Le pouvoir de la peur repose sur l’exemple. Pas besoin de punir tout le monde – il suffit de punir quelques-uns de façon spectaculaire pour que les autres comprennent.
Poutine a appliqué cette logique dès le début de son règne. Le premier exemple fut Vladimir Goussinski, magnat des médias qui possédait la chaîne NTV, critique du Kremlin. En 2000, Goussinski fut arrêté, accusé de fraude, puis autorisé à partir en exil après avoir cédé sa chaîne. Le message était clair : la liberté de la presse a des limites.
Le deuxième exemple fut Boris Berezovski, l’oligarque le plus puissant des années 90, qui avait contribué à l’ascension de Poutine. Quand il tenta de s’opposer à son ancien protégé, il fut contraint à l’exil. Il mourut mystérieusement en 2013 dans sa salle de bain britannique, officiellement par suicide.
Le troisième exemple, le plus spectaculaire, fut Mikhaïl Khodorkovski. L’homme le plus riche de Russie, patron du géant pétrolier Ioukos, commit l’erreur de financer des partis d’opposition et de critiquer publiquement la corruption du régime. En 2003, il fut arrêté, jugé, condamné à dix ans de prison. Ioukos fut démembrée, ses actifs redistribués aux proches du Kremlin.
Ces trois exemples suffirent. Aucun autre oligarque n’a depuis osé défier ouvertement le pouvoir. La leçon avait été apprise.
Le poison comme signature
Si les oligarques sont neutralisés par des moyens légaux (ou semi-légaux), les opposants les plus dangereux reçoivent un traitement différent. C’est là qu’intervient la spécialité russe : le poison.
Anna Politkovskaïa, journaliste d’investigation qui avait documenté les atrocités en Tchétchénie, fut d’abord empoisonnée en 2004 (elle survécut), puis abattue devant son immeuble en 2006, le jour de l’anniversaire de Poutine. Coïncidence ou message ?
Alexandre Litvinenko, ancien officier du FSB devenu dissident à Londres, fut empoisonné au polonium-210 en 2006. Ce poison radioactif extrêmement rare ne peut provenir que d’un réacteur nucléaire étatique. Le message était explicite : nous pouvons vous atteindre n’importe où, et nous voulons que le monde le sache.
Sergueï Skripal, ancien agent double vivant en Angleterre, fut empoisonné au Novitchok en 2018 avec sa fille. Ils survécurent miraculeusement, mais une innocente Britannique mourut après avoir touché le flacon abandonné. L’indifférence aux dommages collatéraux faisait partie du message.
Alexeï Navalny, l’opposant le plus populaire de Russie, fut empoisonné au Novitchok en 2020. Évacué in extremis vers l’Allemagne, il survécut, retourna en Russie, fut immédiatement arrêté, et mourut en prison en 2024 dans des circonstances non élucidées.
Ces empoisonnements ont une logique commune : ils sont conçus pour être attribués au Kremlin sans pouvoir être prouvés définitivement. C’est le déni plausible – tout le monde sait qui est responsable, mais personne ne peut le prouver devant un tribunal. Et c’est précisément le but : inspirer la peur tout en maintenant une façade de légalité.
Les fenêtres russes
Une autre spécialité russe, devenue tristement célèbre, est la « défenestration » – la chute mortelle depuis une fenêtre ou un balcon.
Depuis 2022, une vingtaine de cadres russes, principalement dans le secteur de l’énergie, sont morts dans des circonstances similaires. Un PDG de Gazprom tombe de sa fenêtre. Un directeur de Loukoïl fait une chute de six étages. Un homme d’affaires se jette d’un yacht. Un autre tombe d’un escalier. Un autre encore est retrouvé mort dans son garage.
Ces morts ne sont jamais officiellement des assassinats. Ce sont des « suicides », des « accidents », des « crises cardiaques ». Mais leur concentration statistique défie le hasard.
Le message de ces défenestrations est ambigu, et c’est probablement le but. Certaines sont peut-être de vrais suicides ou accidents. D’autres sont peut-être des règlements de comptes entre factions. D’autres encore sont peut-être des éliminations ordonnées par le Kremlin.
Cette ambiguïté est elle-même un outil de terreur. Si vous êtes un oligarque ou un haut fonctionnaire, vous ne savez jamais si vous êtes sur une liste. Vous ne savez jamais si votre fenêtre pourrait devenir dangereuse. Cette incertitude vous maintient docile.
La répression à géométrie variable
La peur poutinienne n’est pas une terreur uniforme. Elle est calibrée, graduée, appliquée différemment selon le niveau de menace perçu.
Pour le citoyen ordinaire qui grogne contre la hausse des prix ou la corruption locale, il n’y a généralement pas de répression directe. Le régime tolère le mécontentement passif tant qu’il ne s’organise pas.
Pour celui qui participe à une manifestation non autorisée, les risques augmentent : arrestation, garde à vue, amende, parfois quelques jours de prison. Assez pour décourager la participation régulière, pas assez pour créer des martyrs.
Pour l’organisateur de protestations, les enjeux sont plus graves : poursuites criminelles pour « organisation de troubles », années de prison, destruction de la carrière et de la vie personnelle.
Pour le leader d’opposition national ou le journaliste d’investigation qui touche aux sujets sensibles, les options vont de l’exil forcé à l’emprisonnement prolongé, en passant par la mort.
Cette gradation crée une incitation perverse : même ceux qui désapprouvent le régime hésitent à s’engager au-delà d’un certain point. Chacun connaît sa limite, et personne ne veut la franchir.
L'exportation de la peur
Une dimension particulièrement troublante du système poutinien est l’exportation de la terreur. Les ennemis du Kremlin ne sont pas en sécurité, même à l’étranger.
Le Royaume-Uni a été le théâtre de plusieurs assassinats attribués aux services russes. L’Allemagne a vu un dissident tchétchène abattu en plein Berlin. La Bulgarie, l’Ukraine, la Géorgie ont toutes connu des incidents similaires.
Le message envoyé est global : il n’y a nulle part où se cacher. Les frontières ne protègent pas. L’asile politique est une illusion. Le bras du Kremlin peut atteindre n’importe qui, n’importe où.
Cette dimension internationale a un double effet. Pour les exilés russes, c’est une source d’angoisse permanente. Pour les Russes encore au pays, c’est la preuve que fuir n’est pas une solution.
La normalisation de la violence
L’un des effets les plus pernicieux de la terreur poutinienne est sa normalisation. Après vingt-cinq ans, les Russes s’y sont habitués.
Un journaliste est assassiné ? Les gens haussent les épaules. « Il savait ce qu’il faisait. » Un opposant meurt en prison ? « C’était un provocateur. » Un oligarque tombe de sa fenêtre ? « Il avait probablement des problèmes. »
Cette normalisation n’est pas de l’approbation. C’est de la résignation. Les gens ont intériorisé les règles du jeu. Ils savent ce qui arrive à ceux qui dépassent les limites, et ils ajustent leur comportement en conséquence.
Le résultat est une société où l’autocensure est devenue réflexe, où les conversations politiques sont évitées même en privé, où la méfiance envers l’autre – ami, collègue, voisin – est généralisée.
La différence avec Staline
Il est tentant de comparer Poutine à Staline, mais les différences sont importantes.
La terreur stalinienne était massive, aveugle, imprévisible. N’importe qui pouvait être arrêté, de l’ouvrier au maréchal. Les quotas de répression étaient fixés par région. La paranoïa régnait universellement.
La terreur poutinienne est ciblée, prévisible (pour ceux qui connaissent les règles), et limitée. La grande majorité des Russes ne craint pas pour sa vie. Ils savent qu’en restant hors de la politique, en ne défiant pas le pouvoir, ils seront laissés tranquilles.
C’est une terreur « rationnelle » dans un sens tordu – elle punit les comportements précis que le régime veut décourager, sans les excès contre-productifs du stalinisme. C’est aussi une terreur plus soutenable, qui peut durer des décennies sans provoquer de rejet massif.
L'équilibre de la peur
Le génie (si on peut l’appeler ainsi) du système poutinien est son équilibre. Assez de peur pour décourager l’opposition, pas assez pour provoquer le désespoir et la révolte.
Si la répression était trop légère, les contestataires seraient encouragés. Si elle était trop sévère, elle créerait des martyrs et une opposition radicalisée. L’équilibre actuel maintient la société dans un état de passivité calculée.
Cet équilibre explique pourquoi il n’y a pas eu de révolution en Russie malgré les difficultés économiques, la guerre impopulaire, les sanctions internationales. Les Russes ne sont pas heureux, mais ils ne sont pas assez désespérés pour risquer tout ce qu’ils ont.
« Pourvu que ça ne soit pas pire » est devenu le mantra implicite d’une société qui a connu trop de catastrophes pour croire aux lendemains qui chantent.
Le coût de la peur
La peur comme outil de gouvernement a un coût, même pour ceux qui l’utilisent.
Elle paralyse l’initiative. Dans un système où l’erreur peut être fatale, personne ne veut prendre de risques. Les fonctionnaires attendent les ordres d’en haut plutôt que de prendre des décisions. L’innovation est étouffée. La corruption prospère parce que dénoncer est dangereux.
Elle isole le dirigeant. Poutine, au sommet de la pyramide de peur qu’il a construite, est entouré de courtisans qui lui disent ce qu’il veut entendre. Personne n’ose lui apporter de mauvaises nouvelles. Il prend des décisions basées sur des informations filtrées, déformées par la peur.
L’invasion de l’Ukraine illustre ce coût. Poutine a cru que Kiev tomberait en trois jours parce que ses services de renseignement lui ont dit ce qu’il voulait entendre. La peur avait corrompu sa propre source d’information.
La fragilité cachée
Malgré son apparente solidité, un système fondé sur la peur contient une fragilité fondamentale. La peur fonctionne tant que le pouvoir semble invincible. Une fois cette image fissurée, tout peut s’effondrer rapidement.
L’Union soviétique semblait inébranlable jusqu’à ce qu’elle s’effondre en quelques mois. La RDA semblait éternelle jusqu’à ce que le Mur tombe en une nuit. Les régimes autoritaires projettent une image de force jusqu’au moment où ils révèlent leur faiblesse – et alors, la peur se transforme en audace.
Poutine le sait. C’est pourquoi il est si attentif à maintenir l’image de force, à ne jamais montrer de faiblesse, à doubler la mise plutôt que de reculer. Une défaite humiliante en Ukraine pourrait déclencher une cascade d’événements que personne ne peut prédire.
La peur et nous
L’art de la peur poutinien n’est pas confiné à la Russie. Il affecte aussi l’Occident.
Les menaces nucléaires répétées visent à paralyser la décision occidentale. « Si vous faites ceci, nous ferons cela. » La peur de l’escalade limite le soutien à l’Ukraine. La peur des conséquences économiques a longtemps freiné les sanctions. La peur d’une confrontation directe empêche certaines actions qui pourraient changer l’équilibre de la guerre.
Cette exportation de la peur est une forme de guerre psychologique. Elle exploite le fait que les démocraties, où les dirigeants doivent répondre à des électeurs, sont plus sensibles aux risques que les autocraties où un seul homme décide.
Résister à cette peur ne signifie pas être imprudent. Mais cela signifie reconnaître la manipulation pour ce qu’elle est, et ne pas laisser la peur dicter les décisions.
L'ombre qui plane
Il était une fois un royaume où personne ne parlait de la chose qui faisait peur. Pas parce qu’elle n’existait pas – tout le monde savait qu’elle existait – mais parce qu’en parler pouvait la faire apparaître.
Le roi de ce royaume n’avait pas besoin de punir beaucoup de sujets. Il lui suffisait d’en punir quelques-uns, de façon visible, de façon mémorable. Après cela, l’ombre de la punition planait sur tous les autres.
Les sujets apprirent à vivre avec cette ombre. Ils évitaient certains sujets, certaines actions, certaines pensées même. Ils souriaient au roi, louaient sa sagesse, et gardaient leurs doutes pour eux.
Le royaume semblait paisible. Mais c’était la paix de la peur, pas de la confiance. Et comme toute construction bâtie sur la peur, elle ne durerait que tant que la peur durerait.
La morale de cette histoire ? La peur est un outil de pouvoir puissant, mais dangereux. Elle peut maintenir un régime pendant des décennies, mais elle ne crée pas de loyauté véritable. Le jour où la peur s’évanouira, ceux qui ont vécu sous son ombre auront une longue mémoire et beaucoup de comptes à régler.
Cette analyse fait partie d’une série cherchant à comprendre la perspective russe sans la justifier. Comprendre son adversaire n’est pas l’approuver – c’est la première étape pour éviter le prochain conflit.
Sources
The Guardian – « Suspicious Deaths of Russian Businessmen in 2022«
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