La chloropicrine : un poison sorti des tranchées de 1915
La chloropicrine. Ce nom ne dira rien à la plupart des gens. C’est normal : cette substance était censée appartenir aux livres d’histoire. Synthétisée pour la première fois au XIXe siècle, elle a été transformée en arme de guerre pendant la Première Guerre mondiale. Les armées allemandes la classaient dans la catégorie « Croix Bleue » — les agents dits « briseurs de masques ». Son principe était diabolique : la chloropicrine traversait les filtres des masques à gaz de l’époque, provoquant des irritations oculaires insupportables, des vomissements, une inflammation des voies respiratoires. Les soldats, incapables de supporter la torture, arrachaient leurs masques. Et là, les autres gaz — le phosgène, le chlore — faisaient leur œuvre mortelle. Un piège chimique en deux temps. Un siècle plus tard, la Russie ressuscite cette tactique avec des drones.
Les symptômes rapportés par les soldats ukrainiens correspondent exactement aux descriptions historiques. « Ça brûle tellement fort », témoigne un survivant en convalescence. « Les yeux qui coulent, le visage qui brûle. On ne peut pas inspirer à fond… on inhale et on commence à avoir des haut-le-cœur, à tousser. » La chloropicrine est plus toxique que le chlore, moins que le phosgène. Mais dans les espaces confinés des tranchées et des abris, elle devient mortelle. L’exposition prolongée provoque un œdème pulmonaire — les poumons se remplissent de liquide, la respiration devient impossible. Les victimes se noient dans leurs propres sécrétions. C’est cette arme de cauchemar, bannie par toutes les conventions internationales, que les forces russes larguent quotidiennement sur les positions ukrainiennes. En 2025, en Europe.
Une escalade documentée mois après mois
Les chiffres racontent une histoire d’escalade méthodique. En 2024, l’Ukraine a enregistré 4 547 attaques chimiques. Un chiffre déjà vertigineux. Mais 2025 a vu une accélération dramatique : 740 incidents en janvier, 844 en février, 767 en mars, 888 en mai. Le rythme augmente. Chaque mois apporte son lot de nouvelles victimes, de nouveaux témoignages d’horreur, de nouvelles preuves que Moscou a fait de l’arme chimique un outil de guerre ordinaire. Le Service de sécurité ukrainien (SBU) a intercepté des communications de la 114e brigade de fusiliers motorisés et de la 136e brigade de fusiliers motorisés russes montrant un usage quotidien sur une période de six mois. Quotidien. Pas occasionnel. Pas accidentel. Quotidien.
Le colonel Oleksandr Chtoupoun, porte-parole du groupe militaire ukrainien Tavria, a été parmi les premiers à alerter publiquement sur l’utilisation des grenades K-51 chargées de chloropicrine. Depuis, les preuves se sont multipliées. Des grenades RG-Vo — un modèle spécifiquement conçu pour les drones — ont été récupérées près des lignes de front dans la région de Dnipropetrovsk. L’OIAC a analysé les échantillons, interrogé les témoins, vérifié la chaîne de possession des preuves. Par trois fois — en novembre 2024, février 2025, juin 2025 — l’organisation internationale a conclu à la présence d’agents antiémeutes utilisés comme méthode de guerre. Une violation flagrante de la Convention sur les armes chimiques. La Russie, signataire de cette convention, nie tout.
Il y a quelque chose d’obscène dans ce déni. Trois rapports de l’OIAC. Des milliers de témoignages. Des échantillons analysés en laboratoire. Et la Russie répond : « Toutes les allégations sont basées sur des données non confirmées. Il n’y a pas d’armes chimiques dans les stocks de l’armée russe. » Comme si répéter un mensonge assez fort, assez longtemps, pouvait effacer la réalité. Comme si les soldats ukrainiens qui suffoquent dans leurs tranchées inventaient leurs symptômes. Comme si les grenades marquées en cyrillique « RG-Vo » s’étaient téléportées depuis une dimension parallèle. Le cynisme a atteint un niveau qui dépasse l’entendement. Et le pire, peut-être, c’est qu’on s’y habitue.
Section 3 : La machine de production russe exposée
L’Institut de Sergiev Posad : le cœur du programme
Les grenades chimiques qui empoisonnent les soldats ukrainiens ne surgissent pas de nulle part. Elles sont fabriquées dans un complexe industriel situé à 70 kilomètres au nord-est de Moscou, dans la ville monastique de Sergiev Posad. L’Institut de recherche scientifique pour la chimie appliquée — NIIPH en russe — est le cœur de cette production. Fondé en 1945, cet institut dépend de Rostec, le conglomérat militaro-industriel d’État russe. C’est là que sont assemblées les grenades RG-Vo apparues pour la première fois sur le champ de bataille ukrainien en décembre 2023. C’est là que la Convention sur les armes chimiques est violée, grenade après grenade, jour après jour.
L’enquête menée par Schemes, l’unité d’investigation de Radio Free Europe/Radio Liberty en Ukraine, a retracé la chaîne d’approvisionnement avec une précision accablante. Le NIIPH ne travaille pas seul. L’usine mécanique de Saransk fournit les modérateurs pyrotechniques. Eurocheminvest approvisionne en chloroforme — utilisé dans la production du gaz CN — et en acétone — nécessaire à la fabrication du gaz CS. Ces entreprises ne figurent pas sur les listes de sanctions occidentales. Elles continuent d’opérer librement, alimentant une machine de mort qui viole le droit international. Les sanctions imposées au NIIPH par le Royaume-Uni en juillet 2024 n’ont pas arrêté la production. Les fournisseurs non sanctionnés prennent le relais.
Le phosphore rouge chinois dans l’équation
La chaîne d’approvisionnement ne s’arrête pas aux frontières russes. L’enquête a révélé que la Russie importe massivement du phosphore rouge de Chine — une substance qui peut être convertie en phosphore blanc pour des munitions incendiaires. Entre 2022 et 2023, environ 100 tonnes de phosphore rouge, d’une valeur de plus d’un million de dollars, ont transité via des intermédiaires comme Yunnan Phosphorus, représentant les intérêts de Dongguan Haofei. Ce volume représente environ 25 % des importations totales de phosphore rouge de la Russie sur cette période. La connexion chinoise ajoute une dimension géopolitique supplémentaire à cette crise : Pékin, tout en se présentant comme neutre dans le conflit, contribue à alimenter la machine de guerre chimique russe.
Le portrait qui émerge est celui d’un programme industriel sophistiqué, pas d’opérations improvisées sur le terrain. La Russie a développé une capacité de production spécifiquement conçue pour violer le droit international. Les grenades RG-Vo sont optimisées pour être larguées par des drones FPV — ces petits engins télécommandés qui ont révolutionné la guerre moderne. La doctrine tactique est claire : saturer les positions ukrainiennes d’agents chimiques, forcer les défenseurs à abandonner leurs abris, les éliminer à découvert. C’est une guerre d’extermination menée avec des moyens du XXIe siècle et des poisons du XXe. L’histoire ne se répète pas toujours. Parfois, elle régresse.
Ce qui me frappe, c’est la normalisation. On parle d’armes chimiques russes comme on parlerait de n’importe quel autre système d’armement. On documente, on analyse, on sanctionne un peu, on continue. Comme si l’utilisation de gaz de combat était devenue une donnée du conflit parmi d’autres. Comme si nous avions oublié pourquoi, après les horreurs de 1914-1918, le monde avait décidé que certaines armes devaient disparaître à jamais. La Convention sur les armes chimiques n’est pas une suggestion. C’est un interdit fondamental, arraché aux tranchées de Verdun et d’Ypres. Et aujourd’hui, cet interdit est piétiné quotidiennement. Dans l’indifférence générale.
Section 4 : Les victimes, au-delà des statistiques
Plus de 3 000 soldats empoisonnés
Derrière les chiffres, il y a des corps. Des hommes et des femmes qui ont senti leurs poumons se remplir de feu, leurs yeux se transformer en plaies vives, leur gorge se fermer comme un étau. Selon le major Alla Assaulenko, officier du service médical des Forces armées ukrainiennes, plus de 3 000 militaires ont été hospitalisés pour empoisonnement chimique depuis le début de l’invasion à grande échelle. Certains s’en remettent après des jours ou des semaines de soins intensifs. D’autres gardent des séquelles pulmonaires permanentes. Au moins six sont morts des suites directes de l’exposition aux grenades RG-Vo. Six noms qui s’ajoutent à la liste interminable des victimes de cette guerre. Six vies fauchées par des gaz que l’humanité avait juré d’abandonner.
Les survivants témoignent d’une expérience qui défie les mots. Un soldat en convalescence décrit l’attaque : « Ça brûle tellement. Les yeux qui coulent, le visage qui s’enflamme. On ne peut pas respirer à fond. On inhale et on commence à avoir des haut-le-cœur, à tousser sans pouvoir s’arrêter. » La chloropicrine n’est pas un simple gaz lacrymogène. Elle provoque des brûlures chimiques de la peau, des muqueuses, des poumons. L’exposition prolongée entraîne un œdème pulmonaire — une accumulation de liquide qui noie littéralement les victimes de l’intérieur. Les symptômes apparaissent en quelques heures, parfois en quelques minutes. Dans l’espace confiné d’une tranchée ou d’un bunker, il n’y a nulle part où fuir. On suffoque, ou on sort pour être abattu.
Le traumatisme invisible des rescapés
Les séquelles ne sont pas seulement physiques. Les soldats qui ont survécu à une attaque chimique portent un traumatisme que les chiffres ne mesurent pas. La panique absolue de sentir l’air devenir poison. L’impuissance face à un ennemi invisible. La hantise, à chaque mission, que le prochain drone larguera une grenade qui transformera leur abri en chambre de torture. Le SSPT — syndrome de stress post-traumatique — s’ajoute aux blessures pulmonaires et oculaires. Ces hommes et ces femmes retournent au combat, ou rentrent chez eux, avec des cicatrices que personne ne voit. L’arme chimique ne se contente pas de tuer ou de blesser. Elle terrorise. C’est précisément son objectif.
Le directeur général de l’OIAC, Fernando Arias, a exprimé sa « profonde préoccupation » face aux découvertes répétées de grenades à agents antiémeutes près des zones de combat actif dans la région de Dnipropetrovsk. « C’est le troisième incident confirmé de ce type », a-t-il déclaré en juin 2025. Trois confirmations officielles. Trois violations documentées par une organisation internationale dont la Russie est membre. Et pourtant, les drones continuent de voler, les grenades continuent de tomber, les soldats continuent de suffoquer. L’impunité russe n’est pas un accident. C’est un message : nous faisons ce que nous voulons, et vous ne pouvez rien y faire.
Section 5 : La réponse internationale, entre sanctions et impuissance
Les sanctions : un geste symbolique face à l’horreur
Le 20 mai 2025, l’Union européenne a franchi un pas symbolique en imposant des sanctions à trois entités des Forces armées russes pour leur rôle dans l’utilisation d’armes chimiques en Ukraine : les Troupes de défense radiologique, chimique et biologique, le 27e Centre scientifique, et le 33e Institut central de recherche et d’essais scientifiques du ministère de la Défense. C’était la première fois que l’UE sanctionnait explicitement la Russie pour l’utilisation de gaz de combat. Un an plus tôt, en mai 2024, les États-Unis avaient ouvert la voie en déterminant officiellement que la Russie « a utilisé l’arme chimique chloropicrine contre les forces ukrainiennes » et « a utilisé des agents antiémeutes comme méthode de guerre ». Deux violations distinctes de la Convention sur les armes chimiques.
Les mesures restrictives européennes contre l’utilisation et la prolifération des armes chimiques s’appliquent désormais à un total de 25 individus et 6 entités. Les États-Unis ont sanctionné trois entités gouvernementales russes et quatre entreprises. Le Royaume-Uni a ajouté le NIIPH à sa liste noire. La Nouvelle-Zélande a suivi. L’Ukraine travaille à aligner ses propres sanctions. Sur le papier, la réponse internationale existe. Dans les faits, les grenades chimiques continuent de pleuvoir. Les fournisseurs non sanctionnés prennent le relais des entreprises visées. La Chine continue de livrer des matières premières. Et Moscou continue de nier l’évidence avec un aplomb qui confine à l’absurde.
Vingt-cinq individus sanctionnés. Six entités. Et plus de 11 000 attaques chimiques documentées. Faites le calcul. C’est moins d’une sanction pour 400 attaques. C’est ce qu’on appelle l’impuissance institutionnalisée. Oh, bien sûr, on « condamne fermement ». On « exprime notre plus vive préoccupation ». On « appelle la Russie à respecter ses obligations internationales ». Et pendant qu’on rédige des communiqués, des soldats ukrainiens agonisent dans leurs tranchées, les poumons en feu. Il y a quelque chose de profondément brisé dans notre capacité à répondre à l’horreur. Nous avons les preuves, nous avons les institutions, nous avons les mécanismes. Et nous regardons.
L’OIAC : confirmer sans attribuer
L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques a joué son rôle : trois visites d’assistance technique en Ukraine, trois rapports confirmant la présence d’agents antiémeutes sur les lignes de front, trois conclusions établissant une violation de la Convention. Mais le mandat de l’OIAC s’arrête là. L’organisation n’est pas habilitée à désigner les responsables. Son secrétariat technique s’est concentré sur « déterminer si [les agents] ont effectivement été trouvés le long des lignes de front », pas sur leur origine. La Russie exploite cette limitation à fond, contestant les conclusions tout en refusant de participer aux enquêtes. Moscou va même plus loin : en juillet 2025, l’ambassadeur russe auprès de l’OIAC, Vladimir Tarabrine, a accusé l’Ukraine de fabriquer et d’utiliser des armes chimiques. L’arroseur arrosé, version cynique.
Les agences de renseignement occidentales ont accueilli ces contre-accusations russes avec le scepticisme qu’elles méritent. Aucune preuve vérifiable n’a été présentée par Moscou. Pendant ce temps, les preuves contre la Russie s’accumulent : grenades récupérées sur le terrain, marquées en cyrillique, contenant des agents identifiés en laboratoire ; communications militaires interceptées montrant un usage quotidien ; témoignages cohérents de centaines de victimes ; chaîne d’approvisionnement retracée jusqu’à des instituts de recherche d’État russes. La dissymétrie est totale. D’un côté, des accusations appuyées par des preuves matérielles et des analyses scientifiques. De l’autre, des dénégations systématiques et des diversions. Le droit international n’était pas conçu pour fonctionner face à un État qui nie la réalité elle-même.
Section 6 : Le spectre du Novichok plane sur l'Europe
Des experts sonnent l’alarme sur une escalade possible
La chloropicrine tue. Le gaz CS neutralise. Mais ce ne sont pas les armes les plus terrifiantes de l’arsenal russe. Les experts en défense européens redoutent une escalade vers des agents autrement plus meurtriers : les agents neurotoxiques de la famille Novichok. Développés dans le plus grand secret par l’Union soviétique puis la Russie entre 1971 et 1993, ces neurotoxiques comptent parmi les plus mortels jamais créés. Certaines variantes seraient cinq à huit fois plus puissantes que le VX, lui-même considéré comme l’un des poisons les plus létaux au monde. Une seule goutte sur la peau suffit à tuer. Le monde a découvert leur existence avec l’empoisonnement de Sergei et Yulia Skripal à Salisbury en 2018, puis celui d’Alexeï Navalny en 2020.
« Si la Russie utilisait du Novichok au lieu de la chloropicrine », prévient un expert cité par la presse britannique, « ce serait absolument dévastateur. On pourrait rapidement tuer tout le monde dans une tranchée, voire dans une ville entière. » Ce scénario pourrait être « encore pire » que l’utilisation d’armes nucléaires tactiques, selon certaines analyses. La comparaison fait froid dans le dos. Le Novichok ne laisse pas de radiations, mais il tue avec une efficacité terrifiante. Les scientifiques russes qui ont contribué à son développement dans les années 1980 affirment aujourd’hui que Moscou pourrait créer de nouvelles variantes, encore plus mortelles, conçues pour échapper à la détection. L’examen stratégique de la défense du gouvernement britannique a conclu que les armes chimiques russes représentent une « menace persistante » pour le Royaume-Uni.
Une ligne rouge qui s’efface progressivement
Ce qui rend ce scénario plausible, c’est précisément l’impunité actuelle. La Russie utilise des armes chimiques depuis plus de deux ans en Ukraine. La réponse internationale a été des sanctions ciblées, des condamnations verbales, des rapports d’enquête. Pas de conséquences stratégiques majeures. Pas de rupture diplomatique. Pas de riposte militaire. Le message reçu par Moscou est clair : les lignes rouges sont des lignes roses. On peut les franchir progressivement, par paliers, en commençant par des agents moins létaux, en normalisant leur usage, en créant une nouvelle réalité de fait. « La dissuasion occidentale a été trop faible », analyse un rapport de l’Atlantic Council. « Le risque [d’escalade chimique] a augmenté en conséquence. »
Les Ukrainiens, eux, vivent avec cette épée de Damoclès. Le colonel Chtoupoun et ses hommes savent que chaque drone qui approche pourrait transporter quelque chose de pire qu’une grenade K-51. Ils savent que la Russie possède des stocks de Novichok — malgré les dénégations officielles, l’empoisonnement de Navalny l’a prouvé. Ils savent que dans cette guerre où toutes les règles ont été brisées, rien n’est vraiment impensable. « Nous sommes vraiment inquiets », confient les responsables ukrainiens aux analystes occidentaux. Ils ont raison de l’être. Et nous devrions l’être avec eux. La guerre chimique n’est pas un vestige du passé. Elle est le présent de l’Ukraine. Elle pourrait être l’avenir de l’Europe.
Le Novichok. Ce mot évoque des images d’agents secrets, d’empoisonnements ciblés, de crimes d’État perpétrés dans l’ombre. Pas la guerre ouverte. Pas les tranchées. Pas des bataillons entiers gazés en plein jour. Et pourtant, c’est là que nous en sommes. À envisager sérieusement qu’un État membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU puisse utiliser des neurotoxiques militaires contre des soldats et peut-être des civils. La distance entre la chloropicrine et le Novichok est une question de dose et de volonté politique. La dose est disponible. La volonté, on la connaît. Ce qui nous protège encore, c’est l’incertitude sur la réaction occidentale. Mais cette incertitude s’érode chaque fois qu’une attaque chimique reste sans conséquence réelle. Chaque fois qu’on condamne sans agir.
Section 7 : Le déni russe face à l'accumulation des preuves
Une stratégie de désinformation systématique
Face aux preuves accumulées par l’OIAC, les services de renseignement occidentaux et les enquêteurs indépendants, la Russie a adopté une stratégie de déni absolu. « Toutes les allégations selon lesquelles la Russie utilise des grenades à chloroacétophénone interdites par la Convention de Genève sont basées sur des données non confirmées », affirme Moscou. « Il n’y a pas d’armes chimiques dans les stocks de l’armée russe, comme l’ont confirmé les enquêtes internationales. » Cette affirmation est factuellement fausse. Les grenades RG-Vo récupérées sur le terrain ukrainien sont marquées en cyrillique. Les analyses de laboratoire confirment leur contenu. La chaîne de production a été retracée jusqu’à des instituts d’État russes. Mais le déni persiste.
Le Département d’État américain a qualifié cette posture de « désinformation visant à masquer l’utilisation d’armes chimiques par la Russie en Ukraine ». Le schéma est familier : nier, contre-accuser, semer le doute. La Russie prétend avoir détruit ses derniers stocks d’armes chimiques en 2017, sous supervision de l’OIAC. Les empoisonnements de Salisbury et de Navalny ont démontré que cette déclaration était, au minimum, incomplète. Les 11 299 attaques chimiques documentées en Ukraine prouvent qu’elle était mensongère. Moscou exploite une faille fondamentale du système international : le droit de veto au Conseil de sécurité empêche toute action contraignante. La Russie peut violer les conventions qu’elle a signées tout en bloquant les mécanismes censés faire respecter ces mêmes conventions.
Les contre-accusations contre l’Ukraine
En juillet 2025, la Russie a tenté de retourner la situation en accusant l’Ukraine de fabriquer et d’utiliser des armes chimiques. L’ambassadeur Tarabrine a présenté devant le Conseil exécutif de l’OIAC ce qu’il a décrit comme des preuves d’un « cache de munitions ukrainiennes et de substances toxiques » prétendument découvert dans le village occupé d’Illinka, en Ukraine. Moscou affirme avoir documenté « des cas d’utilisation de produits chimiques toxiques par l’Ukraine et un système étendu pour leur production de masse ». Ces accusations n’ont pas convaincu les observateurs internationaux ni les agences de renseignement occidentales, qui soulignent l’absence de preuves vérifiables et le contexte évident de guerre de l’information.
La tactique est vieille comme la propagande : accuser l’autre de ses propres crimes. Mais elle fonctionne dans un écosystème médiatique fragmenté où chaque camp peut choisir sa version des faits. En Russie, les citoyens reçoivent un récit où leur pays est victime de provocations chimiques ukrainiennes. En Occident, les preuves s’accumulent dans l’autre sens. La vérité devient une question de perspective, de choix éditorial, de loyauté politique. C’est précisément ce brouillage que recherche Moscou. Pas convaincre, mais confondre. Pas réfuter, mais noyer. Dans ce chaos informationnel, les 3 000 soldats ukrainiens hospitalisés pour empoisonnement deviennent une statistique contestée plutôt qu’une réalité documentée. La guerre chimique devient un « différend » plutôt qu’un crime.
Section 8 : Les implications pour la sécurité européenne
Une menace qui dépasse les frontières ukrainiennes
Ce qui se passe dans les tranchées du Donbass ne restera pas confiné à l’Ukraine. Les experts en sécurité de l’Atlantic Council avertissent que la Russie « continuera probablement à utiliser des armes chimiques en Europe dans divers scénarios au cours des cinq à dix prochaines années, particulièrement si cela mine l’unité de l’Alliance et perturbe l’intégration de l’Ukraine vers l’Ouest ». L’examen stratégique de la défense britannique classe les armes chimiques russes comme une « menace persistante » pour le Royaume-Uni. Les Pays-Bas, l’Allemagne, la France ont tous publié des évaluations similaires. L’Europe n’est pas spectatrice d’une guerre lointaine. Elle est la cible potentielle de la prochaine escalade.
La normalisation de l’usage d’armes chimiques en Ukraine crée un précédent dangereux. Si Moscou peut gazer des soldats ukrainiens sans conséquences majeures, pourquoi s’arrêterait-elle aux frontières de l’OTAN ? Les assassinats ciblés au Novichok à Salisbury ont déjà démontré que la Russie est prête à utiliser des agents neurotoxiques sur le sol européen. L’escalade vers un usage militaire plus large n’est qu’une question de calcul coût-bénéfice. Pour l’instant, les coûts restent faibles : des sanctions économiques supplémentaires sur une économie déjà sous embargo, des condamnations diplomatiques de pays déjà hostiles. Les bénéfices, eux, sont tangibles : des positions ukrainiennes neutralisées, des défenseurs forcés à découvert, une terreur psychologique propagée dans les rangs ennemis.
Repenser la dissuasion chimique
Comment dissuader un adversaire qui a démontré sa volonté d’utiliser des armes interdites et sa capacité à survivre aux conséquences ? C’est la question qui hante les états-majors européens. Les sanctions n’ont pas arrêté la production russe. Les condamnations de l’OIAC n’ont pas changé les pratiques sur le terrain. Les livraisons d’armes à l’Ukraine n’ont pas inclus de capacités de défense chimique suffisantes pour protéger des dizaines de milliers de soldats en première ligne. Le déséquilibre est flagrant : la Russie attaque avec des armes chimiques, l’Ukraine se défend avec des masques à gaz souvent insuffisants, l’Occident observe avec des communiqués.
Certains analystes appellent à une dissuasion par la menace de représailles asymétriques — des conséquences tellement coûteuses que même un régime aussi imperméable que celui de Poutine y réfléchirait à deux fois. D’autres préconisent une augmentation massive de l’aide militaire à l’Ukraine, incluant des systèmes capables de frapper les sites de production d’armes chimiques en territoire russe. D’autres encore plaident pour une déclaration préventive définissant l’usage d’agents neurotoxiques comme une ligne rouge véritable, déclenchant automatiquement une réponse collective de l’OTAN. Toutes ces options comportent des risques d’escalade. Mais l’inaction actuelle comporte aussi des risques — celui de voir la guerre chimique devenir une composante permanente des conflits du XXIe siècle.
Section 9 : La Convention sur les armes chimiques en péril
Un édifice juridique fragilisé
La Convention sur les armes chimiques (CAC), entrée en vigueur en 1997, représentait un des succès majeurs du désarmement multilatéral. 193 États l’ont ratifiée, s’engageant à ne jamais développer, produire, stocker ou utiliser d’armes chimiques. La Russie a adhéré en 1997 et déclaré avoir détruit ses stocks en 2017. Aujourd’hui, cette Convention est en lambeaux. La Syrie a utilisé des armes chimiques contre sa population avec le soutien de Moscou. La Russie a empoisonné des dissidents sur le sol européen. Et maintenant, plus de 11 000 attaques chimiques documentées en Ukraine. Le Foreign Policy Research Institute parle d’« érosion de la norme contre l’utilisation des armes chimiques ». C’est un euphémisme. La norme n’est pas érodée, elle est systématiquement violée.
Le problème fondamental est structurel. La CAC repose sur la bonne foi des signataires et sur des mécanismes d’application faibles. L’OIAC peut enquêter, documenter, confirmer des violations. Elle ne peut pas sanctionner. Le Conseil de sécurité de l’ONU pourrait théoriquement imposer des conséquences, mais la Russie y dispose d’un droit de veto. Résultat : un système où le violeur peut bloquer sa propre condamnation. C’est comme si un accusé était également juge et juré à son propre procès. Tant que cette architecture institutionnelle restera inchangée, les conventions internationales resteront des déclarations d’intention plutôt que des contraintes effectives. Et les grenades chimiques continueront de tomber sur les tranchées ukrainiennes.
Nous avons construit un ordre international après 1945 pour qu’Auschwitz et Hiroshima ne se reproduisent plus. Nous avons ajouté la Convention sur les armes chimiques après avoir vu les horreurs du gaz moutarde. Nous avons créé des institutions, des tribunaux, des mécanismes de vérification. Et aujourd’hui, tout cet édifice vacille face à un État qui a décidé que les règles ne s’appliquent pas à lui. La question n’est plus de savoir si la Russie viole le droit international — c’est établi, documenté, confirmé. La question est de savoir ce que nous faisons de ce constat. Jusqu’où acceptons-nous que le droit soit une fiction ? Jusqu’où reculons-nous avant de tracer une vraie ligne ? Je n’ai pas la réponse. Mais je sais que chaque jour sans réponse est un jour où le pire devient plus probable.
Section 10 : Les voix ukrainiennes dans la tempête chimique
Ceux qui respirent le poison et continuent de se battre
Dans les hôpitaux militaires ukrainiens, ils arrivent par vagues après chaque attaque majeure. Les yeux gonflés, rouges, larmoyants. La respiration sifflante. La toux qui ne s’arrête pas. Certains ont arraché leurs masques dans la panique, d’autres n’en avaient pas de suffisamment efficaces. Ils racontent la même histoire : le drone qui s’approche, le bruit sourd de la grenade qui tombe, la fumée qui envahit l’abri, l’impossibilité de respirer, la terreur absolue. Et puis l’évacuation, les soins, la convalescence. Pour les plus chanceux, le retour au front. Pour les autres, des séquelles pulmonaires qui les hanteront toute leur vie. Des soldats de vingt-cinq ans avec les poumons de vieillards. C’est ça, la guerre chimique version 2025.
Le ministère ukrainien des Affaires étrangères ne cesse de documenter, d’alerter, de plaider. Chaque rapport de l’OIAC est accueilli comme une validation — enfin, le monde voit ce que nous subissons. Mais la validation ne suffit pas. Les soldats sur le terrain ont besoin d’équipements de protection modernes, pas de communiqués diplomatiques. Ils ont besoin de systèmes d’alerte capables de détecter les attaques avant qu’il ne soit trop tard. Ils ont besoin de savoir que le monde ne se contente pas de compter les victimes. Kiev demande des livraisons massives de matériel de défense NRBC (nucléaire, radiologique, biologique, chimique). La réponse occidentale reste insuffisante. Les grenades tombent plus vite que les masques n’arrivent.
Un appel qui résonne dans le vide
« La Russie commet des violations flagrantes de la Convention sur les armes chimiques et représente une menace directe pour la paix et la sécurité internationales », a déclaré le ministère ukrainien des Affaires étrangères en novembre 2025. L’appel est clair : la communauté internationale doit agir, pas seulement condamner. Mais l’action tarde. Les sanctions sont contournées. Les fournisseurs alternatifs prennent le relais. La Chine continue de livrer des matières premières. Et les soldats ukrainiens continuent de mourir empoisonnés par des gaz que leurs arrière-grands-parents avaient connus dans les tranchées de 1917. L’histoire bégaie. L’humanité n’apprend rien.
Ce que demande l’Ukraine n’est pas extraordinaire. C’est le respect d’un traité signé par 193 pays. C’est l’application des conséquences prévues pour les violateurs. C’est la protection minimale que le droit international est censé garantir à tous. Mais face à un membre permanent du Conseil de sécurité, ces demandes se heurtent à un mur institutionnel. La Russie peut gazer, la Russie peut nier, la Russie peut bloquer toute sanction contraignante. Le système n’a pas été conçu pour cette situation. Ou plutôt, il a été conçu par des puissances qui se réservaient le droit de l’ignorer quand ça les arrangeait. Aujourd’hui, cette faille structurelle se mesure en vies ukrainiennes empoisonnées.
Conclusion : L'Europe face à un choix qu'elle refuse de faire
Le prix de l’inaction
Nous voici donc, en janvier 2026, à documenter la 11 300e attaque chimique russe en Ukraine. À lire les rapports de l’OIAC qui confirment ce que tout le monde sait. À imposer des sanctions qui ne changent rien. À exprimer notre « vive préoccupation » pendant que des soldats suffoquent. L’Europe est face à un choix qu’elle refuse de faire : accepter que la guerre chimique soit devenue une réalité du XXIe siècle, ou prendre les mesures nécessaires pour l’arrêter. Ces mesures seraient coûteuses, risquées, potentiellement escalatoires. Mais l’alternative — la normalisation progressive de l’usage d’armes de destruction massive — est-elle vraiment préférable ? Chaque mois de passivité renforce le précédent. Chaque grenade chimique sans conséquence encourage la suivante.
Les experts préviennent : sans changement de cap, la Russie pourrait être tentée d’escalader vers des agents plus létaux. Le Novichok attend dans les arsenaux. Les scientifiques russes travaillent peut-être déjà sur des variantes indétectables. Ce qui semblait impensable il y a trois ans — l’usage d’armes chimiques sur le sol européen — est devenu quotidien. Ce qui semble impensable aujourd’hui — des attaques neurotoxiques de masse — pourrait devenir réalité demain. La pente est glissante, et nous dévalons depuis trop longtemps. Le moment de s’arrêter était hier. Le moment de remonter, c’est maintenant. Ou jamais.
Une question qui nous concerne tous
Dans une tranchée de la région de Dnipropetrovsk, un soldat ukrainien vérifie son masque à gaz pour la énième fois. Il sait que sa vie peut dépendre de quelques millimètres de caoutchouc et de quelques grammes de charbon actif. Il sait que le prochain drone qui passera pourrait transporter la mort invisible. Il ne connaît pas les rapports de l’OIAC, les déclarations du Conseil de l’UE, les analyses des think tanks. Il connaît juste la brûlure dans ses poumons quand le gaz s’infiltre, la panique quand l’air devient poison, le soulagement terrible quand il réalise qu’il va survivre cette fois-ci. Cet homme se bat pour son pays. Il se bat aussi, qu’il le sache ou non, pour un principe que nous avons tous intérêt à défendre : l’interdiction absolue de certaines armes, certains moyens, certaines horreurs.
Je termine cet article avec un poids sur la poitrine. Pas seulement à cause des chiffres — 11 299 attaques, 3 000 blessés, au moins six morts. À cause de ce qu’ils signifient. Nous avons construit des institutions pour empêcher cela. Nous avons signé des traités, créé des organisations, proclamé « plus jamais ». Et « jamais » est devenu « parfois », puis « souvent », puis « quotidiennement ». La question qui me hante n’est pas de savoir si la Russie utilise des armes chimiques — c’est établi. La question est de savoir ce que nous sommes prêts à faire pour l’arrêter. Et jusqu’ici, la réponse est : pas grand-chose. Des sanctions. Des communiqués. Des expressions de préoccupation. Pendant que là-bas, dans les tranchées, des hommes et des femmes suffoquent. Peut-être qu’un jour, on nous demandera ce que nous faisions pendant que l’Europe redevenait un champ de bataille chimique. J’espère qu’on aura une meilleure réponse que « on a condamné fermement ».
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, sécuritaires et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies militaires, à comprendre les violations du droit international, à contextualiser les décisions des acteurs étatiques et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent la sécurité européenne.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : rapports officiels de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), communiqués du ministère ukrainien des Affaires étrangères, déclarations du Département d’État américain, communiqués du Conseil de l’Union européenne, rapports des services de renseignement néerlandais (MIVD) et allemands (BND).
Sources secondaires : enquêtes de Radio Free Europe/Radio Liberty (Schemes), analyses de l’Atlantic Council, articles de l’Arms Control Association, publications du Foreign Policy Research Institute, reportages de Al Jazeera, Newsweek, The Defense Post et Kyiv Independent.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques de sécurité internationale et du droit des conflits armés, et de leur donner un sens cohérent. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes qui régissent l’usage des armes de destruction massive.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées.
Sources
Sources primaires
OIAC — Rapport sur la troisième visite d’assistance technique en Ukraine — Juin 2025
OIAC — Rapport sur la deuxième visite d’assistance technique en Ukraine — Février 2025
Conseil de l’Union européenne — Sanctions contre trois entités des Forces armées russes — 20 mai 2025
Département d’État américain — Détermination sur l’utilisation d’armes chimiques par la Russie — Mai 2024
Ministère ukrainien des Affaires étrangères — Déclaration sur les violations systématiques de la CAC — Novembre 2025
Sources secondaires
Radio Free Europe/Radio Liberty (Schemes) — A Toxic Trail Exposed: How Russia Makes Chemical Weapons — Septembre 2025
Al Jazeera — Russia expanding Ukraine chemical weapons use, allege European spy agencies — Juillet 2025
Arms Control Association — OPCW Finds More Chemical Weapons Use in Ukraine — Avril 2025
Atlantic Council — Russia accused of escalating chemical weapons attacks against Ukraine — 2024-2025
The Defense Post — Over 2,000 Ukrainian Soldiers Poisoned by Russia’s Chemical Weapons — Décembre 2024
Kyiv Independent — 2,000 servicemen poisoned, 3 dead from Russian chemical weapons — 2024
Newsweek — Russia Accused of Using WWI-Era Chemical Weapon in Ukraine — 2024
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