Pour comprendre combien cette alliance est extraordinaire, il faut se souvenir de l’hostilité qui divisait ces deux géants il y a seulement quelques décennies.
Dans les années 1960, l’alliance sino-soviétique explosa. Les querelles idéologiques masquaient des rivalités nationales profondes. En 1969, les deux pays faillirent entrer en guerre pour des îles disputées sur le fleuve Amour. Des divisions entières se massèrent de part et d’autre de la frontière. Les dirigeants soviétiques envisagèrent sérieusement une frappe nucléaire préventive contre la Chine.
Cette hostilité façonna la stratégie américaine pendant des décennies. Nixon et Kissinger exploitèrent la rupture sino-soviétique pour se rapprocher de Pékin, créant le fameux « triangle stratégique ». L’idée était simple : tant que Moscou et Pékin se méfiaient l’un de l’autre, l’Amérique pouvait jouer l’un contre l’autre.
Ce triangle a volé en éclats. Ce qui l’a brisé, c’est une combinaison de facteurs : l’expansion de l’OTAN qui a poussé la Russie vers l’Est, la montée en puissance chinoise qui a créé un nouvel adversaire pour Washington, et surtout, la conviction partagée à Moscou et Pékin que l’Amérique cherche à les affaiblir tous les deux.
Les ciments de l'alliance
L’alliance sino-russe repose sur plusieurs fondations solides.
L’ennemi commun. Les États-Unis sont perçus par les deux pays comme une menace existentielle. Pour la Russie, c’est l’expansion de l’OTAN, les sanctions, le soutien aux révolutions colorées. Pour la Chine, c’est l’encerclement militaire en Indo-Pacifique, la guerre commerciale, le soutien à Taïwan. Face à un adversaire commun, les anciens rivaux découvrent des intérêts convergents.
La complémentarité économique. La Russie a du pétrole, du gaz, du blé, des matières premières. La Chine a des capitaux, une industrie manufacturière, des technologies. L’un a ce dont l’autre a besoin. Les échanges commerciaux bilatéraux ont atteint 240 milliards de dollars en 2023, un record historique.
La vision commune. Les deux régimes rejettent l’ordre international libéral dominé par l’Occident. Ils veulent un monde « multipolaire » où les grandes puissances ont des sphères d’influence reconnues, où les « valeurs occidentales » ne sont pas imposées universellement, où les interventions humanitaires n’existent pas. C’est une vision conservatrice de l’ordre international – conservatrice dans le sens de la préservation de la souveraineté étatique absolue.
La relation personnelle. Xi Jinping et Vladimir Poutine se sont rencontrés plus de quarante fois. Ils se décrivent mutuellement comme leurs « meilleurs amis ». Au-delà de la rhétorique, il existe une vraie affinité entre ces deux hommes forts, autocrates, nationalistes, méfiants de l’Occident. Ils se comprennent.
Ce que la Russie apporte à la Chine
Pour la Chine, l’alliance avec la Russie offre plusieurs avantages stratégiques majeurs.
La profondeur stratégique. La Russie est le seul voisin de la Chine capable de la menacer militairement. Avoir une frontière de 4 200 kilomètres sécurisée libère des ressources considérables. La Chine peut concentrer sa puissance militaire vers l’Est – vers Taïwan, vers la mer de Chine méridionale – sans craindre un second front au nord.
Les ressources énergétiques. La Chine importe 70% de son pétrole, principalement par des routes maritimes que l’US Navy pourrait bloquer en cas de conflit. Le pétrole et le gaz russes, acheminés par pipeline à travers la frontière terrestre, sont à l’abri de tout blocus. Le gazoduc « Force de Sibérie », inauguré en 2019, livre 38 milliards de mètres cubes de gaz par an, avec un second pipeline en projet.
L’expertise militaire. Malgré sa supériorité économique, la Chine reste en retard dans certains domaines militaires critiques. Les moteurs d’avion russes équipent encore une partie de l’aviation chinoise. Les sous-marins russes restent les plus silencieux du monde. Les systèmes de défense aérienne S-400 protègent les côtes chinoises. Cette dépendance diminue à mesure que la Chine progresse, mais elle reste significative.
Le soutien diplomatique. Au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie utilise son veto pour protéger les intérêts chinois – sur Taïwan, sur les Ouïghours, sur Hong Kong. Dans les forums internationaux, les deux pays votent ensemble contre les résolutions occidentales. Cette coordination diplomatique renforce la position chinoise face aux critiques américaines.
Ce que la Chine apporte à la Russie
Pour la Russie, les avantages sont encore plus cruciaux, surtout depuis 2022.
La survie économique. Sans la Chine, les sanctions occidentales auraient étranglé l’économie russe. Pékin achète le pétrole que l’Europe refuse, paie en yuans plutôt qu’en dollars, fournit les biens de consommation que les entreprises occidentales ne livrent plus. La Chine est devenue le premier partenaire commercial de la Russie, absorbant près de 30% de ses exportations.
Les composants critiques. L’industrie de défense russe dépend de composants électroniques étrangers – semi-conducteurs, microprocesseurs, circuits intégrés. Les sanctions occidentales ont coupé l’accès aux fournisseurs traditionnels. La Chine comble partiellement ce vide, officiellement via des entreprises privées, en pratique avec la bénédiction de l’État.
Le poids géopolitique. Seule, la Russie est un pays de 145 millions d’habitants avec une économie de la taille de l’Espagne et un PIB en déclin. Alliée à la Chine, elle fait partie d’un bloc qui représente 1,5 milliard de personnes, 25% de l’économie mondiale, et la moitié de l’arsenal nucléaire planétaire. Cette alliance change son rapport de force avec l’Occident.
L’alternative au système occidental. La Chine développe des alternatives aux infrastructures financières dominées par l’Occident : CIPS au lieu de SWIFT, yuans au lieu de dollars, Huawei au lieu de Cisco. Pour une Russie exclue du système financier occidental, ces alternatives sont vitales.
Les limites de l'alliance
L’alliance sino-russe est réelle, mais elle n’est pas sans fissures.
L’asymétrie croissante. En 1990, les économies russe et chinoise étaient comparables. Aujourd’hui, l’économie chinoise est dix fois plus grande. Cette asymétrie se traduit par un déséquilibre dans la relation. La Russie a besoin de la Chine plus que la Chine n’a besoin de la Russie. Poutine, qui déteste dépendre de quiconque, le sait parfaitement.
Les intérêts divergents. La Chine n’a aucun intérêt à voir la guerre en Ukraine s’éterniser. Elle déstabilise l’économie mondiale, fait monter les prix de l’énergie, distrait l’Amérique de l’Indo-Pacifique mais risque aussi de provoquer une escalade nucléaire. Pékin soutient Moscou, mais préférerait un règlement négocié.
L’Asie centrale. Les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizistan, Tadjikistan) sont des terrains de compétition subtile. La Russie les considère comme son arrière-cour. La Chine les intègre progressivement dans son Initiative Belt and Road. Pour l’instant, les deux puissances coexistent, mais les frictions sont inévitables.
L’Arctique. La Russie domine l’Arctique et veut garder ce monopole. La Chine se déclare « État proche de l’Arctique » et veut accéder aux ressources et aux routes polaires. Leurs intérêts convergent pour l’instant – les capitaux chinois financent les projets russes – mais à terme, la compétition est probable.
La méfiance historique. Sous la rhétorique fraternelle, les deux peuples ne s’aiment pas particulièrement. Les Russes craignent l’immigration chinoise en Extrême-Orient. Les Chinois n’ont pas oublié les « traités inégaux » du XIXe siècle qui leur ont pris d’immenses territoires. Ces ressentiments sont enfouis, pas effacés.
Le partenaire junior
La transformation la plus significative de cette alliance est le renversement des rôles. Pendant la guerre froide, l’Union soviétique était le « grand frère » du mouvement communiste mondial. La Chine de Mao était le partenaire junior, dépendant de l’aide soviétique, contraint de suivre la ligne de Moscou.
Aujourd’hui, c’est l’inverse. Xi Jinping est le leader de la puissance montante. Poutine est le chef d’un pays en déclin relatif, contraint de s’adapter aux priorités chinoises. La Russie n’est pas un vassal – elle garde son autonomie stratégique et son arsenal nucléaire lui confère un statut particulier – mais elle n’est plus l’égale.
Cette inversion est psychologiquement difficile pour les Russes, héritiers d’un empire fier. Poutine gère cette tension avec habileté, maintenant l’illusion d’une relation entre égaux. Mais les analystes russes lucides savent que leur pays est en train de devenir le partenaire junior de la Chine, comme le Canada l’est des États-Unis.
Le cauchemar de Kissinger réalisé
Henry Kissinger, le grand stratège de la guerre froide, avait une maxime simple : la relation de l’Amérique avec Moscou et Pékin devait toujours être meilleure que la relation de Moscou et Pékin entre eux. Tant que cette règle était respectée, les États-Unis pouvaient jouer les deux puissances l’une contre l’autre.
Cette règle n’est plus respectée. L’alliance sino-russe est désormais plus solide que les relations de l’un ou l’autre avec Washington. Le cauchemar de Kissinger s’est réalisé : les deux grandes puissances rivales de l’Amérique ont fait front commun.
Comment en est-on arrivé là ? Par une combinaison d’erreurs occidentales et de calculs orientaux.
L’Occident a traité la Russie comme un ennemi vaincu plutôt qu’un partenaire potentiel. Il a étendu l’OTAN malgré les protestations russes. Il a imposé des sanctions qui ont poussé Moscou vers Pékin. Il a traité la Chine tour à tour comme un partenaire économique et une menace stratégique, sans jamais choisir clairement.
Poutine et Xi ont profité de ces erreurs. Ils ont mis de côté leurs différends historiques pour faire face à un adversaire commun. Ils ont construit patiemment une relation qui résiste aux pressions occidentales.
Les implications pour le monde
L’alliance sino-russe transforme la géopolitique mondiale de plusieurs façons.
La fin de l’unipolarité. L’ère de l’hyperpuissance américaine post-guerre froide est terminée. Un bloc sino-russe, même imparfait, peut contester l’hégémonie américaine dans plusieurs régions simultanément. L’Amérique doit désormais faire face à deux adversaires majeurs en même temps.
Le défi aux institutions internationales. La Chine et la Russie utilisent leur poids combiné pour bloquer les initiatives occidentales à l’ONU, reformater les règles du commerce mondial, créer des institutions alternatives (BRICS, Organisation de coopération de Shanghai). L’ordre international libéral est sous pression.
La reconfiguration des alliances. Face au bloc sino-russe, les alliés américains en Europe et en Asie sont poussés à se rapprocher. Mais ils sont aussi tiraillés entre leur sécurité (qui dépend de Washington) et leurs intérêts économiques (qui incluent la Chine). Cette tension fracture le camp occidental.
Le risque d’escalade. Deux grandes puissances nucléaires alliées contre une troisième créent une configuration dangereuse. Un conflit avec l’une pourrait entraîner l’autre. Les scénarios de guerre mondiale ne sont plus de la science-fiction.
Ce que veut vraiment Poutine
Dans cette alliance, que cherche Vladimir Poutine ?
À court terme, la survie. Sans la Chine, les sanctions occidentales auraient peut-être fait tomber le régime. L’alliance chinoise est une bouée de sauvetage.
À moyen terme, un rééquilibrage. Poutine veut que l’Occident accepte un monde multipolaire où la Russie a une sphère d’influence reconnue. L’alliance chinoise renforce sa position de négociation.
À long terme, la pérennité. Poutine sait qu’il ne vivra pas éternellement. Il veut laisser une Russie qui compte, qui n’est ni un vassal américain ni un satellite chinois. L’équilibre est délicat, mais c’est son pari.
La danse périlleuse
Il était une fois un ours et un dragon qui décidèrent de danser ensemble. Ils avaient été ennemis autrefois, mais face aux chasseurs qui les menaçaient tous deux, ils trouvèrent un intérêt commun.
Leur danse n’était pas parfaite. L’ours était fier mais affaibli. Le dragon était puissant mais prudent. Chacun surveillait l’autre du coin de l’œil, même en dansant ensemble.
Les chasseurs les regardaient, stupéfaits. Ils avaient cru que l’ours et le dragon ne pourraient jamais s’entendre. Ils avaient tort.
La morale de cette histoire ? Ne jamais présumer que vos ennemis resteront divisés. Parfois, le meilleur moyen de les unir est de leur donner un ennemi commun. Et quand l’ours et le dragon dansent ensemble, le monde tremble.
Cette analyse fait partie d’une série cherchant à comprendre la perspective russe sans la justifier. Comprendre son adversaire n’est pas l’approuver – c’est la première étape pour éviter le prochain conflit.
Sources
Foreign Affairs – « The China-Russia Partnership Won’t Last Forever »
Carnegie Endowment – « The Limits of the China-Russia Partnership »
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