Quand les frappes touchent l’impensable
Et puis il y a eu cette information qui a fait frissonner bien au-delà des frontières ukrainiennes. La centrale de Tchernobyl a perdu toute alimentation électrique externe. Tchernobyl. Ce nom qui résonne comme un avertissement depuis 1986. Ce lieu où repose, sous un sarcophage de béton et d’acier, le souvenir de la pire catastrophe nucléaire civile de l’histoire. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a confirmé que les frappes russes avaient touché plusieurs sous-stations « vitales pour la sécurité nucléaire ».
Le directeur général Rafael Grossi a lancé l’alerte. Les lignes électriques alimentant d’autres centrales nucléaires ukrainiennes ont également été impactées. L’Ukraine exploite quatre centrales nucléaires avec quinze réacteurs qui produisent habituellement la moitié de l’électricité du pays. Chacune d’entre elles est désormais une cible potentielle, un risque calculé dans l’équation macabre de cette guerre. Kyiv a rapidement annoncé que Tchernobyl avait été reconnectée au réseau, que les niveaux de radiation restaient normaux, que les systèmes de secours avaient fonctionné. Mais la question demeure, lancinante : jusqu’à quand ?
Le nucléaire comme arme de coercition
Le ministre ukrainien des Affaires étrangères Andrii Sybiha n’a pas mâché ses mots. Il a accusé la Russie d’utiliser « le risque nucléaire comme outil de coercition ». Une attaque « irresponsable » qui met en péril la sécurité nucléaire mondiale. L’Ukraine demande la convocation urgente du Conseil des gouverneurs de l’AIEA et l’exclusion de la Russie de cette instance. « Un État terroriste qui crée délibérément des risques pour la sécurité nucléaire n’a pas sa place là », a martelé Sybiha.
Il y a quelque chose de vertigineux à écrire ces lignes. Nous parlons de Tchernobyl. Du lieu qui a traumatisé une génération entière, qui a rendu des territoires inhabitables pour des siècles, qui a tué des milliers de personnes dans l’indifférence des statistiques officielles. Et nous parlons de frappes délibérées sur des infrastructures qui maintiennent ce monstre endormi sous contrôle. La Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre deux hauts responsables militaires russes pour ces attaques sur le réseau énergétique ukrainien. Elle a qualifié ces actes de crimes de guerre. Mais les mandats d’arrêt, ça ne réchauffe personne à -14°C.
Zaporizhzhia : trois morts, 1 500 foyers dans le noir
Le sud-est sous les bombes
Pendant que Kyiv comptait ses morts et ses coupures de courant, la ville de Zaporizhzhia, dans le sud-est du pays, subissait sa propre tragédie. Au moins trois personnes ont été tuées dans des frappes russes, a annoncé le gouverneur Ivan Fedorov sur Telegram. Des maisons particulières détruites. Des voitures pulvérisées. Près de 1 500 foyers plongés dans l’obscurité. La région de Zaporizhzhia abrite la plus grande centrale nucléaire d’Europe, actuellement sous occupation russe et à l’arrêt. Elle est au cœur des négociations de paix. Elle est aussi au cœur des bombardements.
Dans la région de Kyiv, une personne a été tuée par des frappes de drones et de missiles. Dans la région de Vinnytsia, au centre du pays — où se trouve le quartier général de l’armée de l’air ukrainienne — une installation d’infrastructure critique a été touchée. Dans la région d’Odessa, au sud, un drone russe a percuté un immeuble résidentiel dans le port de Tchornomorsk. Les autorités n’avaient pas encore de bilan des victimes au moment de l’annonce. La guerre ne fait pas de pause. Elle ne dort jamais.
8,5 gigawatts de capacité détruite
Le ministre ukrainien de l’Économie Oleksii Sobolev, présent au Forum économique mondial de Davos, a livré un chiffre qui résume l’ampleur du désastre énergétique : 8,5 gigawatts de capacité de production électrique ont été endommagés par les attaques russes depuis octobre. Pour donner une échelle : c’est l’équivalent de la production de huit réacteurs nucléaires. C’est assez pour alimenter un pays comme la Belgique. C’est la différence entre une vie normale et une survie au jour le jour.
Le vice-Premier ministre Oleksii Kuleba a annoncé le déploiement de 68 brigades de réparation dans Kyiv et l’installation de plus de 1 400 stations d’urgence où les habitants peuvent se réchauffer et recharger leurs appareils électroniques. Les écoles sont fermées jusqu’en février. L’éclairage public a été réduit au minimum pour économiser l’énergie. Kyiv, capitale européenne de trois millions d’habitants, fonctionne désormais en mode survie.
Davos : le théâtre de l'absurde diplomatique
Deux heures de « dialogue constructif »
À 2 500 kilomètres de Kyiv, dans la station de ski suisse de Davos, une autre réalité se jouait. L’émissaire de Donald Trump, Steve Witkoff, et celui de Vladimir Poutine, Kirill Dmitriev, se sont rencontrés pendant deux heures dans la « USA House » du forum. Jared Kushner, gendre de Trump, était également présent. À la sortie, les qualificatifs ont fusé : « très positif », « constructif », « de plus en plus de gens comprennent la justesse de la position russe ».
Dmitriev a prononcé cette dernière phrase. Elle mérite qu’on s’y arrête. « De plus en plus de gens comprennent la justesse de la position russe. » La position russe, c’est l’annexion de 19% du territoire ukrainien. C’est la Crimée avalée en 2014. C’est le Donbas, Kherson, Zaporizhzhia déclarés russes par décret. C’est un million de morts et de blessés selon les estimations américaines. C’est 600 000 réfugiés qui fuient Kyiv en plein hiver. Et quelqu’un, dans un palace suisse, trouve que de plus en plus de gens comprennent la « justesse » de tout cela.
Zelensky coincé entre deux fronts
Volodymyr Zelensky devait se rendre à Davos. Il a finalement choisi de rester à Kyiv. « J’ai un plan pour aider les gens avec l’énergie », a-t-il expliqué aux journalistes. « C’est la priorité absolue en ce moment. Bien sûr, je choisis l’Ukraine plutôt que les forums économiques. » Mais il a laissé la porte ouverte : si les États-Unis étaient prêts à signer des documents sur les garanties de sécurité et un plan de prospérité d’après-guerre, il pourrait encore faire le déplacement.
Le président ukrainien a également exprimé une inquiétude qui en dit long sur l’état des relations transatlantiques. Il s’est dit « préoccupé » par le fait que l’obsession de Trump pour le Groenland puisse détourner l’attention de l’invasion russe de l’Ukraine. Pendant que Washington menace Copenhague pour un territoire arctique, Moscou avance de 12 à 17 kilomètres carrés par jour en Ukraine. Les priorités de l’Amérique semblent s’être déplacées. Et Kyiv le ressent dans sa chair gelée.
Je me demande ce que pense Marina Sergienko, la comptable de 51 ans réfugiée dans le métro, quand elle entend parler de ces rencontres « constructives » à Davos. Est-ce qu’elle y croit encore ? Est-ce qu’elle espère que ces hommes en costume, avec leurs poignées de main et leurs communiqués optimistes, vont lui rendre le chauffage ? Ou est-ce qu’elle a compris, comme tant d’Ukrainiens, que la paix dont on parle dans les palaces n’a rien à voir avec la paix dont elle rêve ? Celle où ses enfants n’auraient plus à dormir dans une station de métro. Celle où le mot « hiver » ne serait plus synonyme de terreur.
L'Europe spectatrice, l'Ukraine combattante
Une armée de trois millions contre la menace russe
Zelensky a lancé un appel qui ressemble à un cri d’alarme. Il a proposé la création d’une force de défense conjointe Ukraine-Europe pouvant atteindre trois millions de personnes. La raison ? Moscou prévoit d’augmenter ses forces armées à 2,5 millions d’hommes d’ici 2030. L’équation est simple : si l’Ukraine tombe, qui sera le prochain ? Les dirigeants européens affirment que si la Russie gagne, elle attaquera un jour un membre de l’OTAN. Moscou qualifie ces craintes de « ridicules ». Mais Moscou qualifiait aussi de « ridicules » les avertissements sur une invasion de l’Ukraine. C’était en janvier 2022.
Le nouveau ministre ukrainien de la Défense, Mykhailo Fedorov, a promis une refonte complète de l’armée ukrainienne, basée sur les données et l’intelligence artificielle. L’Ukraine va tester ce mois-ci son propre drone de remplacement pour le DJI Mavic chinois, largement utilisé par les deux camps pour la reconnaissance aérienne. Kyiv va également permettre à ses alliés d’entraîner leurs modèles d’IA sur les précieuses données de combat collectées pendant près de quatre ans de guerre. L’Ukraine n’attend plus qu’on la sauve. Elle se réinvente pour survivre.
Le chef des droits de l’homme de l’ONU s’indigne
Volker Türk, le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, a exprimé son « indignation » face aux attaques « cruelles » de la Russie contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes. « Les civils paient le prix fort », a-t-il déclaré. C’est vrai. Mais l’indignation, aussi sincère soit-elle, ne répare pas les lignes électriques. Elle ne réchauffe pas les appartements. Elle ne ramène pas les morts.
Zelensky a appelé à des sanctions plus sévères contre Moscou pour freiner sa production militaire. Il a souligné que certaines des armes utilisées dans les attaques de mardi avaient été produites cette année. La machine de guerre russe tourne à plein régime. Les sanctions existantes ne l’ont pas arrêtée. Et pendant ce temps, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov affirme qu’il ne croit pas que les dirigeants européens soient intéressés par la fin de la guerre. Une guerre que son pays a déclenchée en 2022.
Le prix de la survie : 1 427 jours et combien encore ?
Un million de victimes, zéro fin en vue
Les États-Unis estiment qu’un million d’hommes russes et ukrainiens ont été tués ou blessés dans cette guerre. Un million. C’est la population de Marseille. C’est Birmingham rayée de la carte. C’est un chiffre tellement énorme qu’il en devient abstrait, impossible à saisir émotionnellement. Ni la Russie ni l’Ukraine ne publient leurs pertes. Les familles savent. Les cimetières savent. Les statistiques officielles, elles, restent muettes.
Poutine présente cette guerre comme un moment charnière dans les relations avec l’Occident. Il accuse les puissances occidentales d’avoir « humilié » la Russie après la chute de l’Union soviétique en 1991, en élargissant l’OTAN et en empiétant sur ce qu’il considère comme la sphère d’influence de Moscou. Il se dit ouvert à la paix, mais une paix « basée sur les réalités du terrain ». Les réalités du terrain, c’est 19% de l’Ukraine sous occupation russe. C’est 12 à 17 kilomètres carrés gagnés chaque jour en 2025. C’est une guerre d’usure où le temps joue contre Kyiv.
Les négociateurs ukrainiens à l’œuvre
À Davos, les négociateurs ukrainiens ont rencontré les conseillers à la sécurité nationale de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni. Rustem Umerov, secrétaire du Conseil de sécurité nationale et de défense de l’Ukraine, a annoncé sur Telegram que d’autres réunions étaient prévues. L’Europe tente de rester dans la boucle, de ne pas être marginalisée par un éventuel accord américano-russe qui se ferait sur le dos de Kyiv. Mais les alliés européens de l’Ukraine sont eux-mêmes divisés, distraits par les menaces de Trump sur le Groenland, incapables de parler d’une seule voix.
Mille quatre cent vingt-sept jours. Je répète ce chiffre parce qu’il faut le laisser résonner. C’est presque quatre ans de guerre totale au cœur de l’Europe. Quatre ans de bombardements, de déplacements, de deuils. Quatre hivers où le froid est devenu une arme. Et nous en sommes encore à des « dialogues constructifs » et des « rencontres très positives ». Quelque part à Kyiv, une femme de 51 ans attend dans une station de métro que quelqu’un rallume la lumière. Elle s’appelle Marina. Elle est comptable. Elle représente des millions d’autres. Et elle mérite mieux que des communiqués optimistes depuis les Alpes suisses.
Ce que cette nuit nous dit de demain
La stratégie du gel
La Russie a compris quelque chose que l’Occident peine à admettre : on peut gagner une guerre sans conquérir de territoire. On peut la gagner en rendant la vie impossible. En transformant chaque hiver en épreuve de survie. En forçant des centaines de milliers de personnes à fuir leur capitale. En épuisant une population jusqu’à ce qu’elle accepte n’importe quelle paix, même une paix qui ressemble à une défaite. C’est la stratégie du gel. Pas seulement météorologique. Existentiel.
Les 68 brigades de réparation déployées à Kyiv travaillent jour et nuit. Les 1 400 stations d’urgence accueillent ceux qui n’ont plus de chauffage. Les écoles sont fermées. Les lampadaires éteints. Une capitale européenne de trois millions d’habitants vit comme une ville assiégée du Moyen Âge, rationnant ses ressources, comptant ses bougies, priant pour que les générateurs tiennent. Et demain, après-demain, la semaine prochaine, les drones reviendront. Les missiles aussi. La Russie a les moyens de cette guerre d’usure. L’Ukraine a la volonté. Mais la volonté, ça ne réchauffe pas non plus.
La question qui hante
À quel moment décide-t-on qu’une guerre est perdue ? Pas sur le champ de bataille. Pas dans les salles de négociation. Dans les appartements glacés où des familles se demandent si elles tiendront jusqu’au printemps. Dans les stations de métro où des comptables de 51 ans dorment sur des bancs. Dans les yeux des 600 000 personnes qui ont quitté Kyiv ce mois-ci, ne sachant pas si elles reviendront un jour.
Zelensky a choisi de rester. De gérer la crise énergétique plutôt que de serrer des mains à Davos. C’est un choix qui dit tout sur ses priorités. Mais c’est aussi un choix qui dit tout sur l’état de son pays. Quand le président doit choisir entre la diplomatie internationale et la survie de sa capitale, c’est que la guerre a atteint un point de bascule. Pas militaire. Humain.
Je termine cet article avec une image qui ne me quitte pas. Celle des tentes d’urgence installées dans les quartiers résidentiels de Kyiv, où les gens viennent se réchauffer entre deux coupures de courant. Des tentes. En plein cœur d’une capitale européenne. En 2026. Pendant que des émissaires se congratulent à Davos pour avoir « dialogué » pendant deux heures. Il y a des jours où je me demande si le monde a perdu la capacité de ressentir la honte. Aujourd’hui est un de ces jours. Demain, les drones reviendront. Et Marina Sergienko retournera dans sa station de métro. Parce que c’est ça, le jour 1 427. Et que personne ne sait combien il en reste.
Sources
Al Jazeera — « Russia-Ukraine war: List of key events, day 1,427 » — 21 janvier 2026
Euronews — « Almost half of Kyiv without heat and power as Russia batters Ukraine’s energy grid » — 20 janvier 2026
Reuters — « Trump and Putin envoys say Davos meeting on Ukraine was ‘very positive’ and ‘constructive' » — 20 janvier 2026
Newsweek — « Russia-Ukraine War: Nuclear Warning as Chernobyl Loses Power After Strikes » — 20 janvier 2026
AIEA — Déclaration du Directeur général Rafael Grossi — 20 janvier 2026
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