Ce que Crouzet a réellement déclaré
Regardons l’interview originale, mot pour mot. Vincent Crouzet explique que la déclaration de Macron est essentielle pour deux raisons. Premièrement, elle confirme ce qu’il appelle un « divorce » entre les services de renseignement ukrainiens et américains. Deuxièmement, elle montre que l’Europe a pris le relais. Jusque-là, rien de controversé. Puis il ajoute : « Ce divorce remonte au 28 février 2025, lors du fameux incident du Bureau ovale, qui a créé une rupture de confiance entre les renseignements ukrainien et américain. »
Voici la phrase clé, traduite fidèlement : « Les deux chefs du renseignement ukrainien de l’époque, Vasyl Malyuk pour le SBU et Kyrylo Budanov pour le GUR, ont décidé de ne plus partager les renseignements efficaces qu’ils possédaient avec leur partenaire américain en raison de fuites américaines vers Moscou. » C’est tout. Crouzet parle de soupçons ukrainiens concernant des fuites. Il ne mentionne jamais que l’Ukraine aurait fourni de fausses informations aux États-Unis. Il ne parle jamais d’une opération de piégeage ou de test.
Comment la rumeur s’est propagée
La déformation commence sur X (anciennement Twitter). Un utilisateur belge, Luc Rombout, qui se présente sur LinkedIn comme responsable d’un centre de gestion de crise, poste un message résumant l’interview. Son résumé ? « Les services de renseignement ukrainiens ont envoyé de fausses informations stratégiques aux services de renseignement américains… et ont observé que ces informations avaient été relayées à la Russie et utilisées par les forces russes. » Le problème est évident : ce n’est pas ce que Crouzet a dit.
À partir de ce post, la rumeur s’emballe. Elle est reprise sur Facebook, Reddit, Substack, Bluesky et Medium. Des pages comme « The Liberal Agenda » ajoutent leur propre spin : « Trump fuit les renseignements de nos alliés vers la Russie. » La rumeur prend une dimension politique américaine. Elle devient une arme dans les guerres partisanes. Et pendant ce temps, personne ne retourne vérifier l’interview originale.
C’est ça qui me frappe le plus dans cette histoire. Pas la rumeur elle-même — les rumeurs existent depuis la nuit des temps. Non, ce qui me frappe, c’est la vitesse. La vitesse à laquelle une phrase peut être déformée, amplifiée, transformée en vérité alternative. Et la lenteur avec laquelle la correction arrive. Quand Crouzet publie son démenti, deux jours plus tard, le mal est fait. Des millions de personnes ont déjà vu la fausse version. Combien verront la correction ? Une fraction. C’est le déséquilibre fondamental de notre époque : le mensonge court, la vérité boite.
Le démenti officiel de Vincent Crouzet
Une clarification sans ambiguïté
Face à l’ampleur de la désinformation, Vincent Crouzet réagit. Le 18 janvier 2026, il publie un message sur X pour clarifier ses propos. Sa formulation est sans équivoque : « Non, je n’ai pas dit ça : j’ai dit que les Ukrainiens suspectaient des risques de fuite d’informations des Américains au profit des Russes. » La nuance est capitale. Crouzet parlait d’un soupçon ukrainien, pas d’une opération de piégeage avérée. Il parlait d’une décision de réduire le partage de renseignements, pas d’un test avec de fausses informations.
Le site de fact-checking Snopes a contacté Crouzet directement pour lui demander s’il avait des preuves que l’Ukraine avait fourni de fausses informations aux États-Unis. Au moment de la publication de leur article, il n’avait pas répondu. Lead Stories, un autre site de vérification, a reçu une confirmation écrite de Crouzet lui-même : « Comme vous, j’ai revu l’extrait vidéo, n’étant plus tout à fait sûr aujourd’hui, et je n’ai pas dit cela. » L’ancien officier admet ne pas avoir mentionné d’opération de désinformation ukrainienne.
La réponse du renseignement ukrainien
Du côté de Kyiv, la réaction est tout aussi claire. Des sources au sein de la Direction principale du renseignement du ministère de la Défense (GUR) ont déclaré à l’agence de presse ukrainienne UNN que l’information n’avait « aucun fondement objectif ni base réelle ». Plus significatif encore, les services ukrainiens identifient l’origine de l’amplification : « Actuellement, les fermes à bots du Kremlin propagent à nouveau des fakes, profitant de la présence de la délégation ukrainienne à l’étranger pour contrecarrer le processus de négociation sur la fin de la guerre. »
Le timing de cette campagne de désinformation n’est pas anodin. Au moment où la rumeur se propage, des négociations cruciales sont en cours entre l’Ukraine, les États-Unis et la Russie aux Émirats arabes unis. Semer la discorde entre Kyiv et Washington sert directement les intérêts de Moscou. Le GUR souligne que le renseignement ukrainien continue de coopérer activement avec ses partenaires internationaux, y compris les États-Unis, « sur les principes du professionnalisme et de la responsabilité ».
Contexte : pourquoi cette rumeur a trouvé un écho
Les précédents de fuites américaines
Si cette rumeur a trouvé un écho, c’est parce qu’elle s’inscrit dans un contexte de méfiance préexistant. En 2023, les États-Unis ont connu une fuite massive de documents classifiés du Pentagone, dont certains concernaient directement l’Ukraine. Ces documents, apparus sur Discord puis sur d’autres réseaux sociaux, contenaient des informations sensibles sur les capacités militaires ukrainiennes, les estimations de pertes, et les livraisons d’armes. À l’époque, l’Ukraine avait suggéré que certains de ces documents avaient été modifiés par la Russie avant leur diffusion.
Plus récemment, en mars 2025, l’administration Trump a brièvement suspendu le partage de renseignements avec l’Ukraine, officiellement pour faire pression sur Kyiv dans le cadre des négociations avec la Russie. Cette pause, même temporaire, a créé des tensions. La déclaration de Macron sur les deux tiers des renseignements fournis par la France intervient dans ce contexte de questionnements sur la fiabilité du soutien américain.
C’est là que la désinformation devient redoutable. Elle ne crée pas la méfiance à partir de rien — elle l’exploite. Elle prend des faits réels, des tensions existantes, des questions légitimes, et elle les déforme. La fuite du Pentagone en 2023 ? Réelle. La pause de mars 2025 ? Réelle. La déclaration de Macron ? Réelle. Mais la conclusion qu’on veut nous faire tirer — que l’Ukraine a piégé les États-Unis — est fausse. Le mensonge le plus efficace est celui qui contient 90 % de vérité.
L’incident du Bureau ovale de février 2025
Crouzet mentionne un « incident du Bureau ovale » le 28 février 2025 comme point de rupture. Sans entrer dans les détails de cet événement, il est clair que les relations entre l’administration Trump et le gouvernement Zelensky ont connu des turbulences depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025. Le président américain a multiplié les pressions sur l’Ukraine pour accepter des négociations avec la Russie, parfois dans des conditions jugées défavorables par Kyiv.
Dans ce climat de tension, l’idée que l’Ukraine puisse avoir des réserves sur le partage de renseignements avec Washington n’est pas absurde. Mais avoir des réserves et mener une opération de piégeage avec de fausses informations sont deux choses radicalement différentes. La première est une précaution diplomatique compréhensible. La seconde serait un acte hostile envers un allié essentiel.
L'analyse des fact-checkers internationaux
Le verdict de Snopes
Snopes, l’un des sites de fact-checking les plus respectés au monde, a consacré une enquête approfondie à cette rumeur. Leur conclusion est nuancée mais claire : ils n’ont trouvé aucune preuve confirmant que l’Ukraine aurait partagé de fausses informations avec les États-Unis. Cette partie de l’affirmation provient d’une « incompréhension apparente » de l’interview du 16 janvier. Snopes a choisi de ne pas attribuer de notation « vrai » ou « faux » à la rumeur, car certains éléments — notamment les soupçons ukrainiens de fuites — ne peuvent être vérifiés indépendamment.
Cependant, sur le point central — l’existence d’une opération de désinformation ukrainienne — Snopes est catégorique : il n’y a aucune preuve. L’interview authentique de Crouzet ne mentionne jamais de fausses informations fournies délibérément. Le démenti de Crouzet lui-même confirme qu’il n’a jamais fait cette affirmation. Et les services de renseignement ukrainiens nient formellement toute opération de ce type.
Les autres vérifications
Lead Stories, affilié à Yahoo News, arrive à la même conclusion après avoir visionné l’intégralité du segment télévisé et contacté directement Crouzet. Le site Meaww a également enquêté et confirmé que l’interview était authentique (non créée par intelligence artificielle), mais que son contenu avait été mal interprété. Le site ukrainien UNN rapporte que le Centre de lutte contre la désinformation de l’Ukraine et le GUR ont identifié cette rumeur comme une opération des réseaux de propagande affiliés au Kremlin.
Il y a quelque chose de profondément décourageant dans ce constat. Des dizaines de milliers de personnes ont partagé une fausse information. Des articles entiers ont été écrits sur la base de cette erreur. Des commentaires politiques ont été formulés, des accusations lancées. Et quand la vérité émerge, elle arrive dans un murmure là où le mensonge était arrivé en fanfare. Combien de personnes qui ont cru à cette rumeur liront cette correction ? Une infime minorité. Le reste continuera de croire que l’Ukraine a piégé les États-Unis. C’est ça, la victoire de la désinformation : elle ne cherche pas à convaincre tout le monde, elle cherche à semer le doute.
Les enjeux géopolitiques de cette désinformation
Qui profite du crime ?
Dans toute analyse de désinformation, la question fondamentale est : cui bono ? Qui profite de cette rumeur ? La réponse est évidente : la Russie. Au moment où cette rumeur se propage, les négociations entre Moscou, Kyiv et Washington sont en cours. Semer la discorde entre l’Ukraine et les États-Unis, suggérer que Kyiv manipule Washington, affaiblir la confiance mutuelle entre alliés — tout cela sert directement les intérêts du Kremlin.
Le timing est également révélateur. La rumeur apparaît alors qu’une délégation ukrainienne de haut niveau est à l’étranger pour des négociations. Comme le soulignent les sources du GUR, les fermes à bots du Kremlin « profitent de la présence de la délégation ukrainienne à l’étranger pour contrecarrer le processus de négociation ». Cette synchronisation n’est pas une coïncidence.
L’impact sur les relations transatlantiques
Même si la rumeur est fausse, son impact n’est pas nul. Elle a été vue par des millions de personnes. Elle a été relayée par des médias et des personnalités influentes. Elle a alimenté des narratifs préexistants — anti-ukrainiens chez certains, anti-Trump chez d’autres. Dans un environnement informationnel déjà pollué, chaque nouvelle rumeur ajoute une couche de confusion. Et la confusion profite toujours à ceux qui veulent empêcher l’action.
Pour l’Ukraine, accusée à tort de manipuler son principal allié, les dégâts réputationnels sont réels même si injustifiés. Pour les États-Unis, dépeints comme incapables de garder des secrets ou comme complices de fuites vers la Russie, l’accusation est tout aussi dommageable. Et pour la France, dont la déclaration de Macron a servi de point de départ involontaire à cette tempête, l’épisode illustre les risques de toute communication sur des sujets sensibles en temps de guerre.
Conclusion : les leçons d'une fausse information
La nécessité de vérifier
Cette affaire illustre une réalité que nous connaissons tous mais que nous oublions trop souvent : une affirmation extraordinaire nécessite des preuves extraordinaires. L’idée que l’Ukraine aurait mené une opération de désinformation contre les États-Unis est une accusation grave. Elle impliquerait que Kyiv traite Washington non comme un allié mais comme un adversaire à tester. Avant de croire une telle accusation, la moindre des choses est de vérifier la source originale.
Or, combien de personnes qui ont partagé cette rumeur ont regardé l’interview de Crouzet ? Combien ont lu son démenti ? Combien ont consulté les fact-checkers ? La réponse, hélas, est : très peu. Nous vivons dans une économie de l’attention où le temps est rare et où les titres suffisent souvent à former des opinions. Cette paresse informationnelle est exploitée par ceux qui veulent manipuler.
Je terminerai par une question qui me hante. Dans un monde où la désinformation voyage à la vitesse de la lumière et où la correction arrive à pied, comment protégeons-nous la vérité ? La réponse n’est pas simple. Elle implique des plateformes plus responsables, des médias plus rigoureux, des citoyens plus vigilants. Mais surtout, elle implique un choix individuel : celui de ne pas partager ce que nous n’avons pas vérifié. Chaque fois que nous relayons une rumeur sans la vérifier, nous devenons complices de ceux qui veulent semer le chaos. Et dans une guerre où l’information est une arme, cette complicité a un prix.
Le verdict final
Non, l’Ukraine n’a pas fourni de fausses informations aux États-Unis pour « piéger » Washington. Cette affirmation repose sur une mauvaise interprétation d’une interview, amplifiée par les réseaux sociaux et exploitée par la propagande russe. L’ancien officier de la DGSE cité comme source a lui-même démenti avoir fait cette affirmation. Les services de renseignement ukrainiens ont qualifié cette rumeur de « fake » propagé par les fermes à bots du Kremlin. Et les principaux sites de fact-checking internationaux n’ont trouvé aucune preuve soutenant cette accusation.
Ce qui reste, c’est une leçon de vigilance. En temps de guerre, la désinformation est une arme. Et nous sommes tous sur la ligne de front.
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, des opérations d’influence et des mécanismes de désinformation qui façonnent notre compréhension du monde. Mon travail consiste à décortiquer les rumeurs, à remonter aux sources originales, à contextualiser les informations et à proposer une lecture critique des narratifs qui circulent dans l’espace informationnel.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à la vérification rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux qui se cachent derrière les rumeurs. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte et d’offrir une lecture critique des informations qui circulent.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : interview originale de Vincent Crouzet sur LCI (24H Pujadas, 16 janvier 2026), démenti de Crouzet sur X (18 janvier 2026), déclarations du GUR ukrainien via l’agence UNN, article de fact-checking de Snopes, article de Lead Stories via Yahoo News.
Sources secondaires : Tuổi Trẻ (Vietnam), Defence Matters, Medium, Meaww, RFI.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles et les vérifications effectuées par des organismes de fact-checking reconnus. Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici.
Sources
Sources primaires
Snopes – « Inspecting claim Ukraine ran ‘sting operation’ providing false intelligence to US that was then leaked to Russia » – 19 janvier 2026
Ukrainian National News (UNN) – « Did Ukraine allegedly provide the US with ‘distorted intelligence’? The GUR rejected fakes from Kremlin bot farms » – 18 janvier 2026
LCI / 24H Pujadas – Interview de Vincent Crouzet – 16 janvier 2026
Vincent Crouzet (X) – Démenti officiel – 18 janvier 2026
Sources secondaires
Tuổi Trẻ Online – « Có hay không chuyện Ukraine cung cấp thông tin tình báo giả cho Mỹ rồi bị rò rỉ sang Nga? » – 25 janvier 2026
Yahoo News / Lead Stories – « Fact Check: French Channel LCI Did NOT Report Ukraine Sent False Strategic Info To US » – 19 janvier 2026
Defence Matters – « France claims the lead in Ukraine intelligence as leak fears cloud the US role » – 18 janvier 2026
RFI – « France Now Supplies Most of Ukraine’s Intelligence, Macron Says » – 16 janvier 2026
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