La doctrine Poutine n’est pas un document officiel qu’on peut lire dans les archives du Kremlin. C’est plutôt une série de principes, de lignes rouges et d’objectifs qui se sont révélés progressivement au fil des deux décennies et demie de son règne.
Si on devait la résumer en quelques points, ce serait ceci :
1. La Russie est une grande puissance ou elle n’est rien.
Pour Poutine, il n’existe pas de position intermédiaire. La Russie ne peut pas être un « grand pays normal » comme le Canada ou l’Australie, riche et paisible mais sans prétention mondiale. Son histoire, sa taille, son arsenal nucléaire, sa culture lui imposent un rôle de premier plan. Accepter un statut de puissance régionale serait une forme de suicide national.
2. L’espace post-soviétique est la zone d’influence naturelle de la Russie.
Les anciennes républiques soviétiques – Ukraine, Biélorussie, Kazakhstan, Géorgie, Moldavie et les autres – ne sont pas vraiment des pays étrangers. Ce sont des parties du « monde russe » qui ont été artificiellement séparées. Certaines, comme l’Ukraine et la Biélorussie, ne sont même pas de vraies nations distinctes aux yeux de Poutine – ce sont des branches du peuple russe.
3. L’OTAN est une menace existentielle.
L’expansion de l’OTAN vers l’Est n’est pas défensive, quoi qu’en disent les Occidentaux. C’est une manœuvre d’encerclement visant à étouffer la Russie, à la repousser dans ses frontières les plus étroites, à l’empêcher de jouer son rôle de grande puissance. Chaque nouveau membre de l’OTAN est un clou de plus dans le cercueil des ambitions russes.
4. L’ordre mondial américain est illégitime.
Le système international dominé par les États-Unis depuis 1991 n’est pas « l’ordre fondé sur des règles » dont parlent les diplomates occidentaux. C’est l’hégémonie d’un seul pays qui impose ses valeurs, ses intérêts et ses guerres au reste du monde. La Russie a le droit – et le devoir – de s’y opposer, de construire une alternative multipolaire.
5. La force est le seul langage que comprend l’Occident.
Les années 90 l’ont prouvé : la coopération, les concessions, la bonne volonté ne mènent nulle part. Seuls les rapports de force comptent. La Russie sera respectée quand elle sera crainte, pas avant.
Les trois piliers de la reconstruction
Pour mettre en œuvre cette doctrine, Poutine s’est appuyé sur trois piliers : le contrôle interne absolu, la reconstruction de la puissance militaire, et l’exploitation stratégique des ressources naturelles.
Le contrôle interne
Dès son arrivée au pouvoir, Poutine comprit que pour projeter sa puissance à l’extérieur, il devait d’abord contrôler l’intérieur. Les années Eltsine avaient été un festival d’anarchie : oligarques tout-puissants, gouverneurs régionaux quasi-indépendants, médias incontrôlables, criminalité omniprésente.
En quelques années, il remit de l’ordre. Les oligarques qui acceptèrent de se soumettre furent autorisés à garder leurs milliards. Ceux qui refusèrent – comme Mikhaïl Khodorkovski, l’homme le plus riche de Russie – furent brisés, emprisonnés, exilés. Le message était clair : l’argent est toléré, le pouvoir politique ne l’est pas.
Les gouverneurs régionaux perdirent leur autonomie. Les chaînes de télévision furent reprises en main par des proches du Kremlin. Les partis politiques d’opposition furent marginalisés, harcelés, ou cooptés. La société civile fut étouffée par des lois restrictives sur les « agents étrangers ».
Ce n’était pas un retour au totalitarisme soviétique – les Russes pouvaient voyager, faire du commerce, vivre leur vie privée comme ils l’entendaient. Mais le pouvoir politique était monopolisé. Et ce monopole était la condition nécessaire à tout le reste.
La reconstruction militaire
Quand Poutine prit le pouvoir, l’armée russe était une ruine. Les soldats n’étaient pas payés, l’équipement rouillait, le moral était au plus bas. La désastreuse première guerre de Tchétchénie (1994-1996) avait révélé l’ampleur de la décomposition : une armée de conscripts mal entraînés, incapables de vaincre quelques milliers de guerriers montagnards.
Poutine fit de la reconstruction militaire une priorité absolue. Les budgets de défense augmentèrent année après année, passant de 9 milliards de dollars en 2000 à plus de 65 milliards en 2020. L’armée fut professionnalisée, modernisée, rééquipée. De nouveaux missiles, de nouveaux avions, de nouveaux sous-marins sortirent des usines.
Plus important encore, Poutine modernisa les forces nucléaires. Les missiles balistiques intercontinentaux Topol-M et Yars, les sous-marins lanceurs d’engins classe Borei, les missiles hypersoniques Avangard et Kinzhal – tout cela visait à maintenir la parité stratégique avec les États-Unis, à garantir que personne n’oserait jamais attaquer la Russie directement.
La deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2009) fut menée avec une brutalité terrifiante, mais elle fut gagnée. L’intervention en Géorgie (2008), rapide et décisive, prouva que l’armée russe avait retrouvé sa capacité d’action. L’annexion de la Crimée (2014), sans presque tirer un coup de feu, fut un chef-d’œuvre tactique. L’intervention en Syrie (2015) montra que la Russie pouvait désormais projeter sa puissance au-delà de son voisinage immédiat.
L’arme énergétique
Le troisième pilier de la doctrine Poutine est le plus sous-estimé en Occident : l’utilisation stratégique des hydrocarbures.
La Russie possède les plus grandes réserves de gaz naturel du monde et certaines des plus grandes réserves de pétrole. Sous Eltsine, ces ressources avaient été bradées aux oligarques et aux compagnies occidentales. Poutine inversa la tendance, reprenant le contrôle national sur les actifs stratégiques.
Le gaz, en particulier, devint une arme géopolitique. L’Europe dépendait du gaz russe pour une part croissante de ses besoins énergétiques. Cette dépendance donnait à Moscou un levier considérable. Couper le gaz en plein hiver – ou simplement menacer de le faire – était un moyen de pression plus efficace que bien des divisions de chars.
Les pipelines Nord Stream, contournant l’Ukraine et la Pologne pour approvisionner directement l’Allemagne, renforçaient ce levier tout en privant les pays « hostiles » des revenus de transit. Chaque nouveau gazoduc était un coup sur l’échiquier géopolitique, pas seulement un investissement commercial.
Cette stratégie avait une faiblesse évidente : si l’Europe décidait un jour de se passer du gaz russe, l’arme se retournerait contre son utilisateur. Mais Poutine paria que les Européens, rationnels et mercantiles, ne prendraient jamais ce risque. Jusqu’en février 2022, ce pari semblait gagnant.
Les lignes rouges
Au fil des années, Poutine définit clairement ses lignes rouges – ces limites qu’il considérait comme non négociables et dont le franchissement justifierait une réponse militaire.
L’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN était la ligne rouge absolue. Dès 2008, lors du sommet de l’OTAN à Bucarest, la Russie avait averti que toute tentative d’intégrer l’Ukraine (et la Géorgie) dans l’alliance serait considérée comme une menace directe à sa sécurité nationale.
L’avertissement ne fut pas pris au sérieux. L’OTAN promit que l’Ukraine et la Géorgie deviendraient un jour membres, sans donner de calendrier précis. Pour Washington, c’était un compromis. Pour Moscou, c’était une déclaration de guerre à retardement.
Le stationnement d’armes offensives aux frontières russes était une autre ligne rouge. Les systèmes de défense antimissile américains en Pologne et en Roumanie, présentés comme une protection contre l’Iran, étaient vus par Moscou comme une menace pour la dissuasion nucléaire russe.
Le « changement de régime » dans l’espace post-soviétique était inacceptable. Les révolutions « colorées » – en Géorgie (2003), en Ukraine (2004), au Kirghizistan (2005) – étaient interprétées par le Kremlin non comme des mouvements populaires authentiques, mais comme des opérations orchestrées par les services occidentaux pour installer des gouvernements anti-russes.
Quand la révolution du Maïdan renversa le président ukrainien pro-russe Viktor Ianoukovitch en 2014, Poutine décida qu’il était temps de tracer une ligne dans le sable. L’annexion de la Crimée et le soutien aux séparatistes du Donbass étaient sa réponse.
Le grand récit poutinien
Au-delà de la géopolitique pure, Poutine construisit un récit idéologique pour justifier ses ambitions. Ce récit puise dans l’histoire russe, dans la religion orthodoxe, et dans un conservatisme culturel qui le distingue nettement de l’Occident libéral.
Selon ce récit, la Russie est le gardien d’une civilisation distincte, ni européenne ni asiatique, avec ses propres valeurs et son propre destin. Cette civilisation est menacée par un Occident décadent qui cherche à imposer ses « valeurs » – mariage gay, théorie du genre, individualisme radical – au reste du monde.
La Russie se pose en défenseur des valeurs traditionnelles : famille, foi, nation. Elle est le rempart contre la dissolution morale qui ronge l’Europe. Elle protège les chrétiens persécutés au Moyen-Orient. Elle offre un modèle alternatif aux peuples qui rejettent l’hégémonie culturelle américaine.
Ce discours trouve un écho bien au-delà des frontières russes. Des conservateurs américains aux nationalistes européens, des évangéliques brésiliens aux traditionalistes africains, beaucoup voient en Poutine un champion de leurs valeurs face à un progressisme occidental qu’ils rejettent.
Ce n’est pas un hasard si Poutine cultive son image d’homme fort, viril, chrétien, patriote. Cette image est un produit d’exportation autant qu’un outil de légitimation interne. Elle fait de la Russie non seulement une puissance militaire, mais une puissance idéologique offrant une alternative au modèle libéral.
Les contradictions de la doctrine
La doctrine Poutine n’est pas sans contradictions profondes.
Elle prétend défendre la souveraineté des nations contre l’hégémonie américaine, mais nie cette même souveraineté aux anciennes républiques soviétiques. L’Ukraine n’a-t-elle pas le droit souverain de choisir ses alliances ?
Elle dénonce l’ingérence occidentale, mais pratique allègrement l’ingérence dans les élections américaines, les référendums européens, les guerres civiles africaines.
Elle se réclame du droit international quand ça l’arrange (veto au Conseil de sécurité), mais le viole ouvertement quand ça l’arrange aussi (Crimée, Donbass).
Elle promet la stabilité et la sécurité, mais plonge l’Europe dans sa plus grave crise sécuritaire depuis 1945.
Ces contradictions ne semblent pas troubler Poutine. Comme tous les grands stratèges, il est un pragmatiste pour qui les principes sont des outils, pas des contraintes. La cohérence idéologique est un luxe qu’il laisse aux professeurs de philosophie politique.
L'Ukraine : le test ultime
L’invasion de l’Ukraine en février 2022 était l’application logique de la doctrine Poutine – et peut-être sa limite.
Toutes les lignes rouges avaient été franchies, du point de vue du Kremlin. L’Ukraine se rapprochait de l’OTAN et de l’Union européenne. Des armes occidentales affluaient. Le gouvernement de Volodymyr Zelensky était ouvertement pro-occidental et anti-russe. La « dénazification » et la « démilitarisation » de l’Ukraine devinrent les objectifs officiels de l’opération.
Mais quelque chose ne se passa pas comme prévu. L’armée russe, censée prendre Kiev en quelques jours, s’enlisa. Les Ukrainiens résistèrent avec une détermination inattendue. L’Occident, censé se diviser face aux menaces énergétiques, s’unit au contraire pour imposer des sanctions sans précédent. L’OTAN, censée être une alliance moribonde, se renforça comme jamais.
La doctrine Poutine, qui avait si bien fonctionné pendant vingt ans, sembla soudain atteindre ses limites. La force ne suffisait pas. Les ressources énergétiques ne pesaient pas assez lourd. Le grand récit civilisationnel ne convainquait pas grand monde en dehors des cercles déjà acquis.
L'héritage ambigu
Que restera-t-il de la doctrine Poutine ?
D’un côté, Poutine a indéniablement rétabli la Russie comme acteur incontournable de la politique mondiale. Le pays humilié des années 90 n’existe plus. La Russie compte à nouveau, pour le meilleur ou pour le pire.
De l’autre, le prix payé est colossal. Des dizaines de milliers de morts en Ukraine – Russes et Ukrainiens confondus. Une économie sous sanctions, coupée de l’Occident, dépendante de la Chine. Un isolement diplomatique sans précédent. Une fuite des cerveaux massive. Un avenir hypothéqué pour une génération.
Poutine a voulu reconstruire l’Empire. Il se peut qu’il ait précipité son effondrement définitif.
La leçon pour l'Occident
La doctrine Poutine nous enseigne quelque chose d’important sur nous-mêmes. Elle est, en grande partie, une réponse à nos propres erreurs – notre triomphalisme après la guerre froide, notre expansion imprudente de l’OTAN, notre incapacité à prendre au sérieux les préoccupations sécuritaires russes.
Cela ne justifie rien. Rien ne justifie l’invasion d’un pays souverain, les massacres de civils, les menaces nucléaires. Mais comprendre les origines d’un conflit est la première étape pour le résoudre – ou au moins pour éviter le prochain.
Il était une fois un homme qui voulait rebâtir un empire. Il avait la volonté, les ressources et le temps. Ce qui lui manquait, peut-être, c’était la sagesse de voir que les empires du XXIe siècle ne se construisent plus avec des chars.
La morale de cette histoire est encore en train de s’écrire. Mais une chose est certaine : quand elle sera terminée, le monde ne sera plus le même.
Cette analyse fait partie d’une série cherchant à comprendre la perspective russe sans la justifier. Comprendre son adversaire n’est pas l’approuver – c’est la première étape pour éviter le prochain conflit.
Sources
Atlantic Council – « Putin’s Russia Doctrine »
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