La fiction confortable enfin nommée pour ce qu’elle était
Mark Carney a utilisé une image qui restera gravée dans les manuels d’histoire diplomatique. Il a parlé de fiction. L’ordre mondial basé sur les règles, a-t-il expliqué devant une assemblée médusée de chefs d’État, de PDG et de ministres, était une fiction. Son pouvoir ne venait pas de sa vérité intrinsèque, mais de la volonté collective de chacun des participants de faire comme si elle était vraie. Une pièce de théâtre élaborée où tout le monde — absolument tout le monde — jouait consciencieusement son rôle sans jamais mentionner que le décor était en carton-pâte et que les accessoires étaient factices. « La puissance du système ne vient pas de sa véracité », a précisé le premier ministre canadien, « mais de la volonté de chacun de jouer le jeu comme s’il était vrai. Et sa fragilité vient exactement de la même source. Quand une seule personne arrête de jouer le jeu, l’illusion commence à se fissurer. » Ces mots-là, prononcés dans l’enceinte dorée de Davos, sonnent comme un acte de décès officiel.
« Nous avons participé aux rituels », a poursuivi Carney avec une franchise désarmante qui a laissé son auditoire sans voix. « Et nous avons largement évité de pointer du doigt les écarts béants entre la rhétorique officielle et la réalité des faits. Ce marché tacite ne fonctionne plus. Laissez-moi être direct avec vous: nous sommes au milieu d’une rupture, pas d’une transition. » La nuance est capitale. Une transition implique une continuité, un passage ordonné d’un état à un autre, une évolution maîtrisée. Une rupture est tout le contraire: c’est un effondrement brutal, une cassure nette, un avant et un après irréconciliables. Le premier ministre du Canada — un pays dont la sécurité dépend entièrement de son voisin américain — vient de dire publiquement que le système international tel qu’on le connaissait depuis 1945 a cessé d’exister. Pas qu’il va cesser d’exister. Qu’il a déjà cessé d’exister.
Tu sais ce qui me frappe le plus dans ces mots? La lucidité brutale. Pendant des décennies, les dirigeants occidentaux ont répété les mêmes formules creuses — souveraineté des nations, respect du droit international, résolution pacifique des conflits, multilatéralisme, coopération — tout en sachant pertinemment que ces beaux principes s’appliquaient selon les circonstances. Selon qui violait quoi. Selon les intérêts en jeu. Selon la couleur de peau des victimes. Et là, quelqu’un au sommet de la hiérarchie politique mondiale dit enfin la vérité: on savait. On faisait tous semblant. C’est fini. On ne peut plus.
Trump à Davos: le nouveau monde selon Donald, sans filtre ni diplomatie
Le mercredi 22 janvier 2026, le président Donald Trump a pris la parole devant le Forum économique mondial. Et il n’a rien caché. Absolument rien. Aucun vernis diplomatique. Aucune précaution oratoire. Aucune concession aux usages et aux convenances qui régissent habituellement ce type d’événements internationaux. Il a évoqué l’opération au Venezuela avec une satisfaction non dissimulée, presque jubilatoire. Il a qualifié l’Europe de faible, de dépendante, d’incapable de se défendre elle-même. Il a critiqué les alliés de l’OTAN pour leur insuffisance de contribution aux dépenses militaires. Et surtout — surtout — il a martelé sa volonté inébranlable de s’emparer du Groenland, quoi qu’en pensent les Groenlandais eux-mêmes ou le Danemark dont ils dépendent administrativement.
Les mots exacts du président américain méritent d’être gravés dans le marbre de l’histoire diplomatique contemporaine. Ils méritent d’être lus, relus, et médités longuement: « Nous voulons un morceau de glace pour la protection mondiale. Et ils ne veulent pas le donner. Alors ils ont un choix. Vous pouvez dire oui, et nous serons très reconnaissants. Ou vous pouvez dire non, et nous nous en souviendrons. » Nous nous en souviendrons. Ce n’est pas une négociation entre partenaires égaux. Ce n’est pas une discussion commerciale un peu musclée. Ce n’est pas un désaccord diplomatique qu’on règle autour d’une table. C’est un ultimatum pur et simple. Adressé à un allié. Devant les caméras du monde entier. Sans la moindre gêne. Sans la moindre hésitation. Avec la certitude tranquille de celui qui sait que personne n’osera vraiment s’opposer à lui.
L'Europe découvre brutalement sa solitude stratégique absolue
Des troupes symboliques face à un géant: la réponse pathétique du vieux continent
La réponse européenne à la menace américaine sur le Groenland a été — comment dire? — symbolique. Quelques centaines de soldats déployés sur l’île arctique. Un geste. Une posture. Un message politique destiné à montrer que l’Europe existe encore, qu’elle n’accepte pas passivement les menaces territoriales contre l’un de ses membres. Mais tout le monde savait — Washington le premier — que ce déploiement n’avait aucune valeur militaire réelle. Quelques centaines d’hommes face à la première armée du monde? C’est David contre Goliath, sauf que cette fois David n’a même pas de fronde. Et immédiatement, prévisiblement, la réaction américaine est tombée comme un couperet: menaces de tarifs douaniers massifs contre tout pays européen qui oserait s’opposer aux ambitions de Washington. Le message était limpide: vous voulez jouer les héros? Très bien. Préparez-vous à payer le prix économique de votre bravoure.
Le calcul est d’une simplicité terrifiante quand on pose froidement les termes de l’équation. L’Europe dépend des États-Unis pour sa défense militaire — le parapluie nucléaire américain reste la garantie ultime de sécurité du continent. L’Europe dépend des États-Unis pour son approvisionnement énergétique — le gaz naturel liquéfié américain a remplacé une partie du gaz russe depuis 2022. L’Europe dépend des États-Unis pour son économie — les échanges commerciaux transatlantiques représentent des centaines de milliards d’euros annuels. L’Europe dépend des États-Unis pour sa technologie — les GAFAM dominent le paysage numérique européen. Que faire, dans ces conditions, quand votre protecteur devient soudain votre menace? Quand celui qui garantissait la paix depuis huit décennies décide unilatéralement que les règles qu’il avait lui-même édictées ne s’appliquent plus?
Le réveil brutal après quatre-vingts ans de sommeil stratégique
Geoffrey Nice, avocat britannique spécialisé dans les droits humains et ancien procureur principal lors du procès historique pour crimes de guerre de l’ancien président serbe Slobodan Milosevic, pose un diagnostic sans la moindre complaisance: « L’ordre basé sur les règles est terminé, et sa fin reflète l’illusion vieille de plusieurs décennies selon laquelle les valeurs et les intérêts de sécurité européens et américains étaient fondamentalement les mêmes. » Pendant 80 ans, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe s’est raconté une histoire. Une belle histoire. Une histoire rassurante. Une histoire où l’Amérique partageait ses valeurs démocratiques, ses principes humanistes, sa vision d’un monde régi par le droit plutôt que par la force. Une histoire où l’alliance transatlantique reposait sur des fondations plus profondes que le simple calcul cynique des intérêts nationaux. Cette histoire vient de se terminer brutalement.
L’avocat Nice rappelle une vérité historique que beaucoup préfèrent commodément oublier: l’intérêt américain pour le droit international a toujours été ad hoc plutôt que fondé sur des traités contraignants. Depuis les procès de Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale — ces procès où l’Amérique a jugé les crimes nazis et posé les bases du droit international humanitaire —, les États-Unis ont systématiquement choisi quand et comment appliquer les principes qu’ils prétendaient défendre avec tant de véhémence. La Cour pénale internationale? Washington n’a jamais ratifié le Statut de Rome qui l’a créée. La Cour internationale de justice? Les États-Unis ont ignoré son jugement de 1986 les condamnant pour leurs activités au Nicaragua. L’accord de Paris sur le climat? Dénoncé. L’accord sur le nucléaire iranien? Déchiré. À chaque fois, l’Europe trouvait des excuses. Des circonstances atténuantes. Elle regardait ailleurs. Parce que regarder en face, c’était admettre que le roi était nu depuis toujours.
Et moi je me demande: comment a-t-on pu être aussi collectivement aveugles pendant aussi longtemps? Les signes étaient là. Depuis des décennies. Évidents. Criants. Impossibles à ignorer pour quiconque voulait vraiment voir. Mais voilà: on ne voulait pas voir. Parce que voir, c’était remettre en question tout l’édifice. C’était admettre que notre sécurité reposait sur du sable mouvant. C’était accepter que nous n’avions jamais vraiment été des partenaires égaux, mais des protégés dépendants d’un protecteur qui pouvait, à tout moment, changer d’avis.
L'hypocrisie systémique révélée: Gaza comme miroir impitoyable de nos contradictions
Quand le droit international devient officiellement à géométrie variable
C’est peut-être la question la plus dérangeante de toutes. La question qui gratte. Celle qu’on n’ose pas poser dans les salons feutrés de Davos. Pourquoi maintenant? Pourquoi cette prise de conscience soudaine, théâtrale, presque comique dans son timing? Pourquoi les dirigeants occidentaux découvrent-ils aujourd’hui — précisément aujourd’hui — que l’ordre mondial s’effondre? HA Hellyer, chercheur au prestigieux Royal United Services Institute for Defence and Security Studies de Londres, pointe une réalité profondément inconfortable que personne ne veut vraiment affronter: « C’est révélateur — et même accablant — que le supposé point de rupture de l’ordre basé sur les règles soit vraiment la menace sur le Groenland, et pas la dévastation de Gaza. » Plus de 71 550 Palestiniens tués en deux ans. Des quartiers entiers réduits en poussière. Des hôpitaux bombardés. Des écoles de l’ONU transformées en charniers. Un territoire anéanti sous les yeux du monde entier.
Des mandats d’arrêt émis par la Cour pénale internationale contre le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Et les dirigeants occidentaux? Ils ont regardé ailleurs. Ils ont continué à livrer des armes. Ils ont bloqué les résolutions de l’ONU. Ils ont qualifié les critiques d’antisémitisme. Ils ont répété que Israël avait le droit de se défendre — sans jamais mentionner les droits des civils palestiniens à ne pas être massacrés. « Les cas ne sont pas identiques et je ne les mets pas sur le même plan », précise Hellyer avec la prudence d’un universitaire habitué aux polémiques, « mais il est difficile d’argumenter que des menaces d’annexion sont plus offensantes pour les normes internationales que la destruction d’un peuple entier et de son territoire. Pourtant, dans le cas d’Israël, le principal garant de l’ordre basé sur les règles — c’est-à-dire les États-Unis — n’a pas seulement travaillé à empêcher toute responsabilité pour les violations du droit international, mais a activement encouragé et facilité ces violations. »
Le Sud global observe et n’est absolument pas surpris
Pour une grande partie de la planète — cette partie qu’on appelle avec condescendance le Sud global, le tiers-monde, les pays en développement —, la prétendue découverte de Davos ressemble à une mauvaise blague. À une farce grotesque. À l’ultime preuve de l’arrogance occidentale. Karim Emile Bitar, professeur de relations internationales à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, met le doigt sur la plaie avec une précision chirurgicale: « C’est pourquoi nous voyons un contraste aussi marqué entre les attitudes occidentales envers Gaza et les attitudes occidentales quand une dame ukrainienne blonde aux yeux bleus arrive comme réfugiée. Quand un territoire qui fait partie de l’Union européenne est sous menace, ils changent complètement de discours et n’essaient plus d’utiliser les justifications mensongères habituelles qui ont été utilisées pendant des décennies. » L’ordre mondial basé sur les règles n’a jamais vraiment protégé les populations noires et brunes, rappelle Hellyer. Il n’a jamais véritablement couvert le Sud global.
Ce qui s’effondre aujourd’hui devant les caméras de Davos, c’est simplement le voile qui masquait cette réalité depuis 1945. Le système qui prétendait défendre des valeurs universelles — droits humains, souveraineté, autodétermination des peuples — tout en les appliquant de manière extrêmement sélective selon la couleur de peau, la religion, la position géographique et les intérêts économiques en jeu. Pour les nations d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine et du Moyen-Orient qui ont subi des décennies d’interventions militaires occidentales, de coups d’État orchestrés par la CIA, de sanctions économiques dévastatrices et de pillage de ressources — le tout au nom de la démocratie et des droits humains —, l’effondrement actuel de l’ordre occidental n’est pas une tragédie. C’est simplement le moment où la vérité éclate enfin au grand jour. Le moment où l’Occident goûte à sa propre médecine.
Le Board of Peace: quand Trump propose de remplacer l'ONU par sa propre création
Une alternative inquiétante aux Nations Unies
Face à l’effondrement visible de l’ordre ancien qu’il a lui-même précipité, le président Donald Trump propose une alternative. Il l’appelle le Board of Peace — le Conseil de la Paix en français. Une structure nouvelle, encore floue dans ses contours, qui pourrait selon ses propres indications remplacer à terme les Nations Unies. L’ONU. Cette organisation internationale qui, depuis 1945, incarne — imparfaitement certes, mais réellement — l’idée fondamentale que les nations peuvent et doivent résoudre leurs différends autrement que par la force militaire. Cette institution où siègent 193 pays, où chaque État dispose d’une voix, où le multilatéralisme — malgré toutes ses lourdeurs et ses limites — permet aux petites nations de peser face aux grandes puissances. Trump veut remplacer tout ça par… quoi exactement? Les détails restent délibérément vagues. Qui siégera à ce Board of Peace? Selon quelles règles? Avec quels pouvoirs? Quels mécanismes de contrôle? Quelle légitimité démocratique?
Mais le message fondamental est parfaitement clair: l’architecture internationale telle qu’on la connaît depuis huit décennies ne correspond plus aux intérêts américains. Alors on la remplace. Unilatéralement. Sans consultation. Sans négociation. Sans le moindre respect pour les 189 autres pays qui auraient peut-être leur mot à dire sur l’organisation du monde. L’avocat Geoffrey Nice rappelle une vérité historique fondamentale que beaucoup préfèrent ignorer: l’intérêt américain pour le droit international a toujours été ad hoc plutôt que systémique, opportuniste plutôt que principiel. Depuis les fameux procès de Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale — ces procès où l’Amérique victorieuse a jugé les dirigeants nazis et posé les fondations du droit pénal international —, les États-Unis ont toujours choisi avec une grande sélectivité quand et comment appliquer les principes qu’ils prétendaient défendre devant les caméras du monde.
Le précédent de Nuremberg et l’ironie amère de l’histoire
Nuremberg, justement. Ces procès historiques de 1945-1946 où l’Amérique triomphante a jugé les crimes nazis contre l’humanité. Ces procès qui ont établi pour la première fois dans l’histoire que les ordres supérieurs ne justifiaient pas les atrocités. Que les dirigeants politiques et militaires pouvaient être tenus personnellement responsables des crimes de guerre. Que l’humanité tout entière avait des droits fondamentaux que nul État ne pouvait violer impunément. Ces procès ont posé les bases du droit international humanitaire moderne. Ils ont inspiré la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Ils ont justifié la création de la Cour pénale internationale en 2002. Aujourd’hui, cette même Amérique qui a présidé Nuremberg envahit des pays souverains sans mandat de l’ONU. Menace d’annexer des territoires alliés. Refuse de reconnaître la juridiction de la CPI. Piétine quotidiennement les principes qu’elle a elle-même gravés dans le marbre de l’histoire.
L’ironie est si amère qu’elle en devient presque insupportable. Les procureurs américains de Nuremberg ont condamné des généraux allemands pour avoir mené des guerres d’agression. Ils ont établi que l’invasion d’un pays souverain sans justification légale constituait un crime contre la paix. Ils ont affirmé que nul n’était au-dessus du droit international, pas même les dirigeants des nations les plus puissantes. Huit décennies plus tard, les États-Unis d’Amérique envahissent le Venezuela, menacent le Groenland, et le président américain déclare publiquement que les règles ne s’appliquent plus. Quelque part, dans les archives poussiéreuses de Nuremberg, les fantômes des procureurs américains de 1945 doivent se retourner dans leurs tombes.
Il y a quelque chose de vertigineux dans ce retournement de l’histoire. La nation qui a littéralement écrit les règles du jeu international moderne décide soudain, sans préavis, sans discussion, que ces règles ne la concernent plus. Et nous — nous tous, spectateurs sidérés de ce spectacle — nous découvrons avec effroi que ces règles n’avaient peut-être jamais vraiment de force contraignante. Qu’elles tenaient uniquement parce que tout le monde faisait semblant d’y croire. Maintenant qu’un joueur majeur arrête de jouer le jeu, le château de cartes s’écroule. Et il emporte tout avec lui.
Les manifestants de Nuuk: la résistance d'un peuple face à l'empire
56 000 voix groenlandaises contre la première puissance mondiale
À Nuuk, capitale du Groenland, ils étaient dans les rues le 15 mars 2025. Des centaines de personnes — une foule considérable pour une ville de 19 000 habitants — rassemblées devant le consulat américain. Avec des pancartes écrites à la main qui disaient l’essentiel, le fondamental, l’évident: « Le Groenland appartient aux Groenlandais. » Une population totale de 56 000 personnes — moins que certains quartiers de Montréal — face à la machine américaine. Face à une nation de 330 millions d’habitants. Face à un budget militaire de plus de 800 milliards de dollars. Face à des porte-avions, des sous-marins nucléaires, des missiles intercontinentaux. David contre Goliath, version arctique du XXIe siècle. Sauf que cette fois, David n’a même pas de fronde. Il n’a que sa voix. Que sa dignité. Que son refus obstiné de disparaître.
Que pèsent leurs voix dans la balance géopolitique mondiale? Que pèse leur souveraineté? Que pèse leur droit à décider de leur propre destin? Dans l’ancien monde — celui des règles et du droit international, celui qu’on nous enseignait à l’école comme le fondement de la civilisation moderne —, leur opposition aurait suffi. Un peuple dit non. Point final. La Charte des Nations Unies garantit le droit à l’autodétermination. Le droit international interdit l’annexion de territoires par la force. Les traités protègent les petites nations contre les appétits des grandes. Dans le monde qui émerge des ruines de Davos 2026 — celui de la force brute et des rapports de puissance —, leur non n’est plus qu’une simple nuisance administrative à contourner. Un obstacle temporaire sur la route de l’expansionnisme américain.
La mémoire contre l’amnésie impériale
Donald Trump a été parfaitement clair dans son discours de Davos: « Nous nous en souviendrons. » La menace est à peine voilée. Ceux qui osent s’opposer aux ambitions américaines paieront le prix de leur audace. Mais lui, Trump, se souvient-il de quoi que ce soit? Se souvient-il que le Groenland est habité depuis des millénaires par les Inuits? Que ces terres glacées portent l’histoire d’un peuple qui a survécu dans l’un des environnements les plus hostiles de la planète? Que la souveraineté n’est pas un concept juridique abstrait mais le droit fondamental des êtres humains à décider de leur propre destin, à préserver leur culture, leur langue, leur mode de vie? Que derrière les statistiques et les cartes stratégiques, il y a des familles, des enfants, des anciens qui ont des rêves, des peurs, des espoirs?
Probablement pas. Dans la vision du monde qui anime le président américain, le Groenland n’est qu’« un morceau de glace ». Une ressource naturelle à exploiter. Un atout stratégique à acquérir. Une position géographique utile pour contrôler l’Arctique et ses routes maritimes nouvellement ouvertes par le réchauffement climatique. Pas un lieu où vivent des êtres humains. Pas une terre chargée d’histoire et de sens. Pas une nation avec sa propre identité, sa propre fierté, son propre droit à l’existence. Dans cette vision réductrice et brutalement utilitariste, les Groenlandais ne sont qu’un détail administratif. Un obstacle mineur à contourner ou à ignorer. Un peuple invisible dont l’opinion n’a aucune importance face aux intérêts stratégiques de la première puissance mondiale.
L'Europe à la croisée des chemins: plier ou résister?
La dépendance mortelle qui paralyse le vieux continent
Le piège dans lequel se trouve l’Europe en ce janvier 2026 est d’une simplicité terrifiante. Pendant des décennies — depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, en fait —, les nations européennes ont systématiquement sous-investi dans leur défense militaire, comptant confortablement sur le parapluie américain pour assurer leur sécurité. Elles ont construit leurs économies en interdépendance croissante avec les États-Unis. Elles ont aligné leurs politiques étrangères sur Washington, acceptant tacitement que l’Amérique mène et que l’Europe suive. Elles ont démantelé leurs industries de défense, externalisé leur sécurité énergétique, abandonné leur autonomie stratégique. Tout ça parce que l’allié américain serait toujours là. Parce que le parapluie ne se refermerait jamais. Parce que les intérêts transatlantiques étaient fondamentalement alignés.
Aujourd’hui, cette dépendance soigneusement cultivée pendant huit décennies devient une vulnérabilité existentielle. Comment s’opposer à celui dont on dépend pour sa survie? Comment défendre ses principes quand la moindre résistance se paie en tarifs douaniers dévastateurs, en représailles économiques ciblées, en menaces à peine voilées contre votre sécurité? L’Europe a construit sa prospérité d’après-guerre sur l’illusion que l’Amérique serait toujours un partenaire bienveillant. Cette illusion vient de voler en éclats. Et les dirigeants européens se retrouvent face à un choix impossible, sans bonnes options, avec seulement des degrés variables de catastrophe à choisir.
Le choix impossible qui se pose aux dirigeants européens
Les dirigeants européens font face à un dilemme sans solution facile. Aucune porte de sortie confortable. Aucun compromis élégant. Plier devant les exigences américaines, c’est accepter officiellement que la force prime sur le droit. C’est abandonner les principes qui fondaient — au moins en théorie, au moins dans les discours — le projet européen depuis 1945. C’est avouer devant le monde entier que tout ce qu’on a raconté pendant 80 ans sur les valeurs européennes, le multilatéralisme, le droit international et la résolution pacifique des conflits n’était que du vent. De la rhétorique creuse. Un écran de fumée pour masquer une impuissance fondamentale.
Résister, c’est s’exposer à des représailles dont les économies européennes — déjà fragilisées par des années de crises successives — pourraient ne pas se relever. C’est risquer un éclatement de l’Union européenne elle-même, certains pays préférant s’aligner sur Washington plutôt que de payer le prix économique de l’indépendance. C’est accepter de devenir la cible de la colère américaine, avec tout ce que cela implique en termes de sanctions, de pressions, d’isolement. Les dirigeants européens savent tout ça. Ils le savent depuis des années, en fait. Mais tant que l’Amérique restait dans les clous — même approximativement —, on pouvait faire semblant de ne pas voir. On pouvait reporter les choix difficiles à plus tard. Ce plus tard est arrivé. Et il n’y a plus nulle part où se cacher.
Je pense à mes enfants. À tes enfants. À tous les enfants qui grandissent en ce moment dans ce monde en train de basculer. Pendant toute ma vie, on m’a dit que les grandes guerres appartenaient au passé. Que les institutions internationales — imparfaites, certes, mais existantes — nous protégeaient du chaos. Que le droit, lentement mais sûrement, l’emportait sur la force. Et voilà qu’en quelques semaines, tout cela s’effrite comme un château de sable sous la marée. Non pas parce que les règles ont échoué, mais parce que celui qui les avait écrites décide qu’il n’en veut plus.
Le monde qui vient: naviguer sans boussole dans la tempête
La fin des certitudes et l’entrée dans l’inconnu
Mark Carney a parlé d’une ère de « rivalité entre grandes puissances ». Le terme est clinique, presque académique, mais la réalité qu’il décrit est d’une brutalité sans nom. Un monde où les nations ne se font plus confiance. Où les alliances ne sont que des arrangements temporaires, susceptibles d’être dénoncés à tout moment selon les intérêts du plus fort. Où la seule règle qui compte vraiment est celle du plus fort. Où les traités ne valent que le papier sur lequel ils sont imprimés. Où les promesses diplomatiques ne durent que le temps d’un mandat présidentiel — ou moins. Pour les pays qui avaient bâti leur sécurité sur des traités et des promesses, le réveil est brutal et douloureux. Pour ceux qui n’avaient jamais vraiment cru à ces promesses — une bonne partie du Sud global —, c’est simplement la confirmation de ce qu’ils savaient déjà par expérience directe.
Dans ce nouveau monde qui émerge des décombres de l’ancien, qui gagne? Les grandes puissances, évidemment. Celles qui ont les moyens militaires et économiques d’imposer leur volonté sans rendre de comptes à personne. Les États-Unis, bien sûr, mais aussi la Chine, la Russie, peut-être l’Inde dans quelques décennies. Et les perdants? Tous les autres. Absolument tous les autres. Tous ceux qui comptaient sur un système international fonctionnel pour compenser leur faiblesse relative. Les petites nations. Les peuples sans État. Les territoires convoités pour leurs ressources ou leur position stratégique. Dans l’ancien monde, ils pouvaient invoquer le droit. Dans le nouveau, ils ne peuvent compter que sur la géographie et la chance.
Les questions qui hantent et qui restent sans réponse
Combien de temps avant la prochaine annexion? Après le Venezuela, après les menaces sur le Groenland, quelle sera la prochaine cible des ambitions américaines? Taiwan? Le Canal de Panama, que Trump a également évoqué dans ses discours? Un autre territoire que les calculs stratégiques de Washington désignent comme utile à acquérir? Et l’Europe, que fera-t-elle face à cette nouvelle réalité? Continuera-t-elle à courber l’échine, espérant désespérément que la tempête passe et que les choses reviennent à la normale? Ou trouvera-t-elle, quelque part dans les décombres de ses idéaux proclamés, la force et le courage de dire non? De tracer une ligne rouge? De défendre ce qu’elle prétendait incarner depuis 1945?
Une chose est absolument certaine. Ce qui se passe en ce janvier 2026 mérite d’être documenté, analysé, compris et transmis. Pas pour le plaisir morbide de chronicler un effondrement civilisationnel. Mais pour que demain, quand les historiens et nos enfants demanderont comment c’est arrivé, personne — absolument personne — ne puisse prétendre qu’il ne savait pas. Les mots de Mark Carney à Davos resteront gravés dans l’histoire. Ils resteront comme le moment précis où un dirigeant occidental de premier plan a enfin eu le courage de dire la vérité. Le moment où la fiction collective s’est arrêtée. Le moment où nous avons tous été forcés de regarder le monde tel qu’il est vraiment, et non tel que nous aurions voulu qu’il soit.
Il y a des jours où ce métier de chroniqueur pèse plus lourd que d’autres. Aujourd’hui est un de ces jours. Parce qu’écrire sur la fin d’un ordre mondial, c’est écrire sur la fin d’un espoir. L’espoir que les humains avaient appris quelque chose de leurs guerres. L’espoir que le droit pouvait dompter la force. L’espoir que demain serait meilleur qu’hier. Je ne sais pas ce qui remplacera ce qui s’effondre sous nos yeux. Personne ne le sait vraiment. Mais je sais qu’on n’a pas le droit de fermer les yeux. Pas maintenant. Pas jamais. Parce que fermer les yeux, c’est devenir complice.
Le monde tel qu’on le connaissait touche à sa fin. Pas demain. Pas dans six mois. Maintenant. En ce moment précis. Et quelque part à Nuuk, capitale du Groenland, un manifestant range sa pancarte après une longue journée de protestation. Il rentre chez lui dans le froid arctique. Il regarde ses enfants dormir. Et il se demande ce que demain leur réserve.
Nous nous le demandons tous.
Sources:
Al Jazeera — « ‘The end of the world as we know it’: Is the rules-based order finished? » — 21 janvier 2026
Forum économique mondial de Davos — Discours de Mark Carney — 21 janvier 2026
Forum économique mondial de Davos — Discours de Donald Trump — 22 janvier 2026
Royal United Services Institute — Analyse de HA Hellyer — janvier 2026
Université Saint-Joseph de Beyrouth — Analyse de Karim Emile Bitar — janvier 2026
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