Cent jours, 800 000 morts
Commençons par le Rwanda. Parce que c’est là que l’échec de l’ONU est le plus obscène. Le plus documenté. Le plus inexcusable. Entre avril et juillet 1994, en 100 jours, des extrémistes Hutus ont massacré entre 500 000 et un million de Tutsis et de Hutus modérés. 200 000 personnes ont participé aux tueries. 250 000 femmes ont été violées. Et pendant ce temps, il y avait 2 500 casques bleus de l’UNAMIR sur le terrain. Sous le commandement du général canadien Roméo Dallaire. Impuissants. Liés par un mandat qui leur interdisait d’intervenir.
Le 11 janvier 1994 — trois mois avant le début du génocide — le général Dallaire avait envoyé un câble urgent au siège de l’ONU à New York. Ce qu’on appelle maintenant le « genocide fax ». Il avertissait que des caches d’armes étaient constituées. Que des listes de Tutsis circulaient. Qu’un massacre se préparait. Il demandait l’autorisation de saisir les armes. La réponse de l’ONU? Non. Trop risqué. Pas dans le mandat. Le câble a atterri sur le bureau de Kofi Annan, alors chef des opérations de maintien de la paix. Il n’a jamais été transmis au Conseil de sécurité. Trois mois plus tard, le sang coulait dans les rues de Kigali.
La fuite des casques bleus
Quand les massacres ont commencé, qu’a fait l’ONU? Elle a retiré ses troupes. Après que dix casques bleus belges ont été tués par les miliciens Hutus, le Conseil de sécurité — mené par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France — a ordonné le retrait de tous les soldats sauf 400. 400 hommes pour protéger un pays en train d’être exterminé. Le rapport indépendant commandé par l’ONU elle-même est accablant : « Il y a un échec fondamental qui explique pourquoi l’ONU n’a pu arrêter ou prévenir le génocide : un manque de ressources et un manque de volonté. »
Un épisode résume tout. Des milliers de civils Tutsis s’étaient réfugiés dans une école, espérant la protection des casques bleus. Quand l’ordre de retrait est arrivé, les soldats sont partis. Ils ont essayé de faire croire aux réfugiés qu’ils ne les abandonnaient pas vraiment. Puis ils sont montés dans leurs véhicules. Et ils sont partis. Les miliciens sont entrés quelques heures plus tard. Personne n’a survécu. Le rapport de l’ONU qualifie le départ des troupes de « honteux ». Pendant ce temps, des avions français et belges évacuaient leurs ressortissants — et leurs animaux de compagnie. Pas un seul Rwandais n’a été autorisé à monter à bord.
Je relis ces lignes et j’ai envie de hurler. Des animaux de compagnie. Ils ont évacué des chiens et des chats pendant que des enfants se faisaient massacrer à la machette. Et après ça, on ose parler de « communauté internationale »? De « valeurs universelles »? L’ONU savait. Kofi Annan savait. Le Conseil de sécurité savait. Bill Clinton savait — il l’a admis lui-même plus tard à Kigali, dans un discours larmoyant où il a prétendu ne pas avoir été au courant. Un mensonge. Un câble du Département de la Défense, daté du premier jour du génocide, utilisait explicitement le mot « genocide ». Ils savaient. Et ils n’ont rien fait.
Srebrenica 1995 : le massacre dans la « zone de sécurité »
8 000 hommes et garçons
Un an après le Rwanda, rebelote. Srebrenica, Bosnie, juillet 1995. La ville avait été déclarée « zone de sécurité » par l’ONU. Des milliers de musulmans bosniaques s’y étaient réfugiés, croyant à la protection internationale. Un bataillon de casques bleus néerlandais — Dutchbat — était sur place. Légèrement armé. Sous-équipé. Incapable de défendre quoi que ce soit. Quand les forces du général Ratko Mladić ont encerclé la ville, les Néerlandais ont demandé un soutien aérien de l’OTAN. Refusé. Le chef civil de la mission, Yasushi Akashi, pacifiste convaincu, a refusé d’autoriser les frappes.
Srebrenica est tombée le 11 juillet 1995. Ce qui a suivi est le pire massacre sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Les soldats de Mladić ont séparé les hommes et les garçons des femmes. Puis ils les ont emmenés. 8 000 d’entre eux ont été exécutés. Certains avaient 12 ans. Les corps ont été jetés dans des fosses communes. Des femmes ont été violées pendant des jours. Et les casques bleus? Ils ont regardé. Impuissants. Certains ont même aidé les Serbes à trier les réfugiés, croyant qu’ils seraient simplement déplacés. Ils ne savaient pas. Ou ils ne voulaient pas savoir.
La photo qui dit tout
Il existe une photo de cette période. Nedžiba Salihović, une femme de Srebrenica, hurle au visage d’un soldat de l’ONU dans un camp de réfugiés à Tuzla. Son visage est déformé par la douleur et la rage. Le soldat regarde ailleurs. Cette image, c’est l’ONU en 1995. C’est l’ONU en 2025. Une femme qui hurle sa détresse. Une institution qui détourne le regard. L’ONU a publié son propre rapport sur Srebrenica, reconnaissant un « échec systémique ». Kofi Annan a exprimé ses « profonds remords ». Les mots. Toujours les mots. Les 8 000 morts n’ont pas entendu les excuses.
Vous savez ce qui me révolte le plus? C’est que Srebrenica était une « zone de sécurité ». Déclarée par l’ONU. Avec un joli drapeau bleu. Ces gens ont cru à cette protection. Ils ont quitté leurs villages, traversé des lignes de front, risqué leur vie pour atteindre un endroit que l’ONU avait promis de défendre. Et l’ONU les a abandonnés. Le mot « sécurité » était une farce. Une promesse vide. Un panneau publicitaire devant un abattoir.
Syrie, Gaza, Ukraine : la paralysie continue
La Syrie : 18 vetos russes
On pourrait croire que le Rwanda et Srebrenica ont servi de leçon. Non. Depuis 2011, la Russie et la Chine ont bloqué plus de 15 résolutions concernant la Syrie. Des résolutions proposant des sanctions. Des cessez-le-feu humanitaires. Le renvoi des responsables devant la Cour pénale internationale. Tout a été bloqué. Pendant ce temps, le régime d’Assad a gazé sa population avec des armes chimiques. 500 000 Syriens sont morts. 6,3 millions ont fui le pays. 6,2 millions sont déplacés à l’intérieur. Le Conseiller spécial de l’ONU pour la prévention du génocide, Adama Dieng, a exprimé sa « frustration » que le Conseil de sécurité n’ait pas agi plus fermement. Frustration. Un mot bien poli pour décrire l’inaction face au massacre.
En juillet 2023, la Russie a encore utilisé son veto pour bloquer le renouvellement de l’aide humanitaire transfrontalière vers le nord-ouest de la Syrie. Le représentant des États-Unis a qualifié le veto de « injustifiable ». Le représentant de l’Albanie l’a décrit comme « un coup de poignard dans le dos de la solidarité — une des raisons d’être des Nations Unies ». Mais le veto est passé. Et 4 millions de personnes dans le besoin ont perdu une source d’aide vitale. C’est ça, l’ONU en action. Ou plutôt en inaction.
Gaza : six vetos américains
Et Gaza? Depuis octobre 2023, les États-Unis ont opposé six vetos à des résolutions appelant à un cessez-le-feu. Six fois, les 14 autres membres du Conseil de sécurité ont voté pour. Six fois, Washington a dit non. En mars 2024, une résolution qui affirmait « l’impératif d’un cessez-le-feu immédiat et durable » a été bloquée par la Russie et la Chine — parce qu’elle était proposée par les États-Unis et ne condamnait pas assez Israël. En avril 2024, les États-Unis ont bloqué l’admission de la Palestine comme membre à part entière de l’ONU. En juin 2025, nouveau veto américain contre un cessez-le-feu. Pendant que les morts s’accumulent à Gaza — plus de 45 000 selon les autorités sanitaires — l’ONU débat. Vote. Bloque. Et rien ne change.
Le « Board of Peace » de Trump : solution ou illusion?
Une idée qui fait grincer des dents
Alors que propose Trump? Son Board of Peace — un projet encore flou, présenté comme une alternative aux mécanismes multilatéraux traditionnels. L’idée : des négociations directes, menées par les États-Unis, sans passer par les procédures interminables de l’ONU. Trump revendique d’avoir « réglé » des conflits que l’ONU n’a pas su résoudre. C’est discutable. Ses « accords d’Abraham » entre Israël et plusieurs pays arabes n’ont pas résolu le conflit israélo-palestinien — on le voit bien aujourd’hui. Ses négociations avec la Corée du Nord n’ont abouti à rien de concret. Mais son constat de base — que l’ONU est paralysée — est difficilement contestable.
L’administration Trump se positionne clairement comme sceptique du multilatéralisme. En février 2026, le président a critiqué l’ONU en ces termes : « Beaucoup de ces conflits sur lesquels nous travaillons auraient dû être réglés. On n’obtient jamais d’aide. Ça devrait être le but premier des Nations Unies. » C’est brutal. C’est réducteur. Mais ce n’est pas faux. L’ONU a été créée pour maintenir la paix. Elle a échoué au Rwanda. À Srebrenica. En Syrie. Au Soudan. À Gaza. En Ukraine. À chaque crise majeure des dernières décennies.
Est-ce que je crois que Trump va « sauver » le monde avec son Board of Peace? Non. Franchement, non. Mais est-ce que je comprends pourquoi cette idée résonne? Oui. Parce que les gens en ont assez. Assez des sommets qui ne mènent nulle part. Assez des résolutions qui sont ignorées. Assez des condamnations solennelles pendant que des villages brûlent. L’ONU est devenue le symbole d’une impuissance institutionnalisée. Et quand Trump dit qu’elle « n’a jamais été à la hauteur de son potentiel », il met des mots sur ce que des millions de gens pensent tout bas.
Le vrai problème : réformer ou remplacer?
Un système conçu pour échouer
Le problème fondamental de l’ONU, c’est sa structure. Le Conseil de sécurité reflète le monde de 1945, pas celui de 2026. Cinq pays — les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale — ont un pouvoir absolu sur la paix et la sécurité internationales. L’Afrique, avec 54 pays et 1,4 milliard d’habitants, n’a aucun siège permanent. L’Amérique latine non plus. L’Inde, deuxième pays le plus peuplé au monde, n’a pas de veto. Le Japon et l’Allemagne, troisième et quatrième économies mondiales, non plus. Le système est figé. Et ceux qui bénéficient du statu quo — notamment la Russie et la Chine — n’ont aucun intérêt à le changer.
Des réformes ont été proposées. Élargir le Conseil de sécurité. Limiter l’usage du veto en cas de crimes de masse. Créer de nouvelles catégories de membres. En 2022, l’Assemblée générale a adopté une résolution obligeant le Conseil à se réunir après chaque veto pour expliquer sa décision. Belle initiative. Résultat concret? Zéro. Les P5 continuent de bloquer ce qu’ils veulent bloquer. La France et le Royaume-Uni n’ont pas utilisé leur veto depuis 1989 et appellent à plus de retenue. Mais la Russie s’en moque. Les États-Unis aussi. En 2024, sept résolutions ont été bloquées — un record depuis près de 40 ans.
Ce que l’ONU fait bien — et ce qu’elle rate
Soyons justes. L’ONU n’est pas uniquement un échec. Ses agences humanitaires — le HCR, le PAM, l’UNICEF — sauvent des vies chaque jour. Ses missions de maintien de la paix, malgré leurs limites, ont stabilisé des régions en crise. Ses tribunaux internationaux ont jugé des criminels de guerre. La Convention contre le génocide de 1948 a créé un cadre juridique qui n’existait pas avant. L’ONU reste un forum irremplaçable pour la diplomatie mondiale. Mais quand il s’agit de prévenir les massacres — sa mission fondamentale — elle échoue. Systématiquement. Tragiquement.
Le conseiller spécial de l’ONU pour la prévention du génocide l’a dit lui-même : « Le monde a trahi le peuple rwandais. Le monde a trahi le peuple bosniaque. J’espère que le monde ne trahira pas la population Rohingya. » C’était en 2018. Depuis, les Rohingyas continuent de souffrir. Le Soudan s’est embrasé — 382 000 morts dans la guerre civile du Soudan du Sud. L’ONU a 14 500 casques bleus sur place. Ça n’a pas empêché le désastre. À un moment, il faut se demander : combien de fois peut-on « trahir » avant que le mot perde tout son sens?
Conclusion : L'heure des comptes
Plus jamais ça — vraiment?
« Plus jamais ça. » Ces mots ont été prononcés en 1945, après l’Holocauste. Ils ont été répétés après le Rwanda. Après Srebrenica. Après le Darfour. Après la Syrie. Et ils sonnent de plus en plus creux. Parce que « ça » continue. Chaque décennie apporte son lot de massacres que la « communauté internationale » n’a pas su empêcher. Le problème n’est pas le manque d’information — le général Dallaire avait prévenu trois mois avant le Rwanda. Le problème n’est pas le manque de moyens — il y avait des troupes sur le terrain à Srebrenica. Le problème, c’est la volonté politique. Ou plutôt son absence. Et ça, aucune réforme institutionnelle ne peut le créer.
Alors oui, Trump a raison sur un point : l’ONU n’a pas été à la hauteur de son potentiel. Mais son Board of Peace sera-t-il mieux? Rien n’est moins sûr. Remplacer un système paralysé par un système unilatéral dominé par les États-Unis ne résoudra rien — surtout quand Washington utilise son propre veto pour bloquer des cessez-le-feu. La vraie question n’est pas de savoir quelle institution doit exister. La vraie question, c’est : sommes-nous prêts à agir quand des innocents meurent? Ou préférons-nous continuer à débattre pendant que le sang coule?
Je termine cet article avec un goût amer. Parce que je sais que dans quelques années, on commémorera un nouveau massacre. On dira « plus jamais ça » une fois de plus. Des dirigeants exprimeront leurs « profonds regrets ». Et on recommencera. L’ONU est le reflet de ce que nous sommes collectivement : incapables de faire passer les vies humaines avant les intérêts nationaux. Trump peut créer tous les « Board of Peace » qu’il veut. Tant que les grandes puissances placeront leurs intérêts au-dessus de la vie des innocents, rien ne changera. Le problème, ce n’est pas l’ONU. C’est nous. C’est notre lâcheté collective. Et ça, aucune institution ne peut le réparer.
Le mot de la fin
En 1994, pendant que le Rwanda brûlait, des avions occidentaux évacuaient des citoyens européens et leurs animaux domestiques. Pas un seul Rwandais n’a été autorisé à monter à bord. Cette image résume tout. Nos valeurs. Nos priorités. Notre humanité à géométrie variable. L’ONU était censée changer ça. Elle a échoué. Trump prétend pouvoir faire mieux. On verra. Mais une chose est sûre : tant que les vies de certains vaudront plus que celles d’autres, tant que le veto protégera les bourreaux, tant que les grandes puissances regarderont ailleurs quand les faibles crient — aucune institution, aucun Board of Peace, aucun discours solennel ne changera rien. Les morts du Rwanda, de Srebrenica, de Syrie, de Gaza n’entendront pas nos excuses. Et les prochaines victimes n’entendront pas nos promesses.
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cet article est un réquisitoire contre l’échec systémique de l’ONU à prévenir les génocides et les massacres de masse. Il ne prend pas parti pour Trump — dont les motivations et les solutions sont contestables — mais reconnaît que son constat sur l’impuissance onusienne repose sur des faits documentés. Cette analyse est engagée : elle refuse l’équivalence molle entre « l’ONU a des défauts mais fait de bonnes choses ». Quand des centaines de milliers de personnes meurent malgré les avertissements, le constat d’échec s’impose.
Méthodologie
Les données citées proviennent de sources institutionnelles et académiques : rapports officiels de l’ONU sur le Rwanda et Srebrenica, Security Council Report, Council on Foreign Relations, Genocide Watch, United States Holocaust Memorial Museum, Cairo Review of Global Affairs. Les statistiques de vetos proviennent des archives officielles du Conseil de sécurité. La déclaration de Trump provient de Raw Story du 20 janvier 2026.
Sources
Sources primaires
Raw Story – Trump claims his new Board of Peace might replace the United Nations – 20 janvier 2026
UN Security Council – Voting records and veto database – 1946-2025
UN News – Russia and China veto US resolution on Gaza ceasefire – 22 mars 2024
Council on Foreign Relations – The UN Security Council – 27 août 2025
Security Council Report – The Veto: UN Security Council Working Methods – 2025
Sources secondaires
Genocide Watch – Why the UN has failed to prevent genocide – 23 septembre 2024
Cairo Review of Global Affairs – Looking Backward into The Future: Why the UN Has Failed to Prevent Genocide – 19 septembre 2024
United States Holocaust Memorial Museum – Failure to Prevent: International Decision Making in the Age of Genocide
TRT World – Twelve times the UN has failed the world – 3 mai 2023
Security Council Report – In Hindsight: The Security Council in 2024 – janvier 2025
Global Policy Forum – UN Failed Rwanda – Archives
National Security Archive – The Genocide Documentation Project – Georgetown University
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.