La différence fondamentale entre 1982 et 2025
Le 20 janvier 2025, jour de son investiture, Donald Trump signe le décret exécutif créant le Department of Government Efficiency, baptisé DOGE — un clin d’œil à peine voilé à la cryptomonnaie favorite d’Elon Musk. Dès le départ, la différence avec la Commission Grace est flagrante. Musk n’est pas là pour produire un rapport. Il est là pour agir. Trump lui a donné ce que Reagan n’avait jamais osé donner à Peter Grace : le pouvoir exécutif réel de procéder à des coupes, des licenciements, des fermetures d’agences. Pas besoin d’attendre que le Congrès daigne examiner des recommandations pendant des années. Le DOGE peut ordonner des départs volontaires, proposer des rachats de contrats, identifier des programmes à éliminer et passer à l’action. C’est radical. C’est sans précédent dans l’histoire moderne américaine. Et c’est exactement ce qui manquait à toutes les tentatives précédentes de réforme gouvernementale.
Le 28 janvier 2025, à peine huit jours après l’investiture, un courriel au titre évocateur atterrit dans la boîte de réception de millions de fonctionnaires fédéraux : «The Fork in the Road» — La croisée des chemins. Le message est clair : acceptez de démissionner maintenant contre huit mois de salaire et d’avantages, ou restez et prenez le risque d’être licencié plus tard sans aucune compensation. C’est brutal. C’est controversé. Des syndicats hurlent à l’injustice. Des avocats préparent des recours. Mais le résultat est là : environ 149 500 employés fédéraux acceptent l’offre et quittent la fonction publique. C’est presque la moitié de tous les départs qui suivront. Reagan aurait rêvé d’un tel pouvoir. Il ne l’a jamais eu. Trump l’a pris sans demander.
Il y a quelque chose de fascinant — et d’un peu effrayant — dans cette approche. D’un côté, je comprends la frustration de ceux qui, depuis des décennies, voient des commissions produire des rapports que personne ne lit et des recommandations que personne n’applique. Le cycle est usant. Promesses électorales, création d’une commission, publication d’un rapport, enterrement discret, retour à la case départ. Rincer et répéter. De l’autre côté, il y a quelque chose de troublant dans cette concentration de pouvoir entre les mains d’un milliardaire non élu qui peut, d’un simple courriel, bouleverser la vie de centaines de milliers de personnes. La démocratie américaine a été construite sur des contre-pouvoirs, des équilibres, des freins. Est-ce qu’on est en train de les démanteler au nom de l’efficacité? La question mérite d’être posée, même si elle n’a pas de réponse simple.
Les chiffres qui font trembler Washington
Un an après le lancement du DOGE, les résultats sont là. Et ils sont spectaculaires — du moins sur un front. Selon les données de l’Office of Personnel Management, 322 049 employés fédéraux ont quitté la fonction publique américaine depuis l’investiture de Trump. C’est la plus importante réduction de la main-d’œuvre fédérale des deux dernières décennies. Le gouvernement américain employait 2,31 millions de personnes à la fin de l’année fiscale 2024. Il n’en emploie plus que 2,08 millions aujourd’hui — une réduction de près de 10% en seulement douze mois. Pour mettre les choses en perspective, selon le Cato Institute, c’est la réduction la plus rapide de l’emploi fédéral depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Même la démobilisation après la Guerre de Corée n’avait pas été aussi brutale.
Certaines agences ont été littéralement décimées. L’USAID, l’agence américaine pour le développement international, est passée de 4 800 employés en 2024 à seulement 378 aujourd’hui — une réduction de 92%. Le Département de la Défense a perdu plus de 60 000 employés. Le Trésor en a perdu 30 000. L’IRS, le fisc américain tant détesté, a vu ses effectifs fondre de 19 200 postes. La Veterans Health Administration, qui gère les soins aux anciens combattants, a été amputée de 25 000 emplois. Ces chiffres sont vertigineux. Ils représentent des centaines de milliers de vies bouleversées, de carrières interrompues, de familles qui ont dû se réinventer. Mais ils représentent aussi quelque chose que Reagan n’a jamais réussi à accomplir : une réduction tangible, mesurable, indéniable de la taille de l’État fédéral américain.
Le paradoxe cruel : moins d'employés, plus de dépenses
Quand les chiffres refusent de mentir
Et c’est là que l’histoire prend un tournant cruel. Parce que si le DOGE a réussi là où la Commission Grace avait échoué — réduire concrètement la taille de la fonction publique fédérale — il a échoué sur le front le plus important : les dépenses. Le Hamilton Project de la Brookings Institution suit en temps réel les sorties d’argent du gouvernement américain. Les chiffres sont sans appel. Au moment où ces lignes sont écrites, les dépenses fédérales sont passées de 7 135 milliards de dollars au début de l’année à 7 558 milliards — une augmentation de près de 6%. Vous avez bien lu. Malgré 322 000 fonctionnaires en moins. Malgré des agences entières vidées de leur substance. Malgré Elon Musk et ses équipes de «bloodhounds» technologiques. Les dépenses continuent de grimper.
Le Cato Institute, pourtant favorable aux réductions gouvernementales, l’admet sans détour : «Le DOGE n’a eu aucun effet notable sur la trajectoire des dépenses.» Comment est-ce possible? Comment peut-on virer 10% de la main-d’œuvre fédérale et voir les dépenses augmenter quand même? La réponse tient en un mot que personne à Washington n’ose prononcer trop fort : les entitlements. Les programmes d’aide sociale automatique. La Sécurité sociale. Medicare. Medicaid. Les prestations aux anciens combattants. Ces programmes représentent plus de la moitié du budget fédéral américain. Et ils fonctionnent en pilote automatique. Pas besoin de vote annuel du Congrès. Les factures arrivent, le gouvernement paie. Point final. Aucun président, aucune commission, aucun DOGE ne peut y toucher sans déclencher une révolution politique. Reagan le savait. Trump le sait. Mais personne ne veut l’admettre publiquement.
C’est là que le bât blesse. Et c’est là que ma frustration atteint son paroxysme. On nous parle de coupes historiques, de réductions sans précédent, de révolution dans la gestion publique. Mais la réalité, froide et implacable, c’est que les dépenses continuent de monter. La dette nationale a grossi de plus de 2 000 milliards de dollars depuis l’investiture de Trump. Deux mille milliards. En un an. Alors oui, on peut licencier des fonctionnaires, fermer des bureaux, réduire des agences. Mais tant qu’on ne touche pas aux programmes d’aide sociale qui représentent l’essentiel des dépenses, on ne fait que réarranger les chaises sur le pont du Titanic. Reagan l’a appris à ses dépens. Trump est en train de l’apprendre à son tour. Et les contribuables américains continueront de payer la facture, génération après génération.
Les promesses qui s’effondrent comme des châteaux de cartes
Souvenez-vous des promesses initiales. En 2024, pendant la campagne électorale, Elon Musk annonçait des économies d’«au moins 2 000 milliards de dollars» par an. Deux mille milliards. C’était le chiffre magique, répété sur toutes les tribunes, dans tous les rallyes Trump. Puis, une fois au pouvoir, la réalité s’est imposée. Le chiffre a été révisé à 1 000 milliards. Puis à 150 milliards. Aujourd’hui, même ce dernier objectif semble hors de portée. Le DOGE a identifié des milliards en gaspillage, certes. Mais entre identifier et éliminer, il y a un gouffre que même l’homme le plus riche du monde n’a pas réussi à franchir. En juin 2025, Musk a quitté ses fonctions au sein de l’administration pour retourner à ses entreprises privées. Les analystes ont noté que son départ «a vidé le mouvement DOGE de son élan». Sans la star médiatique, sans le milliardaire capable de faire les gros titres à chaque tweet, l’initiative a perdu de sa superbe.
Trump a annoncé que le travail du DOGE se terminerait au plus tard le 4 juillet 2026, pour coïncider avec le 250e anniversaire des États-Unis et une grande «Foire américaine» célébrant les réalisations de son administration. Il appelle ça «le cadeau parfait pour l’Amérique». Mais quel cadeau exactement? 322 000 fonctionnaires en moins, certes. Des agences réduites, sans doute. Mais des dépenses qui continuent de grimper. Une dette qui n’a jamais été aussi colossale. Et des entitlements — Sécurité sociale, Medicare, Medicaid — qui restent aussi intouchables qu’au premier jour. Si c’est ça le cadeau, les générations futures pourraient avoir du mal à dire merci.
Reagan : le regret d'une vie entière
Les mots qui hantent encore Washington
«Nous n’avons pas de déficits parce que les gens sont trop peu taxés. Nous avons des déficits parce que le gouvernement dépense trop.» Cette phrase, Ronald Reagan l’a prononcée le 27 janvier 1987, six ans après son arrivée au pouvoir. Six ans pendant lesquels il n’a jamais réussi à équilibrer un seul budget. Six ans pendant lesquels la dette nationale a explosé. Reagan qualifiait le déficit d’«immoral». Il plaidait pour un amendement constitutionnel interdisant les dépenses déficitaires. Il promettait que son programme économique aboutirait à un «budget équilibré» et que «l’écart se réduirait d’année en année jusqu’à ce que les deux lignes se rejoignent». Elles ne se sont jamais rejointes. Pas sous Reagan. Pas sous aucun de ses successeurs.
La Heritage Foundation, pourtant bastion conservateur et défenseur de l’héritage reaganien, l’admet : «Le président Reagan aurait préféré minimiser les déficits en éliminant les dépenses inutiles. Cependant, la seule façon de persuader un Congrès démocrate d’accepter une augmentation des dépenses de défense et des baisses d’impôts favorables à la croissance était d’accepter leurs demandes en matière de dépenses domestiques.» En d’autres termes, Reagan a dû négocier. Faire des compromis. Accepter de nourrir la bête qu’il voulait affamer pour obtenir les deux choses qu’il voulait vraiment : des impôts plus bas et une défense plus forte. C’est le paradoxe Reagan. L’homme qui a fait de la réduction de l’État sa marque de fabrique a présidé à l’une des plus grandes expansions de la dette fédérale de l’histoire américaine.
Les leçons oubliées de l’histoire
L’ironie suprême, c’est que la Commission Grace avait identifié le problème avec une précision chirurgicale. Le rapport de 1984 pointait du doigt les programmes d’aide sociale automatique comme la source principale du gaspillage fédéral. Mais recommander de couper dans la Sécurité sociale ou Medicare, c’était politiquement suicidaire. Aucun élu, républicain ou démocrate, ne voulait être celui qui annoncerait aux personnes âgées que leurs chèques allaient diminuer. Alors on a préféré s’attaquer aux marges. Fermer quelques bases militaires par-ci, transférer un aéroport par-là. Des économies cosmétiques pendant que le vrai problème continuait de grossir inexorablement. Quarante ans plus tard, le même dilemme se pose avec la même acuité. Trump peut licencier tous les fonctionnaires qu’il veut. Tant que personne n’ose toucher aux entitlements, la dette continuera de gonfler.
Ce qui rend la situation encore plus tragique, c’est que Reagan lui-même savait que c’était impossible. Dans ses discours privés, dans ses journaux intimes, il exprimait sa frustration face à un Congrès qui refusait systématiquement de couper dans les programmes sociaux. Il a fini par accepter ce qu’il appelait le «compromis politique» — obtenir ses baisses d’impôts et son augmentation du budget de la défense en échange d’une continuation des dépenses domestiques. Le résultat : des déficits records et une dette qui a triplé en huit ans. Trump se trouve face au même mur. Et malgré tout le pouvoir qu’il a donné au DOGE, malgré toutes les coupes dans la fonction publique, ce mur semble aussi infranchissable qu’en 1984.
Les dommages collatéraux d'une révolution bureaucratique
Quand l’efficacité a un coût humain
Maria avait 52 ans. Vingt-trois ans au service de l’IRS. Elle connaissait chaque formulaire, chaque procédure, chaque raccourci pour aider les contribuables perdus dans le labyrinthe fiscal américain. Le 28 janvier 2025, elle a reçu le courriel «Fork in the Road». Huit mois de salaire pour partir immédiatement, ou rester et risquer un licenciement sec plus tard. Elle a choisi de partir. Comme 149 500 autres. Aujourd’hui, elle cherche du travail dans un marché qui ne sait pas quoi faire d’une ancienne fonctionnaire de 52 ans spécialisée dans la fiscalité fédérale. Son histoire n’est qu’une parmi des centaines de milliers. Des vies bouleversées au nom de l’efficacité gouvernementale. Des carrières interrompues pour réduire des dépenses qui, paradoxalement, continuent d’augmenter.
Les conséquences commencent à se faire sentir. Des rapports font état de temps d’attente qui explosent dans les services publics. Des anciens combattants qui peinent à obtenir leurs soins depuis que la Veterans Health Administration a perdu 25 000 employés. Des contribuables qui n’arrivent plus à joindre l’IRS pour des questions simples. L’ironie amère, c’est que certaines de ces coupes pourraient finir par coûter plus cher qu’elles n’économisent. Quand les services se dégradent, les plaintes augmentent, les procès s’accumulent, les erreurs se multiplient. Le House Budget Committee des Démocrates a publié un rapport au titre évocateur : «Les licenciements massifs du DOGE résultent en des services amputés et des coûts plus élevés.» Le serpent qui se mord la queue.
Je pense à Maria. Je pense aux 322 000 autres. Des gens qui se sont levés chaque matin pendant des années, parfois des décennies, pour servir leur pays — même si ce service consistait à tamponner des formulaires ou à répondre au téléphone. On peut critiquer la bureaucratie, railler les fonctionnaires, applaudir les coupes. Mais derrière chaque chiffre, il y a un visage. Une famille. Un loyer à payer. Des enfants à nourrir. Est-ce qu’ils méritaient mieux qu’un courriel de huit paragraphes leur annonçant que leur carrière était finie? Probablement. Est-ce que l’efficacité gouvernementale justifie ce traitement? C’est une question que je me pose. Et je ne suis pas sûr d’avoir la réponse.
Les agences fantômes de l’Amérique de Trump
L’USAID est devenue le symbole le plus frappant de cette révolution bureaucratique. 4 800 employés en 2024. 378 aujourd’hui. Une réduction de 92%. L’agence qui, pendant des décennies, a porté l’aide américaine aux quatre coins du monde — nourriture pour les affamés, médicaments pour les malades, assistance pour les victimes de catastrophes — n’est plus que l’ombre d’elle-même. Les programmes d’aide ont été suspendus. Des partenaires internationaux ont été abandonnés du jour au lendemain. Des projets humanitaires qui fonctionnaient depuis des années ont été stoppés net. Trump y voit une économie. Ses critiques y voient un abandon de la responsabilité américaine sur la scène mondiale. La vérité est probablement quelque part entre les deux, mais le fait demeure : une agence entière a été pratiquement effacée en moins d’un an.
Et ce n’est pas la seule. Des dizaines de bureaux, de départements, de divisions ont été vidés de leur substance. Les couloirs de certains bâtiments fédéraux de Washington ressemblent à des villes fantômes — bureaux vides, téléphones qui ne sonnent plus, ordinateurs éteints. C’est efficace, sans doute. C’est même ce que Reagan aurait voulu voir de son vivant. Mais est-ce que c’est durable? Est-ce que c’est sain? Certaines de ces agences remplissaient des fonctions que personne d’autre ne peut remplir. Quand elles disparaissent, le vide qu’elles laissent ne se comble pas automatiquement. Il reste là, béant, jusqu’à ce que quelqu’un réalise qu’on a peut-être coupé un peu trop profond.
Le retour de bâton : quand le DOGE doit faire marche arrière
Les réembauches honteuses
L’information est passée relativement inaperçue dans le flot continu des nouvelles. Et pourtant, elle en dit long sur les limites de la révolution DOGE. Des centaines d’employés fédéraux qui avaient été licenciés ou poussés vers la sortie reçoivent maintenant des appels leur demandant de revenir. Certaines agences ont reconnu, en coulisses, que le DOGE était «allé trop loin, trop vite». Des compétences essentielles ont été perdues. Des connaissances institutionnelles irremplaçables ont disparu. Des services se sont effondrés faute de personnel qualifié. Alors on rappelle ceux qu’on avait chassés. Avec quelle crédibilité? Avec quelle confiance de leur part? L’ironie serait comique si elle n’était pas si révélatrice des dysfonctionnements de toute l’opération.
PBS a documenté plusieurs de ces cas. Des fonctionnaires qui avaient accepté le départ volontaire, reconstruit leur vie ailleurs, et qui reçoivent maintenant des courriels les suppliant de revenir. Certains refusent — échaudés, méfiants, en colère. D’autres acceptent, faute de mieux, mais avec un ressentiment qui ne s’effacera pas de sitôt. C’est le problème des purges massives : elles ne distinguent pas entre le gras et le muscle. On coupe à l’aveugle, dans l’urgence, pour atteindre des objectifs chiffrés. Et quand on réalise qu’on a amputé quelque chose de vital, il est souvent trop tard pour réparer les dégâts. Reagan n’a jamais eu ce problème — parce qu’il n’a jamais eu le pouvoir de couper aussi brutalement. Trump l’a eu. Et il découvre maintenant que ce pouvoir vient avec son lot de conséquences imprévues.
Les procès qui s’accumulent
Les avocats font des heures supplémentaires. Depuis le lancement du DOGE, des dizaines de poursuites judiciaires ont été déposées contre l’administration Trump, contre Musk personnellement, contre les décisions de licenciement. Des syndicats de fonctionnaires contestent la légalité des départs «volontaires» qui ressemblaient furieusement à des ultimatums. Des associations de défense des droits civiques dénoncent des coupes ciblant de manière disproportionnée certaines agences. Des États démocrates intentent des actions pour contester la fermeture de programmes fédéraux sur leur territoire. Le DOGE, qui devait simplifier le gouvernement, l’a plongé dans un marécage juridique qui pourrait prendre des années à démêler.
Et puis il y a les manifestations. Des protestations nationales ont été organisées contre les licenciements massifs, les coupes de services, la privatisation rampante de certaines fonctions gouvernementales. Le mouvement «Save Our Services» a rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans les grandes villes américaines. L’opinion publique, initialement favorable aux promesses d’efficacité et de réduction du gaspillage, commence à vaciller devant les conséquences concrètes des coupes. Quand c’est «les bureaucrates de Washington» qui perdent leur emploi, c’est facile à applaudir. Quand c’est le bureau de Sécurité sociale de votre ville qui ferme, la perspective change.
La véritable question : peut-on vraiment réduire l'État fédéral?
Le monstre que personne n’ose affronter
Mettons les choses en perspective. Le budget fédéral américain pour l’année fiscale 2025 dépasse les 7 500 milliards de dollars. Sur cette somme colossale, plus de 4 000 milliards — soit plus de la moitié — vont aux programmes d’aide sociale automatique : Sécurité sociale, Medicare, Medicaid, prestations aux anciens combattants, et quelques autres. Ces programmes ne nécessitent pas de vote annuel. Ils fonctionnent en pilote automatique, envoyant des chèques à des dizaines de millions d’Américains chaque mois. Toucher à ces programmes, c’est toucher aux revenus de retraite de grand-mère. Aux soins médicaux de grand-père. À l’assurance maladie de millions de familles vulnérables. Aucun politicien qui tient à sa carrière n’ose y toucher.
Ajoutez à cela les paiements d’intérêts sur la dette nationale — qui approchent maintenant les 1 000 milliards de dollars par an — et vous comprenez le problème. Ces intérêts sont incompressibles. Il faut les payer, sous peine de défaut de paiement et d’effondrement du système financier mondial. Ce qui reste pour les dépenses discrétionnaires — défense, éducation, infrastructure, recherche, et oui, les salaires des fonctionnaires — ne représente qu’une fraction du budget total. Trump peut licencier tous les employés fédéraux qu’il veut. Cela ne changera pas fondamentalement la trajectoire des dépenses. Reagan l’a compris trop tard. Trump est en train de l’apprendre à son tour.
C’est là que réside la tragédie de toute cette histoire. Depuis quarante ans, les conservateurs américains promettent de réduire l’État fédéral. Ils créent des commissions, lancent des initiatives, signent des décrets. Et les dépenses continuent de grimper. Pas parce qu’ils sont incompétents ou hypocrites — même si certains le sont. Mais parce que le vrai problème, personne n’ose l’affronter. Les entitlements. La Sécurité sociale. Medicare. Ces programmes sont populaires. Massivement populaires. Les électeurs les adorent. Toucher à ces programmes, c’est se condamner à perdre la prochaine élection. Alors on préfère s’attaquer aux marges. Licencier des fonctionnaires. Fermer des bureaux. Faire des déclarations tonitruantes sur l’efficacité gouvernementale. Pendant que le monstre continue de grossir, imperturbable, au centre du système.
L’équation impossible
Voici l’équation que Reagan n’a jamais résolue et que Trump ne résoudra probablement pas non plus. Le peuple américain veut trois choses simultanément : des impôts bas, des services publics de qualité, et des programmes sociaux généreux. Mathématiquement, c’est impossible. Vous pouvez avoir deux de ces trois choses, mais pas les trois en même temps. Reagan a choisi les impôts bas et les dépenses de défense. Résultat : des déficits records. Trump a choisi les impôts bas et les coupes de fonctionnaires. Résultat : les dépenses continuent de grimper quand même, parce que les vrais centres de coût restent intouchés.
La seule façon de vraiment réduire les dépenses fédérales serait de réformer en profondeur les programmes d’aide sociale. Repousser l’âge de la retraite. Réduire les prestations de Medicare. Resserrer les critères d’éligibilité de Medicaid. Des mesures impopulaires, douloureuses, politiquement suicidaires. Reagan n’a pas osé. Bush n’a pas osé. Trump n’ose pas. Et leurs successeurs n’oseront probablement pas non plus. Alors le cycle continue. Les commissions se succèdent. Les rapports s’accumulent. Les promesses se répètent. Et la dette continue de gonfler, indifférente aux discours et aux bonnes intentions.
Juillet 2026 : l'heure du bilan approche
Le compte à rebours final
Trump a fixé la date butoir : 4 juillet 2026. Le 250e anniversaire des États-Unis. Ce jour-là, le DOGE sera officiellement dissous, sa mission déclarée accomplie. Une grande «Foire américaine» célébrera les réalisations de l’administration. Les discours seront triomphants. Les chiffres seront brandis — 322 000 fonctionnaires en moins, des agences restructurées, des «milliards économisés». Mais derrière les fanfares et les feux d’artifice, une question restera sans réponse : qu’est-ce qui a vraiment changé? Les dépenses fédérales seront-elles inférieures à ce qu’elles étaient avant le DOGE? La dette nationale aura-t-elle cessé de croître? Les entitlements auront-ils été réformés?
Les paris sont ouverts, mais les pronostics ne sont pas optimistes. Au rythme actuel, la dette américaine aura dépassé les 40 000 milliards de dollars avant la fin du second mandat de Trump. Les paiements d’intérêts continueront de dévorer une part croissante du budget. Et les programmes d’aide sociale continueront de fonctionner exactement comme avant — parce que personne n’a le courage politique de les toucher. Trump aura fait ce que Reagan souhaitait faire : couper concrètement dans la bureaucratie fédérale. Mais comme Reagan, il n’aura pas résolu le problème fondamental. La bête aura été bousculée, malmenée, ébranlée. Mais pas affamée.
L’héritage en question
Que retiendra l’histoire du DOGE? Un succès partiel? Un échec déguisé en victoire? Une expérience radicale aux résultats mitigés? Probablement un peu de tout cela. Trump pourra se vanter d’avoir accompli ce qu’aucun président n’avait réussi depuis la Seconde Guerre mondiale : une réduction massive et rapide de la fonction publique fédérale. C’est indéniable. C’est historique. Mais il ne pourra pas se vanter d’avoir équilibré le budget, réduit la dette, ou réformé les programmes sociaux qui représentent l’essentiel des dépenses. Reagan avait échoué sur ce front. Trump aura échoué lui aussi — même s’il le présentera certainement autrement.
Et après? Le prochain président héritera du même problème. La même dette colossale. Les mêmes programmes intouchables. Les mêmes intérêts qui grimpent. Et peut-être la même tentation de créer une nouvelle commission, un nouveau DOGE, une nouvelle initiative aux promesses ambitieuses. Le cycle se répétera. Comme il s’est répété depuis quarante ans. Comme il se répétera probablement pendant les quarante prochaines années. À moins que quelqu’un, un jour, ait le courage de dire aux Américains une vérité qu’ils ne veulent pas entendre : vous ne pouvez pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Il faut choisir.
Conclusion : Le fantôme de Reagan observe
La promesse éternelle de l’Amérique
Quelque part, le fantôme de Ronald Reagan observe. Il voit Trump lutter contre les mêmes forces qu’il a combattues il y a quarante ans. Il voit les mêmes promesses, les mêmes espoirs, les mêmes obstacles. Il voit un président républicain jurer de réduire l’État, créer une initiative spectaculaire, licencier des milliers de fonctionnaires… et échouer à changer fondamentalement la trajectoire des dépenses. La Commission Grace est devenue le DOGE. Peter Grace est devenu Elon Musk. Mais le résultat est étrangement similaire : beaucoup de bruit, quelques changements cosmétiques, et une dette qui continue de gonfler comme si rien ne s’était passé.
Est-ce que Trump a fait mieux que Reagan? Sur certains aspects, oui. Il a eu le pouvoir d’agir que Reagan n’a jamais eu. Il a réduit la main-d’œuvre fédérale d’une manière que Reagan ne pouvait qu’imaginer. Mais sur l’essentiel — les dépenses totales, la dette, les programmes sociaux — rien n’a changé. La bête que Reagan voulait affamer est toujours aussi bien nourrie. Elle est juste un peu plus maigre en fonctionnaires. Mais elle continue de dévorer l’argent des contribuables au même rythme qu’avant. Reagan aurait peut-être apprécié l’effort. Mais il aurait probablement reconnu le même échec qu’il a vécu lui-même, sous une forme légèrement différente.
En terminant ce texte, je ressens un mélange étrange de frustration et de fatalisme. Quarante ans. Quarante ans de tentatives, d’espoirs, d’échecs. Reagan a essayé. Bush a essayé. Trump essaie. Et le problème reste le même, aussi insoluble qu’au premier jour. Peut-être que c’est simplement la nature de la démocratie américaine : un système où les changements fondamentaux sont presque impossibles parce que trop de gens ont trop à perdre. Peut-être que la dette continuera de gonfler jusqu’à ce que le système s’effondre sous son propre poids. Ou peut-être qu’un jour, quelqu’un trouvera le courage — et la formule politique — pour faire ce que personne n’a réussi à faire. En attendant, les contribuables paieront. Génération après génération. C’est peut-être ça, le véritable héritage de ces quarante ans de promesses non tenues.
La question qui reste
Et maintenant? Le DOGE finira son travail en juillet 2026. Trump célébrera ses accomplissements. Les critiques dénonceront ses échecs. Et la machine gouvernementale américaine continuera de tourner, un peu plus maigre en personnel mais toujours aussi gourmande en argent. La vraie question n’est pas de savoir si Trump a fait mieux que Reagan. La vraie question est de savoir si quelqu’un, un jour, fera vraiment ce que les deux ont prétendu vouloir faire : réduire durablement les dépenses fédérales et équilibrer le budget américain. L’histoire des quarante dernières années suggère que non. Mais l’histoire est faite pour être réécrite. Peut-être.
Reagan a quitté ce monde sans avoir vu son rêve se réaliser. Trump quittera probablement la Maison-Blanche dans le même état. Et leurs successeurs hériteront du même fardeau, de la même dette, des mêmes choix impossibles. Le fantôme de Reagan continuera d’observer. Et quelque part dans les archives de Washington, les 2 478 recommandations de la Commission Grace dormiront toujours dans leurs boîtes, jaunies par le temps, oubliées par tous sauf par les historiens qui se demanderont : qu’est-ce qui aurait pu changer si quelqu’un les avait vraiment appliquées?
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques politiques, économiques et budgétaires qui façonnent les États-Unis et leur influence sur le monde. Mon travail consiste à décortiquer les politiques gouvernementales, à comprendre les mécanismes budgétaires, à contextualiser les décisions des dirigeants américains et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui affectent les finances publiques américaines depuis des décennies.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et politique, et d’offrir une lecture critique des événements qui façonnent l’économie américaine et mondiale.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : données de l’Office of Personnel Management, décrets exécutifs de l’administration Trump, archives de la Ronald Reagan Presidential Library, rapports du Congressional Budget Office, données du Hamilton Project de la Brookings Institution.
Sources secondaires : analyses du Cato Institute, reportages de PBS News, Time Magazine, Washington Times, Yahoo Finance, Fortune, NPR, études de la Heritage Foundation, Harvard Kennedy School.
Les données statistiques et budgétaires citées proviennent d’institutions officielles américaines et de think tanks reconnus pour leur rigueur analytique, quelle que soit leur orientation politique.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre de l’histoire budgétaire américaine des quarante dernières années, et de leur donner un sens cohérent. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des politiques budgétaires américaines et la compréhension des mécanismes qui rendent si difficile toute réforme durable des dépenses fédérales.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées, garantissant ainsi la pertinence et l’actualité de l’analyse proposée.
Sources
Sources primaires
Ronald Reagan Presidential Library – Archives de la Commission Grace (President’s Private Sector Survey on Cost Control) – 1982-1984
Office of Personnel Management – Données sur l’emploi fédéral américain – janvier 2025 à janvier 2026
Brookings Institution Hamilton Project – Suivi en temps réel des dépenses fédérales – 2025-2026
Décret exécutif créant le DOGE – Administration Trump – 20 janvier 2025
Reagan Foundation – Citations et discours de Ronald Reagan sur les déficits – 1981-1989
Sources secondaires
Cato Institute – «DOGE Produced the Largest Peacetime Workforce Cut on Record, but Spending Kept Rising» – décembre 2025
Yahoo Finance – «Elon Musk’s DOGE tally: The federal workforce is down while government spending is up» – décembre 2025
PBS News – «DOGE continues to hollow federal workforce after already firing more than 30,000» – 2025
Washington Times – «DOGE at one year: Efficiency department sparks lasting changes in federal spending habits» – 1er janvier 2026
Time Magazine – «The Biggest Casualties of Trump’s Year of Government Cuts» – janvier 2026
Heritage Foundation – «Defending the Reagan Deficits» – Archives
Harvard Kennedy School – «Analyzing DOGE actions one month into Trump’s second administration» – 2025
The American Conservative – «How Trump Can Succeed Where Reagan and Gore Failed» – 2024
Wikipedia – «Department of Government Efficiency» et «Grace Commission» – janvier 2026
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