Quand l’Occident ferme les portes
L’histoire de ce basculement commence en février 2022, quand les chars russes ont franchi la frontière ukrainienne. La réponse occidentale a été massive : gel des avoirs de la Banque centrale russe, exclusion de banques russes du système SWIFT, embargo sur le pétrole, le gaz, le charbon, et bientôt l’or. Les États-Unis ont été les premiers à frapper, suivis par le Royaume-Uni et l’Union européenne. L’objectif était clair : asphyxier l’économie russe, tarir ses sources de revenus, rendre le financement de la guerre impossible. Sur le papier, la stratégie semblait imparable. La Russie dépendait des marchés occidentaux pour écouler ses matières premières. Sans acheteurs, pas de revenus. Sans revenus, pas de guerre. Simple. Direct. Implacable. Sauf que la réalité s’est révélée plus complexe.
Car les sanctions, en fermant les marchés traditionnels, ont poussé Moscou à se tourner vers l’Est avec une détermination décuplée. La Chine est devenue le client incontournable. Pékin absorbe désormais 30 % des exportations russes et fournit 50 % de ses importations. Le commerce bilatéral a dépassé les 200 milliards de dollars pour la troisième année consécutive en 2025. Et surtout, les deux pays ont quasiment éliminé le dollar de leurs échanges. Presque toutes les transactions se font désormais en roubles et en yuans. Les sanctions occidentales, conçues pour isoler la Russie, ont en réalité accéléré son intégration dans un système économique alternatif dominé par la Chine. L’ironie est amère. Chaque nouvelle vague de sanctions semble renforcer ce qu’elle était censée détruire.
La Russie, deuxième producteur mondial d’or
Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut saisir la position de la Russie sur l’échiquier mondial de l’or. Le pays extrait plus de 300 tonnes métriques d’or chaque année, ce qui en fait le deuxième producteur mondial, juste derrière la Chine elle-même. Les gisements sibériens, les mines de l’Oural, les exploitations de l’Extrême-Orient russe alimentent un flux constant de métal précieux. Avant 2022, une grande partie de cette production partait vers Londres, plaque tournante historique du commerce mondial de l’or. Les lingots russes s’échangeaient sur le London Bullion Market, rejoignaient les coffres des banques centrales européennes, alimentaient les bijouteries du monde entier. Cette époque est révolue.
Aujourd’hui, les marchés occidentaux sont fermés à l’or russe. Il reste donc à Moscou deux options : stocker ou vendre à l’Est. Et visiblement, le choix est fait. Les données de 2025 montrent un transfert massif vers la Chine, mais aussi vers d’autres partenaires comme les Émirats arabes unis, la Turquie, et divers pays du Golfe. Des enquêtes ont révélé que des banques russes comme Lanta Bank et Vitabank ont reçu 21 cargaisons de devises — dollars, euros, dirhams, yuans — totalisant 82 millions de dollars en provenance des Émirats et de la Turquie, en échange d’or russe. L’or devient une monnaie d’échange universelle, un moyen de contourner les blocages bancaires, une porte de sortie quand toutes les autres sont verrouillées.
Il y a quelque chose de fascinant et d’inquiétant dans ce retour de l’or. Pendant des décennies, on nous a dit que les métaux précieux étaient des reliques, des vestiges d’une économie archaïque. L’avenir, c’était le numérique, les cryptomonnaies, les systèmes de paiement instantanés. Et voilà que les deux plus grandes puissances non-occidentales reviennent aux fondamentaux. À ce qui brille dans les coffres depuis des millénaires. Comme si, au fond, personne ne faisait vraiment confiance aux promesses numériques quand les choses deviennent sérieuses.
Section 3 : La Chine, acheteur stratégique
Pékin et la politique de dédollarisation
La Chine n’achète pas l’or russe par hasard ou par opportunisme. Chaque lingot qui traverse la frontière s’inscrit dans une stratégie de long terme, mûrement réfléchie par les planificateurs de Pékin. L’objectif est clair : réduire la dépendance au dollar américain, constituer des réserves capables de résister à d’éventuelles sanctions occidentales, et positionner le yuan comme alternative crédible dans le commerce international. La Banque populaire de Chine accumule de l’or depuis des années, mais le rythme s’est accéléré depuis 2022. Les réserves d’or chinoises officielles dépassent désormais les 2 298 tonnes, plaçant le pays parmi les plus gros détenteurs mondiaux. Et selon plusieurs analystes, les chiffres réels pourraient être bien supérieurs aux déclarations officielles.
Car Pékin joue sur plusieurs tableaux. D’un côté, les achats officiels, comptabilisés et déclarés au Conseil mondial de l’or. De l’autre, des acquisitions discrètes, via des entités étatiques, des fonds souverains, des intermédiaires opaques. Le Financial Times a documenté ces pratiques, estimant que la Chine pourrait avoir accumulé plusieurs fois plus d’or que ce qui apparaît dans les statistiques publiques. Pourquoi cette discrétion ? Parce que Pékin observe attentivement ce qui est arrivé à la Russie. Le gel des 300 milliards de dollars d’avoirs de la Banque centrale russe en Occident a été un électrochoc pour toutes les puissances non-alignées. Si l’Occident peut geler les réserves d’un pays du jour au lendemain, alors aucune réserve en dollars, en euros, en titres occidentaux n’est vraiment en sécurité. L’or, lui, est là. Physique. Tangible. Impossible à confisquer à distance.
Les réserves chinoises, un trésor de guerre
Les chiffres donnent le vertige. La Chine produit elle-même environ 380 tonnes d’or par an, ce qui en fait le premier producteur mondial. À cela s’ajoutent les importations massives en provenance de Russie, d’Australie, d’Afrique du Sud, et de nombreux autres pays. La demande intérieure est colossale : bijouterie, investissement, réserves bancaires. Mais au-delà de l’économie civile, c’est l’État chinois qui accumule méthodiquement. Chaque crise internationale, chaque tension avec Washington, chaque menace de sanctions renforce cette conviction : mieux vaut détenir de l’or que des bons du Trésor américain. Ceux-ci peuvent être gelés, saisis, utilisés comme levier de pression. L’or dans les coffres de Pékin échappe à toute juridiction étrangère.
Cette stratégie s’inscrit dans le projet plus large de dédollarisation porté par les BRICS. Le bloc, qui réunit désormais la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et plusieurs nouveaux membres, cherche activement des alternatives au système financier dominé par le dollar. Les réserves d’or combinées des pays BRICS dépassent les 6 000 tonnes, avec la Russie en tête (2 336 tonnes), suivie de la Chine. Cette masse critique permet d’envisager des scénarios jusque-là théoriques : une monnaie adossée à l’or, un système de règlement international indépendant du dollar, une architecture financière parallèle capable de fonctionner même sous sanctions occidentales maximales.
Section 4 : Les BRICS et le rêve d'une monnaie adossée à l'or
Le projet « Unit » prend forme
Le 31 octobre 2025, un événement est passé relativement inaperçu en Occident, mais il pourrait marquer un tournant historique. Des chercheurs ont lancé un projet pilote pour tester une nouvelle unité de règlement international au sein du bloc BRICS+ : le « Unit ». Cette unité n’est pas une simple monnaie numérique. Elle est conçue pour être adossée à des actifs tangibles : 40 % d’or physique et 60 % de devises BRICS (yuan, rouble, roupie, real, rand). L’idée est de créer un instrument de règlement qui ne dépend d’aucune économie unique, qui résiste à l’inflation, et qui échappe aux mécanismes de contrôle occidentaux. Le 8 décembre 2025, un prototype a été dévoilé. Les premiers tests sont en cours.
Si ce projet aboutit, les conséquences seraient considérables. Aujourd’hui, le dollar représente encore environ 59 % des réserves mondiales de change, contre moins de 5 % pour le yuan. La domination américaine sur le système financier international reste écrasante. Mais les BRICS représentent désormais près de 40 % de la population mondiale et une part croissante du PIB global. Leur capacité à créer un système alternatif n’est plus une chimère. L’accumulation d’or par la Russie et la Chine prend tout son sens dans cette perspective : il s’agit de constituer les garanties physiques d’une future monnaie BRICS. L’or n’est pas une relique. C’est le socle d’un nouveau monde financier en gestation.
On peut ricaner. On peut dire que c’est de la propagande, que le dollar est indétrônable, que les BRICS sont trop divisés pour construire quoi que ce soit de sérieux. Peut-être. Mais je me souviens qu’on disait la même chose de l’euro avant qu’il n’existe. Je me souviens qu’on pensait le yuan incapable de devenir une monnaie de réserve. Et je vois des lingots d’or traverser la frontière russo-chinoise à un rythme jamais vu. Quelque chose se construit. Quelque chose de concret. Et il serait dangereux de fermer les yeux simplement parce que ça ne correspond pas au monde qu’on voudrait voir.
La réponse de Washington : menaces et tarifs
L’administration américaine n’est pas restée passive face à ces manœuvres. En février 2025, le président Trump, de retour à la Maison-Blanche, a lancé un avertissement sans ambiguïté : « Les États BRICS essayaient de détruire notre dollar. Ils voulaient créer une nouvelle monnaie. Donc quand je suis arrivé, la première chose que j’ai dite, c’est que tout État BRICS qui mentionne même la destruction du dollar sera frappé d’un tarif de 150 %. » Le ton est martial. La menace est claire. Mais elle révèle aussi une certaine fébrilité. Car si le dollar était vraiment inattaquable, pourquoi brandir de telles représailles préventives ?
La vérité, c’est que Washington observe avec inquiétude la montée en puissance des alternatives. Le CIPS (Cross-Border Interbank Payment System) chinois, lancé comme concurrent de SWIFT, compte désormais 1 467 participants indirects dans 119 pays, connectant 4 800 banques à travers 185 pays. La Russie et la Chine ont développé leurs propres systèmes de cartes de paiement. Les cryptomonnaies et les stablecoins sont utilisés pour contourner les sanctions. Et maintenant, l’or physique revient en force comme moyen de règlement international. Chaque nouvelle sanction pousse un peu plus les pays ciblés à construire des systèmes alternatifs. L’hégémonie du dollar n’est pas menacée demain. Mais elle est grignotée, lentement, méthodiquement, lingot après lingot.
Section 5 : Les réserves russes à leur sommet historique
310 milliards de dollars en or
Paradoxalement, alors même que la Russie exporte des quantités record d’or vers la Chine, ses propres réserves d’or atteignent des sommets historiques. Au 30 novembre 2025, selon la Banque centrale de Russie, la valeur des avoirs en or du pays s’élevait à 310,72 milliards de dollars. Un record absolu. Cette hausse de 57 % sur un an s’explique en partie par l’envolée des cours mondiaux de l’or, mais aussi par des achats continus. L’or représente désormais plus de 42 % des réserves internationales de la Russie, le niveau le plus élevé depuis 1995. Le Conseil mondial de l’or classe le pays au cinquième rang mondial des détenteurs de réserves, avec environ 2 329 tonnes.
Cette stratégie d’accumulation répond à une logique de survie économique. Après le gel de ses avoirs en devises occidentales — environ 300 milliards de dollars bloqués dans les banques européennes et américaines — Moscou a compris que seul l’or physique offrait une protection réelle contre les sanctions. Les dollars sur un compte peuvent être gelés. Les lingots dans un coffre à Moscou restent à Moscou. Cette leçon a été retenue, non seulement par la Russie, mais par tous les pays qui pourraient un jour se retrouver dans le collimateur occidental. L’Inde accumule. La Turquie accumule. Les Émirats accumulent. L’or redevient l’actif ultime, celui qu’aucun décret présidentiel ne peut confisquer.
Mais les coffres se vident aussi
Pourtant, derrière ces chiffres triomphants, certains signaux inquiètent. Kyrylo Shevchenko, ancien gouverneur de la Banque nationale d’Ukraine, affirme que la Russie a commencé à vendre ses réserves stratégiques d’or pour combler un déficit budgétaire croissant. « La Russie vend maintenant ses réserves stratégiques d’or — quelque chose que la Banque centrale évitait depuis des décennies », a-t-il déclaré. Selon ses estimations, Moscou pourrait vendre jusqu’à 30 milliards de dollars (environ 230 tonnes) d’or au cours de l’année 2025, avec potentiellement 15 milliards supplémentaires (115 tonnes) en 2026. Si ces chiffres se confirment, il s’agirait de l’une des plus importantes liquidations de réserves souveraines d’or par une grande économie dans l’histoire récente.
Cette contradiction apparente — des réserves record mais des ventes massives — s’explique par la pression des sanctions. Le budget militaire russe explose. Les dépenses de guerre en Ukraine engloutissent des ressources colossales. Les recettes pétrolières et gazières ont chuté de près de 24 % en 2025, leur niveau le plus bas depuis 2020. En juillet 2025, les revenus pétroliers ont plongé de 29,9 % par rapport à l’année précédente, pour le troisième mois consécutif. Face à cette hémorragie, l’or devient une bouée de sauvetage. Vendre à la Chine, c’est obtenir des yuans ou des marchandises sans passer par le système bancaire occidental. C’est maintenir l’effort de guerre malgré les sanctions. L’or qui part vers Pékin n’est pas un signe de prospérité. C’est peut-être le symptôme d’une économie sous pression qui liquide ses bijoux de famille pour tenir.
C’est là que l’histoire devient vertigineuse. D’un côté, on nous dit que la Russie n’a jamais été aussi riche en or. De l’autre, elle vend à tour de bras pour financer sa guerre. Les deux sont vrais en même temps. Les cours montent, donc la valeur des réserves augmente. Mais les besoins explosent, donc les coffres se vident. C’est une course contre la montre. Et personne ne sait vraiment qui gagne. Ce qu’on sait, c’est que chaque lingot vendu à Pékin prolonge la guerre en Ukraine de quelques jours, quelques semaines. L’or russe a du sang sur les mains.
Section 6 : L'or comme arme de contournement des sanctions
Les routes de l’ombre
L’or circule. Pas toujours par les voies officielles. Des enquêtes ont révélé l’existence de réseaux complexes permettant à la Russie de convertir son métal précieux en devises utilisables. Les Émirats arabes unis, hub mondial du commerce de l’or, jouent un rôle central. Dubaï est depuis longtemps une plaque tournante où l’or de toutes origines — légitimes ou douteuses — trouve preneur. Des banques russes y ont établi des canaux pour échanger de l’or contre des dollars, des euros, des dirhams. La Turquie, autre partenaire commercial majeur, sert également de point de passage. Ankara a maintenu des relations économiques avec Moscou malgré les pressions occidentales, profitant de sa position géographique et de son refus de s’aligner sur les sanctions.
À Hong Kong, des entreprises russes ont trouvé un autre mécanisme ingénieux. Elles vendent de l’or sur le marché local, déposent les recettes dans des comptes bancaires hongkongais, puis utilisent ces fonds pour payer des fournisseurs chinois. Le circuit évite totalement le système bancaire occidental. Pas de SWIFT, pas de dollars, pas de gel possible. L’or physique entre, l’argent sort, les marchandises arrivent. C’est rustique, mais ça fonctionne. Et c’est exactement ce que les concepteurs des sanctions voulaient empêcher. Sauf qu’ils n’ont pas prévu l’agilité des acteurs économiques quand leur survie est en jeu. Chaque trou dans le filet est exploité. Chaque faille est élargie. L’or est l’outil parfait pour ce jeu du chat et de la souris.
L’or numérique et les cryptomonnaies
La Russie ne se contente pas de l’or physique. Elle explore également les actifs numériques adossés à l’or. En 2025, Moscou a lancé un programme pilote de système d’or numérique basé sur la blockchain. Le principe : des tokens représentant de l’or physique stocké dans des coffres, échangeables contre des roubles, avec une valeur indexée sur les cours internationaux. Ces actifs numériques pourraient à terme servir au règlement de transactions internationales, offrant la stabilité de l’or avec la fluidité du numérique. Le Brésil, qui préside actuellement les BRICS, a exprimé son intérêt pour intégrer ce type de mécanisme dans un futur système de paiement BRICS.
Parallèlement, les cryptomonnaies jouent un rôle croissant dans le contournement des sanctions. En juillet 2024, la Douma a adopté une loi autorisant l’utilisation des cryptomonnaies dans les règlements internationaux, légalisant de facto leur usage pour éviter les sanctions. Les stablecoins — ces cryptomonnaies adossées au dollar ou à d’autres actifs — représentent désormais 63 % de toutes les transactions crypto illicites. Les grandes banques russes proposent des services crypto, et le vocabulaire officiel parle pudiquement de « méthodes de paiement alternatives ». L’écosystème est en place : or physique, or numérique, cryptomonnaies, yuans, roubles. Un arsenal complet pour naviguer dans un monde où les portes occidentales sont fermées.
Section 7 : Les conséquences pour l'économie mondiale
Un système financier qui se fragmente
Ce que nous observons avec l’explosion des exportations d’or russe vers la Chine n’est qu’un symptôme d’un phénomène plus large : la fragmentation du système financier mondial. Pendant des décennies, l’architecture issue de Bretton Woods, dominée par le dollar américain et les institutions occidentales (FMI, Banque mondiale, SWIFT), a fonctionné comme un système unifié. Les sanctions étaient rares et ciblées. L’idée qu’un pays du G20 puisse être exclu du système semblait impensable. Février 2022 a changé la donne. La Russie a été coupée, mais elle ne s’est pas effondrée. Elle a trouvé des alternatives. Et d’autres pays observent, prennent note, se préparent.
La conséquence est une bifurcation progressive de l’économie mondiale. D’un côté, le bloc occidental, avec ses règles, ses sanctions, son système financier intégré. De l’autre, un bloc émergent — Chine, Russie, et leurs partenaires — qui construit ses propres infrastructures. Les échanges entre ces deux blocs continuent, mais à travers des mécanismes de plus en plus opaques. L’or circule. Les cryptomonnaies circulent. Les marchandises circulent via des intermédiaires. Mais la confiance systémique qui permettait un commerce mondial fluide s’érode. Chaque sanction renforce les murs. Chaque contournement creuse de nouveaux tunnels. On s’éloigne du monde intégré qu’on avait construit. Et personne ne sait vraiment vers quoi on se dirige.
L’or, valeur refuge universelle
Dans ce contexte d’incertitude, l’or retrouve sa fonction primordiale : celle de valeur refuge ultime. Les cours ont bondi de 25 % au premier semestre 2025. Le platine a grimpé de 59 %, le palladium de 38 %. Les investisseurs institutionnels se ruent sur les métaux précieux. Les banques centrales du monde entier accumulent. Pas seulement la Chine et la Russie. Le Brésil a acheté 16 tonnes en septembre 2025, sa première acquisition depuis 2021. L’Inde renforce ses stocks. La Pologne, pourtant membre de l’UE et de l’OTAN, a massivement augmenté ses réserves. Le message est clair : dans un monde où les actifs financiers peuvent être gelés par décision politique, l’or physique offre une sécurité qu’aucun autre actif ne peut garantir.
Cette ruée vers l’or a des implications profondes. Elle suggère une perte de confiance dans le système financier international tel qu’il existe. Elle indique que même des alliés des États-Unis veulent se prémunir contre d’éventuels retournements. Elle annonce peut-être un monde où plusieurs systèmes monétaires coexisteront, chacun avec ses propres règles, ses propres garanties. L’or serait alors le pont entre ces systèmes, la seule valeur universellement reconnue. Nous ne sommes pas encore là. Mais les 1,9 milliard de dollars d’or russe déversés sur le marché chinois en onze mois montrent que la transition a commencé. Et qu’elle s’accélère.
Je ne suis pas économiste. Je ne prétends pas avoir les réponses. Mais je vois des pays qui accumulent frénétiquement de l’or, comme si demain il n’y en aurait plus. Je vois des systèmes parallèles qui se construisent. Je vois des alliances qui se reconfigurent. Et je me demande si on n’est pas en train de vivre, sans vraiment le réaliser, un de ces moments charnières que les historiens dateront plus tard. « En 2025, le système de Bretton Woods a commencé à se fissurer. » Peut-être. Ou peut-être que tout cela ne sera qu’une parenthèse. Mais le doute, lui, est bien réel.
Section 8 : La Russie prépare l'avenir
L’interdiction programmée des exportations d’or
Dans un mouvement qui peut sembler paradoxal au vu des exportations massives actuelles, la Russie prépare une interdiction des exportations de lingots d’or à partir de 2026. Cette mesure vise officiellement à « limiter la fuite des capitaux » et à « conserver les ressources stratégiques » sur le territoire national. Une loi interdit déjà l’exportation de déchets de métaux précieux jusqu’en mai 2026. L’extension aux lingots marquerait un tournant majeur. Après avoir inondé la Chine d’or pendant des mois, Moscou fermerait le robinet. Les stocks resteraient dans les coffres russes, constituant une réserve stratégique pour l’avenir.
Cette stratégie révèle une vision à long terme. Aujourd’hui, la Russie a besoin de liquidités pour financer sa guerre et maintenir son économie malgré les sanctions. L’or est l’un des rares actifs qu’elle peut vendre facilement. Mais demain, si le conflit s’enlise ou se termine, si un nouveau système monétaire émerge au sein des BRICS, ces réserves d’or pourraient valoir bien plus que leur poids en yuans ou en roubles. Moscou joue donc sur deux tableaux : vendre aujourd’hui pour survivre, mais préparer les restrictions pour accumuler demain. C’est un calcul risqué. Si les cours s’effondrent ou si les partenaires se détournent, la Russie aura vendu ses réserves au pire moment. Mais si le pari réussit, elle sera assise sur un trésor quand le nouveau système se mettra en place.
Le commerce bilatéral en mutation
L’or n’est qu’une facette de la relation économique Russie-Chine, mais elle éclaire l’ensemble. Le commerce bilatéral a connu des transformations profondes depuis 2022. Il a plus que doublé entre 2020 et 2024, dépassant les 200 milliards de dollars annuels. Puis, en 2025, un léger recul de 8 à 9 % a été enregistré, principalement dû à la baisse des exportations de pétrole russe et à la diminution des ventes de voitures et de produits technologiques chinois en Russie. Mais ce recul global masque des réallocations sectorielles. Moins de pétrole, plus d’or. Moins de biens de consommation, plus de composants stratégiques. La relation s’approfondit et se complexifie.
Les deux pays ont quasiment éliminé le dollar de leurs échanges. 95 % des transactions se font désormais en roubles et en yuans. Les systèmes de paiement nationaux sont interconnectés. Les banques travaillent directement ensemble, sans passer par les correspondants occidentaux. C’est une relation que Moscou et Pékin qualifient de « partenariat stratégique sans limites ». La formule est pompeuse, mais elle traduit une réalité : face aux pressions occidentales, les deux géants ont choisi de s’adosser l’un à l’autre. La Chine fournit les biens manufacturés, la technologie, le système financier alternatif. La Russie fournit l’énergie, les matières premières, et désormais l’or. Un échange qui pourrait redéfinir les équilibres mondiaux pour des décennies.
Section 9 : Les implications pour l'Ukraine et l'Occident
L’or qui finance la guerre
Chaque lingot d’or qui part vers la Chine génère des revenus pour l’État russe. Des revenus qui, in fine, alimentent le budget militaire. Les sanctions occidentales visaient à assécher ces ressources. Elles ont partiellement réussi : les recettes pétrolières ont chuté, les coûts d’importation ont explosé (la Russie paie une surcharge de près de 90 % sur les biens sanctionnés importés de Chine, contre 9 % en provenance d’autres pays). Mais l’or offre une soupape. 1,9 milliard de dollars en onze mois, c’est de quoi acheter des munitions, des drones, du matériel. C’est de quoi prolonger le conflit de plusieurs mois. L’économie de guerre russe tourne à plein régime, et l’or est l’un des carburants.
Pour l’Ukraine, cette réalité est cruelle. Chaque transaction or-contre-yuans entre Moscou et Pékin se traduit par des bombes sur Kharkiv, des missiles sur Odessa, des vies perdues sur le front. L’or russe n’est pas neutre. Il a du sang sur les mains. Et l’Occident se trouve dans une position inconfortable : ses sanctions ont poussé la Russie vers la Chine, et cette dernière n’a aucune intention de se conformer aux restrictions occidentales. L’UE a commencé à cibler des entités chinoises dans ses 18e paquet de sanctions adopté en juillet 2025 — une première depuis 2022. Mais ces mesures restent symboliques face à l’ampleur des flux.
L’impuissance relative de l’Occident
Que peut faire l’Occident face à ce commerce d’or qui échappe à son contrôle ? Les options sont limitées. Sanctionner la Chine pour ses achats d’or russe déclencherait une guerre commerciale aux conséquences cataclysmiques. Les économies occidentales dépendent des importations chinoises, des chaînes d’approvisionnement asiatiques, des investissements croisés. Cibler les intermédiaires — Émirats, Turquie, Hong Kong — est plus réaliste, mais ces pays ont montré qu’ils privilégient leurs intérêts économiques sur la solidarité occidentale. Le commerce de l’or, par sa nature physique et décentralisée, est presque impossible à contrôler entièrement.
L’Occident se retrouve face à un dilemme fondamental. Les sanctions ont été conçues pour un monde où tous les flux financiers passaient par des canaux contrôlables. Ce monde s’effrite. L’or, les cryptomonnaies, les systèmes de paiement alternatifs créent des voies de contournement. Plus les sanctions se durcissent, plus les alternatives se développent. C’est une course aux armements économiques dont personne ne connaît l’issue. Ce qui est certain, c’est que le modèle des sanctions tel qu’il a été pratiqué jusqu’ici atteint ses limites. Il faudra inventer autre chose. Ou accepter que certains pays puissent désormais opérer en dehors du système occidental sans s’effondrer.
Section 10 : Ce que révèle cette explosion des exportations
Un symptôme de recomposition mondiale
La multiplication par neuf des exportations d’or russe vers la Chine en 2025 n’est pas un événement isolé. C’est le symptôme d’une recomposition profonde des équilibres mondiaux. Depuis la fin de la Guerre froide, l’Occident — et singulièrement les États-Unis — dominait le système financier international. Le dollar était roi. Les institutions occidentales dictaient les règles. Les sanctions étaient l’arme ultime, capable de mettre à genoux n’importe quel récalcitrant. Cette époque touche peut-être à sa fin. Non pas que le dollar va s’effondrer demain — il reste la monnaie de réserve mondiale, et de loin. Mais son hégémonie absolue est contestée. Et chaque lingot d’or qui traverse la frontière russo-chinoise est un petit coup de pioche dans l’édifice.
Ce que nous voyons, c’est l’émergence d’un monde multipolaire sur le plan financier aussi bien que géopolitique. Un monde où plusieurs systèmes coexistent, parfois en concurrence, parfois en parallèle. Un monde où des pays peuvent choisir de s’extraire du système occidental et de construire le leur. Ce n’est pas nécessairement un monde meilleur. La fragmentation peut signifier plus de conflits, plus d’opacité, plus de difficultés pour le commerce international. Mais c’est le monde qui se dessine. Et l’or, ce métal que certains pensaient relégué aux musées, en est l’un des instruments centraux.
Le retour du tangible
Il y a quelque chose de profondément significatif dans ce retour de l’or. Pendant des décennies, la finance mondiale s’est dématérialisée. Les transactions sont devenues des lignes de code. Les actifs sont des écritures comptables. La monnaie elle-même n’existe plus que sous forme électronique pour l’essentiel des échanges. Et voilà que les deux plus grandes puissances non-occidentales reviennent au tangible. À ce qui pèse, ce qui brille, ce qui existe physiquement. L’or ne peut pas être effacé par un piratage. Il ne peut pas être gelé par un décret. Il ne dépend d’aucun serveur, d’aucune infrastructure contrôlée par un tiers. Dans un monde d’incertitude croissante, cette matérialité a une valeur en soi.
Ce retour du tangible interroge notre rapport à la confiance. Toute monnaie, tout système financier repose sur la confiance. On accepte des dollars parce qu’on croit que d’autres les accepteront demain. On stocke ses économies dans une banque parce qu’on croit qu’elle ne fera pas faillite. On utilise SWIFT parce qu’on croit que le système fonctionnera toujours. Quand cette confiance s’érode — quand des réserves peuvent être gelées, quand des pays entiers peuvent être exclus — le tangible reprend ses droits. L’or est la matérialisation de la méfiance. Et sa circulation croissante entre Moscou et Pékin dit quelque chose sur l’état de la confiance mondiale.
Conclusion : L'or, miroir d'un monde qui bascule
Ce que les chiffres racontent
1,9 milliard de dollars en onze mois. Neuf fois plus qu’un an plus tôt. Des records pulvérisés en octobre et novembre 2025. Ces chiffres racontent une histoire. Celle d’une Russie sous sanctions qui trouve des échappatoires. Celle d’une Chine qui accumule méthodiquement des réserves stratégiques. Celle d’un système financier mondial qui se fissure. L’or russe qui coule vers Pékin n’est pas qu’une transaction commerciale. C’est un symbole. Le symbole d’un monde où les anciennes certitudes s’effritent, où de nouveaux équilibres se cherchent, où le tangible reprend sa place face au virtuel. Ce n’est ni bien ni mal. C’est ce qui est. Et il vaut mieux regarder en face ce qui est que de se bercer d’illusions sur ce qu’on voudrait.
La guerre en Ukraine a précipité ces transformations, mais elle ne les a pas créées. Les tensions entre l’Occident et la Chine existaient avant. La volonté de dédollarisation de nombreux pays était déjà présente. Les BRICS cherchaient déjà des alternatives. Février 2022 a simplement accéléré un mouvement qui était déjà en marche. Les sanctions ont été le catalyseur, transformant des tendances latentes en réalités concrètes. Aujourd’hui, le genie est sorti de la bouteille. On ne reviendra pas à l’avant. La question n’est plus de savoir si le système financier mondial va changer, mais comment, à quel rythme, et au profit de qui.
En écrivant ces lignes, je mesure l’ampleur de ce qui se joue. Des lingots d’or qui traversent une frontière, ça peut sembler abstrait, lointain, technique. Mais derrière ces chiffres, il y a des vies. Celles des Ukrainiens qui subissent une guerre financée en partie par cet or. Celles des millions de personnes qui dépendent d’un système économique mondial dont les règles sont en train de changer. Celles de nos enfants, qui hériteront d’un monde qu’on façonne aujourd’hui sans vraiment le vouloir. L’or brille. Mais sa lumière est froide. Et elle éclaire un avenir dont personne ne connaît vraiment la forme.
Les questions qui restent
Qu’adviendra-t-il quand la Russie fermera le robinet des exportations en 2026 ? La Chine trouvera-t-elle d’autres fournisseurs ? Le projet de monnaie BRICS adossée à l’or aboutira-t-il ? Les sanctions occidentales finiront-elles par avoir raison de l’économie russe, ou celle-ci s’adaptera-t-elle indéfiniment ? Le dollar conservera-t-il sa suprématie, ou assistons-nous aux premiers signes de son déclin ? Ces questions restent ouvertes. Les réponses se dessineront dans les mois et les années qui viennent. Ce qui est certain, c’est que l’or — ce métal que l’humanité chérit depuis des millénaires — est redevenu un acteur central de la géopolitique mondiale. Pas comme une relique du passé. Comme une arme de l’avenir.
Le métal jaune continuera de circuler. Entre coffres-forts et cargos. Entre Moscou et Pékin. Entre le monde d’hier et celui de demain. Chaque gramme raconte une histoire. Celle des empires qui s’affrontent, des alliances qui se reconfigurent, des systèmes qui s’effondrent et qui naissent. L’or russe vers la Chine, multiplié par neuf en un an. Neuf fois. Ce chiffre restera. Comme la marque d’un basculement. Comme le signe d’un monde qui change sous nos yeux. Que nous le voulions ou non.
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les flux commerciaux internationaux, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs étatiques et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent l’ordre mondial.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : données douanières chinoises compilées par Trade Data Monitor, rapports de la Banque centrale de Russie, déclarations officielles des gouvernements concernés, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Bloomberg, Reuters, Agence France-Presse).
Sources secondaires : publications spécialisées (The Moscow Times, Financial Times, Kyiv Independent), analyses d’institutions de recherche établies (Atlantic Council, RAND Corporation, CEPII), rapports du Conseil mondial de l’or, médias d’information reconnus internationalement.
Les données statistiques, économiques et géopolitiques citées proviennent d’institutions officielles et d’organismes de recherche reconnus. Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes économiques et stratégiques qui animent les acteurs globaux.
Sources
Sources primaires
Trade Data Monitor / Bloomberg – Données douanières chinoises sur les importations de métaux précieux russes – Janvier-Novembre 2025
Banque centrale de Russie – Rapport sur les réserves internationales et avoirs en or – Novembre 2025
Conseil mondial de l’or (World Gold Council) – Classement mondial des réserves d’or souveraines – T3 2025
Administration des douanes de Chine – Statistiques d’importation de métaux précieux – 2025
Sources secondaires
The Moscow Times – « Russia Nearly Doubles Precious Metals Exports to China in 2025 » – Juillet 2025
RBC Ukraine – « China buys record volumes of Russian gold in November » – Décembre 2025
Kyiv Independent – « Russia is leveraging gold and working with China to bypass Western sanctions » – 2024-2025
Financial Times – Analyses sur les achats d’or chinois non déclarés – 2025
Atlantic Council – « Gold’s geopolitical comeback: How physical and digital gold can be used to evade US sanctions » – 2025
RAND Corporation – Analyses sur l’utilisation des cryptomonnaies par la Russie – Août 2025
La Libre Belgique – « Poutine a vendu un montant record d’or à la Chine » – Juillet 2025
CEPII – « La Lettre du CEPII » – Analyses du commerce extérieur russe – Mai 2025
Modern Diplomacy – « De-Dollarization & BRICS: A New Global Power Shift? » – Avril 2025
Chicago Policy Review – « BRICS and the Shift Away from Dollar Dependence » – Octobre 2025
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