée confortable selon laquelle tout cela serait “loin”, donc supportable. L’Ukraine tient aussi parce qu’elle improvise, qu’elle répare, qu’elle adapte, mais l’improvisation ne remplace pas une industrie, et le courage ne remplace pas un stock. Ce constat me laisse une indignation contenue: nous savons ce qui manque, nous savons ce qui compte, nous savons ce qui se paie en kilomètres gagnés par un envahisseur. La question n’est plus de compatir. La question est de décider si l’Europe veut être protégée par des mots, ou par des capacités réelles.
L’incertitude américaine, le vide qui inquiète
Washington hésite, la ligne tremble
Depuis le 24 février 2022, l’Europe regarde l’Ukraine se battre et, en même temps, elle regarde Washington décider. Parce que l’architecture de sécurité européenne s’est construite pendant des décennies avec une évidence implicite: quand la Russie frappe, les États-Unis finissent par peser, vite et fort. Or cette évidence s’est fissurée au grand jour lorsque l’aide américaine est devenue un objet de blocage intérieur, négocié, retardé, conditionné. Le signe le plus visible a été le parcours du paquet de sécurité adopté au printemps 2024 après des mois d’impasse au Congrès, au cœur d’une polarisation politique américaine assumée; la traçabilité de ce tournant est publique, ligne par ligne, sur Congress.gov, qui documente la loi issue de H.R. 815 et son adoption en avril 2024 https://www.congress.gov/bill/118th-congress/house-bill/815. Ce n’est pas un détail procédural. C’est un signal stratégique. Quand l’aide devient incertaine, la guerre change de texture. Elle ne se joue plus seulement sur le terrain, mais sur des calendriers parlementaires, des votes à rebours, des compromis qui n’ont jamais entendu un drone. L’Ukraine a besoin de continuité. L’Europe a besoin que cette continuité existe, car chaque rupture potentielle ouvre une fenêtre à Moscou, et chaque fenêtre met l’OTAN à l’épreuve.
Cette incertitude ne signifie pas que l’engagement américain a disparu. Le Département de la Défense publie régulièrement des éléments sur l’assistance à l’Ukraine et sur les mécanismes qui la structurent, y compris les paquets annoncés et les cadres d’action, sur sa page dédiée https://www.defense.gov/News/Spotlights/Ukraine-Crisis/Ukraine-Security-Assistance/. Mais la question n’est plus seulement “les États-Unis aident-ils?”, c’est “à quel rythme, avec quelle prévisibilité, et pour combien de temps?”. Les analystes du Congressional Research Service, qui résument l’assistance et ses instruments pour les parlementaires, décrivent un dispositif vaste mais dépendant de décisions politiques récurrentes, donc vulnérable aux blocages https://crsreports.congress.gov/product/pdf/IF/IF12040. Pour l’Ukraine, la différence entre une aide fluide et une aide intermittente se mesure en capacité à tenir une ligne, à protéger des villes, à planifier des rotations. Pour l’Europe, elle se mesure en risque d’extension: si l’Ukraine faiblit, la Russie n’a pas seulement “des gains”, elle libère des ressources, elle impose sa volonté par la force, et elle rapproche le danger des frontières de l’Union. On ne peut pas regarder cela comme un feuilleton politique. Ce sont des marges de sécurité, et elles rétrécissent quand l’allié central hésite.
Le soutien devient une variable électorale
Ce qui inquiète, ce n’est pas l’existence d’un débat démocratique aux États-Unis. C’est que l’aide à l’Ukraine soit devenue, à certains moments, une variable de stratégie intérieure, donc un paramètre instable pour ceux qui combattent et pour ceux qui vivent à portée de la guerre. Les institutions américaines produisent une documentation claire: le CRS détaille les formes de soutien et rappelle que les décisions budgétaires relèvent du Congrès, ce qui implique des cycles et des arbitrages https://crsreports.congress.gov/product/pdf/IF/IF12040. Cette mécanique, en temps de paix, peut sembler saine. En temps de guerre d’attrition, elle peut devenir une faiblesse. Car l’attrition ne pardonne pas l’irrégularité. Les munitions, les pièces détachées, la défense aérienne, les drones: tout ce qui compte se prépare, se fabrique, s’achemine. Quand un acteur majeur envoie un message de doute, même partiel, il invite l’adversaire à tester les limites. Et l’adversaire teste toujours. Pour l’Europe, la conséquence n’est pas abstraite: une Ukraine qui recule sous pression accroît le risque de déstabilisation régionale, de tensions en mer Noire, d’ondes de choc sur l’énergie et sur les flux humains. Ces effets se diffusent ensuite dans la politique intérieure européenne, nourrissant les fractures que la Russie cherche déjà à exploiter, selon de nombreuses analyses de sécurité publiées depuis 2022.
La phrase clé, aujourd’hui, n’est pas “l’Europe doit faire plus” comme slogan. C’est “l’Europe doit pouvoir faire sans filet”. Parce que si Washington ralentit, l’Europe ne peut pas se contenter de commenter. Elle doit compenser, et vite. Cela signifie une planification industrielle et financière crédible, au-delà des annonces. L’Union européenne a reconnu ce besoin de volume en actant, dès mars 2023, une approche accélérée pour fournir des munitions d’artillerie, avec un objectif explicitement chiffré et une logique d’achat commun; le Conseil de l’UE l’a formalisé dans un communiqué du 20 mars 2023 https://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2023/03/20/council-agrees-to-urgently-deliver-ground-to-ground-and-artillery-ammunition-to-ukraine/. Le point dur n’est pas l’intention. Le point dur, c’est la capacité à transformer une intention politique en cadence d’usine. Et c’est ici que l’incertitude américaine agit comme un révélateur brutal: elle force l’Europe à regarder ses propres dépendances, ses goulots d’étranglement, ses délais, et à admettre que l’autonomie n’est pas un discours, c’est une chaîne logistique.
Quand l’Europe doit tenir seule
La vraie question, sous le vacarme, est simple: l’Europe a-t-elle construit une assurance-vie crédible si l’Amérique se retire partiellement, ou si elle n’arrive qu’après coup? Les données disponibles sur l’ampleur et la répartition du soutien international montrent une réalité importante: l’Europe, au sens large, contribue massivement, mais la structure des contributions varie, et le poids américain reste déterminant sur certains segments militaires. Le Kiel Institute, via son Ukraine Support Tracker, publie un suivi régulier et transparent des engagements et allocations d’aide par pays et par type, permettant de comparer les tendances et les rythmes https://www.ifw-kiel.de/topics/war-against-ukraine/ukraine-support-tracker/. Ce type de source ne dit pas “qui a raison”, mais il impose une discipline: regarder ce qui est promis, ce qui est alloué, ce qui est livré. Et c’est là que l’incertitude américaine devient un danger européen: elle pousse à croire que l’on peut attendre, qu’un autre comblera le manque. Or la guerre d’attrition ne “pause” pas quand un parlement débat. Elle avance, elle use, elle exige du stock. Si l’Europe veut que l’Ukraine continue à immobiliser l’armée russe, elle doit offrir une continuité matérielle et une profondeur industrielle. Sinon, elle accepte une option froide: laisser la Russie prouver que la force paie, puis payer elle-même, beaucoup plus cher, pour reconstituer une dissuasion abîmée.
Tenir seule, pour l’Europe, ne veut pas dire rompre l’alliance transatlantique. Cela veut dire se préparer au pire scénario, parce que l’histoire militaire punit ceux qui construisent leur sécurité sur une hypothèse unique. Concrètement, cela passe par des contrats longs, des capacités de production, des chaînes d’approvisionnement sécurisées, une coordination entre États, et une protection des infrastructures critiques. Cela passe aussi par une clarté politique: si l’Ukraine tombe en manque de moyens, l’Europe ne gagne pas du “temps”. Elle gagne un voisinage plus instable, une frontière plus tendue, et une Russie encouragée. Là, l’incertitude américaine cesse d’être un sujet extérieur. Elle devient un facteur intérieur européen, parce qu’elle oblige chaque capitale à répondre à une question qu’elle évitait: qu’êtes-vous prêts à faire, sans attendre l’autre? Ce débat ne doit pas être hystérisé. Il doit être organisé, chiffré, assumé. Une démocratie peut hésiter, oui. Mais une démocratie qui veut durer doit apprendre à planifier sous pression. Et l’Ukraine, aujourd’hui, est le miroir dans lequel l’Europe voit sa propre préparation. Un miroir qui ne ment pas.
La colère monte en moi quand je vois à quel point l’Europe a pris l’habitude de vivre sous une protection qu’elle traite comme un service permanent, presque automatique. Je ne reproche pas aux États-Unis d’avoir un débat. Je reproche à l’Europe d’avoir trop longtemps confondu alliance et délégation. Quand Washington hésite, ce n’est pas seulement l’Ukraine qui retient son souffle. C’est nous. Et ce souffle court révèle une faiblesse morale: nous nous indignons, nous compatissons, puis nous attendons qu’un autre transforme notre émotion en puissance. Or la sécurité n’est pas une opinion. C’est une capacité. Je pense aux nuits où une ville a besoin de défense aérienne, pas d’un communiqué. Je pense à ces votes lointains qui, en ralentissant une livraison, transforment une semaine en épreuve de survie. Je ne veux pas d’une Europe qui découvre son courage uniquement quand le sol tremble sous ses pieds. Je veux une Europe adulte, capable de soutenir l’Ukraine sans trembler au moindre vent venu de Washington, parce que ce combat touche notre propre avenir.
Mer Noire, énergie, chantage: le front invisible
La mer Noire décide du prix
Sur une carte, la mer Noire ressemble à une marge. En réalité, elle est une artère. Quand cette artère se contracte, ce n’est pas seulement l’Ukraine qui suffoque, c’est une partie de l’Europe qui perd de l’air. Le commerce maritime n’est pas un décor derrière la guerre, c’est une couche de la guerre. Depuis 2022, Moscou a cherché à transformer l’accès à la mer en instrument de pression, en jouant sur les risques pour la navigation, sur la peur des assureurs, sur la fragilité des ports, sur l’incertitude qui fait grimper les coûts avant même que les cargaisons ne manquent. La sécurité, ici, n’est pas un concept militaire abstrait. Elle se traduit en primes d’assurance, en délais de livraison, en contrats renégociés, en routes rallongées, en pénuries locales qui n’ont pas besoin d’être totales pour devenir politiques. L’Ukraine, de son côté, a cherché à maintenir des flux maritimes malgré les attaques et malgré l’instabilité, parce que l’exportation reste une condition de survie économique et une preuve de souveraineté. Chaque navire qui part, chaque couloir qui tient, réduit l’espace du chantage. Quand il échoue, les conséquences glissent, silencieuses, jusqu’aux tables des ménages européens et aux bilans des entreprises.
Un fait résume l’enjeu sans sensationnalisme. En juillet 2023, la Russie a mis fin à sa participation à l’accord connu sous le nom d’Initiative céréalière de la mer Noire, négocié sous l’égide des Nations unies et de la Turquie, qui permettait l’exportation de denrées depuis des ports ukrainiens. Cette décision a rappelé une règle brutale: un couloir maritime peut devenir un levier géopolitique du jour au lendemain. L’Europe ne consomme pas seulement des tonnes, elle consomme de la prévisibilité. Or la guerre d’attrition vise précisément à détruire cette prévisibilité, en installant une incertitude chronique qui se paie plus cher que la pénurie ponctuelle. C’est là que l’Ukraine “tient la ligne” pour d’autres: tant qu’elle conserve une capacité à contester le contrôle russe, à rendre coûteux chaque geste de domination en mer, elle empêche un verrouillage durable de l’espace maritime régional. La mer Noire relie aussi à la Méditerranée, donc à des routes globales. L’Europe, puissance commerçante, découvre que la liberté de navigation n’est pas un acquis technique mais un choix stratégique, et que ce choix dépend, en partie, de la capacité de l’Ukraine à continuer de se défendre.
Énergie: la guerre dans les factures
Le front invisible passe aussi par les tuyaux, les câbles, les terminaux, les stocks. La Russie a utilisé l’énergie comme instrument de coercition bien avant 2022, et l’invasion à grande échelle a accéléré cette logique. Quand des volumes se raréfient ou que des menaces pèsent sur les infrastructures, le marché n’attend pas le lendemain pour réagir. Il anticipe, il s’affole, il répercute. En Europe, cette dynamique a pris une forme concrète: flambée des prix, plans d’urgence, politiques de sobriété, recherche frénétique de fournisseurs alternatifs, remplissage des stockages comme on consolide une digue avant la tempête. Ici encore, l’Ukraine compte. Une Ukraine capable de résister signifie une Russie occupée, contrainte de consacrer des ressources à la guerre, donc moins libre de multiplier les coups de pression, moins crédible dans la menace d’élargir l’instabilité à d’autres voisins, moins sûre de pouvoir tenir le long terme dans une stratégie de rupture énergétique. Et pour l’Europe, l’enjeu n’est pas seulement de diversifier, mais de dissuader: montrer qu’un chantage ne produit pas la récompense attendue. La crédibilité se construit dans la durée, elle se détruit en un hiver.
Cette dimension énergétique se mêle à la mer Noire de façon serrée. Le littoral, les ports, les installations logistiques et les voies de transport forment un système. Quand ce système est frappé, même si l’objectif militaire immédiat reste discuté, l’effet économique peut être limpide: désorganiser, rendre plus cher, rendre plus lent, épuiser la capacité d’un pays à financer son effort de défense. Pour l’Europe, la tentation est de traiter l’énergie comme un dossier technique géré par des règlements et des achats. Mais la guerre impose une lecture différente. Les décisions sur les sanctions, sur les plafonds, sur les importations, sur l’aide à la reconstruction des infrastructures, deviennent des décisions de sécurité. Dans une guerre d’attrition, le volume industriel compte, y compris pour la défense aérienne qui protège les réseaux et les centrales, y compris pour les pièces de rechange qui évitent l’arrêt prolongé d’une installation. Il ne s’agit pas de promettre un monde sans risque. Il s’agit de réduire la capacité de Moscou à transformer les besoins essentiels en arme. L’Ukraine, lorsqu’elle tient, coupe une partie de cette transformation. Lorsqu’elle vacille, l’Europe se retrouve à acheter sa tranquillité à crédit, au prix fort, et sous menace.
Le chantage fabrique des vagues humaines
Il existe une conséquence que l’on mesure mal parce qu’elle ne se compte pas seulement en euros: l’instabilité sociale et politique déclenchée par les déplacements. Une Ukraine qui peut se défendre réduit le risque de déplacements supplémentaires, non par miracle, mais par une réalité simple: si la ligne de front recule, si les villes deviennent plus exposées, si l’économie s’effondre davantage, alors des familles choisissent la survie. L’Europe a déjà accueilli des millions de personnes fuyant l’Ukraine depuis 2022, principalement sous le régime de protection temporaire mis en place par l’Union européenne. Ces arrivées ont montré deux choses à la fois: la capacité d’accueil quand l’urgence est reconnue, et la fragilité politique quand les sociétés sont fatiguées, quand le coût de la vie monte, quand la désinformation cherche des boucs émissaires. Le chantage, ici, n’a pas besoin d’être déclaré. Il suffit que la guerre s’étende, que la mer Noire se ferme davantage, que l’énergie redevienne rare, pour que la pression migratoire se combine à la pression économique. C’est une mécanique, pas une théorie. Et c’est précisément pour cela que la sécurité européenne dépend aussi de la capacité ukrainienne à continuer: tenir, c’est réduire l’effet domino.
La mer Noire est également un espace où se jouent des équilibres plus vastes: accès aux marchés, circulation des biens, stabilité régionale, perception du risque. Une Russie qui obtient des gains par la force, ou qui parvient à imposer durablement sa volonté sur le voisinage, envoie un signal que la coercition fonctionne. Ce signal n’est pas abstrait. Il se traduit par des calculs opportunistes, par des mises à l’épreuve, par une hausse des dépenses militaires imposée dans l’urgence, par une Europe contrainte de réapprendre la dissuasion à marche forcée. L’incertitude du soutien américain, régulièrement discutée dans le débat politique aux États-Unis, renforce cette réalité: si Washington hésite, l’Europe doit compenser, et l’Ukraine doit tenir assez longtemps pour que cette compensation devienne réelle. Dans ce tableau, la mer Noire, l’énergie et les déplacements ne sont pas trois dossiers séparés. Ce sont trois façons de dire la même chose. La guerre vise à fabriquer du doute, à épuiser les sociétés, à transformer chaque choix en renoncement. L’Ukraine, en résistant, empêche une partie de cette stratégie de devenir un fait accompli. Et l’Europe, si elle refuse de détourner le regard, comprend que soutenir la résilience ukrainienne n’est pas un geste de charité mais un investissement direct dans sa propre stabilité.
L’espoir persiste malgré tout… et je m’accroche à cette phrase comme on tient une rambarde dans un couloir sombre. Parce que ce front invisible a quelque chose de terriblement moderne: il ne vient pas seulement avec des explosions, il vient avec des contrats, des factures, des inquiétudes qui s’installent. Il vient avec cette sensation qu’un pays lointain n’est jamais totalement lointain quand il tient la mer, quand il protège des routes, quand il empêche qu’un chantage devienne une méthode normale de gouvernement international. Je refuse l’idée que l’Europe doive s’habituer à vivre sous la menace d’un robinet fermé, d’un navire immobilisé, d’une rumeur qui suffit à faire trembler un marché. Si l’Ukraine continue de se battre, ce n’est pas pour nourrir un récit, c’est pour rester un pays. Et si l’Europe l’aide, ce n’est pas pour se donner bonne conscience, c’est pour protéger une règle simple: la force ne doit pas devenir un argument commercial. Cette règle, quand on la perd, on la paye longtemps.
Réfugiés, fractures, peur: l’onde de choc européenne
Quand la frontière entre dans nos villes
La guerre ne reste pas derrière une ligne sur une carte. Elle traverse les gares, les salles de classe, les services d’urgence, les mairies. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en février 2022, l’Europe a vu arriver des femmes, des enfants, des personnes âgées, parfois des hommes revenus de blessures ou d’exil. Selon l’UNHCR et les institutions européennes, des millions d’Ukrainiens ont cherché protection dans l’Union, et un dispositif inédit, la protection temporaire, a été activé pour éviter l’errance administrative. Ce fait n’a rien d’abstrait. Il signifie un lit disponible ou non, un rendez-vous médical avancé ou repoussé, un professeur qui improvise une classe bilingue, un employeur qui hésite entre méfiance et besoin de main-d’œuvre. Il signifie aussi une fatigue, celle des collectivités qui portent l’accueil au quotidien, loin des discours. Dans les pays voisins de l’Ukraine comme en Allemagne, en Pologne, en Tchéquie, en Italie ou en Espagne, l’intégration a été une course de fond. La sécurité européenne se mesure ici, dans cette capacité à absorber le choc sans casser le tissu social, parce qu’un continent divisé devient une cible plus simple pour la coercition, la désinformation, le chantage.
Ce déplacement humain a une autre face, plus silencieuse. Chaque famille qui part, c’est une main en moins dans une usine ukrainienne, une infirmière en moins dans un hôpital, un père absent d’un quartier qui tente de tenir. Et chaque personne accueillie en Europe est aussi un miroir tendu à nos sociétés. Les tensions naissent quand les systèmes saturent, quand l’accès au logement se durcit, quand les prix montent, quand la peur du déclassement cherche un responsable commode. Les chiffres de l’inflation, les pénuries de logements, les files d’attente aux guichets ne sont pas causés par les réfugiés, mais ils deviennent le décor où certains veulent les rendre coupables. Ce glissement est un risque stratégique. Car si l’opinion se durcit, si la solidarité devient conditionnelle, l’aide à l’Ukraine devient plus fragile, donc sa capacité à résister aussi. Et si l’Ukraine plie, l’Europe ne gagne pas seulement un problème militaire à l’Est; elle hérite d’une instabilité plus large, d’une pression migratoire accrue, d’un voisinage encore plus dangereux en mer Noire, d’une économie perturbée. Le front a des kilomètres. L’onde de choc, elle, a des adresses.
Solidarité mise à l’épreuve, démocratie aussi
Accueillir, protéger, scolariser, soigner, ce sont des verbes concrets. Ils se conjuguent avec des budgets, des règles, des procédures. L’Union européenne a coordonné des mécanismes de protection et de financement, et des États ont adapté leurs administrations pour délivrer rapidement des droits de séjour, l’accès au travail, à l’école et aux soins. Mais la mécanique n’efface pas l’usure politique. Dans plusieurs pays, la guerre en Ukraine s’est invitée dans des campagnes électorales où l’on oppose la compassion à la “priorité nationale”, où l’on transforme l’aide extérieure en ressentiment intérieur. Cette instrumentalisation ne vient pas de nulle part: elle s’appuie sur des angoisses réelles, sur des services publics déjà tendus, sur la difficulté à expliquer pourquoi des milliards doivent partir vers l’Est alors que des citoyens se sentent abandonnés chez eux. Or, cette question n’est pas seulement budgétaire. Elle est une question de sécurité. Si une agression armée récompensée par des gains territoriaux devient une perspective crédible, le coût futur explose: dépenses militaires plus abruptes, réassurance permanente des frontières orientales, instabilité commerciale, assurance maritime plus chère, pression sur les chaînes d’approvisionnement. L’Ukraine qui tient n’est pas un slogan. C’est un amortisseur.
La fracture s’élargit aussi à travers les récits. Là où les faits devraient guider, des campagnes de désinformation exploitent la fatigue, attisent l’idée que “tout se vaut”, insinuent que la résistance ukrainienne serait une lubie ou une provocation. Les institutions européennes ont documenté des opérations d’influence russes visant à polariser les sociétés, et plusieurs services de sécurité nationaux alertent depuis des années sur cette menace hybride. On n’a pas besoin d’imaginer une conspiration grandiose: il suffit d’un message répété, d’une vidéo sortie de son contexte, d’un faux compte qui pousse un mot-dièse, d’un débat télévisé où la nuance meurt sous la vitesse. La démocratie se fragilise quand les citoyens n’ont plus de terrain commun. Et c’est ici que la capacité de l’Ukraine à continuer de se battre rejoint le destin politique de l’Europe. Une Ukraine affaiblie, à court de munitions et de défense aérienne, devient un argument pour les cyniques: “Vous voyez, ça ne sert à rien.” Une Ukraine soutenue, capable de tenir la ligne, prouve l’inverse: que la coercition n’est pas une méthode payante, que la solidarité n’est pas une posture, que l’Europe peut encore décider d’elle-même.
La peur devient une monnaie politique
La peur a une économie. Elle circule vite, elle se vend bien, elle crée des réflexes. Depuis 2022, l’Europe a vu resurgir des scénarios que beaucoup croyaient rangés dans les livres d’histoire: menaces explicites, discours sur l’usage possible de l’arme nucléaire, sabotages présumés et enquêtes complexes, incidents autour d’infrastructures énergétiques et câbles sous-marins dans un contexte de vigilance accrue. Même lorsque chaque événement reste à établir au cas par cas, l’effet global est là: une sensation de vulnérabilité. Et cette sensation rejaillit sur l’accueil des réfugiés et sur le débat démocratique. Certains responsables politiques mélangent tout, volontairement. Ils associent migration et insécurité, aide à l’Ukraine et baisse du pouvoir d’achat, sanctions et chômage, comme si la causalité était simple. Or elle ne l’est pas. Les sanctions ont un coût, mais l’Europe a aussi cherché à réduire sa dépendance aux hydrocarbures russes, accéléré des achats communs de gaz, diversifié ses fournisseurs, et le prix politique de cette transition a été réel. Dans ce climat, la guerre d’attrition en Ukraine, où le volume industriel de munitions et de drones compte, devient un test de cohérence pour l’Europe: soit elle investit dans sa base industrielle de défense et dans la résilience, soit elle accepte que la peur dicte ses choix.
La peur, enfin, change la manière dont on regarde l’Est. La mer Noire, le couloir danubien, les frontières de la Pologne et des États baltes cessent d’être des mots lointains. Ils deviennent des lignes de vie économiques, des routes de commerce, des points de tension où une crise peut se propager. Si l’Ukraine tient, elle réduit le risque d’un basculement stratégique qui obligerait l’Europe à gérer une instabilité bien plus proche, avec des conséquences possibles sur les flux de réfugiés, sur les prix de l’énergie, sur la confiance des investisseurs, sur la liberté de navigation. Si elle cède, le message envoyé au monde est simple: la force paie, la dissuasion se discute, les garanties se testent. Ce message ne s’arrête pas aux plaines ukrainiennes. Il voyage vers d’autres régions où des puissances observent, calculent, attendent une faille. Voilà pourquoi cette section n’est pas un chapitre “social” à côté du chapitre “militaire”. C’est le même dossier, la même réalité, la même ligne de fracture. La sécurité européenne ne dépend pas seulement de chars et de missiles. Elle dépend aussi de notre capacité à ne pas laisser la peur acheter nos valeurs au rabais.
Ma détermination se renforce quand je vois à quel point la guerre sait se déguiser. Elle ne se présente pas toujours sous la forme d’un bombardement lointain ou d’une carte annotée. Elle se glisse dans une conversation sur le logement, dans une jalousie de fin de mois, dans un soupir devant une facture, dans cette tentation de désigner un visage comme cause de tout. Je refuse ce marché. Je refuse que l’on transforme des personnes qui fuient en outil politique, et je refuse aussi que l’on raconte aux Européens qu’ils devraient choisir entre leur dignité et leur sécurité. Le choix est plus exigeant: il faut tenir les deux. Accueillir sans naïveté, aider sans aveuglement, débattre sans se faire voler nos mots. Je sens une colère froide quand la peur devient une monnaie, quand elle circule de compte en compte et finit par décider à notre place. L’Ukraine n’est pas un écran sur lequel projeter nos frustrations. C’est un pays qui se défend, et ce fait oblige l’Europe à se regarder en face: soit nous apprenons à encaisser le choc sans nous déchirer, soit d’autres écriront la suite à notre place.
Conclusion
La ligne ukrainienne, notre frontière morale
Ce texte partait d’une affirmation dure, presque inconfortable, et il faut la regarder sans cligner des yeux: la sécurité européenne se joue aujourd’hui dans la capacité de l’Ukraine à continuer de se défendre. Pas parce que l’Europe chercherait un affrontement, mais parce qu’un agresseur qui obtient des gains par la force apprend une leçon simple: la coercition paie. Cette leçon-là traverse les cartes et les décennies. Tant que l’armée ukrainienne immobilise et use une part majeure du potentiel militaire russe sur son territoire, la Russie dispose de moins de marge pour projeter la menace ailleurs, que ce soit vers la Baltique, la Pologne ou l’espace de la mer Noire. Ce n’est pas une formule. C’est une réalité stratégique: la guerre absorbe des hommes, des munitions, des drones, du temps d’entraînement, de la logistique, et chaque ressource engloutie là-bas est une ressource qui ne sert pas à tester, ailleurs, les lignes rouges européennes. À l’inverse, une victoire russe en Ukraine déplacerait la menace plus près, géographiquement et psychologiquement, des frontières de l’Union. Le danger n’aurait plus besoin de franchir une montagne: il serait déjà dans la plaine.
Il faut aussi dire ce que cette situation impose à nos consciences. Soutenir la capacité de l’Ukraine à tenir n’est pas une posture abstraite, c’est un choix qui engage la crédibilité de la dissuasion européenne. Une dissuasion n’existe que si elle est lisible, si elle tient dans le regard de celui qui menace. Or le regard de Moscou scrute moins nos discours que notre constance, moins nos sommets que nos livraisons. Quand l’Europe hésite, temporise, renvoie à demain ce qui devait être fait hier, elle ne gagne pas du temps: elle en offre. Et ce temps offert se paye en kilomètres de terrain contesté, en infrastructures détruites, en pression constante sur les sociétés. Dans cette guerre, l’Ukraine ne demande pas à l’Europe de venir combattre. Elle demande des moyens pour continuer un combat qui, de fait, protège une partie du continent d’une instabilité plus large. La vraie question n’est donc pas de savoir si l’Ukraine est un dossier extérieur. La question est de savoir si l’Europe accepte de regarder en face que son ordre de sécurité, construit après 1945 puis élargi après 1991, est contesté par la force armée, et que répondre exige autre chose que des mots.
Une guerre d’usure, un test industriel
La guerre est devenue une guerre d’attrition où le volume compte. Ce constat, répété par de nombreux analystes militaires et confirmé par le rythme des combats, a une conséquence immédiate: l’Ukraine dépend fortement des capacités de production et de livraison européennes, et plus largement occidentales, pour ses besoins en munitions d’artillerie, en drones, en défense aérienne et en pièces détachées. Dans un conflit d’usure, le courage ne suffit pas. Le courage tient une position. Les stocks la rendent tenable. La maintenance rend le matériel durable. L’interopérabilité rend l’aide utilisable vite. Le nerf de cette guerre n’est pas seulement le front, c’est l’arrière: des chaînes de production, des contrats, des délais, des formations, une logistique capable d’absorber la complexité. L’Europe découvre, parfois dans la douleur, que sa base industrielle de défense est une composante de sa souveraineté. Pas un slogan. Une mécanique: si vous ne fabriquez pas, vous ne réparez pas; si vous ne réparez pas, vous perdez du rythme; si vous perdez du rythme, vous perdez l’initiative. Et quand l’initiative change de camp, les civils paient, les économies tremblent, les politiques se crispent.
Cette réalité industrielle parle aussi de nous, Européens, au-delà du champ militaire. Elle révèle notre rapport au long terme. Les démocraties fonctionnent par cycles, par budgets annuels, par humeurs publiques. La guerre d’usure, elle, fonctionne par saisons, par années, par érosion. Si l’Europe veut que l’Ukraine puisse continuer à se battre, elle doit traiter le soutien comme une politique et non comme une succession de gestes. La différence est immense. Une politique se planifie, se finance, se protège des alternances, se rend prévisible. Et c’est la prévisibilité qui crée la force: pour l’Ukraine, qui peut organiser ses défenses; pour les industriels, qui peuvent investir; pour les adversaires, qui comprennent que l’effort ne s’épuisera pas au premier coup de vent. Il ne s’agit pas de nourrir une escalade. Il s’agit de réduire l’incitation à l’agression en montrant que la force ne produit pas le résultat politique attendu. Le monde observe. Les pays voisins de la Russie observent. Les partenaires de l’Europe observent. Et chaque hésitation transforme la solidarité en variable, donc en vulnérabilité. Le paradoxe est là: ce qui coûte cher aujourd’hui peut coûter infiniment plus demain si l’Europe se retrouve forcée d’accélérer dans la panique, au lieu d’avancer dans la lucidité.
Choisir la cohérence, refuser l’oubli
Un autre élément rend cette équation plus pressante: l’incertitude américaine. Les États-Unis restent un acteur majeur du soutien à l’Ukraine, mais la politique intérieure américaine peut faire varier l’intensité, le tempo, la forme de cette aide. Cette simple possibilité suffit à changer la posture européenne. Non pas pour rompre l’alliance transatlantique, mais pour accepter une évidence: si l’Europe ne peut pas compenser, alors la capacité de l’Ukraine à tenir devient plus fragile, et avec elle l’équilibre stratégique du continent. Une fragilité n’est jamais neutre. Elle attire les tests. Elle multiplie les paris dangereux. Elle pousse à explorer les limites. C’est ainsi que les crises s’élargissent. Et quand elles s’élargissent, ce ne sont pas seulement des frontières qui tremblent, ce sont des budgets, des marchés, des routes maritimes, des infrastructures critiques, des élections. L’enjeu ne se limite pas à des cartes d’état-major. Il touche la stabilité du voisinage européen: une Ukraine capable de se défendre réduit les risques de déplacements massifs de populations, diminue les leviers de chantage énergétique, limite l’instabilité en mer Noire, espace vital pour des échanges et des approvisionnements. Ce sont des mots froids, mais derrière eux il y a des factures, des emplois, des angoisses familiales, des hivers plus ou moins supportables.
Alors que reste-t-il à dire, au moment de conclure, sans se réfugier dans des abstractions? Qu’il existe des moments où l’Histoire pose une question simple et demande une réponse cohérente. La question, ici, ressemble à ceci: si un État souverain en Europe est attaqué, et qu’on laisse l’agresseur gagner parce que soutenir la défense fatigue, que vaut la promesse de sécurité faite à tous les autres? La dissuasion ne se décrète pas, elle se démontre. Et la démonstration se fait dans la durée, dans la capacité à soutenir sans se lasser, à produire sans s’essouffler, à décider sans se dédire. L’Ukraine, en tenant, rend visible une forme de résistance qui dépasse ses frontières. Mais l’Europe doit refuser un confort mental: celui de croire que cette résistance existera seule, indéfiniment, comme un mur sans béton. Le futur, ici, n’est pas une prophétie; c’est une somme de décisions. Des décisions de production. Des décisions de coordination. Des décisions de clarté politique. Une Europe qui assume cette cohérence se protège elle-même, tout en défendant une règle essentielle: on ne change pas les frontières par la violence. Et si cette règle tient, quelque chose d’autre tient avec elle: notre capacité à vivre sans préparer la prochaine guerre comme une fatalité.
Cette injustice me révolte parce qu’elle essaie de se déguiser en normalité. À force de durer, une guerre finit par devenir un bruit de fond, une ligne de plus dans une journée déjà saturée. Je refuse cette anesthésie. Je refuse l’idée qu’un pays européen puisse être attaqué, amputé, épuisé, et que nous traitions cela comme un débat d’habitudes, un sujet parmi d’autres, interchangeable. La fatigue est humaine. Mais l’abandon, lui, est un choix. Et ce choix ne tombe pas seulement sur l’Ukraine; il retombe sur nous, sur ce que valent nos paroles, sur ce que vaut notre promesse de sécurité, sur ce que vaut notre attachement à une règle simple: la force ne fait pas loi. Je n’ai pas besoin d’inventer des scènes pour sentir le poids de cette réalité. Il suffit de regarder la carte, les flux, les budgets, les discours. Tout converge vers une même exigence: tenir une ligne, non par bravade, mais par cohérence. Si l’Europe veut rester un espace où l’on vit sans trembler à chaque frontière, elle doit apprendre à soutenir sans détourner les yeux, et à appeler les choses par leur nom.
Sources
Sources primaires
English – Article source (15/01/2026)
PRIMAIRE — The New Voice of Ukraine (NV.ua) – Opinion: “Why Europe’s security depends on sustaining Ukraine’s war effort” (12 décembre 2025) — blank » rel= »noopener »>https://english.nv.ua/opinion/the-rolling-modernization-model-why-europe-s-security-depends-on-sustaining-ukraine-s-war-effort-50575612.html
PRIMAIRE — NATO – Dossier officiel sur le soutien de l’OTAN à l’Ukraine (10 décembre 2025) — 192648.htm » target= »blank » rel= »noopener »>https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics192648.htm
PRIMAIRE — Ministère de la Défense de l’Ukraine – Actualités/communiqués officiels sur la conduite de la guerre et les besoins militaires (11 décembre 2025) — blank » rel= »noopener »>https://mod.gov.ua/en/news
Sources secondaires
SECONDAIRE — Institute for the Study of War (ISW) – “Russian Offensive Campaign Assessment” (14 décembre 2025) — blank » rel= »noopener »>https://www.understandingwar.org/backgrounder/russian-offensive-campaign-assessment
SECONDAIRE — Kiel Institute for the World Economy – “Ukraine Support Tracker” (9 décembre 2025) — blank » rel= »noopener »>https://www.ifw-kiel.de/topics/war-against-ukraine/ukraine-support-tracker/
SECONDAIRE — BBC News – Dossier/analyses sur la guerre en Ukraine et ses effets sur la sécurité européenne (13 décembre 2025) — https://www.bbc.com/news/ukraine
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