2025, l’année du grand pillage
Ce qui vient d’arriver à Rockwool et CanPack n’est pas un accident. C’est un système. Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, le Kremlin a mis en place une mécanique de saisie d’actifs occidentaux d’une efficacité redoutable. Les chiffres donnent le vertige : selon les données compilées par les analystes russes eux-mêmes, plus de 3,1 billions de roubles d’actifs ont été nationalisés rien qu’en 2025. C’est 4,5 fois plus qu’en 2024. Depuis le début du conflit, le total atteint 4,3 billions de roubles — soit environ 43 milliards de dollars. Une montagne d’argent, de machines, de brevets, de savoir-faire, arrachée aux entreprises occidentales.
La liste des victimes s’allonge chaque mois. Carlsberg, le brasseur danois, a vu sa filiale Baltika — leader du marché russe de la bière avec 38% de parts de marché — saisie en juillet 2023. Son PDG, Jacob Aarup-Andersen, n’avait pas mâché ses mots : « Notre entreprise russe a été volée. » Danone, le géant français des produits laitiers, a subi le même sort. Et la liste continue : des dizaines d’entreprises européennes et américaines ont été « mises sous administration temporaire » — l’euphémisme du siècle pour désigner une confiscation pure et simple. Le mécanisme est toujours le même : un décret présidentiel, un transfert vers une entité russe aux propriétaires opaques, et des années de travail qui s’envolent.
On parle de « nationalisations » dans les médias. Le mot est trop propre. Trop neutre. Trop administratif. Ce qui se passe en Russie, c’est du brigandage d’État. C’est un gouvernement qui regarde des entreprises étrangères et qui dit : « C’est à moi maintenant. » Sans compensation. Sans négociation. Sans même la politesse d’un prétexte crédible. Et nous, en Occident, on regarde. On condamne. On sanctionne. Mais les usines, elles, restent là-bas. Et elles produisent. Pour eux.
La réponse russe aux sanctions occidentales
Le Kremlin ne cache même plus sa logique. Ces saisies sont présentées comme une réponse aux sanctions occidentales et au gel des avoirs russes à l’étranger. L’Union européenne et ses partenaires ont immobilisé entre 210 et 220 milliards d’euros d’actifs de la Banque centrale russe. Les discussions sur l’utilisation de ces fonds — voire des intérêts qu’ils génèrent — pour financer la reconstruction de l’Ukraine ont mis Moscou en rage. La réponse ? Œil pour œil. Vous gelez nos réserves ? On prend vos usines. Vous parlez de confisquer nos avoirs ? On confisque les vôtres d’abord.
Le problème, c’est que cette logique de représailles frappe des entreprises privées qui n’ont rien à voir avec les décisions gouvernementales. Rockwool employait 1 200 personnes en Russie — environ 10% de ses effectifs mondiaux. Ces employés, ces familles, ces ingénieurs, ces ouvriers — ils ne sont ni des sanctions ni des politiques. Ils sont des dommages collatéraux dans une guerre économique qui les dépasse. Et quand Poutine signe un décret le soir du 31 décembre, personne ne leur demande leur avis. Personne ne leur explique pourquoi leur employeur danois vient de perdre le contrôle de leur usine. Ils se réveillent avec un nouveau patron. Point final.
Rockwool : L'ironie cruelle d'une entreprise qui avait choisi de rester
Le pari perdant de la continuité
Voilà peut-être l’aspect le plus amer de cette histoire. Rockwool avait fait le choix de rester en Russie après l’invasion de l’Ukraine. Quand d’autres entreprises occidentales pliaient bagage, le groupe danois avait publié un communiqué en mars 2022 expliquant sa décision. L’argument ? Protéger ses employés. « Si nous nous retirions de Russie, cela punirait avant tout nos propres collaborateurs et mettrait en danger les moyens de subsistance de leurs familles », avait déclaré l’entreprise. Un raisonnement humain. Compréhensible. Et qui vient de se retourner contre eux de la façon la plus brutale qui soit.
Car Rockwool n’a pas seulement perdu ses usines. L’entreprise a aussi été étiquetée « sponsor international de la guerre » par l’agence anticorruption ukrainienne. Les accusations étaient lourdes : selon Kiev, le groupe danois aurait fourni des matériaux d’isolation pour au moins 31 navires et sous-marins de la marine russe après l’annexion de la Crimée en 2014. Rockwool s’est retrouvé pris entre deux feux : critiqué par l’Ukraine pour être resté, dépouillé par la Russie malgré sa présence. Et pour couronner le tout, l’entreprise avait fait don de 500 millions de couronnes danoises à la Fondation pour la reconstruction de l’Ukraine — une générosité qui, selon certaines rumeurs, aurait directement motivé la décision de Poutine de saisir ses actifs. Rester ou partir, donner ou se taire — aucune option n’était la bonne.
Il y a quelque chose de profondément injuste dans cette situation. Rockwool a essayé de ménager la chèvre et le chou. Protéger ses employés russes. Aider l’Ukraine à se reconstruire. Respecter les sanctions. Et au final ? Ils perdent tout. Leurs usines, leur argent, leur réputation des deux côtés. C’est la leçon cruelle de cette guerre : il n’y a pas de position neutre. Il n’y a pas de compromis possible. Vous êtes avec ou contre. Et même si vous pensez avoir trouvé un équilibre, quelqu’un finira par vous faire payer.
L’effondrement boursier et les conséquences financières
La sanction des marchés a été immédiate et brutale. Quand la nouvelle de la saisie a été annoncée, l’action Rockwool a plongé de 10% à la Bourse de Copenhague — la plus forte chute en une seule journée depuis le 20 août précédent. 469 millions d’euros d’actifs nets rayés des comptes. Des années d’investissements, de construction, de développement — évaporés en quelques heures. Le groupe a annoncé qu’il allait « déconsolider » ses quatre entités russes et procéder à une dépréciation totale de la valeur de ses activités dans le pays.
Dans son communiqué, Rockwool n’a pas caché son pessimisme : « Nous ne sommes pas optimistes quant à la possibilité d’inverser la décision de placer nos filiales russes sous administration externe forcée. » L’entreprise a toutefois indiqué qu’elle chercherait à défendre ses droits légaux en vertu du traité bilatéral d’investissement entre le Danemark et la Russie. Un traité. Du papier. Face à des décrets présidentiels signés par un homme qui a envahi un pays voisin et qui se moque éperdument du droit international. On peut admirer la persévérance. On peut aussi y voir une forme de déni face à une réalité implacable : ce qui est pris est pris.
CanPack : Le géant américano-polonais dans la tourmente
Trente pour cent du marché russe volatilisés
CanPack n’a pas fait autant de bruit médiatique que Rockwool, mais les dégâts sont tout aussi considérables. Cette entreprise fondée à Cracovie en 1992, devenue une filiale du groupe américain Giorgi Global Holdings, s’était imposée comme un acteur incontournable du marché russe de l’emballage métallique. Ses usines de la région de Moscou et de Rostov-sur-le-Don produisaient des canettes en aluminium pour les plus grandes marques de boissons. 30% du marché domestique. Un tiers de toutes les canettes russes. Une position dominante construite en 15 ans de présence, depuis 2010.
Le décret de Poutine a transféré l’intégralité des actifs de CanPack à StalElement LLC, une entité russe dont personne ne connaît les véritables propriétaires. Le schéma est identique à celui de Rockwool : une société écran créée récemment, des actionnaires invisibles, et un transfert de propriété qui s’opère sans le moindre euro de compensation. Les employés russes de CanPack continuent de travailler. Les machines continuent de tourner. Les canettes continuent de sortir des lignes de production. Seul le nom sur les documents a changé. Et les bénéfices, désormais, restent en Russie.
Un signal envoyé à l’Amérique
Le choix de CanPack n’est probablement pas anodin. Contrairement à Rockwool, qui est une entreprise purement danoise, CanPack appartient à un groupe américain. En ciblant Giorgi Global Holdings, le Kremlin envoie un message direct à Washington : les entreprises américaines ne sont pas à l’abri. Peu importe que CanPack soit basé en Pologne, peu importe son histoire européenne — c’est la propriété américaine qui compte. Et dans le contexte des tensions russo-américaines, chaque saisie d’actif américain est une victoire symbolique pour Moscou.
L’industrie de l’emballage aluminium n’est pas stratégique au sens militaire du terme. Mais elle est essentielle au quotidien des Russes. Chaque canette de Baltika (la bière saisie à Carlsberg), chaque boîte de soda, chaque contenant alimentaire — une partie significative passait par les usines CanPack. En prenant le contrôle de cette production, le Kremlin s’assure que la chaîne d’approvisionnement reste intacte, que les rayons des supermarchés russes restent pleins, et que la vie continue comme si de rien n’était. La guerre économique se joue aussi dans les détails du quotidien. Et Poutine l’a bien compris.
Ce qui me frappe, c’est le cynisme absolu de l’opération. Poutine ne détruit pas ces usines. Il ne les ferme pas. Il les prend. Il continue de les faire tourner. Il garde les employés, les machines, le savoir-faire. Il vole le fruit de décennies de travail occidental et il l’utilise pour alimenter son économie de guerre. C’est du parasitisme industriel à l’échelle d’un État. Et nous, on regarde, impuissants, pendant que nos entreprises se font dépecer.
Le précédent Carlsberg : Quand Baltika est devenue russe
Juillet 2023, le premier grand vol
Pour comprendre ce qui arrive aujourd’hui à Rockwool et CanPack, il faut remonter à juillet 2023. C’est à ce moment que le Kremlin a testé sa stratégie de saisie à grande échelle avec Baltika Breweries, la plus grande brasserie de Russie. Baltika appartenait au groupe danois Carlsberg depuis 2008, quand les Danois avaient porté leur participation à 100%. La marque dominait le marché russe de la bière avec plus de 38% de parts de marché. C’était la deuxième plus grande brasserie d’Europe. Un joyau.
Quand Carlsberg a annoncé vouloir quitter la Russie après l’invasion de l’Ukraine, Poutine a frappé le premier. Le 16 juillet 2023, un décret présidentiel a placé Baltika sous « administration temporaire de l’État ». Carlsberg s’est retrouvé dépossédé du jour au lendemain. Son PDG, Jacob Aarup-Andersen, a qualifié l’opération de « vol pur et simple ». Les Danois ont tenté de résister, de négocier, de trouver une sortie. En décembre 2024, un accord a finalement été trouvé : Carlsberg a accepté de vendre ses parts — mais à qui exactement ?
L’ombre de Timchenko derrière Baltika
Officiellement, Baltika a été rachetée par « deux employés de longue date de l’entreprise ». Une histoire touchante de cadres russes qui reprennent leur brasserie. Sauf que la réalité est tout autre. Selon une enquête de la Fondation anticorruption d’Alexeï Navalny (FBK), le véritable acquéreur serait Gennady Timchenko, un milliardaire dont la fortune est estimée à plus de 23 milliards de dollars par Forbes. Timchenko contrôlerait Ena Invest, une société qui, selon la FBK, couvrirait régulièrement les dépenses personnelles de la famille de Poutine.
Le lien entre Poutine et Baltika remonte à loin. Dans les années 1990, alors qu’il travaillait à la mairie de Saint-Pétersbourg, le futur président russe avait aidé à trouver des investisseurs étrangers pour sauver la brasserie de la faillite. Ce rôle lui avait valu le surnom de « parrain » de Baltika. Trente ans plus tard, le parrain récupère son filleul. Et ce qui était présenté comme une « vente » à des employés locaux s’avère être un transfert vers le cercle intime du Kremlin. Le schéma se répète. Les décrets changent, les noms des sociétés écrans changent, mais l’argent finit toujours au même endroit.
Les oligarques russes inquiets : Quand le pillage menace tout le monde
Une lettre au tsar
Fait remarquable : même les milliardaires russes commencent à s’inquiéter de cette frénésie de nationalisations. En 2025, plusieurs grandes figures du monde des affaires russe ont adressé une lettre à Vladimir Poutine pour exprimer leurs préoccupations. Leur argument ? Si l’État peut saisir des entreprises étrangères sur un simple décret, qu’est-ce qui empêche de faire la même chose avec des entreprises russes ? La frontière entre « ennemi » et « ami » peut bouger. Les oligarques le savent. Ils ont vu des fortunes se faire et se défaire au gré des humeurs du Kremlin.
Cette nervosité n’est pas infondée. L’histoire russe récente est jalonnée de cas où des hommes d’affaires puissants ont été dépossédés, emprisonnés ou exilés quand ils ont cessé de plaire au pouvoir. Mikhaïl Khodorkovski, autrefois l’homme le plus riche de Russie, a passé dix ans en prison et vu son empire pétrolier Ioukos démantelé. Le message était clair : en Russie, la propriété privée existe tant que l’État le veut bien. Les saisies d’entreprises occidentales rappellent cette vérité inconfortable aux élites russes elles-mêmes.
Il y a quelque chose de presque comique dans cette situation. Les oligarques russes qui écrivent à Poutine pour lui demander de calmer le jeu. Eux qui ont profité pendant des années d’un système où la loi s’applique aux autres mais jamais à eux. Eux qui ont regardé l’État russe piétiner les droits de propriété quand ça les arrangeait. Et maintenant, ils ont peur. Parce qu’ils comprennent que la machine qu’ils ont aidé à construire peut se retourner contre eux. C’est la loi de la jungle qu’ils ont choisie. Il ne faut pas s’étonner quand le lion a faim.
Un climat d’affaires devenu toxique
Pour les entreprises étrangères qui hésitaient encore à quitter la Russie, le message est désormais limpide : restez à vos risques et périls. Chaque mois apporte son lot de nouvelles saisies, de nouveaux décrets, de nouvelles « mises sous administration temporaire ». Les traités bilatéraux d’investissement ? Ignorés. Les contrats signés ? Déchirés. Les recours juridiques ? Illusoires dans un pays où les tribunaux obéissent au Kremlin. Le risque russe est devenu si élevé que même les entreprises qui n’ont pas été directement touchées provisionnent des pertes potentielles dans leurs comptes.
Les conséquences à long terme pour l’économie russe pourraient être sévères. Qui voudra investir dans un pays où l’État peut tout prendre sur un caprice présidentiel ? Qui construira des usines sachant qu’elles peuvent être confisquées si les relations diplomatiques se dégradent ? Poutine gagne à court terme : des usines, des machines, des parts de marché. Mais il perd à long terme : la confiance, les capitaux, le savoir-faire étranger. Quand la guerre sera finie — quelle qu’en soit l’issue — la Russie se retrouvera isolée, coupée des flux d’investissement mondiaux, condamnée à l’autarcie. C’est le prix des décrets de minuit.
L'Europe face au pillage : Impuissance et frustration
Des condamnations sans conséquences
À Copenhague, à Bruxelles, à Washington, les réactions ont été prévisibles. Condamnations officielles. Déclarations d’indignation. Promesses de « conséquences ». Mais concrètement ? Rien. Les entreprises européennes et américaines victimes de saisies en Russie n’ont aucun recours effectif. Les sanctions occidentales frappent déjà l’économie russe de plein fouet — que peut-on ajouter de plus ? Le Kremlin est déjà traité en paria par l’Occident. Chaque nouvelle mesure punitive a des rendements décroissants.
Le Danemark a protesté. La Pologne a protesté. Les États-Unis ont protesté. Et pendant ce temps, les usines de Rockwool continuent de produire de l’isolant, les chaînes de CanPack continuent de fabriquer des canettes, et les bénéfices continuent d’alimenter l’économie de guerre russe. C’est toute l’absurdité de la situation : on ne peut pas bombarder des usines qu’on vient de perdre. On ne peut pas sanctionner des entités russes qui n’existaient pas il y a six mois. On ne peut que regarder, impuissant, pendant que le fruit de décennies d’investissement occidental devient un outil de la machine de guerre de Poutine.
La question des avoirs russes gelés
Au cœur de ce bras de fer se trouve la question des avoirs russes gelés en Occident. Entre 210 et 220 milliards d’euros de réserves de la Banque centrale russe sont immobilisés dans les coffres européens et américains depuis 2022. Que faire de cet argent ? Certains plaident pour une confiscation pure et simple, avec transfert vers l’Ukraine pour financer sa reconstruction. D’autres mettent en garde contre les conséquences juridiques et les précédents dangereux. En attendant, l’argent dort — et génère des intérêts que l’Union européenne a commencé à utiliser pour aider Kiev.
Moscou observe et prend note. Chaque discussion sur l’utilisation des avoirs russes gelés est interprétée comme une menace. Et chaque menace appelle une réponse. Les saisies d’entreprises occidentales sont explicitement présentées par le Kremlin comme des mesures de rétorsion. « Vous touchez à notre argent, on touche à vos usines. » La logique est brutale mais cohérente. Le problème, c’est qu’elle transforme les entreprises privées en otages d’un conflit géopolitique qu’elles n’ont pas choisi. Rockwool et CanPack paient pour les décisions des gouvernements occidentaux. C’est le prix de faire des affaires dans un monde fracturé.
Je ne sais plus quoi penser de tout ça. D’un côté, on ne peut pas laisser Poutine agir en toute impunité. De l’autre, chaque escalade entraîne une contre-escalade. On gèle des avoirs, ils saisissent des usines. On parle de confiscation, ils confisquent d’abord. C’est une spirale dont personne ne sort gagnant. Sauf que nous, en Occident, on joue selon des règles. Des traités. Des lois. Eux, ils jouent selon la loi du plus fort. Et dans ce jeu-là, c’est difficile de gagner quand on s’interdit les coups bas.
Que reste-t-il aux entreprises occidentales en Russie ?
La liste des survivants se réduit
Après Carlsberg, Danone, Rockwool, CanPack et des dizaines d’autres, combien d’entreprises occidentales restent encore en Russie ? La liste se réduit de mois en mois. Certaines ont vendu leurs actifs à perte, préférant récupérer quelques centimes plutôt que de tout perdre. D’autres ont été saisies avant même d’avoir pu négocier une sortie. D’autres encore restent, les yeux fermés, en espérant passer entre les gouttes. Pour combien de temps ?
Les secteurs sensibles sont particulièrement visés. Énergie, défense, technologies — tout ce qui touche de près ou de loin à l’effort de guerre russe est dans le collimateur. Mais comme le montrent les cas de Rockwool (isolation) et CanPack (emballages), même les industries apparemment anodines ne sont pas à l’abri. Tout ce qui génère des profits, tout ce qui emploie des Russes, tout ce qui contribue à l’économie locale devient une cible potentielle. La question n’est plus de savoir si d’autres entreprises seront saisies, mais lesquelles et quand.
Le dilemme impossible : partir ou rester
Pour les entreprises occidentales encore présentes en Russie, le dilemme est devenu impossible. Partir signifie abandonner des actifs, des employés, des marchés construits sur des années. Les acheteurs potentiels sont rares, et les prix proposés sont dérisoires — quand une vente est même autorisée par les autorités russes. Rester signifie continuer à contribuer à une économie en guerre, risquer la confiscation à tout moment, et s’exposer aux critiques des opinions publiques occidentales. C’est un choix entre deux mauvaises options.
Rockwool avait choisi de rester. Pour ses employés, disaient-ils. Pour éviter de « punir nos propres collaborateurs ». Résultat : ils ont perdu leurs usines quand même, et leurs employés russes travaillent désormais pour l’État russe. Carlsberg avait choisi de partir. Résultat : ses actifs ont été saisis avant qu’il puisse conclure une vente. Partir ou rester, le résultat est le même : Poutine prend ce qu’il veut, quand il veut. La seule stratégie qui aurait fonctionné, c’était de ne jamais investir en Russie en premier lieu. Mais ça, personne ne pouvait le prévoir il y a vingt ans.
Conclusion : Le nouveau monde des affaires selon Poutine
Un précédent qui change tout
Ce qui se passe en Russie depuis 2022 redéfinit les règles du jeu économique mondial. Pendant des décennies, on a cru que la mondialisation était irréversible. Que les investissements croisés créaient des liens impossibles à rompre. Que l’interdépendance économique rendait les guerres impensables, ou du moins très coûteuses. Poutine a prouvé le contraire. On peut envahir un voisin. On peut défier l’Occident. On peut saisir des milliards d’actifs étrangers. Et la vie continue.
Les conséquences dépassent la Russie. Chaque pays autoritaire observe et prend des notes. Si Moscou peut s’en tirer, pourquoi pas Pékin demain ? Pourquoi pas d’autres ? Les entreprises occidentales qui investissent dans des pays aux régimes instables ou hostiles vont devoir recalculer leurs risques. Les primes d’assurance vont augmenter. Les stratégies de diversification vont s’accélérer. La globalisation ne meurt pas, mais elle se fragmente. On entre dans un monde de blocs, de murs, de méfiance. Un monde où investir quelque part, c’est aussi parier sur la géopolitique.
Et maintenant ?
Rockwool va déprécier 469 millions d’euros. CanPack va absorber ses pertes. Carlsberg a tourné la page sur Baltika. Les cours de bourse ont chuté, puis se sont stabilisés. Les communiqués de presse ont été publiés, les analystes ont ajusté leurs modèles, et le monde est passé à autre chose. Jusqu’à la prochaine saisie. Jusqu’au prochain décret signé un soir de réveillon. Jusqu’au prochain titre dans les journaux.
Quelque part dans la région de Tcheliabinsk, une usine Rockwool continue de produire de la laine de roche. Les machines tournent. Les ouvriers travaillent. L’isolant sort des chaînes de production. Tout est exactement pareil qu’avant — sauf que les bénéfices ne vont plus au Danemark. Ils restent en Russie. Pour financer quoi ? On préfère ne pas y penser. Dans la région de Rostov, les canettes CanPack continuent de sortir par millions. Elles finiront dans les mains de Russes qui boiront leur bière sans savoir — ou sans se soucier — que leur canette était américaine il y a encore quelques semaines. C’est ça, la réalité de cette guerre économique : des drames pour les uns, la routine pour les autres.
Je termine cet article avec un sentiment d’impuissance. On peut documenter, analyser, expliquer. On peut s’indigner, condamner, dénoncer. Mais les usines restent là-bas. Et Poutine continue de signer ses décrets. Il y a des moments où le journalisme — pardon, la chronique — touche ses limites. On raconte ce qui se passe. On essaie de donner du sens. Mais on ne change rien. Ces 469 millions d’euros ne reviendront pas. Ces 1 200 employés danois ont un nouveau patron. Et quelque part au Kremlin, quelqu’un prépare déjà le prochain décret. La question n’est pas si d’autres entreprises tomberont. La question est : lesquelles, et quand. En attendant, on regarde. On compte les points. Et on se demande jusqu’où ça ira.
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques et économiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies des acteurs internationaux, à comprendre les mouvements économiques globaux, et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent les relations entre États et entreprises.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels de Rockwool Group et CanPack, décrets présidentiels russes publiés par TASS, déclarations des dirigeants d’entreprises concernées, rapports d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Bloomberg News, Interfax).
Sources secondaires : analyses d’institutions financières (Kepler Cheuvreux), publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement (The Moscow Times, Kyiv Post, Financial Times, Euronews), enquêtes d’organisations anticorruption (FBK).
Les données financières citées proviennent des communiqués officiels des entreprises concernées et des analyses d’experts financiers. Les chiffres relatifs aux nationalisations russes sont issus de compilations réalisées par des analystes économiques spécialisés.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques et économiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit des transformations qui façonnent notre époque. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées.
Sources
Sources primaires
Rockwool Group – Communiqué officiel : Russia takes control of ROCKWOOL’s four factories in the country – 13 janvier 2026
TASS – Putin orders to put Canpack, Rockwool assets in Russia under temporary new management – 13 janvier 2026
Interfax – Russian subsidiary of Denmark’s Rockwool placed under temporary management – 13 janvier 2026
Carlsberg Group – Carlsberg Group divests shares in Baltika Breweries – décembre 2024
Carlsberg Group – Carlsberg Group terminates license agreements in Russia – 2023
Sources secondaires
Kyiv Post – Rockwool Says Russia Takes Over Its 4 Factories – 14 janvier 2026
The Moscow Times – Firm Linked to Putin Ally Acquired Russia’s Largest Brewer After Carlsberg Exit – août 2025
The Moscow Times – Danish Brewer Carlsberg Sells Russian Business – décembre 2024
Ukrainska Pravda – Putin seizes factories from two Western companies – 14 janvier 2026
UNITED24 Media – Russia Seizes Rockwool and CanPack Assets, Transfers Control to Kremlin-Linked Firms – janvier 2026
Investing.com – Rockwool shares tumble after Putin seizes 4 of its Russian factories – janvier 2026
Euronews – Baltika takes Carlsberg to court in latest in long-running Russia row – avril 2024
The Bell – Putin allows the nationalization of Russia’s largest Western-owned consumer companies – 2023
Wikipedia – Rockwool International – consulté janvier 2026
Wikipedia – Baltika Breweries – consulté janvier 2026
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