La guerre d’usure est la plus ancienne des stratégies. Elle repose sur un principe simple : épuiser l’adversaire jusqu’à ce qu’il ne puisse plus se battre ou n’en ait plus la volonté.
Cette stratégie favorise généralement celui qui a le plus de ressources et la plus grande tolérance à la souffrance. Sur ces deux critères, Poutine pense avoir l’avantage.
La Russie a 145 millions d’habitants contre 40 millions pour l’Ukraine (avant la guerre). Elle a des réserves de matières premières quasi-illimitées. Elle a une industrie de défense capable de produire en masse. Elle a un régime autoritaire qui peut imposer des sacrifices à sa population sans craindre de sanction électorale.
L’Ukraine, malgré son courage extraordinaire, est un pays plus petit, plus pauvre, plus vulnérable. Sans le soutien occidental – armes, argent, renseignement – elle ne pourrait pas tenir. Et ce soutien, contrairement aux ressources russes, n’est pas garanti à long terme.
Le front ukrainien
Sur le terrain, la guerre s’est transformée en bataille d’attrition rappelant la Première Guerre mondiale.
Les lignes de front n’ont presque pas bougé depuis l’automne 2022. Les offensives ukrainiennes de 2023 ont échoué à percer les défenses russes. Les contre-offensives russes ont gagné quelques kilomètres au prix de pertes énormes. C’est une guerre de tranchées, de drones, de bombardements, où chaque kilomètre coûte des milliers de vies.
L’Ukraine souffre de deux problèmes critiques : le manque d’hommes et le manque de munitions.
Avec une population plus petite, l’Ukraine ne peut pas remplacer ses pertes au même rythme que la Russie. Chaque soldat tué ou blessé est une perte plus difficile à combler. Le pays a été contraint d’élargir la conscription, mais les réserves humaines ne sont pas infinies.
Les munitions dépendent entièrement de l’Occident. L’industrie de défense ukrainienne, bombardée et limitée, ne peut pas produire les millions d’obus d’artillerie nécessaires. Les stocks occidentaux s’épuisent. Les usines tournent, mais pas assez vite.
Poutine le sait. Chaque mois qui passe rend l’équation plus difficile pour Kiev.
Le front russe
La Russie aussi souffre, mais différemment.
Les pertes russes sont colossales – probablement plus de 300 000 tués et blessés en deux ans. L’armée professionnelle qui a envahi l’Ukraine n’existe plus ; elle a été remplacée par des conscrits, des prisonniers libérés, des mercenaires de Wagner, des recrues des minorités ethniques.
L’économie russe est sous sanctions, coupée des technologies occidentales, contrainte de se reconvertir vers l’économie de guerre. La croissance officielle masque une réalité plus sombre : l’industrie civile est sacrifiée, l’inflation ronge les salaires, les cerveaux fuient.
Mais le régime tient. La répression empêche toute opposition organisée. La propagande maintient l’illusion d’une guerre juste et victorieuse. L’économie, soutenue par les exportations vers la Chine et l’Inde, ne s’est pas effondrée comme l’espéraient certains.
Poutine peut mobiliser davantage de ressources – hommes, argent, matériel – aussi longtemps que son régime tient. Et son régime, pour l’instant, ne montre aucun signe de vacillement.
Le front occidental
C’est peut-être sur le front occidental que se joue vraiment la guerre.
L’unité occidentale de 2022 était remarquable. L’OTAN s’est ressoudée, l’Europe a rompu avec le gaz russe, des sanctions massives ont été imposées, des milliards d’aide ont afflué vers l’Ukraine. Pendant quelques mois, l’Occident semblait avoir retrouvé un sens du but et de la solidarité.
Mais cette unité s’effrite.
Aux États-Unis, le soutien à l’Ukraine est devenu un enjeu partisan. Les républicains, sous l’influence de Donald Trump, bloquent les paquets d’aide. L’élection de 2024 pourrait amener au pouvoir une administration hostile au soutien à Kiev.
En Europe, la fatigue s’installe. Les factures énergétiques ont pesé sur les économies. L’inflation a érodé le niveau de vie. Les électeurs commencent à se demander pourquoi leur argent part en Ukraine plutôt qu’à résoudre leurs problèmes domestiques.
La montée des partis populistes et pro-russes – AfD en Allemagne, Rassemblement National en France, Fidesz en Hongrie – menace de fragmenter encore davantage le consensus occidental.
Poutine observe tout cela avec satisfaction. Chaque querelle au Congrès américain, chaque élection d’un gouvernement eurosceptique, chaque sondage montrant la lassitude des électeurs occidentaux est une victoire pour lui.
Le temps comme arme
La stratégie poutinienne repose sur un calcul asymétrique du temps.
Pour l’Occident, le temps politique se mesure en cycles électoraux. Un président américain a quatre ans, puis il doit se représenter ou passer la main. Un chancelier allemand doit maintenir sa coalition. Un premier ministre britannique doit gérer les sondages.
Pour Poutine, le temps est différent. Il est au pouvoir depuis 25 ans et n’a pas l’intention de partir. Il peut planifier sur des décennies là où ses adversaires planifient sur des mois.
Cette asymétrie joue en sa faveur dans une guerre d’usure. Les démocraties ont du mal à maintenir l’attention et l’engagement sur le long terme. L’Ukraine était la priorité en 2022 ; elle devra partager l’attention avec d’autres crises – Gaza, Taïwan, économie, climat – dans les années suivantes.
Poutine mise sur cette dispersion de l’attention. Il mise sur la lassitude des électeurs occidentaux. Il mise sur l’érosion naturelle de la solidarité avec le temps.
L'économie de guerre
Une dimension cruciale de la guerre d’usure est l’économie.
La Russie a basculé en économie de guerre. Les usines d’armement tournent à plein régime. La production de chars, d’obus, de missiles s’est intensifiée. Le pays puise dans ses stocks soviétiques, certes, mais il produit aussi du neuf.
L’Occident, lui, n’est pas en économie de guerre. Ses industries de défense, dimensionnées pour la paix, peinent à augmenter leur production. Les stocks sont bas. Les chaînes d’approvisionnement sont complexes. Passer à l’échelle prend des années.
Le résultat est une « guerre des shells » – la compétition pour produire plus de munitions que l’adversaire n’en consomme. Pour l’instant, la Russie gagne cette course, produisant peut-être trois fois plus d’obus d’artillerie que l’ensemble de l’Occident.
Cela ne signifie pas que la Russie gagnera la guerre. Mais cela signifie que le facteur économique joue en sa faveur dans le calcul d’attrition.
La souffrance comme stratégie
L’aspect le plus sinistre de la stratégie russe est l’utilisation délibérée de la souffrance civile comme arme.
Les bombardements systématiques des infrastructures ukrainiennes – centrales électriques, réseaux de chauffage, eau – visent à rendre la vie insupportable pour les civils. L’hiver sans chauffage, l’été sans climatisation, toute l’année sans électricité fiable.
L’objectif est double : épuiser la volonté de résistance ukrainienne et créer une crise humanitaire qui forcera l’Occident à pousser Kiev vers des négociations.
Cette stratégie est un crime de guerre explicite. Elle cible délibérément les civils. Elle cause des souffrances immenses à des millions de personnes qui n’ont rien à voir avec les décisions militaires.
Mais du point de vue cynique de Poutine, peu importe qu’elle soit criminelle si elle est efficace.
Les scénarios de sortie
Comment cette guerre d’usure peut-elle finir ?
Scénario 1 : Victoire ukrainienne. L’Ukraine, avec un soutien occidental massif et soutenu, repousse les Russes, libère ses territoires, voire la Crimée. La Russie, épuisée et défaite, est contrainte d’accepter. Ce scénario suppose un soutien occidental infaillible et un effondrement de la volonté russe – deux conditions incertaines.
Scénario 2 : Victoire russe. Le soutien occidental s’effondre, l’Ukraine est forcée de négocier en position de faiblesse. La Russie garde les territoires conquis, obtient des garanties de « neutralité » ukrainienne. Poutine déclare victoire, le régime se renforce. Ce scénario suppose que l’Occident abandonne l’Ukraine – possible mais pas certain.
Scénario 3 : Conflit gelé. La guerre s’éteint sans résolution. Les lignes de front deviennent des frontières de facto. L’Ukraine garde le contrôle de la majeure partie de son territoire mais ne récupère pas les zones occupées. Une nouvelle guerre froide s’installe. Ce scénario, le plus probable, ne satisfait personne mais permet à chacun de déclarer qu’il n’a pas perdu.
Scénario 4 : Escalade. Un incident déclenche une confrontation directe OTAN–Russie. Le spectre nucléaire se matérialise. Ce scénario, le plus dangereux, n’est souhaité par personne mais n’est pas impossible.
La patience contre l'impatience
La guerre d’usure est fondamentalement une compétition de patience.
L’Ukraine ne peut pas abandonner – c’est son existence même qui est en jeu. Mais elle ne peut pas non plus continuer indéfiniment sans soutien extérieur.
La Russie peut endurer beaucoup, mais pas indéfiniment. L’économie de guerre a un coût. Les pertes humaines aussi. Un jour, même l’autocratie atteint ses limites.
L’Occident a les ressources pour soutenir l’Ukraine aussi longtemps que nécessaire. La question est de savoir s’il en a la volonté politique.
Poutine parie que non. Il parie que l’Occident se lassera avant que la Russie ne s’effondre. C’est un pari risqué, mais pas irrationnel.
Le prix de la patience
Il était une fois deux armées qui se faisaient face. Aucune ne pouvait vaincre l’autre, mais aucune ne voulait reculer.
« Attendons », dit un général. « L’ennemi finira par se lasser. » « Attendons », dit l’autre. « Il finira par manquer de ressources. »
Ils attendirent. Des mois, puis des années. Les soldats mouraient dans les tranchées. Les civils souffraient sans fin. Et les généraux attendaient toujours.
Qui gagna ? Personne vraiment. Quand la guerre finit enfin, les deux camps étaient épuisés, dévastés, transformés. Le vainqueur officiel avait gagné si peu qu’il pouvait à peine le distinguer de la défaite.
La morale de cette histoire ? Les guerres d’usure n’ont pas de vrais vainqueurs. Elles ont seulement des survivants, des ruines, et des générations traumatisées. Poutine mise sur la patience – mais le prix de cette patience se compte en vies humaines, et il est déjà astronomical.
Cette analyse fait partie d’une série cherchant à comprendre la perspective russe sans la justifier. Comprendre son adversaire n’est pas l’approuver – c’est la première étape pour éviter le prochain conflit.
Sources
IISS – « The War in Ukraine: Attrition Warfare »
RUSI – « Russian Military Strategy: A War of Attrition »
Council on Foreign Relations – « Western Fatigue and the Ukraine War »
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.