Un détournement historique du pouvoir présidentiel
L’International Emergency Economic Powers Act a été votée en 1977. À l’époque, le Congrès américain voulait donner au président des outils pour gérer les crises internationales. Sanctions économiques. Embargos. Gel d’actifs. Des mesures chirurgicales contre des menaces spécifiques. Pendant 48 ans, tous les présidents ont utilisé cette loi exactement comme prévu. Carter, Reagan, Bush père et fils, Clinton, Obama, même Trump lors de son premier mandat — tous ont imposé des sanctions ciblées. Jamais, au grand jamais, un président n’avait osé utiliser l’IEEPA pour imposer des tarifs douaniers massifs sur presque tous les biens importés de presque tous les pays du monde.
Et puis est arrivé le 2 avril 2025. Le fameux « Liberation Day ». Ce jour-là, Donald Trump a déclaré que le déficit commercial américain constituait une « menace inhabituelle et extraordinaire » pour la sécurité nationale. Et en invoquant l’IEEPA, il a imposé des tarifs minimum de 10% sur pratiquement toutes les importations. Chine : 20%. Mexique : 25%. Canada : 35%. Inde : 50%. Une révolution fiscale par décret présidentiel. Sans vote du Congrès. Sans débat. Sans rien.
Il y a quelque chose de profondément troublant dans cette histoire. Le pouvoir de taxer, depuis la fondation des États-Unis, appartient au Congrès. C’est l’Article I, Section 8 de la Constitution. Les Pères fondateurs l’ont voulu ainsi précisément pour éviter qu’un seul homme puisse décider qui paie quoi. Et voilà qu’en 2025, cette barrière fondamentale a été contournée par une interprétation créative d’une loi vieille de près d’un demi-siècle. Que la Cour valide ou invalide cette manœuvre, nous sommes déjà entrés dans un territoire constitutionnel inexploré.
Les tribunaux inférieurs ont dit non — unanimement
La réponse des tribunaux ne s’est pas fait attendre. En mai 2025, le Tribunal de district de Columbia a jugé les tarifs inconstitutionnels dans l’affaire Learning Resources. Le même mois, la Cour du commerce international a statué dans V.O.S. Selections que le président n’avait pas le pouvoir d’utiliser l’IEEPA pour imposer des tarifs. En août 2025, la Cour d’appel du Circuit fédéral a confirmé cette décision dans une opinion per curiam — autrement dit, une décision unanime de la cour en tant qu’institution. Le message était clair : Trump avait excédé son autorité.
Mais voilà le génie — ou le cynisme, selon le point de vue — de la stratégie juridique de l’administration. Les tribunaux ont suspendu leurs injonctions pour permettre à Trump de faire appel à la Cour suprême. Résultat : les tarifs restent en vigueur pendant que l’affaire remonte. Les importateurs continuent de payer. Les consommateurs continuent de subir des prix gonflés. Et l’administration continue d’engranger les recettes — 62 milliards de dollars rien qu’au début de l’exercice 2026, selon les données du Trésor américain.
Section 3 : Les arguments oraux du 5 novembre — quand les juges ont exprimé leur scepticisme
Une audience qui a fait trembler la Maison-Blanche
Le 5 novembre 2025, le Solicitor General D. John Sauer s’est présenté devant les neuf juges de la Cour suprême pour défendre les tarifs de Trump. Ce qui s’est passé dans cette salle a fait pâlir les observateurs de la Maison-Blanche. Les juges — y compris les trois nommés par Trump lui-même — ont bombardé Sauer de questions sceptiques. Neil Gorsuch a parlé d’un « effet de cliquet » qui transférerait définitivement le pouvoir du Congrès vers le président. Amy Coney Barrett a souligné l’absence totale des mots « tarifs », « droits de douane » ou « taxes » dans le texte de l’IEEPA.
Le juge en chef John Roberts a posé la question qui tue : comment un régime tarifaire de plusieurs milliards de dollars, traditionnellement une fonction législative, peut-il reposer sur le silence statutaire? La juge Sonia Sotomayor a caractérisé le pouvoir d’imposer des tarifs comme fondamentalement un pouvoir de taxation — réservé au Congrès par la Constitution. Seuls Samuel Alito et Clarence Thomas ont semblé ouverts aux arguments de l’administration, suggérant que la Cour pourrait empiéter sur le pouvoir présidentiel en matière d’affaires étrangères.
Je me souviens d’avoir lu les transcriptions de cette audience. Et ce qui m’a frappé, ce n’est pas tant le scepticisme des juges — après tout, poser des questions difficiles, c’est leur travail. C’est le fait que même les juges nommés par Trump semblaient mal à l’aise avec l’ampleur du pouvoir revendiqué. Gorsuch, Barrett — ces juges que Trump a choisis précisément parce qu’il les croyait acquis à sa cause — posaient des questions qui suggéraient qu’ils voyaient un problème constitutionnel fondamental. Ce n’est pas rien.
L’argument du « tarif réglementaire » — une pirouette qui n’a convaincu personne
Face aux questions pressantes, l’administration Trump a sorti un argument de dernière minute qui n’apparaissait même pas dans ses mémoires initiaux : les tarifs seraient « réglementaires » plutôt que « fiscaux », avec les recettes comme simple « effet secondaire ». Le problème? Quelques heures après l’audience, Trump lui-même se vantait à Miami que ses tarifs « rapportent des centaines de milliards de dollars et aident à réduire le déficit de plus de 50% cette année ». Les projections budgétaires officielles de la Maison-Blanche prévoient que les tarifs rapporteront 582 milliards de dollars en 2035 — et au moins 400 milliards annuellement à partir de 2026.
Comme l’a noté le professeur de droit Ilya Somin de George Mason University, représentant les plaignants : si ces tarifs ne sont pas destinés à générer des revenus, pourquoi l’administration combat-elle si férocement pour les maintenir? Pourquoi Trump parle-t-il de « catastrophe » si la Cour statue contre lui? L’argument réglementaire ressemblait plus à une manœuvre désespérée qu’à une position juridique cohérente.
Section 4 : Le silence de janvier 2026 — trois occasions ratées
Le 9 janvier : la blague de Sotomayor qui en dit long
Le vendredi 9 janvier 2026, la communauté juridique et économique était en ébullition. La Cour avait annoncé que des opinions étaient « possibles » ce jour-là. Le Solicitor General Sauer — qui ne se déplace habituellement pas pour les annonces d’opinions — s’est présenté dans la salle avec cinq ou six de ses adjoints. Tout le monde a compris le message : l’administration s’attendait à quelque chose de gros. Les places réservées aux médias étaient pleines. Les communiqués de presse des groupes d’experts étaient prêts à être envoyés.
Et puis, la juge Sotomayor a pris la parole. Elle a regardé la salle, vu l’équipe du Solicitor General qui remplissait les sièges des avocats, et a lâché avec un sourire en coin : « Vu qui est là, ce n’est pas l’affaire que vous pensiez. » Des rires ont éclaté dans toute la salle. Sauer a affiché un sourire nerveux. La Cour a rendu une seule opinion ce jour-là — une affaire de droits d’un détenu. Rien sur les tarifs. Le monde a dû attendre encore.
Cette scène me reste en tête. La blague de Sotomayor, le rire nerveux de Sauer, l’ironie de tout ça. Il y a quelque chose de presque cruel dans cette attente. Des milliers d’entreprises, des millions de travailleurs, une économie mondiale entière suspendue aux lèvres de neuf personnes qui décident de faire de l’humour sur le timing de leur décision. Je ne dis pas qu’ils ont tort de prendre leur temps — une décision de cette magnitude mérite réflexion. Mais l’incertitude, elle, a un coût. Un coût humain. Un coût économique. Un coût que personne ne calcule vraiment.
Le 14 et le 20 janvier : le silence continue
Le mercredi 14 janvier, rebelote. La Cour était en session. Des opinions étaient possibles. Bloomberg titrait : « La Cour suprême ne statue pas sur les tarifs de Trump mercredi, laissant le monde attendre au moins jusqu’à la semaine prochaine. » Les marchés ont oscillé. Les importateurs ont soupiré. L’administration a continué de collecter des tarifs comme si de rien n’était. Et puis le 20 janvier 2026 est arrivé. Encore une session. Encore des opinions possibles. Encore le silence sur les tarifs. La Cour a rendu trois décisions ce jour-là. Aucune ne concernait Learning Resources v. Trump.
La prochaine session non argumentaire est prévue pour le 20 février. Un mois entier d’attente supplémentaire. Les analystes de Deutsche Bank pensent maintenant que la décision pourrait ne pas venir avant juin 2026 — la fin du terme de la Cour. C’est ce que la Cour fait souvent pour ses décisions les plus impactantes, notent-ils. L’Affordable Care Act avait attendu juin. Les grandes affaires attendent toujours juin. Et pendant ce temps, l’incertitude s’étend comme une nappe de pétrole sur l’économie mondiale.
Section 5 : Trump et le spectre du remboursement massif
« WE’RE SCREWED! » — la panique présidentielle en majuscules
Le 14 janvier 2026, Donald Trump a publié sur Truth Social ce qui restera probablement comme l’une de ses déclarations les plus révélatrices sur cette affaire. « Si la Cour suprême statue contre les États-Unis d’Amérique sur cette aubaine de sécurité nationale, WE’RE SCREWED! » Il a estimé que « des centaines de milliards de dollars », voire « des billions », étaient en jeu si le gouvernement devait rembourser ceux qui ont payé ces tarifs. « Ce serait un bordel complet, et presque impossible à payer pour notre pays », a-t-il ajouté.
Les chiffres officiels sont moins dramatiques mais tout de même vertigineux. Selon les données du Département de la Justice, plus de 133 milliards de dollars de droits de douane IEEPA avaient été collectés à la mi-décembre 2025. Si la Cour ordonne des remboursements, ce sera le plus grand programme de restitution fiscale de l’histoire américaine. Plus de 1000 affaires de demandes de remboursement sont déjà en attente devant la Cour du commerce international. Des centaines de milliers d’importateurs pourraient avoir droit à des restitutions.
Il y a quelque chose de presque comique dans cette situation. Le président qui a imposé ces tarifs en proclamant qu’ils allaient rendre l’Amérique riche se retrouve maintenant à supplier la Cour suprême de ne pas le forcer à rendre l’argent. Mais derrière la comédie, il y a un problème réel. Rembourser 130 milliards de dollars — ou plus — ce n’est pas rien. Surtout pour une administration qui prétend vouloir réduire le déficit. C’est l’ironie suprême : les tarifs censés enrichir l’Amérique pourraient finir par lui coûter une fortune.
Le plan B de Bessent — d’autres armes dans l’arsenal
Le secrétaire au Trésor Scott Bessent joue la carte de la confiance. « Très improbable » que la Cour invalide les tarifs, a-t-il déclaré dimanche sur Meet the Press. Mais en coulisses, l’administration prépare déjà la suite. Bessent a révélé qu’il existe « au moins trois autres options » via le Trade Act de 1962 qui permettraient de maintenir la plupart des tarifs en vigueur. Selon une note de TD Cowen aux clients, l’administration est prête à remplacer les tarifs IEEPA par d’autres mesures dans les 24 heures suivant une décision défavorable.
L’option la plus probable? La Section 122 du Trade Act de 1974. Le président pourrait déclarer un « problème de balance des paiements » et imposer des tarifs allant jusqu’à 15% sur pratiquement tous les biens. Ces tarifs dureraient 150 jours avant de nécessiter l’approbation du Congrès. Ensuite, des enquêtes Section 301 pourraient être lancées pays par pays pour justifier des tarifs permanents. C’est plus lent, plus procédurier, mais c’est légal. Ou du moins, personne ne l’a encore contesté devant les tribunaux.
Section 6 : Les répercussions sur l'économie mondiale
Le Nouvel An lunaire approche — et les entreprises paniquent
Le timing de cette attente ne pouvait pas être pire pour les importateurs américains. Le Nouvel An lunaire chinois commence le 17 février 2026. Les usines en Chine ferment pendant un mois. Normalement, les commandes pour le printemps et l’été sont passées fin décembre ou début janvier. Mais cette année, les petites et moyennes entreprises sont paralysées par l’incertitude. Selon Freightos, elles avaient jusqu’au 20 janvier pour planifier leurs expéditions si elles voulaient recevoir leurs marchandises à temps. Ce délai est maintenant dépassé — et la décision n’est toujours pas tombée.
Les données de Project44 montrent l’ampleur des dégâts déjà causés. Les importations américaines en provenance de Chine ont chuté de 28% en 2025. Les exportations américaines vers la Chine ont plongé de 38%. C’est « l’une des contractions bilatérales les plus sévères de l’histoire récente », note le rapport. Pendant ce temps, la Chine vient d’annoncer un excédent commercial record de 1 200 milliards de dollars avec le reste du monde. Elle a simplement réorienté son commerce ailleurs. L’Amérique, elle, paie des prix plus élevés pour moins de produits.
L’Europe dans la ligne de mire — et le Groenland au milieu
Comme si la situation n’était pas assez complexe, Trump a décidé d’en rajouter. Le week-end dernier, il a menacé d’imposer des tarifs de 10% — montant à 25% en juin — sur huit pays européens : Danemark, Norvège, Suède, France, Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas et Finlande. Leur crime? S’opposer à l’achat du Groenland par les États-Unis. « Maintenant c’est le moment, et ça sera fait!!! » a tweeté Trump. Lundi, il a menacé Emmanuel Macron de tarifs de 200% sur le vin et le champagne français.
Le problème? Ces menaces reposent sur la même base juridique IEEPA que les tarifs actuellement contestés. Si la Cour suprême statue que l’IEEPA ne permet pas au président d’imposer des tarifs, toutes ces menaces s’évaporent. Comme l’a noté l’avocat commercial Lewis Lowell : « Si la Cour suprême statue que l’IEEPA ne donne pas au président le pouvoir tarifaire, alors ces tarifs menacés sur les membres de l’OTAN seraient illégaux. » L’Union européenne prépare déjà une riposte de 108 milliards de dollars en contre-tarifs. La guerre commerciale pourrait s’intensifier — ou s’effondrer entièrement — selon ce que décideront neuf juges à Washington.
Je regarde cette escalade et je me demande : est-ce qu’on réalise ce qui se joue? D’un côté, un président qui utilise les tarifs comme arme diplomatique pour acheter une île qui ne veut pas être vendue. De l’autre, une Cour suprême qui pourrait déclarer toute cette stratégie illégale d’un coup de marteau. Entre les deux, des millions d’emplois, des milliards d’échanges commerciaux, et des relations internationales qui se dégradent de jour en jour. On vit un moment historique — et personne ne semble capable de prédire comment ça va finir.
Section 7 : Les signaux contradictoires de la Cour Roberts
L’affaire de l’Illinois — un présage?
Juste avant Noël, la Cour suprême a rendu une décision qui a fait dresser les oreilles des observateurs juridiques. Dans Trump v. Illinois, par un vote de 6-3, la Cour a bloqué le déploiement de la Garde nationale de l’Illinois à Chicago. L’administration avait invoqué une loi permettant au président de fédéraliser la Garde pour faire appliquer les lois fédérales. La Cour a jugé que le gouvernement n’avait pas démontré que cette loi autorisait un tel déploiement. Le même genre de raisonnement — le gouvernement n’a pas prouvé que la loi autorise cette action — pourrait s’appliquer aux tarifs IEEPA.
Selon l’analyse du Peterson Institute for International Economics, cette décision pourrait être un « tell » — un signe révélateur des intentions de la Cour. La Cour Roberts a historiquement été favorable au pouvoir exécutif. Elle a accordé l’immunité pénale au président pour les actes officiels. Elle a donné carte blanche à l’ICE pour l’application des lois sur l’immigration. Mais voilà que six juges — dont des conservateurs — disent non au président sur une question d’interprétation statutaire. « Cette déférence pourrait être en cours de reconsidération », note l’institut.
Les juges conservateurs divisés — une coalition fragile
L’affaire des tarifs révèle une fracture intéressante au sein de la majorité conservatrice de la Cour. D’un côté, les « textualistes stricts » comme Gorsuch et Barrett, qui insistent sur le fait que le pouvoir de taxer n’apparaît nulle part dans le texte de l’IEEPA. De l’autre, les « deferentialistes exécutifs » comme Alito et Thomas, qui estiment que la Cour ne devrait pas interférer avec les pouvoirs présidentiels en matière de politique étrangère. John Roberts et Brett Kavanaugh semblent se situer quelque part entre les deux.
Cette division explique peut-être le délai. Rédiger une opinion majoritaire sur une question aussi complexe, avec des juges qui ont des philosophies juridiques différentes, prend du temps. Gorsuch pourrait exiger un langage fort sur la non-délégation. Roberts pourrait vouloir une approche plus étroite basée sur l’interprétation statutaire. Trouver un terrain d’entente qui satisfasse au moins cinq juges — c’est un travail de diplomatie interne qui peut prendre des mois.
Section 8 : Ce que disent les experts juridiques
Une décision « nuancée » plutôt que tranchée?
Les analystes de Morgan Stanley prévoient une décision « nuancée ». La Cour pourrait « réduire la portée des tarifs existants sans ordonner leur suppression totale » ou « limiter l’application future des tarifs » sans annuler rétroactivement ceux déjà collectés. Le secrétaire au Trésor Bessent lui-même s’attend à ce qu’il appelle un « mishmash » — un mélange de victoires et de défaites partielles pour les deux camps.
Cette approche intermédiaire aurait l’avantage de limiter le chaos économique. Pas de remboursement massif de 130 milliards. Mais pas non plus de validation totale du pouvoir présidentiel de taxer par décret. Le problème? Elle ne résoudrait rien de fondamental. Les questions constitutionnelles sur la séparation des pouvoirs resteraient ouvertes. Les entreprises ne sauraient toujours pas à quoi s’attendre. Et la prochaine administration — Trump ou son successeur — pourrait tenter la même manœuvre, forçant une nouvelle bataille juridique.
Ce qui me frappe dans tout ça, c’est l’absence de clarté. Une décision « nuancée » semble sage sur le papier. Mais pour les entreprises qui doivent décider maintenant s’ils passent des commandes, s’ils embauchent, s’ils investissent — la nuance est l’ennemi. Ils ont besoin de savoir : oui ou non? Légal ou pas? Et si la Cour leur donne un « oui mais » ou un « non sauf si », on sera revenus à la case départ. L’incertitude, simplement, aura un nouveau visage juridique.
Le précédent de l’Affordable Care Act — attendre juin
Les deux grandes affaires sur l’Obamacare ont été décidées en juin, à la toute fin du terme de la Cour. C’est ce que font les juges quand ils ont besoin de temps pour « délibération prolongée », notent les analystes de JPMorgan. L’affaire des tarifs pourrait suivre le même chemin. Ce qui signifierait cinq mois supplémentaires d’incertitude. Cinq mois pendant lesquels les entreprises paieront des tarifs qui pourraient être déclarés illégaux. Cinq mois pendant lesquels l’administration accumulera des recettes qu’elle pourrait devoir rembourser.
Mais voilà le paradoxe que soulève JPMorgan : « Chaque semaine où la Cour suprême retarde sa décision augmente la probabilité que l’administration Trump l’emporte. » Plus le temps passe, plus les tarifs s’enracinent dans l’économie. Plus les entreprises s’adaptent. Plus il devient difficile de faire marche arrière. La Cour pourrait finir par juger que le chaos d’un remboursement massif est pire que le maintien d’une politique peut-être inconstitutionnelle. La politique des faits accomplis.
Section 9 : Les petites entreprises au bord du gouffre
V.O.S. Selections — cinq PME qui se battent pour survivre
Derrière les grands chiffres et les batailles juridiques, il y a des histoires humaines. Les cinq petites entreprises qui ont porté l’affaire V.O.S. Selections ne sont pas des géants corporatifs. Ce sont des PME qui importaient des produits de l’étranger et qui se sont retrouvées soudainement frappées de droits de douane qu’elles ne pouvaient pas absorber. « Faillite potentielle », disaient leurs avocats dans les documents judiciaires. Ces entreprises ont pris le risque énorme de défier le gouvernement fédéral en justice — non pas par idéologie, mais par nécessité de survie.
Représentées par le Liberty Justice Center et le professeur Ilya Somin, elles ont fait valoir que l’administration avait utilisé de manière inappropriée l’IEEPA pour imposer des tarifs que cette loi n’autorise pas. Elles ont gagné en première instance. Elles ont gagné en appel. Et maintenant elles attendent — comme tout le monde — que la Cour suprême daigne rendre son verdict. Pendant ce temps, elles continuent de payer des tarifs sur chaque importation. Chaque jour qui passe les rapproche un peu plus du point de non-retour.
Plus de 1000 affaires en attente de remboursement
Ces cinq PME ne sont pas seules. La Cour du commerce international a dû mettre en place une procédure spéciale pour gérer l’afflux de demandes de remboursement. En décembre 2025, elle a rendu une ordonnance administrative « suspendant près de mille affaires similaires » en attendant une « décision finale et définitive » de la Cour suprême. Le tribunal s’est dit prêt à « ordonner la reliquidation des entrées avec remboursement des droits IEEPA » si les tarifs sont déclarés illégaux — surtout que le gouvernement a « clairement indiqué qu’il ne s’y opposerait pas ».
Mais le processus de remboursement, même si la Cour statue en faveur des entreprises, sera long et complexe. Les importateurs devront utiliser des mécanismes existants comme les « corrections post-sommaire » pour les entrées non liquidées ou des « protestations administratives » sous l’article 19 U.S.C. §1514 pour les entrées liquidées. Ils auront 180 jours à partir de la liquidation pour protester, puis 180 jours à partir du rejet de leur protestation pour intenter un procès. Miss ces délais, et c’est fini — même si les tarifs sont déclarés illégaux.
Je pense souvent à ces petites entreprises. Pas aux lobbyistes de Washington. Pas aux analystes de Wall Street. Aux gens qui ont pris des risques, qui ont construit quelque chose, et qui se retrouvent maintenant pris dans une tempête juridique qu’ils n’ont pas provoquée. Ils n’ont pas voté pour ces tarifs. Ils n’ont pas choisi cette bataille. Mais ils la subissent. Et quand on parle de « l’économie », ce sont eux, l’économie. Pas des courbes sur un graphique. Des vies. Des emplois. Des rêves en suspens.
Section 10 : Les scénarios pour l'après-décision
Scénario 1 : Les tarifs sont déclarés illégaux
Si la Cour suprême confirme les décisions des tribunaux inférieurs, les tarifs IEEPA seront invalidés. L’administration Trump devra activer son plan B. Selon les analystes de TD Cowen, le USTR pourrait imposer des tarifs de remplacement sous la Section 122 « très rapidement » — possiblement dans les 24 heures. Ces tarifs de 15% maximum dureraient 150 jours. Ensuite, des enquêtes Section 301 seraient lancées pour justifier des tarifs permanents pays par pays.
Du côté des remboursements, le chaos serait considérable. La Cour suprême pourrait renvoyer la question à la Cour du commerce international, ce qui entraînerait des mois de plaidoiries supplémentaires et probablement un nouvel appel. Ou elle pourrait ordonner directement le début des remboursements, ce qui nécessiterait la mise en place d’un « comité directeur » pour gérer les plus de 1000 affaires déjà déposées. Dans les deux cas, les entreprises n’auraient pas leur argent avant des années.
Scénario 2 : Les tarifs sont validés
Si la Cour — contre toute attente — valide le pouvoir présidentiel d’imposer des tarifs sous l’IEEPA, ce sera un précédent historique. Tout président pourrait désormais déclarer une « urgence économique » et imposer les taxes qu’il veut, sans passer par le Congrès. Les implications pour la séparation des pouvoirs seraient immenses. Les entreprises auraient au moins la clarté — les tarifs restent — mais le pouvoir présidentiel aurait franchi une nouvelle frontière.
Ce scénario est jugé peu probable par la plupart des observateurs. Les marchés de prédiction Kalshi donnent seulement 28% de chances que les tarifs soient maintenus tels quels. Mais comme l’a montré l’élection de 2016, les probabilités ne sont pas des certitudes. Et une majorité conservatrice déférente au pouvoir exécutif pourrait décider que les affaires étrangères sont un domaine où le président doit avoir les mains libres — même si cela signifie réinterpréter une loi de 1977 d’une manière que personne n’avait imaginée.
Section 11 : L'impact sur les élections de mi-mandat 2026
Une décision en juin — juste avant la campagne
Si la décision tombe en juin 2026, elle arrivera à quelques mois des élections de mi-mandat. Une invalidation des tarifs pourrait être présentée comme une victoire par l’opposition démocrate — la preuve que Trump a outrepassé ses pouvoirs. Mais l’administration pourrait retourner la situation en accusant les « juges activistes » de saboter la politique commerciale américaine. Dans tous les cas, la décision deviendrait instantanément un enjeu électoral majeur.
Les sondages montrent déjà une érosion de la popularité de Trump. Selon le NBC News Decision Desk Poll de décembre, 42% des adultes approuvent sa performance — en baisse par rapport à avril — tandis que 58% désapprouvent. Une défaite devant la Cour suprême pourrait accélérer cette tendance. Mais paradoxalement, elle pourrait aussi galvaniser sa base, toujours prête à se mobiliser contre l’« establishment » juridique.
Je ne peux pas m’empêcher de penser que tout ça — les tarifs, l’attente, les reports — va finir par devenir une arme politique plutôt qu’une question économique. C’est toujours comme ça. Les enjeux réels — les emplois, les prix, les entreprises — se perdent dans le bruit des campagnes et des slogans. Et ceux qui souffrent vraiment de cette incertitude, les importateurs, les consommateurs, les travailleurs — ils deviennent des chiffres dans un débat que personne ne comprend vraiment.
La Cour prise entre le marteau et l’enclume
La Cour Roberts est dans une position délicate. Statuer contre Trump pourrait déclencher une crise constitutionnelle — le président a déjà critiqué les juges des tribunaux inférieurs qui ont bloqué ses politiques. Statuer en sa faveur pourrait créer un précédent qui permettrait à tout futur président d’imposer des taxes sans contrôle législatif. Comme l’a noté la professeure Barbara Perry de l’Université de Virginie : « Il serait toujours plus facile pour eux, en tant qu’êtres humains mais aussi en pensant à la légitimité de la Cour, de statuer contre un président s’ils savent qu’il est impopulaire. »
L’histoire montre que la Cour suprême finit souvent par s’opposer aux présidents en fin de mandat. Elle a infligé des défaites majeures à George W. Bush sur la détention des suspects terroristes et à Barack Obama sur sa politique d’immigration. La Cour actuelle a déjà bloqué le pardon des prêts étudiants de Biden. Mais Trump n’est qu’au début de son deuxième mandat. Et les neuf juges savent que s’ils le contrarient trop, il a les moyens de riposter — politiquement, sinon légalement.
Conclusion : Dans l'attente du verdict
Une économie suspendue au silence de neuf juges
Nous voilà donc. Janvier 2026. Plus de 130 milliards de dollars en suspens. 301 000 importateurs qui attendent. Des milliers d’entreprises qui planifient — ou ne planifient pas — leur avenir. Des relations commerciales internationales qui se dégradent. Une Cour suprême qui prend son temps. Et un président qui tweete en majuscules que son pays est « foutu » si les juges ne lui donnent pas raison. C’est là où on en est. C’est là où on attend.
La prochaine session de la Cour où des opinions sont possibles est le 20 février. Un mois entier d’incertitude supplémentaire. Les marchés oscilleront à chaque rumeur. Les importateurs calculeront leurs marges au centime près. Les avocats commerciaux factureront des heures de consultation pour expliquer ce qui pourrait se passer — sans pouvoir rien garantir. Et quelque part dans le bâtiment de marbre blanc de la Cour suprême, neuf personnes en robes noires délibéreront sur une question qui semblait simple il y a cinquante ans : qui a le pouvoir de taxer?
Je finis cet article comme je l’ai commencé : dans l’incertitude. C’est frustrant. C’est insatisfaisant. Mais c’est la réalité. On ne sait pas quand la décision tombera. On ne sait pas ce qu’elle dira. On ne sait pas comment l’administration réagira. On ne sait pas ce que les marchés feront. On ne sait rien — sauf que l’attente continue. Et que quelque part, dans chaque ville d’Amérique, des gens se réveillent chaque matin en se demandant si aujourd’hui sera le jour où leur monde économique basculera. C’est ça, vivre dans les limbes juridiques. C’est ça, attendre que neuf personnes décident de votre sort. Combien de temps encore?
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels des gouvernements et institutions judiciaires américaines, déclarations publiques des responsables politiques, documents judiciaires de la Cour suprême et des tribunaux inférieurs, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Bloomberg, CNBC, Reuters, Associated Press).
Sources secondaires : publications spécialisées en droit constitutionnel et commerce international, analyses d’institutions de recherche établies (Peterson Institute for International Economics, Tax Foundation), couverture médiatique de référence (SCOTUSblog, Fortune, Fox News, Axios).
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées, garantissant ainsi la pertinence et l’actualité de l’analyse proposée.
Sources
Sources primaires
Bloomberg – Supreme Court Delays Decision on Trump Tariffs Challenges – 9 janvier 2026
Bloomberg – Supreme Court Doesn’t Rule on Trump’s Tariffs on Wednesday – 14 janvier 2026
Bloomberg – Trump Tariffs Face Supreme Court Ruling: What to Know – 8 janvier 2026
CNBC – Supreme Court holds off on Trump tariff ruling for now — what’s at stake for economy – 8 janvier 2026
CNBC – Supreme Court tariff ruling: It’s not just about refunds – 14 janvier 2026
CNBC – Trump’s Greenland tariff threats could be upended by Supreme Court decision – 20 janvier 2026
SCOTUSblog – No tariff opinion – 9 janvier 2026
Fortune – The longer the Supreme Court delays its tariff decision, the better it is for President Trump – 14 janvier 2026
Sources secondaires
Wikipedia – Learning Resources v. Trump – Consulté le 20 janvier 2026
Tax Foundation – What You Should Know About the Trump Tariffs Being Challenged at the Supreme Court – 31 octobre 2025
Peterson Institute for International Economics – Did the Supreme Court just signal the fate of Trump’s tariffs? – 7 janvier 2026
Cornell Law School – Learning Resources, Inc. v. Trump Supreme Court Bulletin – Consulté le 20 janvier 2026
Lawfare – Unexpected Questions in Learning Resources v. Trump – 9 décembre 2025
Fox News – Supreme Court tariff ruling has Trump administration, US businesses bracing for impact – Janvier 2026
Axios – Supreme Court’s decision may not clarify the future of tariffs – 19 janvier 2026
NBC News – The Supreme Court has delayed direct conflict with Trump, but history suggests that will soon change – 3 janvier 2026
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