Quand le Cambodge et la Thaïlande se sont déchirés
On ne peut pas comprendre l’adhésion du Cambodge au Board of Peace sans parler de la guerre. Pas celle d’il y a cinquante ans. Celle d’il y a six mois. Le 24 juillet 2025, les premiers coups de feu ont éclaté près du temple de Ta Muen Thom, dans les montagnes de Dangrek qui séparent les deux pays. En quelques heures, les combats se sont étendus à douze points de la frontière longue de 817 kilomètres. Artillerie. Roquettes. Frappes aériennes. La Thaïlande a déployé ses F-16 pour bombarder des positions cambodgiennes. Le Cambodge a répliqué avec des systèmes d’artillerie multiple. Des villages entiers ont été évacués des deux côtés. Les sirènes hurlaient. Les familles fuyaient avec ce qu’elles pouvaient porter. En quelques jours, le conflit frontalier qui couvait depuis des décennies s’est transformé en guerre ouverte.
Le bilan est vertigineux. Plus de 100 morts confirmés. Plus d’un demi-million de déplacés — certaines sources parlent même d’un million. Des écoles fermées. Des hôpitaux touchés. Des enfants qui ne savent plus ce qu’est une nuit sans explosions. Le cessez-le-feu du 28 juillet 2025, négocié en urgence à Kuala Lumpur sous pression américaine et malaisienne, n’a tenu que quelques mois. En décembre 2025, les hostilités ont repris de plus belle. La Thaïlande a lancé de nouvelles frappes aériennes. Le Cambodge a dénoncé des violations répétées. Les morts se sont de nouveau accumulés : 26 soldats thaïlandais, 30 civils cambodgiens, des dizaines de blessés. Un nouveau cessez-le-feu a finalement été signé le 27 décembre 2025, mettant fin à vingt jours de combats intenses. Mais la paix reste fragile. Les plaies sont encore ouvertes.
J’ai lu les témoignages. Les familles cambodgiennes qui ont fui avec leurs enfants dans les bras. Les paysans thaïlandais qui ont vu leurs rizières transformées en champs de bataille. Et je me demande : est-ce que ces gens-là savent que leurs dirigeants vont maintenant s’asseoir ensemble autour d’une table présidée par Trump pour parler de paix mondiale ? Est-ce que ça leur fait quelque chose ? Ou est-ce que c’est juste une abstraction de plus, une signature de plus, pendant qu’ils reconstruisent leurs maisons détruites ?
Trump, l’homme qui a fait taire les canons
C’est dans ce contexte de guerre fratricide que Donald Trump est entré en scène. Le 26 juillet 2025, en pleine escalade militaire, le président américain a passé deux coups de fil. Un à Hun Manet. Un au Premier ministre thaïlandais par intérim. Son message était simple et brutal : arrêtez de vous battre, ou oubliez vos accords commerciaux avec les États-Unis. La menace tarifaire a fonctionné là où la diplomatie traditionnelle avait échoué. Deux jours plus tard, les armes se taisaient — temporairement du moins. Trump s’est immédiatement attribué le mérite de cette accalmie, postant sur Truth Social qu’il avait résolu un conflit qui rappelait celui entre le Pakistan et l’Inde. La comparaison était peut-être exagérée, mais l’effet était réel. Pour la première fois depuis des semaines, les tirs d’artillerie cessaient.
La reconnaissance cambodgienne ne s’est pas fait attendre. Le 7 août 2025, Hun Manet a officiellement nominé Donald Trump pour le prix Nobel de la Paix. Dans sa lettre au Comité Nobel norvégien, le Premier ministre cambodgien saluait le statecraft extraordinaire du président américain et son intervention vitale qui a évité une perte considérable de vies humaines. Trois jours plus tard, 70 000 moines bouddhistes cambodgiens ont exprimé leur soutien à cette nomination lors d’une marche pour la paix à Phnom Penh. Le chef des moines de Wat Ounaloum, le monastère considéré comme le siège du bouddhisme cambodgien, a déclaré que Trump méritait cette reconnaissance pour sa contribution historique à l’avancement de la paix mondiale. L’image était saisissante : des milliers de robes safran défilant en l’honneur d’un milliardaire américain aux tweets incendiaires. Le monde tourne parfois sur des axes inattendus.
Section 3 : Les calculs derrière l'adhésion
La danse délicate avec Pékin et Washington
Le Cambodge ne rejoint pas le Board of Peace par idéalisme. Les analystes sont unanimes : cette décision relève d’un pragmatisme géopolitique froid et calculé. Depuis des années, le royaume d’Asie du Sud-Est navigue entre deux géants. D’un côté, la Chine, son premier partenaire commercial, son principal investisseur en infrastructures, son allié militaire de plus en plus proche. De l’autre, les États-Unis, qui ont imposé des sanctions et des restrictions de visas sur le Cambodge pour ses violations des droits humains et sa corruption endémique. Pendant des années, Phnom Penh a clairement penché vers Pékin. La base navale de Ream, sur le golfe de Thaïlande, est devenue un symbole de cette proximité sino-cambodgienne, suscitant l’inquiétude de Washington et de ses alliés régionaux.
Mais sous Hun Manet, quelque chose a changé. Le fils de Hun Sen, qui a pris les rênes du pouvoir en 2023, a fait ses études à West Point. Il parle anglais couramment. Il connaît l’Amérique de l’intérieur. Et il semble vouloir diversifier les dépendances de son pays. En février 2025, le Cambodge a proposé de relancer les exercices militaires conjoints Angkor Sentinel avec les États-Unis, annulés depuis des années. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth est attendu pour visiter la controversée base de Ream. Les tarifs douaniers américains sur les produits cambodgiens sont passés de 49% menacés à 19% effectifs après le cessez-le-feu de juillet. L’adhésion au Board of Peace s’inscrit dans cette stratégie de rééquilibrage, que certains experts qualifient de flexibilité stratégique ou de diversification des dépendances. Le Cambodge ne tourne pas le dos à la Chine. Il ouvre simplement une autre porte.
C’est fascinant, quand on y pense. Le Cambodge joue sur plusieurs tableaux à la fois. Il embrasse Trump publiquement tout en maintenant ses liens avec Pékin. Il rejoint une initiative américaine tout en refusant de rembourser une dette de guerre datant des années 1970 — une dette que Phnom Penh considère comme une insulte après les bombardements américains. Hun Manet marche sur une corde raide. Et pour l’instant, il ne tombe pas.
Ce que le Cambodge espère gagner
Les bénéfices potentiels de cette adhésion sont multiples. D’abord, les tarifs. L’industrie textile cambodgienne, qui représente une part cruciale de l’économie nationale, avait tout à perdre d’une guerre commerciale avec les États-Unis. Le vice-Premier ministre cambodgien l’a d’ailleurs reconnu publiquement : les 49% de droits de douane initialement menacés auraient décimé le secteur de l’habillement. La réduction à 19%, obtenue après le premier cessez-le-feu, a été présentée comme une victoire directe de la diplomatie avec Trump. Rejoindre le Board of Peace pourrait consolider ces gains commerciaux et ouvrir la porte à de nouveaux accords. Ensuite, la légitimité internationale. Le Cambodge traîne une réputation sulfureuse en matière de droits humains, héritée des décennies de pouvoir autoritaire de Hun Sen. S’afficher aux côtés de Trump dans une initiative de paix mondiale permet de redorer quelque peu ce blason terni.
Il y a aussi la question du conflit avec la Thaïlande. Les deux cessez-le-feu de 2025 ont été obtenus sous pression américaine. Trump s’est posé en médiateur, en faiseur de paix. En rejoignant son Board, le Cambodge s’assure une place à la table où se discuteront peut-être les futures résolutions de ce conflit frontalier séculaire. Le secrétaire d’État Marco Rubio a d’ailleurs réitéré, lors d’un appel avec Hun Manet le 25 décembre 2025, que les États-Unis étaient prêts à faciliter les discussions pour assurer la paix et la stabilité entre le Cambodge et la Thaïlande. Avoir un siège au Board of Peace, c’est s’assurer que votre voix sera entendue quand ces discussions auront lieu. C’est de la realpolitik à l’état pur, sans fard ni illusion.
Section 4 : Le Board of Peace, cette créature étrange
Une organisation qui interroge
Mais qu’est-ce que le Board of Peace, au juste ? La réponse dépend de qui vous posez la question. Pour Donald Trump, c’est le conseil le plus prestigieux jamais assemblé à aucune époque, en aucun lieu. Pour ses critiques européens, c’est un club payant centré sur Trump, comme l’a décrit The Guardian. Pour les diplomates prudents, c’est une initiative qui interfère dangereusement avec l’ordre international plus large, selon les mots du Premier ministre slovène Robert Golob, qui a refusé de rejoindre. La structure de gouvernance révèle les ambitions démesurées du projet. Au sommet, un conseil exécutif fondateur. En dessous, le Board of Peace proprement dit, qui vote sur les budgets, les politiques et les nominations. Puis un comité exécutif de sept membres chargé de mettre en œuvre les missions. Et au-dessus de tout cela, un président — Trump lui-même — doté de pouvoirs considérables et potentiellement en poste à vie.
La charte de onze pages, comprenant huit chapitres et treize articles, ne mentionne pas Gaza une seule fois. Elle parle de conflits en général, de zones affectées ou menacées. Cette ambiguïté a fait fuir plusieurs pays. La France a décliné l’invitation, son ministère des Affaires étrangères déclarant que la charte va au-delà du seul cadre de Gaza et soulève de sérieuses questions, notamment concernant les principes et la structure des Nations Unies. L’Allemagne a également refusé. Le Royaume-Uni a exprimé des inquiétudes sur l’éventuelle participation de Vladimir Poutine. La Norvège, la Suède, la Slovénie, le Portugal… La liste des pays qui ont dit non ou qui hésitent encore est longue. En revanche, Israël a signé — même si Benjamin Netanyahu n’a pas assisté à la cérémonie par crainte d’être arrêté par les autorités suisses. La Russie étudie l’invitation. Poutine a même proposé d’envoyer un milliard de dollars prélevés sur les avoirs russes gelés aux États-Unis. Le Board of Peace attire décidément une clientèle variée.
Je relis la liste des pays signataires. Bahreïn, Émirats arabes unis, Hongrie, Pakistan, Argentine… Et maintenant le Cambodge. Ce n’est pas exactement le who’s who des démocraties libérales. C’est plutôt un rassemblement de régimes qui ont quelque chose à gagner — ou à perdre — avec Washington. Je ne juge pas. Je constate. Et je me demande ce que ça dit de l’état du monde en 2026.
Jared Kushner et les gratte-ciel de Gaza
La cérémonie de Davos a offert un aperçu troublant des ambitions du Board of Peace. Jared Kushner, gendre de Trump et négociateur du cessez-le-feu à Gaza, a présenté un diaporama montrant sa vision pour la reconstruction du territoire palestinien. Des simulations de gratte-ciel élégants sur le front de mer de Gaza. Des zones dédiées au tourisme côtier. Un aéroport. Un port maritime. Le tout réalisable en deux à trois ans, selon Kushner. Nous n’avons pas de plan B, a-t-il déclaré avec une confiance absolue. Juste un plan directeur. Trump, qui se décrit lui-même comme un homme de l’immobilier dans l’âme, a souligné l’emplacement exceptionnel de Gaza sur la mer. Des gens qui vivent si mal vont vivre si bien, mais tout a commencé avec l’emplacement, a-t-il ajouté. L’enclave dévastée par plus de deux ans de guerre transformée en station balnéaire de luxe. L’idée a de quoi faire grincer des dents.
Pour superviser les opérations quotidiennes de reconstruction, le Board of Peace s’appuiera sur le Comité national pour l’administration de Gaza, dirigé par Ali Shaath, ancien vice-ministre de l’Autorité palestinienne. Nikolay Mladenov, ancien coordinateur spécial des Nations Unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, a été choisi comme directeur général du Board. Des noms connus, des visages respectés. Mais la question demeure : comment transformer un territoire où les combats viennent à peine de cesser en paradise pour promoteurs immobiliers ? Comment reconstruire quand les conditions humanitaires restent désastreuses ? Comment parler de tourisme côtier quand des millions de personnes manquent encore de nourriture et de médicaments ? Le Cambodge, en rejoignant cette initiative, s’associe à ces questions sans réponses. Et à ces promesses peut-être impossibles à tenir.
Section 5 : Les fantômes du passé
La dette de sang que Washington refuse d’oublier
Il y a une ironie cruelle dans l’adhésion du Cambodge au Board of Peace américain. Entre 1965 et 1973, les États-Unis ont déversé plus de 2,7 millions de tonnes de bombes sur le territoire cambodgien — plus que sur le Japon pendant toute la Seconde Guerre mondiale. L’opération Menu, puis l’opération Freedom Deal, visaient officiellement les sanctuaires vietnamiens le long de la frontière. Dans les faits, elles ont tué des dizaines de milliers de civils cambodgiens et déstabilisé le pays au point de préparer le terrain à l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges. Cinquante ans plus tard, le Cambodge reste l’un des pays les plus contaminés par les mines et les munitions non explosées au monde. Chaque année, des enfants perdent des membres en jouant dans des champs où des bombes américaines attendent toujours d’exploser.
Et puis il y a la dette. Les États-Unis réclament au Cambodge le remboursement d’un prêt datant de cette époque, qui a gonflé avec les intérêts au fil des décennies. Phnom Penh refuse catégoriquement de payer. Ils ont apporté des bombes et les ont larguées sur le Cambodge, et maintenant ils demandent au peuple cambodgien de payer, s’indignait Hun Sen en 2017. Cette position n’a pas changé. Le Cambodge rejoint une initiative de paix américaine tout en refusant de reconnaître cette dette de guerre. Hun Manet serre la main de Trump tout en maintenant que son pays ne doit rien à Washington pour les destructions passées. C’est une danse diplomatique d’une complexité vertigineuse, où chaque pas en avant s’accompagne d’un regard en arrière.
Comment fait-on pour tourner la page ? Comment le fils d’un pays bombardé tend-il la main au pays bombardeur ? Je n’ai pas de réponse simple. Peut-être que la géopolitique n’a pas de mémoire. Peut-être que les intérêts du présent effacent toujours les blessures du passé. Ou peut-être que Hun Manet, avec sa formation américaine et ses ambitions modernes, incarne précisément cette capacité à compartimenter l’histoire pour construire l’avenir. Je ne sais pas si c’est du pragmatisme ou de l’amnésie volontaire. Probablement un peu des deux.
Hun Sen, Hun Manet : deux générations, deux approches
Hun Sen a dirigé le Cambodge d’une main de fer pendant près de quatre décennies. Ancien Khmer rouge passé dans le camp vietnamien, il a construit un régime autoritaire, réprimé l’opposition, muselé la presse, et noué des liens étroits avec Pékin. Son fils, Hun Manet, représente une génération différente. Diplômé de West Point en 1999, il a également obtenu un master à l’université de New York et un doctorat à l’université de Bristol. Il parle anglais, comprend l’Occident, et semble vouloir moderniser l’image de son pays sans pour autant démocratiser son système politique. La transition de pouvoir en août 2023 a été qualifiée par certains de changement de façade — le père reste influent en coulisses. Mais le style a indéniablement évolué. Hun Manet tweete en anglais. Il pose pour des photos avec des dirigeants occidentaux. Il nomme Trump pour le Nobel.
Cette évolution générationnelle explique en partie le rapprochement avec Washington. Hun Sen père incarnait la méfiance viscérale envers l’Amérique, héritée des bombes et des ingérences passées. Hun Manet fils incarne une forme de réconciliation pragmatique, où les affaires et les intérêts nationaux priment sur les rancœurs historiques. Le porte-parole Pen Bona l’a d’ailleurs souligné en commentant l’invitation au Board of Peace : elle reflète la reconnaissance internationale des réalisations de paix du Cambodge, menées par l’ancien Premier ministre Hun Sen, l’architecte du processus de paix cambodgien, et maintenues par Hun Manet, qui a fait de la paix une priorité nationale. L’héritage du père légitimé par les succès diplomatiques du fils. Une continuité dynastique habillée de nouveaux atours. Le Cambodge de 2026 n’est plus celui de 1973. Mais il n’a pas tout oublié non plus.
Section 6 : La Thaïlande aussi a été invitée
Deux ennemis autour de la même table
Le Cambodge n’est pas le seul pays de la région à avoir reçu l’invitation de Trump. La Thaïlande aussi a été conviée à rejoindre le Board of Peace. L’ironie est presque trop parfaite. Deux pays qui échangeaient des tirs d’artillerie il y a un mois, deux pays dont le conflit frontalier a fait plus de 100 morts et déplacé un demi-million de personnes, se retrouveraient côte à côte dans une organisation dédiée à la paix mondiale. Bangkok n’a pas encore officiellement répondu à l’invitation, mais le simple fait qu’elle ait été formulée ouvre des perspectives intéressantes. Le Board of Peace pourrait-il devenir un forum de résolution du conflit thaïlando-cambodgien ? Trump pourrait-il se poser en médiateur permanent entre les deux voisins ? Les questions sont ouvertes.
Le cessez-le-feu du 27 décembre 2025 reste fragile. Les deux pays ont accepté de maintenir leurs positions actuelles sans mouvement supplémentaire de troupes. Ils ont convenu de ne pas violer l’espace aérien de l’autre à des fins militaires. La Thaïlande s’est engagée à restituer 18 prisonniers de guerre cambodgiens si le cessez-le-feu tient pendant 72 heures. Une équipe d’observateurs de l’ASEAN surveille la mise en œuvre de l’accord. Mais les fondements du conflit — les revendications territoriales sur les temples anciens, les démarcations frontalières héritées de l’ère coloniale, les rivalités culturelles séculaires — n’ont pas disparu. Ils restent là, comme des braises sous les cendres, prêts à se raviver à la moindre étincelle. Dans ce contexte, le Board of Peace pourrait soit devenir un outil de dialogue, soit n’être qu’une vitrine diplomatique de plus sans impact réel sur le terrain.
L’ASEAN marginalisée ?
L’adhésion du Cambodge au Board of Peace pose une autre question : qu’advient-il de l’ASEAN ? L’Association des nations d’Asie du Sud-Est, dont le Cambodge et la Thaïlande sont tous deux membres, a joué un rôle central dans les efforts de médiation du conflit frontalier. La Malaisie, présidente de l’ASEAN en 2025, a accueilli les négociations de cessez-le-feu. Le Premier ministre Anwar Ibrahim s’est personnellement impliqué. Les observateurs déployés le long de la frontière viennent des pays membres de l’ASEAN. En rejoignant une organisation présidée par Trump, le Cambodge semble chercher des solutions en dehors du cadre régional traditionnel. Est-ce un désaveu de l’ASEAN ? Une diversification des options diplomatiques ? Ou simplement du pragmatisme face à un président américain qui détient les clés du commerce et des tarifs ?
Les experts sont partagés. Certains estiment que les pays qui refusent de rejoindre le Board of Peace continueront à maintenir des liens étroits avec Washington par des canaux bilatéraux, tout en insistant pour que les interventions impliquant des troupes et une autorité légale passent par l’ONU. D’autres voient dans le Board une tentative de créer un système parallèle qui pourrait, à terme, marginaliser les institutions multilatérales existantes — y compris l’ASEAN. Le Cambodge, en signant la charte de Trump, fait un pari. Il mise sur le fait que l’Amérique de Trump reste suffisamment puissante et influente pour que son adhésion en vaille la peine. C’est un calcul risqué. Mais dans un monde où les règles du jeu changent rapidement, c’est peut-être aussi un calcul réaliste.
Section 7 : Ce que ça change — et ce que ça ne change pas
Les limites du symbole
Soyons honnêtes : l’adhésion du Cambodge au Board of Peace est avant tout un geste symbolique. Le petit royaume d’Asie du Sud-Est, avec ses 16 millions d’habitants et son économie modeste, ne pèsera pas lourd dans les décisions d’une organisation qui prétend résoudre les conflits mondiaux. Le Cambodge ne déploiera pas de troupes à Gaza. Il n’enverra pas de milliards pour la reconstruction. Il n’a ni les moyens ni l’influence pour façonner l’agenda du Board. Ce qu’il apporte, c’est sa signature. Son nom sur la liste des membres fondateurs. Sa légitimité de pays ayant lui-même vécu un conflit récent et ayant bénéficié de l’intervention de Trump. C’est peu. Mais c’est quelque chose.
Pour Trump, chaque pays supplémentaire qui rejoint le Board renforce sa narrative. Il peut pointer du doigt la liste des signataires et dire : voyez, le monde me soutient. Voyez, ma vision de la paix attire des nations de tous les continents. Le Cambodge devient ainsi un pion dans une partie d’échecs médiatique où l’image compte autant que la substance. Peu importe que Phnom Penh n’ait pas les moyens de contribuer concrètement à la reconstruction de Gaza. Ce qui compte, c’est que Hun Manet ait dit oui. Qu’il ait posté l’annonce sur Facebook. Que les médias du monde entier en parlent. La diplomatie du XXIe siècle se joue aussi — surtout ? — sur les réseaux sociaux et dans les gros titres. Le Cambodge l’a bien compris.
Au fond, qu’est-ce que ça change pour le paysan cambodgien qui essaie de reconstruire sa maison après les bombardements thaïlandais ? Qu’est-ce que ça change pour la famille palestinienne qui vit sous une tente dans les ruines de Gaza ? Probablement rien dans l’immédiat. Le Board of Peace est une construction politique, diplomatique, symbolique. La paix réelle, celle qui permet aux gens de dormir sans craindre les bombes, celle qui permet aux enfants d’aller à l’école sans risquer de marcher sur une mine — cette paix-là se construit ailleurs. Lentement. Douloureusement. Loin des cérémonies de Davos et des posts Facebook.
L’avenir incertain
La question qui se pose maintenant est simple : et après ? Le Board of Peace tiendra-t-il ses promesses ? Parviendra-t-il à superviser efficacement la reconstruction de Gaza ? À résoudre d’autres conflits ? À devenir cette institution prestigieuse que Trump imagine ? Ou s’effondrera-t-il dès que l’attention médiatique se portera ailleurs ? Dès que les intérêts des membres divergeront ? Dès que Trump lui-même quittera le pouvoir ? L’histoire des initiatives de paix internationales est jonchée d’échecs et de promesses non tenues. Le Board of Peace n’a que quelques jours d’existence officielle. Il est trop tôt pour juger de son efficacité. Mais il n’est pas trop tôt pour constater que les fondations semblent fragiles : des pays absents, une charte ambiguë, des critiques nombreuses, et un président qui gouverne à coups de tweets et de menaces tarifaires.
Pour le Cambodge, l’enjeu est différent. Hun Manet a fait un pari. Il a choisi de s’associer publiquement à Trump et à son projet. Si le Board of Peace réussit — ou du moins paraît réussir —, le Cambodge pourra se targuer d’avoir été un membre fondateur visionnaire. Si le Board échoue ou sombre dans l’insignifiance, Phnom Penh pourra toujours dire qu’il a essayé, qu’il a cru à la paix, qu’il a tendu la main. Le risque est limité. Les bénéfices potentiels — commerciaux, diplomatiques, symboliques — sont réels. C’est le genre de calcul que font les petits pays dans un monde dominé par les grandes puissances. Le Cambodge ne peut pas changer le cours de l’histoire. Mais il peut essayer de nager dans le bon sens du courant. Reste à savoir si le courant de Trump mène quelque part.
Conclusion : Les leçons d'une adhésion
Quand le pragmatisme rencontre l’histoire
Le Cambodge rejoint le Board of Peace de Donald Trump. Cette phrase, il y a encore quelques années, aurait semblé absurde. Le pays le plus bombardé par l’Amérique pendant la guerre du Vietnam, rallié à une initiative de paix présidée par un président américain ? Le royaume autoritaire de Hun Sen, proche allié de Pékin, embrassant ouvertement Washington ? Les fils de l’histoire se tissent parfois de manière inattendue. Hun Manet incarne cette nouvelle génération de dirigeants asiatiques qui naviguent entre les superpuissances avec une agilité déconcertante. Il nomme Trump pour le Nobel un jour, maintient ses liens avec la Chine le lendemain, et refuse de payer la dette de guerre américaine tout en signant la charte du Board of Peace. C’est de l’équilibrisme diplomatique de haut niveau.
Cette adhésion dit beaucoup de choses sur l’état du monde en 2026. Elle dit que les petits pays cherchent des protecteurs partout où ils peuvent en trouver. Elle dit que les initiatives américaines, même controversées, attirent encore suffisamment de nations pour exister. Elle dit que la mémoire historique pèse moins lourd que les intérêts économiques immédiats. Elle dit aussi que la paix, dans sa version trumpienne, ressemble moins à un idéal qu’à un deal. Un accord où chacun trouve son compte. Un arrangement où les symboles comptent autant que les actes. Le Cambodge a signé. D’autres suivront peut-être. Et le monde continuera de tourner, avec ses guerres, ses cessez-le-feu fragiles, et ses cérémonies solennelles à Davos.
Je ferme mon ordinateur après avoir écrit ces lignes, et une image me reste. Celle de Hun Manet sur son téléphone, tapant son annonce Facebook. Un geste si banal pour une décision si lourde de sens. Le Cambodge rejoint le Board of Peace. Cinq mots. Trois syllabes pour Board. Trois pour Peace. Et derrière, cinquante ans de bombes, de mines, de morts, de rancœurs, de silence, de reconstruction. Derrière, des millions de Cambodgiens qui ne savent probablement même pas ce qu’est le Board of Peace. Derrière, un conflit frontalier qui couve encore. Derrière, des calculs géopolitiques que seuls quelques initiés comprennent vraiment. La paix, dit-on, se construit pierre par pierre. Aujourd’hui, le Cambodge a posé une pierre. On verra si l’édifice tient.
Ce qui reste à faire
Le Cambodge a dit oui au Board of Peace. Mais le vrai travail ne fait que commencer. Le cessez-le-feu avec la Thaïlande doit être consolidé. Les 500 000 déplacés doivent rentrer chez eux en sécurité. Les questions territoriales qui empoisonnent la frontière depuis un siècle doivent trouver des réponses. L’économie cambodgienne, fragilisée par les combats et les incertitudes, doit se relever. Les droits humains, toujours bafoués sous le régime de Hun Manet comme sous celui de son père, doivent progresser. Rejoindre un conseil de paix international ne suffit pas à construire la paix chez soi. C’est un geste. Un symbole. Un commencement, peut-être. Mais certainement pas une fin. Le Cambodge de 2026 reste un pays en chantier, à mi-chemin entre son passé douloureux et un avenir encore incertain. L’adhésion au Board of Peace n’est qu’une ligne de plus dans cette longue histoire. Une ligne qui ne change pas tout. Mais qui change quelque chose.
Et quelque part à Phnom Penh, un moine en robe safran continue de marcher pour la paix. Comme il le faisait avant Trump. Comme il le fera après. La paix ne se décrète pas dans les salons de Davos. Elle se vit au quotidien, dans les villages reconstruits, dans les écoles rouvertes, dans les familles réunies. Le Board of Peace peut aider. Ou pas. L’histoire jugera. En attendant, les Cambodgiens font ce qu’ils ont toujours fait : ils survivent, ils s’adaptent, ils espèrent. Et ils regardent leurs dirigeants naviguer entre les géants, en se demandant si cette fois sera différente des autres.
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements diplomatiques, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent les équilibres régionaux et mondiaux.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels des gouvernements cambodgien et américain, déclarations publiques de Hun Manet sur Facebook, communiqués du Département d’État américain, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse).
Sources secondaires : publications spécialisées et médias d’information reconnus internationalement (TIME, CNN, NPR, Al Jazeera, PBS, CNBC, NBC News, ABC News, Bangkok Post, Khmer Times), analyses d’institutions de recherche établies, Wikipedia pour les données factuelles consolidées.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les dynamiques géopolitiques de la région Asie du Sud-Est.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des relations Cambodge-États-Unis-Chine et du conflit frontalier thaïlando-cambodgien, et de leur donner un sens cohérent. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales asiatiques.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées.
Sources
Sources primaires
U.S. Department of State – Secretary Rubio’s Call with Cambodian Prime Minister Hun Manet – 25 décembre 2025
Hun Manet – Annonce Facebook de l’adhésion au Board of Peace – 26 janvier 2026
Donald Trump – Lettre d’invitation au Cambodge – 16 janvier 2026
White House – Cérémonie de signature du Board of Peace, Davos – 22 janvier 2026
Sources secondaires
Reuters/MarketScreener – Cambodia to join Trump’s Board of Peace – 26 janvier 2026
Bangkok Post – Cambodia to join Trump’s Board of Peace – 26 janvier 2026
TASS – Cambodia accepts Board of Peace invite – 26 janvier 2026
CNBC – Trump signed his Gaza ‘Board of Peace’ into being – 22 janvier 2026
NBC News – What to know about Trump’s ‘Board of Peace’ – 23 janvier 2026
NPR – Trump signs Board of Peace charter at Davos – 22 janvier 2026
TIME – Trump Unveils Gaza ‘Board of Peace’ at Davos – 22 janvier 2026
TIME – Why Cambodia Nominated Trump for Nobel Peace Prize – 11 août 2025
CNN – Cambodia PM nominates Trump for Nobel Peace Prize – 8 août 2025
CNN – Thailand and Cambodia sign truce – 27 décembre 2025
Al Jazeera – Thailand and Cambodia agree on ceasefire – 27 décembre 2025
NPR – Thailand and Cambodia sign new ceasefire agreement – 27 décembre 2025
Britannica – Thailand-Cambodia Border Conflict 2025
Wikipedia – Board of Peace – janvier 2026
Wikipedia – 2025 Cambodian-Thai border crisis
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