Pour comprendre comment Poutine a dompté les oligarques, il faut d’abord comprendre d’où ils venaient.
Quand l’Union soviétique s’effondra en 1991, un problème immédiat se posa : que faire de l’immense patrimoine industriel de l’État ? Les usines, les mines, les compagnies pétrolières, les banques – tout appartenait à l’État soviétique. Comment privatiser cet héritage ?
La réponse fut les « vouchers » de privatisation – chaque citoyen russe reçut des bons représentant sa part du patrimoine national. En théorie, c’était démocratique. En pratique, ce fut un hold-up monumental.
La plupart des Russes, affamés et désemparés, vendirent leurs vouchers pour quelques dollars ou quelques bouteilles de vodka. Des hommes d’affaires astucieux – souvent d’anciens apparatchiks communistes, parfois des criminels, parfois les deux – rachetèrent ces vouchers en masse. En quelques années, une poignée d’individus contrôlait des pans entiers de l’économie.
Le mécanisme le plus scandaleux fut les « loans for shares » (prêts contre actions) de 1995-1996. Le gouvernement, à court d’argent, « emprunta » à des banques privées en mettant en garantie des participations dans les plus grandes entreprises d’État. Quand le gouvernement ne put pas rembourser (quelle surprise !), les banques gardèrent les participations.
C’est ainsi que Vladimir Potanine obtint Norilsk Nickel pour 170 millions de dollars – une entreprise qui en vaut des dizaines de milliards. C’est ainsi que Mikhaïl Khodorkovski prit le contrôle de Ioukos, l’un des plus grands producteurs de pétrole au monde. C’est ainsi qu’une oligarchie naquit.
Les sept banquiers
À la fin des années 90, sept hommes dominaient l’économie russe. On les appelait les « semibankirshchina » – le règne des sept banquiers.
Boris Berezovski : peut-être le plus puissant de tous. Mathématicien devenu homme d’affaires, il contrôlait la première chaîne de télévision (ORT), Aeroflot, une partie de l’industrie automobile, et bien d’autres choses. C’est lui qui avait orchestré la réélection d’Eltsine en 1996 et l’ascension de Poutine en 1999.
Vladimir Goussinski : rival de Berezovski, propriétaire de la chaîne NTV et d’un empire médiatique. Le seul des grands oligarques à être juif pratiquant, ce qui alimentait les théories antisémites sur les « nouveaux maîtres de la Russie« .
Mikhaïl Khodorkovski : le plus jeune et peut-être le plus ambitieux. Son groupe Menatep contrôlait Ioukos, deuxième producteur de pétrole russe. Il se voyait comme un capitaliste moderne, transparent, ouvert sur l’Occident.
Vladimir Potanine : l’architecte des « loans for shares ». Son groupe Interros contrôlait Norilsk Nickel et d’autres actifs industriels massifs.
Mikhaïl Fridman : fondateur d’Alfa Group, actif dans la banque, le commerce de détail, les télécommunications.
Piotr Aven : associé de Fridman, ancien ministre du Commerce extérieur.
Alexandre Smolenski : banquier, propriétaire de SBS-Agro.
Ces sept hommes (auxquels on ajoutait parfois Roman Abramovitch, protégé de Berezovski) pesaient sur toutes les décisions importantes. Ils finançaient les partis politiques, contrôlaient les médias, plaçaient leurs gens aux postes clés. Le gouvernement d’Eltsine négociait avec eux comme avec des puissances étrangères.
L'erreur fatale
L’erreur des oligarques fut de croire qu’ils pouvaient traiter Vladimir Poutine comme ils avaient traité Boris Eltsine.
Eltsine était un homme affaibli, alcoolique, dépendant des ressources et du soutien des oligarques. Il avait besoin d’eux pour sa réélection en 1996. Il les laissait piller le pays en échange de leur loyauté politique.
Poutine était différent. Cet ancien officier du KGB ne buvait pas, ne faisait pas de sentiment, et n’avait aucune intention de partager le pouvoir. Pour lui, les oligarques n’étaient pas des partenaires – c’étaient des anomalies, des parasites qui avaient profité de la faiblesse de l’État pour s’enrichir au détriment du pays.
Dès les premiers mois de son mandat, Poutine convoqua les principaux oligarques au Kremlin. Le message fut direct : restez hors de la politique, payez vos impôts, et vous garderez ce que vous avez. Interférez, et vous le regretterez.
Certains comprirent. D’autres non.
La chute de Goussinski
Le premier à tomber fut Vladimir Goussinski. Sa chaîne NTV était critique du Kremlin, couvrant la guerre de Tchétchénie avec un regard qui déplaisait au pouvoir. En juin 2000, Goussinski fut arrêté et détenu plusieurs jours pour une affaire de fraude.
Le message était brutal mais efficace. Goussinski accepta de céder sa chaîne à Gazprom (contrôlée par l’État) et partit en exil. NTV passa sous le contrôle de proches du Kremlin. Le premier média indépendant d’envergure nationale avait disparu.
La destruction de Berezovski
Boris Berezovski était plus coriace. Il avait joué un rôle central dans l’ascension de Poutine et pensait pouvoir le contrôler comme il avait contrôlé Eltsine. Il fut rapidement désillusionné.
Quand Berezovski commença à critiquer Poutine depuis les médias qu’il contrôlait encore, le régime frappa. Des poursuites judiciaires furent lancées. Ses associés furent arrêtés. Ses actifs furent saisis ou achetés sous contrainte.
Berezovski s’enfuit à Londres en 2001, d’où il continua à financer l’opposition et à mener une guerre médiatique contre Poutine. Il ne remit jamais les pieds en Russie. En 2013, il fut retrouvé mort dans sa salle de bain, un foulard autour du cou. Suicide officiel, meurtre probable.
L'affaire Khodorkovski
Mais c’est l’affaire Khodorkovski qui marqua le véritable tournant – le moment où tous les oligarques comprirent que les règles avaient changé pour de bon.
Mikhaïl Khodorkovski était différent des autres. Il avait transformé Ioukos en entreprise moderne, avec une gouvernance transparente et des comptes audités par des cabinets occidentaux. Il parlait ouvertement de démocratie, finançait des partis d’opposition, et envisageait de se présenter lui-même aux élections.
Pire encore, il négociait la vente d’une partie de Ioukos à ExxonMobil. Si le deal se concrétisait, une part majeure du pétrole russe passerait sous contrôle américain – un cauchemar stratégique pour le Kremlin.
En octobre 2003, Khodorkovski fut arrêté par des agents du FSB qui prirent d’assaut son avion privé sur un aéroport sibérien. Les charges : fraude, évasion fiscale, escroquerie. Le procès qui suivit fut largement considéré comme politique.
Khodorkovski fut condamné à neuf ans de prison, prolongés ensuite à onze ans sur de nouvelles charges. Ioukos fut démembrée, ses actifs vendus aux enchères (largement bidonnées) à des entreprises proches du Kremlin, notamment Rosneft dirigée par Igor Setchine, proche de Poutine.
L’homme le plus riche de Russie passa dix ans en prison. Le message était définitif : personne n’est au-dessus du tsar.
Les survivants
Tous les oligarques ne furent pas détruits. Ceux qui acceptèrent les nouvelles règles furent autorisés à prospérer – voire encouragés à le faire.
Roman Abramovitch, ancien protégé de Berezovski, fit sa soumission rapide et totale. Il vendit ses actifs pétroliers à l’État (pour un prix généreux), évita toute implication politique, et devint gouverneur d’une région lointaine de Sibérie. En récompense, il fut autorisé à jouir de sa fortune colossale – yachts, jets privés, club de football anglais. Il servait aussi d’intermédiaire informel entre le Kremlin et l’Occident.
Oleg Deripaska, magnat de l’aluminium, naviguait habilement entre les factions du pouvoir, se rendant indispensable sans jamais devenir menaçant. Ses entreprises servaient les intérêts de l’État, et l’État le laissait tranquille.
Vladimir Potanine, Mikhaïl Fridman et d’autres trouvèrent des arrangements similaires. Leurs empires commerciaux continuaient, mais la politique était interdite. Le pouvoir économique était toléré ; le pouvoir politique était le monopole du Kremlin.
Le nouveau contrat
L’affaire Khodorkovski établit ce qu’on pourrait appeler le « contrat poutinien » avec les riches.
Les oligarques gardaient leur argent, leurs entreprises, leur style de vie luxueux. En échange, ils devaient :
1. Rester complètement hors de la politique 2. Payer leurs impôts (ou au moins ce que l’État décidait qu’ils devaient) 3. Contribuer aux projets prioritaires du Kremlin quand demandé 4. Ne jamais, jamais, critiquer publiquement le président
Ce contrat tient depuis vingt ans. Les milliardaires russes sont toujours parmi les plus riches du monde. Ils ont des yachts dans la Méditerranée, des villas sur la Côte d’Azur, des appartements à Londres. Mais ils sont des sujets, pas des souverains. Leur fortune existe à la discrétion du pouvoir politique.
Les oligarques de Poutine
Le système ne supprima pas les oligarques – il les remplaça. À la place des magnats des années 90 émergea une nouvelle classe de super-riches : les « siloviki businessmen », les associés de Poutine depuis Saint-Pétersbourg, les amis d’enfance devenus milliardaires.
Le cas le plus emblématique est celui de Iouri Kovaltchouk, ami de Poutine depuis les années 90, devenu le « banquier du Kremlin » et l’homme qui contrôle la majeure partie des médias russes.
Ou Guennady Timtchenko, partenaire de judo de Poutine, dont le groupe Gunvor est devenu l’un des plus grands traders de pétrole au monde – avec des contrats de Rosneft et Gazprom étrangement avantageux.
Ou Arkady et Boris Rotenberg, amis d’enfance de Poutine, qui ont décroché des milliards de contrats publics pour leurs entreprises de construction.
Ces hommes ne sont pas vraiment des « oligarques » au sens des années 90. Ils ne contrôlent pas l’État – ils sont les bénéficiaires de leur proximité avec celui qui le contrôle. Leur fortune dépend entièrement de leur relation avec Poutine. S’ils perdaient sa faveur, ils perdraient tout.
Les sanctions et le piège
L’invasion de l’Ukraine en 2022 a créé une situation nouvelle pour les riches russes. Les sanctions occidentales ont gelé les avoirs de dizaines d’oligarques, saisi leurs yachts, leurs jets, leurs propriétés.
Certains espéraient que cette pression pousserait les oligarques à se retourner contre Poutine. Après tout, c’est leur argent, leurs vacances, leur style de vie qui étaient menacés. Ne feraient-ils pas pression pour arrêter la guerre ?
Cette logique sous-estimait à quel point le système poutinien a transformé les oligarques. Après vingt ans de soumission, ils n’ont ni le pouvoir, ni la volonté, ni les moyens de défier le Kremlin. Ceux qui ont essayé discrètement de s’opposer ont mystérieusement « chuté de fenêtres » ou eu des « crises cardiaques ».
Les sanctions ont piégé les oligarques des deux côtés. Ils ne peuvent plus jouir de leur richesse en Occident, mais ils ne peuvent pas non plus quitter le système Poutine sans perdre tout ce qu’ils ont en Russie. Ils sont coincés, ce qui est peut-être exactement ce que le Kremlin voulait.
Le vrai pouvoir
L’histoire de Poutine et des oligarques offre une leçon sur la nature du pouvoir.
Dans les années 90, on pensait que l’argent était le pouvoir. Les oligarques qui contrôlaient les richesses contrôlaient le pays. L’État était faible, corrompu, à vendre au plus offrant.
Poutine a démontré l’inverse : le pouvoir politique, appuyé sur la force (armée, police, services secrets), peut toujours soumettre le pouvoir économique. Un homme avec un fusil peut toujours prendre l’argent d’un homme avec un coffre-fort.
Cette leçon n’est pas nouvelle. Elle remonte à Machiavel, voire plus loin. Mais l’Occident l’avait oubliée dans l’euphorie post-guerre froide, quand on croyait que le capitalisme et la démocratie marchaient main dans la main, que l’enrichissement mènerait naturellement à la liberté.
La Russie de Poutine prouve que non. On peut avoir des milliardaires, des entreprises cotées en bourse, une économie de marché – et une autocratie impitoyable. L’argent n’achète pas la liberté quand quelqu’un contrôle les fusils.
Les nouveaux maîtres
Il était une fois des hommes si riches qu’ils pensaient avoir le pouvoir. Ils avaient des palais, des jets, des armées d’avocats et de comptables. Ils achetaient des politiciens, des journalistes, des juges. Ils se croyaient invincibles.
Puis vint un homme qui n’avait rien de tout cela – juste de la patience, de la détermination, et le contrôle des hommes en uniforme. Un par un, il soumit les riches à sa volonté. Ceux qui résistèrent furent brisés. Ceux qui se soumirent furent autorisés à garder leurs jouets – mais jamais à oublier qui était le vrai maître.
La morale de cette histoire ? L’argent est une forme de pouvoir, mais pas la forme ultime. Dans la compétition entre le coffre-fort et le fusil, le fusil gagne toujours. Les oligarques russes l’ont appris à leurs dépens. Et Vladimir Poutine règne sur leurs ruines.
Cette analyse fait partie d’une série cherchant à comprendre la perspective russe sans la justifier. Comprendre son adversaire n’est pas l’approuver – c’est la première étape pour éviter le prochain conflit.
Sources
Financial Times – « Russian Oligarchs and Putin’s Power »
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