Le ticket d’entrée qui fait scandale
« Chaque État membre exerce un mandat d’une durée maximale de trois ans à compter de l’entrée en vigueur de la présente charte, renouvelable par le président. » Jusque-là, rien d’extraordinaire. Mais la suite fait froid dans le dos : « Ce mandat de trois ans ne s’applique pas aux États membres qui versent plus d’un milliard de dollars en espèces au Conseil de paix au cours de la première année suivant l’entrée en vigueur de la charte. » Un milliard. En cash. Pour acheter un siège permanent à la table des décideurs de la paix mondiale.
La ministre canadienne des Affaires étrangères, Anita Anand, a résumé la position de nombreux pays en une phrase : « Nous examinons la situation. Mais nous n’allons pas payer un milliard de dollars. » Le Canada de Mark Carney a confirmé son « intention d’accepter l’invitation », mais certainement pas de sortir le chéquier. La nuance est de taille. Elle révèle le malaise profond que suscite cette initiative dans les chancelleries occidentales.
Qui paie, qui refuse, qui hésite
Le roi Mohammed VI du Maroc a accepté de rejoindre le conseil en tant que « membre fondateur ». Benyamin Netanyahou a fait de même pour Israël. Le président argentin Javier Milei a déclaré que ce serait un « honneur » d’y siéger. Le premier ministre hongrois Viktor Orban, fidèle allié de Trump, a qualifié l’invitation d’« honorable ». L’Azerbaïdjan, l’Égypte, les Émirats arabes unis, Bahreïn, l’Arménie ont également accepté. Un club se forme. Un club où l’on retrouve des régimes autoritaires, des alliés stratégiques de Washington, et des pays en quête de reconnaissance internationale.
Et je me demande : à quel moment avons-nous accepté que la paix mondiale devienne une marchandise ? Que l’on puisse acheter son influence sur les conflits de la planète comme on achète une place en première classe ? Il y a quelque chose de profondément obscène dans cette logique. Quelque chose qui transforme la diplomatie en vente aux enchères. Et le pire, c’est que personne ne semble vraiment surpris.
La France dit non, l'Europe hésite
Paris refuse de jouer le jeu
L’entourage d’Emmanuel Macron n’a pas tardé à réagir. La France « ne peut donner une suite favorable » à ce stade à l’invitation reçue. Le projet « soulève des questions majeures, en particulier quant au respect des principes et de la structure des Nations unies, qui ne sauraient en aucun cas être remis en cause ». Paris rappelle son « attachement à la Charte des Nations unies », « clé de voûte d’un multilatéralisme efficace ». Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a confirmé devant les députés : « À ce stade, la France ne peut donner suite. »
La réponse de Donald Trump ne s’est pas fait attendre. « Je vais mettre 200 % de droits de douane sur ses vins et champagnes. Et il y adhérera. » La menace est claire. Le chantage, assumé. Le président américain ne supporte pas qu’on lui dise non. Et il dispose désormais d’un arsenal économique pour faire plier les récalcitrants.
L’Europe en ordre dispersé
Le gouvernement britannique s’est dit « inquiet » de l’invitation faite à Vladimir Poutine, qui « a prouvé à maintes reprises qu’il n’était pas sérieusement engagé pour la paix ». Londres examine les « modalités » de l’invitation en contact avec ses partenaires. L’Allemagne a exprimé la nécessité de se « coordonner » avec ses alliés. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a été invitée et réserve sa réponse. La Norvège, dont les relations avec Trump se sont nettement dégradées depuis qu’il n’a pas reçu le prix Nobel de la paix, a annoncé qu’elle ne participera pas.
L’Ukraine de Volodymyr Zelensky a reçu une invitation. Mais le président ukrainien « n’imagine pas » y participer aux côtés de la Russie. Comment le pourrait-il ? Comment s’asseoir à la même table que celui qui bombarde son pays depuis bientôt quatre ans ?
Poutine « étudie » : le calcul du Kremlin
Une réponse calibrée au millimètre
« Le ministère russe des Affaires étrangères a été chargé d’étudier les documents qui nous ont été transmis et de consulter nos partenaires stratégiques à ce sujet. » Vladimir Poutine a prononcé ces mots lors d’une réunion gouvernementale ce mercredi 21 janvier. « Ce n’est qu’après cela que nous pourrons répondre à l’invitation qui nous a été adressée. » Le maître du Kremlin a néanmoins remercié Donald Trump pour cette initiative. Un remerciement qui en dit long sur les calculs en cours à Moscou.
Car pour Poutine, cette invitation est une aubaine. Elle lui offre une porte de sortie potentielle de l’isolement diplomatique dans lequel l’a plongé la guerre en Ukraine. Elle lui permet de se poser en interlocuteur légitime sur la scène mondiale, au moment même où les sanctions occidentales pèsent sur l’économie russe. Elle lui donne l’occasion de négocier directement avec Washington, en contournant l’Europe et les institutions multilatérales qu’il méprise.
Les « partenaires stratégiques » consultés
Quels sont ces « partenaires stratégiques » que Moscou compte consulter ? La Chine, certainement, qui a elle aussi reçu une invitation et défend le système international avec les Nations unies « en son centre ». Pékin se garde bien de dire si elle accepte ou refuse. L’Iran, peut-être, dont le régime vacille et qui représente un allié de plus en plus fragile pour le Kremlin. La Biélorussie d’Alexandre Loukachenko, satellite fidèle de Moscou.
Le calcul de Poutine est simple : ne pas se précipiter, évaluer les rapports de force, négocier en coulisses les conditions de sa participation éventuelle. Le président russe sait que Trump a besoin de lui pour afficher un succès diplomatique. Il sait aussi que le temps joue en sa faveur, tant que la guerre en Ukraine s’enlise et que l’Europe se divise.
Il y a quelque chose de glaçant dans cette séquence. Voir l’homme qui a déclenché la plus grande guerre en Europe depuis 1945 « étudier » tranquillement une invitation à rejoindre un « Conseil de la paix ». Comme si les mots n’avaient plus de sens. Comme si les milliers de morts ukrainiens, les villes rasées, les crimes de guerre documentés n’étaient qu’un détail dans la grande négociation mondiale. Et pendant ce temps, à Kiev, on compte les missiles qui tombent chaque nuit.
Le conseil exécutif : un club de milliardaires et de fidèles
La composition qui en dit long
Le conseil exécutif du « Conseil de la paix » comportera sept membres. À sa tête, Donald Trump. À ses côtés, le secrétaire d’État Marco Rubio, l’émissaire spécial Steve Witkoff, le gendre du président Jared Kushner, et l’ancien premier ministre britannique Tony Blair. S’y ajoutent le chef d’entreprise et milliardaire américain Marc Rowan, le président de la Banque mondiale Ajay Banga, et un conseiller de Trump, Robert Gabriel.
Un club de financiers, de proches, de fidèles. Pas un seul représentant des pays du Sud. Pas un seul expert des conflits internationaux qui ne soit lié à l’administration Trump. Pas une seule voix discordante. La « paix » selon ce conseil sera celle que décideront ces sept hommes, dans l’entre-soi feutré des salons de Washington et des conseils d’administration de Wall Street.
Tony Blair, le revenant
La présence de Tony Blair dans ce cénacle mérite qu’on s’y arrête. L’ancien premier ministre britannique, artisan de la guerre en Irak aux côtés de George W. Bush, reconverti en consultant international grassement rémunéré, siégera donc au « Conseil de la paix ». L’homme qui a contribué à déstabiliser tout le Moyen-Orient va désormais décider de sa reconstruction. L’ironie serait savoureuse si elle n’était pas aussi tragique.
L'ONU dans la tourmente
Le retrait américain s’accélère
Le 7 janvier 2026, Donald Trump a signé un décret ordonnant le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales qui « ne servent plus les intérêts américains », selon la Maison-Blanche. Une trentaine de ces cibles sont liées à l’ONU. Le message est clair : Washington ne veut plus jouer selon les règles établies après la Seconde Guerre mondiale. Washington veut écrire ses propres règles.
Lors de sa dernière Assemblée générale à New York en septembre, Trump avait lancé une attaque en règle contre l’organisation, « très loin de réaliser son potentiel ». Le « Conseil de la paix » est l’aboutissement logique de cette hostilité. Une structure parallèle, contrôlée par les États-Unis, où le droit de veto n’existe que pour protéger les intérêts américains.
La « responsabilité d’agir » selon l’ONU
Face à cette offensive, les Nations unies rappellent leur « responsabilité d’agir ». Mais avec quels moyens ? Avec quelle légitimité, quand la première puissance mondiale décide de créer sa propre instance ? Le système multilatéral construit depuis 1945 reposait sur un équilibre fragile. Cet équilibre est en train de voler en éclats.
Je repense à cette phrase de Donald Trump dans une interview au « New York Times » : « Ma propre morale, ma propre raison, c’est la seule chose qui peut m’arrêter. » Voilà. Tout est dit. Nous entrons dans une ère où un seul homme décide de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas. Où la paix mondiale dépend des humeurs d’un président qui ne reconnaît aucune limite à son pouvoir. Et nous regardons, sidérés, ce spectacle se dérouler sous nos yeux.
Les pays qui n'ont pas encore tranché
La liste des indécis
La Maison-Blanche n’a pas publié la liste complète des pays invités. Mais de nombreuses capitales ont fait savoir que leur dirigeant avait reçu un carton d’invitation. L’Italie, la Suède, la Finlande, l’Albanie, le Brésil, le Paraguay, la Jordanie, la Turquie, la Grèce, la Slovénie, la Pologne, l’Inde, la Corée du Sud. Autant de pays qui pèsent le pour et le contre. Autant de gouvernements qui calculent les risques de dire oui. Et les risques de dire non.
Car refuser l’invitation de Donald Trump, c’est s’exposer à des représailles. Les menaces de droits de douane brandies contre la France ne sont qu’un avant-goût. Le président américain dispose d’un arsenal économique considérable pour punir les récalcitrants. Et il n’hésite pas à l’utiliser.
Le seuil des trois signatures
Selon la charte du « Conseil de la paix », elle est censée entrer en vigueur quand au moins « trois États » l’auront signée. Ce seuil est déjà largement dépassé. Le Maroc, Israël, l’Argentine, la Hongrie, l’Azerbaïdjan, l’Égypte, les Émirats, Bahreïn, l’Arménie ont accepté. Le « Conseil de la paix » existe donc déjà, juridiquement parlant. Il ne manque plus que les milliards pour le faire fonctionner.
Et maintenant ?
Un monde à deux vitesses
Nous assistons peut-être à la naissance d’un nouvel ordre mondial. Un ordre où coexisteraient deux systèmes parallèles : l’ONU, affaiblie, marginalisée, mais toujours debout ; et le « Conseil de la paix » de Trump, financé par les milliards de ceux qui veulent s’acheter une place à la table des puissants. Un monde où la légitimité internationale se mesurerait en dollars. Où la paix serait une marchandise comme une autre.
Les prochaines semaines seront décisives. La réponse de Poutine, après « étude » des documents, donnera le ton. Si la Russie rejoint le conseil, c’est tout l’édifice des sanctions occidentales qui sera fragilisé. Si elle refuse, c’est que Moscou aura jugé le prix trop élevé — ou les conditions insuffisantes. Dans les deux cas, le monde aura changé.
En écrivant ces lignes, je ne peux m’empêcher de penser à tous ceux qui ont cru, après 1945, que l’humanité avait tiré les leçons de ses erreurs. Que le multilatéralisme, malgré ses imperfections, était le seul rempart contre la loi du plus fort. Que la paix se construisait ensemble, pas dans un club fermé où l’on achète son entrée. Ces gens-là doivent se retourner dans leur tombe. Car ce que nous voyons aujourd’hui, c’est le retour du monde d’avant. Un monde où seuls comptent les rapports de force. Un monde où la paix n’est qu’un mot creux dans la bouche de ceux qui préparent la guerre.
La question qui reste
Une question demeure, lancinante, obsédante : jusqu’où irons-nous ? Jusqu’où laisserons-nous un seul homme redessiner les contours de l’ordre mondial ? Jusqu’où accepterons-nous que la diplomatie se transforme en marché aux enchères ? Vladimir Poutine « étudie » l’invitation. Donald Trump attend sa réponse. Et nous, spectateurs impuissants, regardons le monde basculer.
Le « Conseil de la paix » porte bien mal son nom. Car ce qui se joue ici n’a rien à voir avec la paix. C’est une guerre. Une guerre contre les institutions. Une guerre contre le multilatéralisme. Une guerre contre l’idée même que les nations puissent résoudre leurs différends autrement que par la force ou l’argent. Et cette guerre, pour l’instant, Donald Trump est en train de la gagner.
Sources :
Le Figaro, « Conseil de la paix : Vladimir Poutine a ordonné à sa diplomatie d’étudier l’invitation de Donald Trump », 21 janvier 2026
Le Monde, « Conseil de la paix : quatre questions sur cette organisation créée par Donald Trump en concurrence à l’ONU », 21 janvier 2026
La Croix, « Conseil de paix : Trump prend tout le pouvoir et vend les sièges dans son ONU bis », 19 janvier 2026
Les Échos, « Un Conseil de paix avec un ticket d’entrée à 1 milliard de dollars en cash : le délirant projet de Trump », 19 janvier 2026
AFP, dépêches des 19, 20 et 21 janvier 2026
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