Les chiffres qui hurlent
Les statistiques de l’ONU sont glaçantes. Au 31 décembre 2025, le conflit avait fait 55 600 victimes civiles depuis le début de l’invasion : 14 999 morts et 40 601 blessés. Et encore, ces chiffres sont considérés comme sous-estimés par les observateurs eux-mêmes. L’année 2025 a été particulièrement meurtrière : 31 % de victimes de plus qu’en 2024, 70 % de plus qu’en 2023. La guerre ne s’essouffle pas. Elle s’intensifie. Les armes à longue portée — missiles et drones kamikazes — ont causé 35 % des pertes civiles en 2025, une augmentation de 65 % par rapport à l’année précédente. Les drones à courte portée, eux, ont fait bondir les victimes de 120 %.
Derrière ces pourcentages, il y a des visages. Ternopil, 19 novembre 2025 : l’attaque la plus meurtrière de l’année. 38 civils tués, dont huit enfants. 99 blessés, dont 17 enfants. Dix familles ont perdu au moins deux membres ce jour-là. Kyiv, 31 juillet 2025 : 32 morts, dont cinq enfants, 170 blessés. Le bilan le plus lourd dans la capitale depuis le début de l’invasion. Et puis il y a ce chiffre qui résume tout : 120 000 amputations. Cent vingt mille personnes — soldats et civils confondus — qui ont perdu un bras, une jambe, parfois les deux. L’Ukraine est devenue le pays des prothèses, une nation de mutilés qui devront vivre avec les stigmates de cette guerre jusqu’à la fin de leurs jours.
Les plus vulnérables en première ligne
Les personnes âgées paient un tribut particulièrement lourd. Elles représentent plus de 45 % des morts dans les zones de front, alors qu’elles ne constituent qu’un quart de la population nationale. Pourquoi ? Parce qu’elles sont celles qui restent. Les jeunes fuient, les familles avec enfants évacuent, mais les vieux s’accrochent à leurs maisons, à leurs souvenirs, à cette terre qu’ils refusent d’abandonner. Alors ils meurent. Sous les obus. Dans le froid. Dans la solitude de villages fantômes où seuls résonnent encore les bombardements. Oleksandra, 78 ans, vivait seule dans un village près de Kherson. Elle refusait de partir. « Où voulez-vous que j’aille ? » demandait-elle aux humanitaires. Sa maison n’existe plus. Elle non plus.
Et puis il y a les infrastructures énergétiques. En octobre 2025, la Russie a repris ses frappes massives et coordonnées sur les centrales électriques, les réseaux de chauffage, les transformateurs. Le but est clair : faire souffrir la population civile en plein hiver. Coupures d’électricité d’urgence, rationnements programmés, des millions d’Ukrainiens plongés dans le noir et le froid. C’est une stratégie de terreur, une punition collective infligée à tout un peuple pour le crime d’avoir voulu rester libre. Les conventions de Genève interdisent de viser délibérément les infrastructures civiles. Moscou s’en moque. Et le monde regarde, impuissant ou indifférent.
120 000 amputations. J’ai relu ce chiffre dix fois. Je n’arrive pas à le rendre abstrait. À chaque fois, je vois des visages, des mains qui ne seront plus jamais là, des jambes fantômes qui démangent encore. 120 000 personnes qui devront réapprendre à vivre, à marcher, à serrer quelqu’un dans leurs bras. Et pendant ce temps, quelque part à Moscou, des généraux planifient la prochaine frappe en buvant leur café du matin. Comment vit-on avec ça ? Comment dort-on la nuit quand on sait qu’on est responsable de tant de souffrance ? Je n’ai pas la réponse. Je doute qu’ils se posent même la question.
Section 3 : L'Europe forcée de se réveiller
Le réarmement historique
Si la guerre en Ukraine a un mérite, c’est d’avoir arraché l’Europe à son sommeil stratégique. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les dépenses de défense combinées de l’Union européenne sont passées de 218 milliards d’euros en 2021 à 326 milliards en 2024. Une hausse de plus de 30 % en termes réels. En 2025, ce montant a atteint 381 milliards d’euros. Et ce n’est qu’un début. Au sommet de l’OTAN de La Haye en juin 2025, tous les membres de l’Alliance sauf l’Espagne se sont engagés à porter leurs dépenses militaires à 5 % du PIB d’ici 2035. 5 %. C’est énorme. C’est sans précédent depuis la Guerre froide. C’est la mesure de la peur qui s’est emparée du continent.
L’Allemagne, longtemps réticente à tout ce qui ressemblait à du militarisme, a opéré un virage à 180 degrés. Le « Zeitenwende » — le tournant historique — annoncé par le chancelier Scholz en février 2022 s’est traduit par un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour la Bundeswehr. En mars 2025, le parlement allemand a voté une réforme constitutionnelle pour exclure les dépenses de défense au-delà de 1 % du PIB des règles de frein à l’endettement. Un fonds de 500 milliards d’euros pour la défense et les infrastructures a été créé. L’Allemagne dépense désormais 90,6 milliards d’euros par an pour son armée, soit 2,12 % de son PIB. Qui l’aurait cru possible il y a cinq ans ?
La Pologne en première ligne
Mais c’est la Pologne qui illustre le mieux cette transformation. Les dépenses militaires polonaises ont explosé : +52,3 % en 2023, +16,9 % en 2024, pour atteindre 34 milliards d’euros, soit 4,12 % du PIB. La Pologne est devenue le premier contributeur de l’OTAN en proportion de sa richesse nationale, devant les États-Unis. Et Varsovie ne compte pas s’arrêter là : l’objectif pour 2025 est de 4,7 % du PIB. Le pays commande des chars Abrams, des avions F-35, des systèmes de défense antimissile. Il construit une armée capable de faire face à la Russie sans attendre l’aide des autres.
Cette frénésie de réarmement répond à une peur existentielle. Les Polonais savent ce que signifie être envahi. Ils l’ont vécu en 1939, ils l’ont subi pendant quarante ans de domination soviétique. Ils voient ce qui se passe en Ukraine, et ils se disent : « Nous pourrions être les prochains. » Le consensus entre les pays baltes est qu’une attaque russe pourrait survenir « dès trois ans ». 2027, 2028 : ce sont les années que les analystes du Belfer Center de Harvard identifient comme les plus probables pour une confrontation entre la Russie et l’OTAN. Trois ans. Le temps de voir ses enfants grandir. Le temps de comprendre qu’on aurait dû se préparer plus tôt.
Il y a quelque chose de vertigineux à regarder l’Europe se réarmer. Nous qui avions fait de « plus jamais ça » notre mantra, nous voilà à commander des tanks et des missiles par centaines. Est-ce une régression ? Une défaite de la raison ? Peut-être. Ou peut-être est-ce simplement le retour du réel. La paix, nous l’avons appris à nos dépens, n’est pas un droit acquis. C’est un luxe qu’il faut défendre. Et si nous voulons que nos enfants connaissent autre chose que la guerre, nous devons être prêts à nous battre pour qu’ils n’aient jamais à le faire. Paradoxe cruel, mais paradoxe nécessaire.
Section 4 : Le basculement vers un monde multipolaire
La fin de l’hégémonie américaine
Contrairement à ce que certains espéraient, la guerre en Ukraine n’a pas renforcé le leadership américain sur le monde. Elle a accéléré la transition vers un système multipolaire où Washington n’est plus l’arbitre incontesté. Les BRICS se sont élargis et consolidés. La Russie, malgré les sanctions les plus sévères jamais imposées à une grande puissance, a évité l’effondrement économique que beaucoup prédisaient. Moscou a trouvé de nouveaux clients pour son pétrole — l’Inde, la Chine — et de nouvelles voies de contournement pour son système financier. Les sanctions occidentales, loin d’isoler la Russie, ont poussé une partie du monde à développer des alternatives au système dominé par le dollar.
L’Europe, elle, sort affaiblie et divisée. Elle s’est retrouvée entraînée dans un conflit qui l’a « endommagée économiquement et politiquement », selon les analystes. La coupure avec le gaz russe bon marché a provoqué une crise énergétique dont les répercussions se font encore sentir. L’industrie européenne a souffert, les ménages ont vu leurs factures exploser, l’inflation a grimpé à des niveaux inconnus depuis des décennies. Et paradoxalement, l’Europe a continué à acheter du gaz naturel liquéfié russe — les importations ont même augmenté en 2024. Nous finançons la machine de guerre qui nous menace. L’absurdité est totale.
Le Sud global s’émancipe
L’un des effets les plus durables de cette guerre est la montée en puissance du Sud global. L’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Indonésie — ces géants démographiques et économiques refusent de choisir leur camp. Ils maintiennent des relations avec Moscou tout en commercant avec l’Occident. Ils critiquent l’invasion tout en dénonçant le « deux poids, deux mesures » occidental. Et ils gagnent en influence à mesure que les grandes puissances se neutralisent mutuellement. L’Inde a particulièrement profité de la situation, achetant du pétrole russe à prix réduit, le raffinant, puis le revendant sur les marchés mondiaux à prix fort. Un coup de maître stratégique.
Ce rééquilibrage du pouvoir mondial était peut-être inévitable. Mais la guerre en Ukraine l’a accéléré de plusieurs décennies. L’ordre international fondé sur les règles, déjà fragilisé, vacille désormais ouvertement. Le Conseil de sécurité de l’ONU, paralysé par le veto russe, se révèle incapable de jouer son rôle de garant de la paix. Les institutions créées après 1945 pour éviter le retour de la guerre semblent impuissantes face à ceux qui ne respectent aucune règle. Nous entrons dans une ère nouvelle, plus dangereuse, plus imprévisible, où la force brute reprend ses droits sur le droit international.
Section 5 : La crise alimentaire mondiale
Le grenier du monde en flammes
L’Ukraine et la Russie fournissent ensemble environ 30 % du blé mondial et une proportion similaire d’orge. Trente-six pays, parmi les plus pauvres de la planète, importent plus de la moitié de leur blé de ces deux pays. Quand la guerre a éclaté, quand les ports de la mer Noire ont été bloqués, quand les champs de céréales sont devenus des champs de bataille, c’est toute la chaîne alimentaire mondiale qui a été ébranlée. Le Programme alimentaire mondial estime que 258 millions de personnes ont fait face à une insécurité alimentaire aiguë en 2022, le chiffre le plus élevé jamais enregistré. La guerre en Ukraine n’en est pas la seule cause, mais elle y a puissamment contribué.
Les prix ont flambé. Le blé, le maïs, les huiles végétales, les engrais — tout a augmenté brutalement, frappant de plein fouet les pays qui pouvaient le moins se le permettre. Le Yémen, où 80 % de la population dépend de l’aide humanitaire. Le Pakistan, qui importait 39 % de son blé d’Ukraine. L’Égypte, le plus grand importateur mondial de blé. La Corne de l’Afrique, déjà ravagée par la sécheresse. Pour ces millions de personnes, la guerre en Ukraine n’est pas un conflit lointain qu’on regarde à la télévision. C’est la différence entre manger et avoir faim. Entre nourrir ses enfants et les regarder dépérir.
Des séquelles durables
Trois ans plus tard, les interventions du Programme alimentaire mondial et de l’Union européenne ont réussi à faire baisser les prix mondiaux. Mais les effets persistent dans de nombreux pays en développement. La FAO prévoit que des millions de personnes resteront chroniquement sous-alimentées en 2030 à cause des chocs provoqués par cette guerre. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement, la volatilité des prix, l’incertitude permanente — tout cela a fragilisé un système alimentaire mondial qui était déjà sous tension. Et si un nouvel accord sur les céréales n’est pas trouvé, si les exportations ukrainiennes restent entravées, la crise pourrait reprendre de plus belle.
La guerre en Ukraine nous a rappelé une vérité que nous avions oubliée dans notre confort occidental : nous vivons dans un monde interdépendant où une explosion à Odessa peut vider les assiettes à Addis-Abeba. Les frontières ne protègent plus de rien. Les océans ne séparent plus rien. Un missile lancé en Europe de l’Est peut affamer des enfants en Afrique de l’Est. Cette interconnexion, que nous célébrions comme un progrès de la civilisation, se révèle aussi une vulnérabilité terrifiante. Et nous n’avons toujours pas appris à la gérer.
J’ai vu des images d’enfants yéménites aux ventres gonflés, aux yeux trop grands pour leurs visages décharnés. Des enfants qui meurent de faim en partie parce qu’un dictateur à Moscou a décidé d’envahir son voisin. La chaîne causale est longue, tortueuse, facile à ignorer. Mais elle existe. Et elle nous implique tous. Chaque fois que nous oublions cette connexion, chaque fois que nous traitons la guerre en Ukraine comme un problème européen qui ne nous concerne pas, nous participons à cette indifférence qui tue aussi sûrement que les bombes. C’est inconfortable à entendre. C’est pourtant la vérité.
Section 6 : L'énergie comme arme de guerre
Le chantage au gaz
La guerre en Ukraine a définitivement enterré l’illusion que l’énergie pouvait rester hors du champ géopolitique. L’Europe l’a appris dans la douleur. Pendant des années, elle a construit sa prospérité sur le gaz russe bon marché, convaincue que l’interdépendance économique garantirait la paix. Vladimir Poutine a retourné cette dépendance contre elle. Quand les sanctions sont tombées, Moscou a fermé les robinets, ou menacé de le faire, utilisant l’énergie comme levier de pression politique. Les prix du gaz ont explosé. Les factures des ménages européens ont doublé, selon une étude publiée dans Nature Energy. Des industries ont fermé, incapables de supporter le coût de l’énergie.
Cette crise a forcé l’Europe à une diversification accélérée. Terminaux de GNL construits en urgence, contrats signés avec le Qatar, les États-Unis, la Norvège. Investissements massifs dans les énergies renouvelables. Efforts d’économie d’énergie. Le résultat est là : l’Europe a survécu à l’hiver sans gaz russe, ou presque. Mais à quel prix ? Et avec quelle incohérence ? Car même aujourd’hui, en 2026, les importations européennes de GNL russe continuent. L’argent européen continue de couler vers les caisses du Kremlin. Nous prétendons combattre la Russie d’une main tout en la finançant de l’autre.
La militarisation des ressources
L’énergie n’est pas le seul domaine où les ressources sont devenues des armes. En 2025, la Chine a restreint ses exportations de terres rares, ces métaux essentiels pour l’électronique, les batteries, les technologies vertes. Pékin contrôle plus de 60 % de la production mondiale et une proportion encore plus grande du raffinage. Cette décision, prise dans un contexte de tensions croissantes avec l’Occident, montre que les leçons de la guerre en Ukraine ont été tirées — mais pas seulement par nous. Nos adversaires aussi ont compris que les chaînes d’approvisionnement mondialisées offrent des points de pression redoutables.
Nous entrons dans une ère de « coercition économique » systématique, où chaque dépendance peut être exploitée, où chaque ressource peut devenir un levier de puissance. L’Europe, qui a construit son modèle sur le libre-échange et l’ouverture des marchés, se retrouve particulièrement vulnérable. Elle importe son énergie, ses matières premières, ses composants électroniques. Elle a sous-traité sa production industrielle à des pays qui ne partagent pas ses valeurs. Et maintenant, elle découvre que cette ouverture, célébrée comme une vertu, peut aussi être une faiblesse mortelle. La guerre en Ukraine n’a pas créé ce problème. Elle l’a révélé au grand jour.
Section 7 : L'OTAN transformé
L’Alliance ressuscitée
Ironie de l’histoire : Vladimir Poutine a fait plus pour l’unité de l’OTAN que n’importe quel dirigeant occidental depuis la fin de la Guerre froide. La Finlande et la Suède, neutres depuis des décennies, ont rejoint l’Alliance. La frontière de l’OTAN avec la Russie a plus que doublé. Les dépenses de défense ont bondi : en 2021, seuls six membres atteignaient l’objectif de 2 % du PIB ; en 2025, ils sont 31 sur 32. Les bataillons multinationaux déployés à l’Est ont été renforcés. Les exercices se sont multipliés. L’OTAN, que Macron décrivait en 2019 comme étant en « mort cérébrale », est plus vivante que jamais.
Mais cette renaissance cache des fissures profondes. Le sommet de La Haye de juin 2025 a produit une déclaration de seulement cinq paragraphes, avec une mention minimale de l’Ukraine et aucune référence à la coopération UE-OTAN. Les tensions entre les États-Unis et leurs alliés européens sur l’avenir de la sécurité européenne sont palpables. L’administration Trump, revenue au pouvoir en janvier 2025, a clairement indiqué qu’elle n’enverrait pas de troupes au sol en Ukraine. Le discours du vice-président JD Vance à la Conférence de Munich de février 2025 a soulevé des questions existentielles sur la crédibilité de l’article 5.
L’autonomie européenne en question
En mars 2025, les États-Unis ont cessé de partager leurs renseignements et leurs images satellites avec l’Ukraine. Un « réveil brutal » pour de nombreux membres européens de l’OTAN, qui dépendent aussi des Américains pour ces capacités spatiales. Si Washington peut couper le robinet pour Kyiv, peut-il le faire pour Tallinn ou Varsovie ? La question est désormais posée ouvertement. Et elle nourrit un débat de plus en plus urgent sur l’autonomie stratégique européenne. L’Europe peut-elle assurer sa propre défense sans les États-Unis ? Aujourd’hui, la réponse est non. Demain, elle devra être différente.
Le plan ReArm Europe, annoncé en mars 2025, vise à mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros pour la défense européenne. La Commission européenne a créé un fonds de 150 milliards d’euros de prêts pour les dépenses militaires. C’est un début. Mais construire une défense autonome prend des décennies, pas des années. Les capacités nucléaires — françaises et britanniques — sont réelles mais limitées. Les forces conventionnelles sont fragmentées, mal coordonnées. La logistique commune est quasi inexistante. L’Europe s’est réveillée. Elle n’est pas encore debout.
Je pense souvent à cette phrase de De Gaulle : « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts. » Nous l’avions oubliée, nous qui avions cru que l’alliance avec l’Amérique était éternelle, que le parapluie américain nous protégerait toujours. Trump nous a rappelé cette vérité cruelle : nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. C’est effrayant. C’est aussi libérateur, d’une certaine façon. Car tant que nous déléguions notre sécurité aux Américains, nous n’étions pas vraiment souverains. La guerre en Ukraine nous force à grandir, à devenir adultes, à prendre en main notre propre destin. C’est douloureux. C’est nécessaire.
Section 8 : Les guerres hybrides se généralisent
Drones, câbles et cyberattaques
La guerre en Ukraine a démocratisé les méthodes de conflit hybride. Les drones, autrefois réservés aux armées sophistiquées, sont devenus omniprésents et bon marché. Les cyberattaques se multiplient. Les câbles sous-marins de la Baltique et de la mer du Nord sont régulièrement endommagés — accidents ou sabotages ? Les incursions de drones dans l’espace aérien européen se sont intensifiées en 2025 : aéroports perturbés, bases militaires survolées, frontières violées. En septembre 2025, la Pologne a enregistré 19 incursions de drones en un seul mois. Dix-neuf violations de souveraineté. Et la réponse ? Des communiqués de presse qualifiant ces incidents de « provocations ».
Cette guerre de l’ombre ne fait que commencer. Les experts du Council on Foreign Relations estiment que le risque d’un affrontement armé entre la Russie et l’OTAN est « suffisamment plausible » pour figurer dans leur évaluation des conflits à surveiller en 2026. Non pas une invasion massive, mais une escalade progressive : un drone abattu, un navire coulé, un « accident » qui dégénère. Les lignes rouges sont floues, les règles d’engagement incertaines. Nous vivons déjà dans cet « espace entre la paix et la guerre » que décrit Richard Moore, le chef du MI6. Un espace inconfortable, dangereux, où tout peut basculer à tout moment.
La Russie teste les limites
Chaque incident sans réponse repousse la frontière du tolérable. Chaque « provocation » ignorée devient un nouveau test. La Russie sonde méthodiquement les défenses et la volonté de l’Occident. Jusqu’où peuvent-ils aller avant que nous réagissions vraiment ? C’est la question que se pose le Kremlin depuis des années. Et jusqu’ici, la réponse a toujours été : plus loin que prévu. Les simulations de guerre de la RAND Corporation montrent que les forces russes pourraient atteindre Tallinn en 60 heures. Soixante heures. Deux jours et demi. Le temps pour nous de tenir des réunions de crise et de rédiger des communiqués.
L’article 5 de l’OTAN — « une attaque contre l’un est une attaque contre tous » — est censé dissuader toute agression. Mais le texte est volontairement ambigu : chaque pays prendra « les mesures qu’il jugera nécessaires ». Pas une réponse automatique. Des mesures jugées nécessaires. Et quand on voit que 16 % seulement des Allemands se disent prêts à prendre les armes pour défendre leur pays, on peut se demander ce que leur gouvernement jugera « nécessaire » pour défendre l’Estonie. La dissuasion ne fonctionne que si l’adversaire croit à notre détermination. Poutine, lui, a tiré ses conclusions des trois dernières années. Et elles ne sont probablement pas rassurantes pour nous.
Section 9 : 2026, l'année décisive
Le sort de l’Ukraine se joue maintenant
Selon les analystes, 2026 sera probablement l’année où le sort de l’Ukraine se décidera. Les pourparlers trilatéraux de Abu Dhabi, les pressions de l’administration Trump pour un cessez-le-feu, l’épuisement des ressources des deux camps — tout converge vers une forme de résolution, négociée ou imposée. Mais quelle résolution ? Un accord qui reconnaît les gains territoriaux russes serait un précédent désastreux. Un accord qui garantit la sécurité de l’Ukraine sans l’OTAN serait une illusion. Et un accord qui ne satisfait personne pleinement pourrait bien n’être qu’une pause avant le prochain round.
Les capacités militaires russes restent formidables. Moscou prévoit de produire plus de 10 000 drones par mois en 2026, accompagnés de quelque 800 missiles de croisière et 700 missiles balistiques. Le recrutement se poursuit à un rythme de 300 000 à 350 000 hommes par an. L’économie russe, malgré les sanctions, continue de tourner en mode guerre. Pendant ce temps, l’aide occidentale à l’Ukraine devient plus incertaine. Le budget américain de défense pour 2026 alloue 400 millions de dollars à l’Ukraine — une goutte d’eau comparée aux besoins. Et l’administration Trump a clairement fait savoir qu’elle cherchait une « sortie » du conflit.
Les conflits se multiplient
L’Ukraine n’est pas le seul foyer d’inquiétude. Le Council on Foreign Relations identifie 28 contingences sur 30 comme « hautement ou modérément probables » de se produire en 2026. Le risque d’une guerre entre grandes puissances persiste : crise dans le détroit de Taïwan, affrontement Russie-OTAN, escalade Iran-Israël. Jamais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale le nombre de conflits armés n’a été aussi élevé. Plus de 130 conflits recensés par l’ONU, soit plus du double d’il y a quinze ans. Le monde brûle de toutes parts, et nous n’avons pas assez de pompiers.
Cette accumulation de crises n’est pas une coïncidence. La guerre en Ukraine a créé un précédent, envoyé un signal, ouvert une brèche. Si la Russie peut envahir son voisin et s’en tirer à relativement bon compte, pourquoi la Chine ne pourrait-elle pas faire de même avec Taïwan ? Pourquoi l’Iran modérerait-il ses ambitions régionales ? Pourquoi la Corée du Nord cesserait-elle ses provocations nucléaires ? L’ordre international fondé sur les règles ne fonctionne que si les règles sont appliquées. Quand elles ne le sont plus, c’est le chaos qui s’installe. Nous y sommes.
Parfois, la nuit, je me demande quel monde nous allons laisser à nos enfants. Un monde où la guerre redevient normale ? Où les frontières se redessinent par la force ? Où les puissants écrasent les faibles sans que personne ne lève le petit doigt ? C’est ce monde-là qui se profile si nous n’agissons pas. Si nous laissons l’Ukraine tomber. Si nous continuons à croire que ça ne nous concerne pas. Chaque génération a ses défis. Celui de la nôtre, c’est de prouver que nous avons appris quelque chose du XXe siècle. Que nous ne referons pas les mêmes erreurs. Que nous ne regarderons pas, impuissants, le monde sombrer dans la barbarie. Ce défi, nous ne pouvons pas le refuser. Il est déjà là.
Conclusion : Le monde d'après
Ce qui a changé pour toujours
La guerre en Ukraine a changé le monde, définitivement et irréversiblement. L’illusion de la paix perpétuelle s’est effondrée. L’Europe se réarme comme elle ne l’avait plus fait depuis la Guerre froide. L’ordre mondial multipolaire s’installe, avec ses incertitudes et ses dangers. Les ressources — énergie, nourriture, matières premières — sont devenues des armes géopolitiques. Les guerres hybrides se généralisent, brouillant la frontière entre paix et conflit. Et des millions de personnes ont perdu leur vie, leur foyer, leurs membres, leur avenir. Rien de tout cela ne disparaîtra même si un accord de paix est signé demain.
Peut-être la paix viendra-t-elle. Peut-être les armes se tairont-elles un jour prochain sur les plaines de l’Ukraine. Mais le monde qui émergera de cette guerre ne sera pas celui d’avant. Il sera plus dangereux, plus fragmenté, plus incertain. Les certitudes qui structuraient notre vision du monde — la supériorité du droit sur la force, l’irréversibilité du progrès, la marche triomphale de la démocratie — ont volé en éclats. Nous devrons vivre avec cette nouvelle réalité. Nous adapter. Nous défendre. Ou disparaître.
La question qui reste
Au final, une seule question compte : qu’allons-nous faire de cette prise de conscience ? Allons-nous retomber dans notre confort, espérer que les choses s’arrangent d’elles-mêmes, reprendre nos vies comme si de rien n’était ? Ou allons-nous enfin regarder le monde tel qu’il est — dangereux, imprévisible, exigeant — et prendre les décisions qui s’imposent ? Renforcer nos défenses. Soutenir ceux qui se battent pour notre liberté. Construire l’autonomie stratégique qui nous permettra de ne plus dépendre de personne. C’est inconfortable. C’est coûteux. C’est nécessaire.
La guerre en Ukraine a changé le monde pour toujours. Cette phrase, je l’ai écrite au début de cet article. Je la répète à la fin, parce qu’elle contient tout. Le monde que nous connaissions est mort le 24 février 2022. Un autre est en train de naître, dans la douleur et le sang. Ce nouveau monde sera ce que nous en ferons. Plus dur, peut-être. Plus dangereux, certainement. Mais aussi, peut-être, plus lucide. Car nous ne pourrons plus prétendre que nous ne savions pas. Nous savons. Maintenant, il faut agir. Pour les Ukrainiens qui meurent chaque jour. Pour nos enfants qui méritent de vivre en paix. Pour nous-mêmes, qui n’avons plus le luxe de l’innocence. Le monde a changé. À nous de décider si nous changeons avec lui — ou si nous le laissons nous emporter.
Quelque part en Ukraine, ce matin, une mère a enterré son fils. Un enfant a dessiné sa maison détruite. Un soldat a perdu une jambe. Et le monde continue de tourner, indifférent ou impuissant. Cette indifférence, cette impuissance, nous n’avons plus le droit de les accepter. Car ce qui se passe là-bas finira par arriver ici si nous ne faisons rien. La guerre en Ukraine n’est pas leur guerre. C’est la nôtre. Et c’est maintenant qu’il faut choisir notre camp.
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, militaires et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les rapports de force internationaux, à comprendre les calculs des grandes puissances, à contextualiser les décisions des acteurs politiques et militaires, et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux qui concernent notre sécurité collective. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements. Cet article prend position en faveur du soutien à l’Ukraine et du renforcement de la défense européenne, position que j’assume pleinement.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : rapports de la Mission de surveillance des droits de l’homme des Nations Unies en Ukraine, données de l’OTAN sur les dépenses de défense, déclarations officielles des responsables politiques et militaires, statistiques de la FAO et du Programme alimentaire mondial, rapports du Council on Foreign Relations et du Chatham House.
Sources secondaires : analyses publiées par Al Jazeera, Euronews, RealClearPolitics, Le Grand Continent, World Geostrategic Insights, CSIS, études économiques de la Banque centrale européenne et de la Banque de Finlande, recherches académiques publiées dans Nature et Frontiers.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles au 26 janvier 2026, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées. Les chiffres sur les victimes civiles proviennent du dernier rapport de l’ONU publié en janvier 2026. Les données sur les dépenses de défense sont celles communiquées par l’OTAN et la Commission européenne fin 2025.
Toute évolution ultérieure de la situation — notamment l’issue des négociations en cours, l’évolution de la politique américaine, ou des changements dans la posture russe — pourrait modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations majeures sont publiées.
Sources
Sources primaires
Mission de surveillance des droits de l’homme de l’ONU en Ukraine (HRMMU) — « 2025 deadliest year for civilians in Ukraine since 2022 » — Janvier 2026
OTAN — « NATO Foreign Ministers reaffirm commitment to defence investment and Ukraine support » — Décembre 2025
Council on Foreign Relations (CFR) — « Conflicts to Watch in 2026 » — Janvier 2026
Chatham House — « Global security continued to unravel in 2025. Crucial tests are coming in 2026 » — Décembre 2025
Banque centrale européenne — « Fiscal aspects of European defence spending » — 2025
Sources secondaires
Al Jazeera — « Civilian casualties in Ukraine up sharply in 2025, UN monitor says » — 12 janvier 2026
Euronews — « 2025 was deadliest year for Ukrainian civilians since start of Russia’s all-out war » — 13 janvier 2026
RealClearPolitics / The Telegraph — Liam Halligan — « Peace May Be Coming But Ukraine Changed World Forever » — 25 janvier 2026
World Geostrategic Insights — « 2026: The Year the World will Test its Limits? » — Janvier 2026
Le Grand Continent — « Guerre en Ukraine : les 10 tendances lourdes de 2025 » — Décembre 2025
CSIS — « Defense Budgets in an Uncertain Security Environment » — 2025
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