156 jours sous le déluge
Ça fait 156 jours que l’armée russe est entrée dans Pokrovsk. 156 jours de combats de rue. 156 jours d’obus, de drones, de tirs de snipers. 156 jours où chaque bâtiment, chaque carrefour, chaque cave est devenu un champ de bataille. Au 31 décembre 2025, Moscou contrôlait 70 % de la ville. Fin novembre, c’était 59 %. La progression est lente — 100 mètres carrés par jour en moyenne en décembre — mais elle est inexorable. Ou du moins, elle le semblait. Car quelque chose a changé. Le rythme a ralenti. Les défenseurs ukrainiens se sont arc-boutés. Ils ont trouvé des ressources qu’on ne croyait plus possibles. Le 14 janvier 2026, le commandement opérationnel Skhid a confirmé que les forces de défense tenaient toujours des positions dans le nord de la ville. Toujours là. Contre toute attente. Contre toute logique militaire. Toujours là.
La bataille de Pokrovsk n’est pas qu’une question de prestige. Cette ville contrôle des routes logistiques essentielles pour l’approvisionnement des forces ukrainiennes dans tout l’est du Donbass. Si elle tombe, c’est la voie ouverte vers Dobropillia, puis vers Druzhkivka et Kramatorsk. C’est tout le système de défense de l’est qui s’effondre. Les Russes le savent. C’est pour ça qu’ils y ont concentré 150 000 hommes. C’est pour ça qu’ils pilonnent sans relâche, qu’ils envoient vague après vague, qu’ils acceptent des pertes que n’importe quelle autre armée jugerait inacceptables. Le commandement russe joue le jeu de l’usure. Il parie sur l’épuisement. Il parie sur le fait que les Ukrainiens finiront par céder, non pas par manque de courage, mais par manque de tout le reste.
Il y a quelque chose d’obscène dans ces calculs froids. 100 mètres carrés par jour. On mesure la progression d’une armée comme on mesurerait un chantier de construction. Sauf qu’ici, chaque mètre carré est payé en sang. Des deux côtés. Je pense à ces soldats russes, aussi. Envoyés au front par un régime qui les considère comme de la chair à canon. Envoyés mourir pour quelques mètres de terre ukrainienne. Leurs familles aussi attendent des nouvelles. Leurs mères aussi pleurent. Cette guerre est une machine à broyer des vies. Et elle ne s’arrête pas.
Les témoins de l’impossible
« Ils avancent comme des zombies », a confié un soldat ukrainien. « Ils marchent, sans même avoir peur de nos drones. Même s’il y en a deux ou trois qui leur tombent dessus, ça ne fait rien, ils avancent quand même. Et ils arrivent à pénétrer les lignes, là où nous n’avons pas assez d’hommes… » Cette image, celle de vagues d’infanterie russe progressant malgré les pertes, revient dans presque tous les témoignages du front. Ce n’est pas du courage au sens où on l’entend habituellement. C’est autre chose. Une forme de fatalisme. Une acceptation de la mort comme condition du service. Les analystes parlent de « tactiques de saturation » — submerger l’ennemi par le nombre, accepter les pertes, avancer quand même. Les soldats ukrainiens, eux, parlent de cauchemar. Parce que comment combat-on un ennemi qui ne semble pas craindre la mort ?
Maxim l’a dit sans fard : « Dans notre unité, nous ne sommes pas assez nombreux. Je viens tout juste de rentrer de position, et il faut que j’y retourne ! Vraiment, nous n’avons pas assez d’hommes. » Le problème de la mobilisation ukrainienne est devenu critique. Les brigades sont épuisées. Les rotations sont impossibles. Des hommes qui devraient être au repos sont renvoyés en première ligne parce qu’il n’y a personne pour les remplacer. Et en face, les Russes continuent d’arriver. Toujours plus nombreux. Toujours aussi indifférents à leurs propres pertes. Le commandement ukrainien a dû faire des choix déchirants. Évacuer Myrnohrad pour redéployer des forces vers Huliaipole. Abandonner certaines positions pour en tenir d’autres. C’est la logique froide de la guerre d’usure. On ne peut pas être partout. On choisit où mourir.
Section 3 : Huliaipole, l'autre front de l'enfer
La ville fantôme
À Huliaipole, dans la région de Zaporizhzhia, il ne reste plus que 500 civils. Cinq cents personnes qui ont refusé de partir. Cinq cents âmes qui vivent désormais dans les sous-sols, comme des taupes, à l’abri des bombes qui tombent sans relâche. Le gouverneur Ivan Fedorov a lancé une évacuation en novembre — 10 à 20 personnes par jour. Ceux qui restent ont fait leur choix. Ils ne partiront pas. C’est leur ville. C’est leur vie. Même si cette vie se résume maintenant à l’obscurité d’une cave et au grondement permanent des explosions au-dessus. Le 6 janvier, l’évacuation forcée de Kushuhum a été ordonnée. Le front se rapproche. Les armes russes ont une portée de plus en plus longue. Ce qui était hier en sécurité relative est aujourd’hui sous le feu.
La bataille de Huliaipole est devenue aussi intense que celle de Pokrovsk. En quelques semaines, ce secteur a rattrapé celui du Donbass en termes de violence. Le 22 janvier, 37 tentatives d’avancée russe ont été repoussées autour de la ville. Les forces russes ont traversé la rivière Haichur au sud, dans le secteur de Dorozhnianka, et tentent maintenant de contourner les défenseurs par le nord, via Zaliznychne. L’objectif est clair : encercler les Ukrainiens et couper la ville du reste du front. Le Conflict Intelligence Team a été brutal dans son analyse : « Huliaipole, comme Pokrovsk, est peut-être déjà effectivement capturée. » Les forces ukrainiennes ne contrôleraient plus que la partie ouest de la ville.
Le dilemme impossible
Ce qui s’est passé à Huliaipole illustre le dilemme central de l’armée ukrainienne. Ses troupes sont vastement inférieures en nombre sur certaines portions des 1 000 kilomètres de front. La mobilisation peine à compenser les pertes. Et l’ennemi continue de pousser, secteur après secteur, obligeant le commandement à déshabiller Pierre pour habiller Paul. Quand les Russes ont lancé leur offensive massive sur Huliaipole, les Ukrainiens ont dû y envoyer des réserves — des réserves prélevées sur d’autres secteurs déjà fragilisés. Le 26 décembre, les forces russes ont pris le poste de commandement d’un bataillon de la 102e brigade de défense territoriale en plein centre-ville. Un symbole. Un signal. La défense craque.
500 civils dans les sous-sols. J’essaie d’imaginer leur quotidien. Le noir. Le froid — parce qu’il fait froid dans les caves en janvier. Le bruit constant, ou pire, le silence qui précède l’explosion. L’attente. L’attente de quoi ? De la fin ? De la libération ? Du prochain bombardement ? Ces gens ont tout perdu sauf leur obstination. Ils refusent de partir parce que partir, c’est admettre que tout est fini. C’est abandonner. Ils restent par fierté, par attachement, par désespoir peut-être. Et quelque part, leur présence donne du sens au combat des soldats qui les défendent.
Section 4 : Les chiffres de l'horreur quotidienne
Une journée sur le front
Prenons le 22 janvier 2026. Une journée comme les autres sur le front ukrainien. 222 affrontements. C’est le total. Maintenant, décomposons. Pokrovsk : 92 assauts repoussés près de Nikanorivka, Myrnohrad, Kotlyne, Udachne, Novoserhiivka, Molodetske, Filiia. Huliaipole : 37 attaques dans les secteurs de Solodke, Dobropillia, Olenokostiantynivka, Zelene, Varvarivka. Kostiantynivka : 20 attaques. Lyman : 10. Kramatorsk : 7. Sloviansk : 5. Slobozhanshchyna sud : 12. Slobozhanshchyna nord/Koursk : 3. Chaque chiffre est un combat. Chaque combat est une histoire de survie ou de mort. Chaque assaut repoussé est une victoire — mais une victoire qui coûte.
Dans le ciel, 5 862 drones kamikazes ont été lancés contre les positions ukrainiennes. 5 862. En une seule journée. C’est environ 4 drones par minute, 24 heures sur 24. Un bourdonnement constant, une menace permanente. Les soldats ukrainiens doivent rester vigilants chaque seconde. Un moment d’inattention peut être fatal. Et puis il y a l’artillerie : 3 545 tirs, dont 83 via des systèmes lance-roquettes multiples. Les frappes aériennes : 85, avec 226 bombes planantes larguées sur des positions ukrainiennes. Une frappe missile. Tout ça en 24 heures. Tout ça sur des hommes qui sont là depuis des semaines, des mois parfois. Tout ça sur des tranchées qui s’effondrent, des bunkers qui s’écroulent, des positions qu’il faut rebâtir chaque nuit.
Le prix payé par l’ennemi
L’état-major ukrainien estime que 1 232 090 soldats russes ont été mis hors de combat depuis le début de l’invasion en février 2022. Plus d’un million. Ce chiffre est contesté par Moscou, qui ne publie pas ses pertes. Mais même en divisant par deux, par trois, le résultat reste vertigineux. Cette guerre dévore des hommes à un rythme que le monde n’avait plus vu depuis la Seconde Guerre mondiale. Les drones FPV ukrainiens font des ravages dans les rangs russes. Chaque avancée de 100 mètres carrés à Pokrovsk coûte des vies. Beaucoup de vies. Mais le commandement russe semble l’accepter. Il dispose de réserves humaines que l’Ukraine n’a pas. Il joue la carte du temps, de l’usure, du nombre.
Un million de soldats russes. Comment appréhende-t-on un tel chiffre ? Ce sont des stades entiers. Des villes. Un million de familles endeuillées, un million de vies brisées — et je ne parle ici que d’un côté. Ajoutez les pertes ukrainiennes, les civils des deux pays, et le vertige devient insupportable. Et pour quoi ? Pour des kilomètres de terre que personne ne pourra habiter pendant des décennies, tant elle sera polluée par les obus et les mines. Cette guerre est une tragédie à l’échelle industrielle. Et le monde regarde, impuissant ou indifférent.
Section 5 : Les voix de ceux qui tiennent
Maxim ne veut pas mourir
Maxim est soldat ukrainien. Il combat dans le secteur de Pokrovsk. Quand les reporters l’ont rencontré, il n’a pas joué les héros. Il a dit la vérité : « La situation est très mauvaise. Si je vous parle franchement, je n’ai pas envie d’y aller. Je ne vois pas où est le sens, tout ce que je veux, c’est rester en vie. » Ce n’est pas un aveu de faiblesse. C’est l’expression brute de ce que ressentent des milliers de soldats. L’instinct de survie est le plus puissant des instincts. Et pourtant, Maxim y retourne. Il retourne là où il ne veut pas aller. Il retourne face à la mort parce que quelqu’un doit le faire. Parce que s’il ne le fait pas, qui le fera ? Ses camarades sont aussi épuisés que lui. Les renforts n’arrivent pas. Alors il y va. Encore une fois. Et encore une fois.
« Dans notre unité, nous ne sommes pas assez nombreux », a-t-il ajouté. « Je viens tout juste de rentrer de position, et il faut que j’y retourne ! » Les rotations sont impossibles. Les hommes passent des semaines en première ligne sans relève. L’épuisement physique et mental est total. Certains craquent. La plupart tiennent, par une force qu’ils ne s’expliquent pas eux-mêmes. Maxim tient. Parce qu’il n’a pas le choix. Parce que derrière lui, quelque part, il y a des gens qu’il aime et qu’il protège par sa présence ici, dans cet enfer de boue et d’acier. Chaque jour, il se lève — ou plutôt, il ne dort pas — et il recommence. Combien de temps encore ? Il ne sait pas. Personne ne sait.
Volodymyr compte les jours
Volodymyr est spécialiste du brouillage de drones. C’est un métier essentiel dans cette guerre où les drones sont partout, tout le temps. Son travail consiste à protéger ses camarades des yeux et des armes qui volent au-dessus d’eux. Il le fait bien. Mais il sait aussi compter. Et quand il compte, il voit l’horizon se rapprocher : « Nous manquons d’hommes. Nous pourrons peut-être tenir un mois, mais pas plus. » Un mois. C’est ce qu’il lui reste. Après, selon lui, ce sera fini. Pas par lâcheté. Pas par défaite militaire au sens classique. Par épuisement. Par arithmétique. Quand il ne reste plus personne pour tenir la ligne, la ligne s’effondre. C’est aussi simple que ça.
Ce témoignage a fait le tour des médias internationaux. Il a choqué certains, inquiété d’autres. Est-ce de la démoralisation ? Est-ce de la lucidité ? Probablement les deux. Volodymyr n’est pas un stratège. Il est sur le terrain. Il voit ce qui se passe. Il voit les camarades qui tombent et ne sont pas remplacés. Il voit les munitions qui manquent. Il voit l’ennemi qui continue d’avancer, lentement mais sûrement. Et il fait son calcul. Un mois. Peut-être. Après ? Il ne veut pas y penser. Pour l’instant, il fait son travail. Il brouille des drones. Il sauve des vies. Chaque jour qui passe sans effondrement est une victoire. Petite, fragile, mais réelle.
Section 6 : La stratégie de la résistance
Reculer pour mieux tenir
Le commandement ukrainien a fait des choix difficiles. Évacuer Myrnohrad à l’est de Pokrovsk. Abandonner certaines positions autour de Kostiantynivka. Ce ne sont pas des défaites — ce sont des retraits tactiques. La différence ? Une défaite, c’est quand l’ennemi vous écrase. Un retrait tactique, c’est quand vous choisissez de partir pour vous battre ailleurs, dans de meilleures conditions. Les troupes évacuées de Myrnohrad ont été redéployées vers Huliaipole, où la pression russe menaçait de percer. C’est le jeu permanent de cette guerre : boucher un trou ici crée un trou là-bas. Les Ukrainiens courent d’un front à l’autre, essayant de maintenir une ligne qui s’étire sur 1 000 kilomètres.
La défense élastique est devenue la doctrine. On plie mais on ne rompt pas. On cède du terrain mais on fait payer chaque mètre. Les drones FPV sont devenus l’arme de prédilection — moins chers que les missiles, plus précis que l’artillerie, mortels pour les colonnes d’infanterie ennemie. Chaque avancée russe à Pokrovsk coûte des vies. Beaucoup de vies. Le commandement russe les accepte. Le commandement ukrainien compte dessus. Si chaque mètre gagné coûte suffisamment cher, peut-être que l’ennemi finira par s’épuiser. Peut-être. C’est un pari. Un pari sur le temps. Un pari sur la volonté. Un pari sur des ressources humaines que ni l’un ni l’autre ne possède en quantité infinie.
Les enjeux stratégiques
Pokrovsk n’est pas n’importe quelle ville. C’est un nœud logistique crucial. Les routes qui la traversent alimentent tout le front est ukrainien. Si elle tombe, c’est l’approvisionnement de Kramatorsk, de Sloviansk, de tout le nord du Donbass qui devient problématique. Les Russes le savent. C’est pour ça qu’ils concentrent leurs forces ici. C’est pour ça qu’ils acceptent les pertes. Le prix à payer pour Pokrovsk sera élevé — mais le gain stratégique serait immense. Pour les Ukrainiens, perdre Pokrovsk ne signifierait pas perdre la guerre. Mais ce serait un coup terrible. Un coup qui ouvrirait la voie vers d’autres villes, d’autres batailles, d’autres retraits.
Je regarde la carte et je vois les flèches, les lignes de front, les mouvements de troupes. C’est abstrait, presque clinique. Et puis je pense aux hommes qui sont là, au bout de ces flèches. Maxim. Volodymyr. Des milliers d’autres dont on ne connaîtra jamais les noms. Ils ne voient pas la carte. Ils voient le mur devant eux, la tranchée, le camarade à côté. Ils ne pensent pas à la stratégie. Ils pensent à survivre jusqu’au soir. Et c’est ça, finalement, qui fait la différence entre ceux qui planifient les guerres et ceux qui les mènent.
Section 7 : Le feu du ciel
5 862 drones en 24 heures
Le chiffre donne le vertige. 5 862 drones kamikazes lancés en une seule journée contre les positions ukrainiennes. C’est quatre drones par minute, sans interruption, pendant 24 heures. Certains sont petits, artisanaux presque. D’autres sont sophistiqués, guidés par GPS, capables de frapper avec une précision redoutable. Tous ont le même objectif : tuer. Les soldats ukrainiens ont appris à vivre avec ce bourdonnement permanent dans le ciel. Ils ont appris à guetter, à se cacher, à courir quand il le faut. Mais on ne peut pas rester vigilant éternellement. La fatigue finit toujours par gagner. Et c’est là que les drones frappent.
La guerre des drones est devenue le symbole de ce conflit. Des deux côtés, on innove, on adapte, on improvise. Les Ukrainiens ont développé leurs propres drones FPV, moins chers, plus nombreux, pilotés par des opérateurs qui travaillent à des kilomètres du front. Chaque jour, des dizaines de véhicules russes sont détruits par ces petits engins. Chaque jour, des soldats russes meurent parce qu’un drone qu’ils n’ont pas vu les a repérés. Mais les Russes ont le nombre. 5 862 drones en 24 heures. Même si la moitié est abattue, même si les trois quarts ratent leur cible, il en reste assez pour faire des dégâts. Et demain, il y en aura autant. Et après-demain aussi.
Les bombes planantes
226 bombes planantes larguées en une journée. Ces engins sont particulièrement redoutés. Ce sont d’anciennes bombes « stupides » — des bombes non guidées de l’ère soviétique — auxquelles on a ajouté des ailes et un système de guidage. Elles peuvent être larguées à des dizaines de kilomètres de leur cible, hors de portée de la défense anti-aérienne ukrainienne. Elles glissent ensuite vers leur objectif avec une précision croissante. Quand elles frappent, c’est avec la puissance de plusieurs centaines de kilos d’explosifs. Un bâtiment touché s’effondre. Une position touchée disparaît. Les Russes les utilisent massivement parce qu’ils ont des stocks énormes de ces vieilles bombes et parce que les convertir en armes guidées coûte relativement peu cher.
Face à cette menace, les Ukrainiens manquent de moyens. Les systèmes de défense anti-aérienne — Patriot, IRIS-T, NASAMS — sont précieux et peu nombreux. Ils protègent en priorité les grandes villes et les infrastructures critiques. Le front, lui, doit se débrouiller avec ce qu’il a. C’est-à-dire pas grand-chose contre les bombes planantes. On entend le bruit. On cherche un abri. On prie. C’est à peu près tout ce qu’on peut faire. 85 frappes aériennes en 24 heures. 85 fois où des soldats ont entendu le sifflement caractéristique et se sont demandé si c’était pour eux.
Section 8 : Zaporizhzhia sous pression
La menace se rapproche
Le gouverneur Ivan Fedorov ne cache plus son inquiétude. « La situation s’est-elle aggravée ces six derniers mois ? Oui, elle est devenue plus difficile. » Les forces russes ont concentré leurs efforts sur les directions de Huliaipole et de Kamianske. L’objectif est clair : menacer Zaporizhzhia, la plus grande ville encore sous contrôle ukrainien dans la région. Si Huliaipole tombe, si les Russes parviennent à stabiliser leurs gains et à poursuivre leur avancée, c’est toute la région de Zaporizhzhia qui devient vulnérable. Et avec elle, la région de Dnipropetrovsk juste derrière. L’effet domino que tout le monde redoute.
Le 6 janvier, Fedorov a annoncé l’évacuation forcée de Kushuhum. « Ce n’est pas le front qui s’est rapproché », a-t-il expliqué, « mais les armes de l’ennemi ont une portée plus longue, et l’ennemi a priorisé cette direction. » En d’autres termes : ce qui était à l’abri hier ne l’est plus aujourd’hui. La zone de danger s’étend. Les civils doivent partir. Les villages se vident. Les routes sont encombrées de voitures chargées de matelas, de valises, de tout ce qu’on peut emporter quand on fuit sa maison. C’est un spectacle qu’on a vu trop souvent depuis février 2022. Il continue.
Le défi du commandement
Trouver une solution pour empêcher l’effondrement du front dans la région de Zaporizhzhia est devenu « le plus grand défi pour l’état-major en 2026 », selon les analystes militaires. Les ressources sont limitées. Les hommes manquent. Les choix sont impossibles : renforcer Pokrovsk signifie affaiblir Huliaipole. Renforcer Huliaipole signifie affaiblir Pokrovsk. Et pendant ce temps, l’ennemi continue de pousser partout, testant les défenses, cherchant le point faible. Quelque part, il finira par le trouver. La question n’est pas « si », mais « où » et « quand ».
Je pense aux habitants de Kushuhum qui ont dû partir le 6 janvier. À leurs maisons laissées derrière. À leurs animaux peut-être, qu’ils n’ont pas pu emmener. À leurs souvenirs, enfermés dans des murs qu’ils ne reverront peut-être jamais. L’évacuation, c’est le mot propre, administratif. La réalité, c’est des gens qui perdent tout. Qui montent dans une voiture en se demandant s’ils reviendront un jour. Qui regardent dans le rétroviseur leur vie d’avant disparaître. Et cette guerre leur fait ça, encore et encore, depuis bientôt quatre ans.
Section 9 : Les zones qui résistent
Là où le front tient
Toute la ligne n’est pas en feu. Dans les régions de Volyn et de Polissia, au nord-ouest, aucune formation de groupes offensifs ennemis n’a été détectée. Le front y est calme — relativement. C’est une mince consolation, mais c’en est une. Les forces ukrainiennes peuvent y maintenir une présence défensive sans les attaques incessantes qui caractérisent Pokrovsk ou Huliaipole. Dans le secteur de Koursk, à l’intérieur du territoire russe, les affrontements se poursuivent mais à un rythme bien plus faible : 3 le 22 janvier. Les troupes ukrainiennes qui avaient pénétré en Russie l’été dernier continuent de tenir certaines positions, même si la contre-offensive russe a repris du terrain.
Ces secteurs « calmes » permettent au commandement ukrainien de concentrer ses ressources là où elles sont le plus nécessaires. Mais « calme » est un terme relatif. 12 assauts ont été repoussés dans le sud de la Slobozhanshchyna le même jour. 10 attaques à Lyman. 7 à Kramatorsk. Ce qui serait considéré comme une journée intense sur n’importe quel autre front du monde est ici considéré comme « modéré ». La norme a changé. Le seuil de la violence s’est élevé. Ce qui choquait au début de la guerre est devenu le quotidien.
La résistance dans les ruines
À Pokrovsk, des brigades ukrainiennes continuent de se battre dans des quartiers dévastés. Les bâtiments ne sont plus que des squelettes de béton. Les rues sont jonchées de débris. L’électricité n’existe plus. L’eau non plus. Et pourtant, des soldats sont là, terrés dans des caves, surgissant pour repousser les assauts, disparaissant avant que les bombes ne tombent. C’est une guerre de fantômes. Une guerre où la survie dépend de la connaissance du terrain, de la capacité à se fondre dans les ruines, à frapper et à disparaître. Les Russes contrôlent 70 % de la ville sur le papier. Mais contrôler ne signifie pas posséder. Chaque bâtiment peut abriter un tireur. Chaque rue peut cacher un piège.
Le général Syrskyi l’a rappelé : « Pokrovsk est sous notre contrôle. Nous arrêtons l’ennemi à Myrnohrad. Nous menons une défense active. » Défense active. C’est l’expression officielle pour décrire ce que vivent Maxim, Volodymyr et des milliers d’autres. Se battre chaque jour. Perdre des camarades. Tenir. Encore. Jusqu’à quand ? Personne ne le sait. Mais tant qu’ils sont là, la ville n’est pas tombée. Tant qu’ils résistent, l’espoir existe. Fragile. Ténu. Mais réel.
Section 10 : Le poids de la fatigue
Quand le corps lâche
La fatigue est l’ennemi invisible. Plus insidieux que les bombes, plus certain que les balles. Un soldat épuisé fait des erreurs. Il réagit moins vite. Il voit moins bien. Il entend moins bien. Et sur ce front, la moindre erreur peut être fatale. Les témoignages des combattants ukrainiens parlent tous de la même chose : le manque de sommeil, le manque de rotation, le manque de repos. Maxim rentre de position et doit y retourner immédiatement. Volodymyr ne compte plus les jours. Les brigades sont en sous-effectif chronique. Ceux qui restent doivent compenser. Ils portent sur leurs épaules le poids des absents — les blessés, les morts, ceux qui ne sont jamais venus.
Le commandement le sait. Les médecins militaires le savent. Tout le monde le sait. Mais que faire ? Les renforts n’arrivent pas assez vite. La mobilisation est lente, controversée, insuffisante. Certains esquivent l’appel. D’autres ne sont pas aptes. D’autres encore sont nécessaires à l’économie civile. Pendant ce temps, ceux qui sont au front tiennent. Par sens du devoir. Par solidarité avec leurs camarades. Par absence d’alternative. Un jour, peut-être, la relève arrivera. En attendant, ils continuent. Les yeux rouges, les muscles douloureux, l’esprit embrumé. Ils continuent.
La guerre d’usure
C’est le calcul cynique du Kremlin. User l’adversaire. Épuiser ses ressources humaines. Attendre que la fatigue fasse ce que les assauts frontaux ne parviennent pas à faire. Les Russes aussi sont fatigués, bien sûr. Leurs pertes sont colossales. Mais le Kremlin dispose d’une population trois fois plus nombreuse que l’Ukraine. Il dispose d’un régime autoritaire qui peut envoyer des hommes au front sans avoir à se soucier de l’opinion publique. Il dispose du temps — ou croit le disposer. La question est de savoir qui craquera le premier. Qui n’aura plus d’hommes à envoyer. Qui n’aura plus la volonté de continuer.
Combien de temps peut-on tenir quand on ne dort plus ? Quand chaque jour ressemble au précédent, avec la même peur, la même violence, la même mort qui rôde ? Je n’ai pas de réponse. Je ne suis pas là-bas. Je ne vis pas ce qu’ils vivent. Mais je sais une chose : ce que ces hommes et ces femmes font, jour après jour, dépasse tout ce que la plupart d’entre nous connaîtrons jamais. Ils tiennent parce que quelqu’un doit tenir. Ils tiennent parce que s’ils lâchent, tout s’effondre derrière eux. Ils tiennent. Et je me demande si nous, à leur place, aurions la même force. Je l’espère. Je n’en suis pas sûr.
Section 11 : L'horizon incertain
Ce qui pourrait changer
Les analystes scrutent les variables. L’aide occidentale — arrivera-t-elle plus vite, en plus grande quantité ? La mobilisation ukrainienne — sera-t-elle intensifiée malgré les résistances ? Les pertes russes — finiront-elles par peser sur le moral et les capacités de l’armée d’invasion ? L’économie russe — jusqu’à quand tiendra-t-elle sous les sanctions ? Autant de questions sans réponse claire. Autant de facteurs qui pourraient faire basculer la situation dans un sens ou dans l’autre. Pour l’instant, le front tient. Il plie, il souffre, il saigne — mais il tient. C’est peu. C’est énorme.
Le printemps approche. Traditionnellement, c’est la saison des offensives. Le sol dégèle, les routes redeviennent praticables, les mouvements de troupes sont plus faciles. Les deux camps se préparent. Les Russes accumulent des réserves — on parle de nouvelles vagues de mobilisation en préparation. Les Ukrainiens tentent de consolider leurs lignes, de former de nouvelles unités, de reconstituer leurs stocks. Qui sera le mieux préparé ? Qui frappera le premier ? Qui aura l’avantage ? Ces questions hanteront les prochaines semaines. En attendant, chaque jour compte. Chaque jour gagné est un jour où tout peut encore changer.
Ce qui ne changera pas
Une chose est certaine : les hommes sur le front continueront de se battre. Pas parce qu’ils aiment la guerre. Pas parce qu’ils veulent mourir. Mais parce qu’ils n’ont pas le choix. Maxim retournera en position. Volodymyr continuera de brouiller des drones. Des milliers d’autres, anonymes, feront ce qu’on leur demande. Ils tiendront aussi longtemps qu’ils le pourront. Et quand ils ne pourront plus, d’autres prendront leur place — s’il y en a. C’est ça, la réalité de cette guerre. Pas les grandes stratégies, pas les analyses géopolitiques. Des hommes et des femmes qui, chaque matin, se lèvent pour affronter l’enfer. Et qui recommencent le lendemain.
Conclusion : Tenir, encore
Le sens du mot résistance
222 affrontements. Ce chiffre résume tout. Tout le courage, toute la souffrance, toute l’absurdité de cette guerre. 222 fois en 24 heures, des soldats ukrainiens ont fait face à un ennemi plus nombreux, mieux équipé, prêt à tout pour avancer. 222 fois, ils ont tenu. Pas toujours victorieusement. Pas toujours sans pertes. Mais ils ont tenu. À Pokrovsk, à Huliaipole, à Kostiantynivka, à Lyman, partout sur ces 1 000 kilomètres de front, des hommes et des femmes continuent de se battre pour leur pays. Ils ne demandent pas qu’on les plaigne. Ils demandent qu’on ne les oublie pas. Ils demandent qu’on comprenne ce qu’ils vivent. Ils demandent, peut-être, qu’on leur donne les moyens de continuer.
Le mot « résistance » a été galvaudé. On l’utilise pour tout et n’importe quoi. Ici, il retrouve son sens premier. Résister, c’est refuser de céder. C’est tenir quand tout dit de lâcher. C’est se battre quand l’issue semble écrite d’avance. Les défenseurs ukrainiens résistent. Ils résistent depuis bientôt quatre ans. Ils résistent contre une armée qui aurait dû les écraser en quelques semaines selon les prédictions initiales. Ils résistent parce que c’est tout ce qui leur reste. Et tant qu’ils résistent, rien n’est perdu. Rien n’est gagné non plus. Mais rien n’est perdu.
La question qui reste
Et nous, que faisons-nous ? C’est la question qui hante. Pendant qu’ils se battent, pendant qu’ils meurent, pendant qu’ils tiennent — que faisons-nous ? Nous regardons. Nous commentons. Nous nous indignons parfois. Nous oublions souvent. La guerre en Ukraine est devenue un bruit de fond. Une actualité parmi d’autres. Un conflit lointain qui ne nous concerne pas vraiment. Sauf qu’il nous concerne. Ce qui se joue là-bas, ce n’est pas seulement le sort d’un pays. C’est l’idée qu’on peut encore résister à la force brute. C’est l’idée qu’un peuple peut défendre sa liberté contre un empire. C’est l’idée que certaines choses valent la peine qu’on se batte pour elles.
Maxim ne veut pas mourir. Volodymyr compte les jours qu’il lui reste. 500 civils vivent dans les caves de Huliaipole. Des milliers de soldats se battent dans les ruines de Pokrovsk. Et demain, tout recommencera. 220 affrontements. Ou 250. Ou 300. Les chiffres changeront. La réalité restera la même. Des hommes face à des hommes. La mort qui rôde. La vie qui s’accroche. Jusqu’à quand ? Personne ne sait. Mais aujourd’hui, ils tiennent. C’est peut-être la seule chose qui compte.
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques et militaires qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les rapports de situation, à comprendre les enjeux stratégiques, à contextualiser les témoignages des acteurs sur le terrain et à proposer des perspectives analytiques sur ce conflit qui redéfinit l’ordre international.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux humains et militaires qui se jouent sur le front ukrainien. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte, et d’offrir une lecture qui va au-delà des chiffres.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués de l’état-major ukrainien via Ukrinform, déclarations du général Syrskyi et du gouverneur Ivan Fedorov, rapports du commandement opérationnel Skhid, données officielles ukrainiennes sur les affrontements et les pertes ennemies.
Sources secondaires : analyses du Conflict Intelligence Team, reportages de CNN, France Info, Euromaidan Press, Le Grand Continent, Kyiv Independent. Les témoignages de soldats (Maxim, Volodymyr) sont issus de reportages de terrain publiés par des médias reconnus.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les témoignages recueillis par les médias internationaux.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques militaires contemporaines, et de leur donner un sens humain dans ce conflit qui dure depuis bientôt quatre ans. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue de cette guerre.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées.
Sources
Sources primaires
Ukrinform – War update: 222 clashes on front line over past day – 23 janvier 2026
État-major général ukrainien – Rapport quotidien de situation – 22-23 janvier 2026
Commandement opérationnel Skhid – Déclarations sur la situation à Pokrovsk – 14 janvier 2026
Général Oleksandr Syrskyi – Déclarations publiques – 8-14 janvier 2026
Gouverneur Ivan Fedorov – Annonces d’évacuation région Zaporizhzhia – janvier 2026
Sources secondaires
CNN – Ukrainian forces under intense pressure in south – 1er janvier 2026
France Info – Témoignages: Ils avancent comme des zombies – janvier 2026
Le Grand Continent – À Pokrovsk et Myrnohrad, la progression russe ne cesse de ralentir – 3 janvier 2026
Euromaidan Press – Syrskyi: Ukraine retains control of northern Pokrovsk – 9 janvier 2026
Conflict Intelligence Team – Analyse situation Huliaipole – janvier 2026
Kyiv Independent – Couverture continue du front – janvier 2026
RBC Ukraine – Fighting near Huliaipole raises threat to Zaporizhzhia – janvier 2026
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