545 milliards de pesos évaporés
Pour comprendre la gravité de la situation, il faut plonger dans les chiffres. Et ces chiffres donnent la nausée. Depuis l’entrée en fonction de Ferdinand Marcos Jr. en juin 2022, au moins 9 855 projets de contrôle des inondations d’une valeur totale de plus de 545 milliards de pesos — environ 9 milliards de dollars américains — sont sous enquête. Le secrétaire aux Finances Ralph Recto a déclaré devant les législateurs que jusqu’à 118,5 milliards de pesos — soit 2 milliards de dollars — auraient été perdus à cause de la corruption depuis 2023. Une première revue gouvernementale a révélé que 100 milliards de pesos, soit 20 % des dépenses totales, ont été attribués à seulement 15 entrepreneurs. Cette concentration extrême des contrats a soulevé des inquiétudes majeures sur d’éventuelles irrégularités. Et pendant ce temps, à chaque saison des pluies, les Philippines continuent de se noyer. Les infrastructures censées protéger la population n’existent parfois que sur le papier. Ou bien elles s’effondrent à la première tempête. L’argent a disparu. Les victimes des inondations, elles, sont bien réelles.
Le représentant Edgar Erice a dénoncé 1,37 trillion de pesos — près de 28 milliards de dollars — en « détournements et insertions » dans le budget national. C’est le chiffre qui circule dans les cercles de l’opposition. C’est le chiffre qui fait trembler le palais Malacañang. Lors d’une audition du Comité Blue Ribbon du Sénat le 25 septembre 2025, un témoignage a fait l’effet d’une bombe. Orly Guteza a déclaré livrer régulièrement des valises remplies d’argent liquide à la résidence de l’ancien président de la Chambre, Martin Romualdez — cousin germain de Marcos. Le montant estimé : 1,68 milliard de pesos. En novembre 2025, Zaldy Co a ajouté que Romualdez et le président Marcos lui-même auraient reçu des milliards de pesos en pots-de-vin provenant des projets de contrôle des inondations. Un rapport du Philippine Center for Investigative Journalism a qualifié Martin Romualdez et Sandro Marcos — le fils du président et leader de la majorité à la Chambre — de « rois du pork barrel ». Romualdez a formellement démissionné de son poste de président de la Chambre le 17 septembre 2025. Les autorités ont arrêté sept suspects, dont Zaldy Co et des ingénieurs du ministère des Travaux publics, inculpés par le Sandiganbayan, le tribunal anti-corruption spécialisé.
Des valises d’argent liquide. Des milliards évaporés. Des digues qui n’existent pas. Et des gens qui meurent noyés dans leurs propres maisons. Je voudrais vous dire que c’est exceptionnel, que c’est un cas isolé, une anomalie dans un système par ailleurs fonctionnel. Mais ce serait mentir. Le scandale des inondations aux Philippines n’est pas une aberration. C’est le symptôme d’un mal profond, celui d’une classe politique qui considère les deniers publics comme un butin à se partager. Et le plus révoltant ? Pendant que les enquêtes traînent, pendant que les témoins témoignent et que les accusés nient, les prochaines moussons arrivent. Et les prochaines victimes aussi.
Les manifestations anti-corruption secouent Manille
La colère populaire a débordé dans les rues. Les manifestations anti-corruption qui ont secoué Manille et d’autres villes des Philippines sont les plus importantes depuis le « Million People March » de 2013. Une estimation parle d’environ 500 000 personnes rassemblées lors du pic des protestations. La sénatrice Imee Marcos — la propre sœur du président — a pris la parole devant cette foule immense. Et ce qu’elle a dit a fait l’effet d’un séisme politique. « Depuis que Bongbong et moi étions enfants, toute la famille connaissait déjà le problème avec lui », a-t-elle lancé, utilisant le surnom familier de son frère. Imee Marcos a publiquement pris le parti des Duterte. La fracture familiale est consommée. Le palais présidentiel se retrouve assiégé de toutes parts : par l’opposition, par la rue, et maintenant par sa propre famille. L’image de la dynastie Marcos, soigneusement reconstruite pendant des décennies, vole en éclats. Le retour triomphal de 2022 ressemble de plus en plus à un piège qui se referme lentement.
La confiance des investisseurs s’est effondrée dans le sillage du scandale. Selon Bloomberg, les Philippines, nouveau président de l’ASEAN pour 2026, commencent l’année sur des « bases affaiblies » après les tensions commerciales et le scandale de corruption de 2 milliards de dollars. Le président Marcos a signé le budget 2026 d’un montant de 6 793 milliards de pesos — environ 115 milliards de dollars — alors que son administration tente de relancer une économie paralysée par le scandale. Une décision politique majeure a été prise : l’arrêt de toutes les nouvelles allocations pour le contrôle des inondations dans le budget 2026, avec ordre d’utiliser intégralement les 350 milliards de pesos disponibles du budget 2025 avant d’approuver de nouvelles appropriations. C’est un aveu implicite du désastre. Mais pour les critiques, c’est trop peu, trop tard. Le mal est fait. Les milliards ont disparu. Et la saison des pluies revient chaque année, indifférente aux scandales politiques.
Duterte à La Haye : l'arrestation qui a tout changé
Le 11 mars 2025, le jour du basculement
Rodrigo Duterte n’a jamais imaginé que ça finirait comme ça. L’homme qui a gouverné les Philippines d’une main de fer de 2016 à 2022, celui qui se vantait de tuer personnellement des criminels, celui qui insultait le pape et menaçait de mort les journalistes, dort aujourd’hui dans une cellule de détention aux Pays-Bas. Le 11 mars 2025, la Police nationale philippine et Interpol l’ont arrêté dans le cadre de l’Opération Pursuit. Le mandat émis par la Cour pénale internationale l’accuse de crimes contre l’humanité liés à sa célèbre — ou infâme — guerre contre la drogue. Il est le cinquième président philippin à être inculpé et arrêté, après Emilio Aguinaldo et Jose P. Laurel en 1945, Joseph Estrada en 2001 et Gloria Macapagal Arroyo en 2011. Mais il est le premier à faire face à un tribunal international. Le premier dirigeant asiatique à comparaître devant la CPI. L’humiliation est totale. Et la rage de son clan, sans limites.
Marcos a justifié cette arrestation en invoquant les engagements des Philippines envers Interpol, par l’intermédiaire duquel la CPI avait transmis le mandat. Après son arrestation, Duterte a d’abord été détenu à la base aérienne de Villamor avant d’être transféré aux Pays-Bas. La famille Duterte a tenté d’obtenir une libération provisoire auprès de la CPI, mais leur requête a été rejetée. L’ancien président restera en détention pour une durée indéterminée pendant son procès. La vice-présidente Sara Duterte, sa fille, a condamné l’arrestation en des termes cinglants : « C’est un affront flagrant à notre souveraineté et une insulte à chaque Philippin qui croit en l’indépendance de notre nation. » Le message est clair. Pour les Duterte, Marcos a trahi. Il a livré le patriarche aux « ennemis étrangers ». Il doit payer. La première plainte de destitution cite explicitement cette arrestation comme motif d’accusation. C’est la vengeance qui s’organise. Et elle est méthodique.
L’alliance brisée qui déchire les Philippines
Il faut remonter à 2022 pour comprendre l’ampleur de la trahison. Ferdinand Marcos Jr. et Sara Duterte ont fait campagne ensemble, main dans la main. L’alliance des deux dynasties les plus puissantes des Philippines semblait imbattable. Elle l’était. Ils ont écrasé leurs adversaires. Marcos est devenu président, Sara Duterte vice-présidente. Un pacte scellé dans les urnes. Mais les fissures sont apparues rapidement. Sara Duterte voulait le ministère de la Défense. Elle a obtenu celui de l’Éducation. Premier affront. Puis sont venues les enquêtes sur l’utilisation des fonds confidentiels et de renseignement de son bureau. Elle y a vu un complot des alliés de Marcos. Deuxième affront. La rupture s’est consommée publiquement lorsque Sara Duterte a proféré une menace stupéfiante, enregistrée et diffusée : « J’ai parlé à quelqu’un. J’ai dit : si je suis tuée, allez tuer Marcos, la Première Dame et le président de la Chambre. » Une menace d’assassinat. Contre le président en exercice. Prononcée par la vice-présidente. Les Philippines n’avaient jamais connu un tel niveau de confrontation politique.
Le 5 février 2025, plus des deux tiers de la Chambre des représentants ont signé une plainte de destitution contre la vice-présidente Sara Duterte. Les accusations : violation de la Constitution, corruption, subornation, trahison de la confiance publique et autres crimes graves. Mais en juillet, la Cour suprême a unanimement jugé que la plainte était inconstitutionnelle, invoquant la règle d’un an interdisant le dépôt de plusieurs plaintes de destitution contre le même responsable. Le 6 août, le Sénat a voté l’archivage de l’affaire par 19 voix. Sara Duterte a survécu. Et elle entre en 2026 avec un atout majeur : les sondages. Un sondage Pulse Asia de décembre 2025 lui accorde 56 % d’approbation et 54 % de confiance. Marcos, lui, stagne à 34 % d’approbation et 32 % de confiance. Un écart de 20 points. Vertigineux. Humiliant pour le président. Prometteur pour la vice-présidente qui lorgne ouvertement vers 2028 et l’élection présidentielle. Marcos semble déterminé à lui barrer la route. Par tous les moyens.
Une vice-présidente qui menace publiquement de faire assassiner le président. Un ancien président détenu à La Haye pour crimes contre l’humanité. Un président en exercice accusé de corruption massive et de trahison. Des manifestations de 500 000 personnes dans les rues. Une sœur du président qui le dénonce en public. Sérieusement, les Philippines de 2026 ressemblent à une série Netflix qu’aucun scénariste n’oserait proposer de peur de paraître ridicule. Et pourtant, c’est la réalité. C’est la politique. C’est le pouvoir quand il se déchire. Et au milieu de ce chaos, 110 millions de Philippins essaient juste de vivre leur vie, de nourrir leurs familles, de survivre aux inondations que personne ne contrôle. Eux, on les oublie toujours.
La procédure de destitution : un parcours semé d'embûches
Le Comité de justice entre en scène
La représentante Gerville « Jinky » Luistro, du deuxième district de Batangas, préside le Comité de justice de la Chambre. C’est elle qui aura la lourde tâche de piloter l’examen des deux plaintes de destitution. Elle n’est pas une novice : elle faisait partie des 11 membres du panel de l’accusation lors de la procédure de destitution contre Sara Duterte au 19e Congrès. Elle connaît les rouages, les pièges, les subtilités. Dès le 25 janvier, elle avait déclaré que son comité était « prêt à traiter toute plainte de destitution » qui lui serait référée. La Constitution philippine accorde au comité 60 jours de session pour examiner une plainte et déterminer si elle est suffisante « en forme et en substance ». Si la Chambre suit ses règles existantes, le comité donnera aux accusés une copie de la plainte et 10 jours pour soumettre leur défense une fois que celle-ci aura été jugée recevable sur la forme. Les plaignants pourront ensuite déposer une réplique. Les deux parties devront soumettre des affidavits, des contre-affidavits et des preuves documentaires. Après ces étapes, le comité votera sur la question de savoir si la plainte a des fondements suffisants.
Le représentant Jonathan Keith Flores, vice-président du Comité de justice, a confirmé qu’aucune autre plainte de destitution contre Marcos ne pourra être déposée une fois l’affaire en cours référée au comité. « Cela bloquera toutes les autres plaintes, et celle qui a été déposée sera la base sur laquelle le Comité de justice se concentrera. » C’est le calcul des plaignants : tout miser sur ces accusations, même si la victoire semble improbable. Car la réalité politique est implacable. Flores l’a dit sans détour : « Actuellement, la Chambre reflète une supermajorité claire à travers les partis politiques qui continue de soutenir le président Ferdinand Marcos Jr. et la stabilité de son administration. » Les alliés du président contrôlent toujours la Chambre. Une destitution exige un vote des deux tiers. Mathématiquement, c’est mission impossible. Du moins pour l’instant. Mais la politique philippine a prouvé qu’elle pouvait réserver des surprises. Et les sondages ne mentent pas : la popularité de Marcos s’effrite à vue d’œil.
Sandro Marcos se retire : conflit d’intérêts familial
Sandro Marcos, fils du président et représentant du premier district d’Ilocos Norte, occupe le poste stratégique de leader de la majorité à la Chambre. Ce lundi après-midi, il a annoncé qu’il se retirait des procédures de destitution pour « éviter tout conflit d’intérêts perçu ». C’est un geste attendu, presque obligatoire. Mais il illustre la situation surréaliste dans laquelle se trouvent les Philippines. Le fils du président, accusé par le Philippine Center for Investigative Journalism d’être l’un des « rois du pork barrel », ne peut décemment pas participer à l’examen des plaintes qui visent son père — et indirectement lui-même. La famille Marcos est au cœur du pouvoir. Elle est aussi au cœur des accusations. Cette confusion entre fonction publique et intérêts familiaux est précisément ce que dénoncent les plaignants. Le Makabayan et ses alliés accusent le président d’avoir institutionnalisé une « corruption systémique ». Le retrait de Sandro Marcos n’efface pas ces accusations. Il les souligne.
La procédure de destitution aux Philippines diffère du modèle américain sur plusieurs points. Si la Chambre des représentants vote la mise en accusation à la majorité d’un tiers, l’affaire est transmise au Sénat, qui siège alors en tribunal d’impeachment. Une condamnation requiert un vote des deux tiers des sénateurs. Mais avant même d’en arriver là, il faut passer l’obstacle du Comité de justice. Avec une majorité acquise à Marcos, les observateurs s’attendent à ce que les plaintes soient déclarées « insuffisantes en forme ou en substance » et rejetées. C’est le scénario le plus probable. Mais même un rejet aura des conséquences. Le débat public aura eu lieu. Les accusations auront été formulées officiellement. Les témoignages des différentes auditions parlementaires — notamment ceux sur les valises d’argent livrées à Romualdez — resteront dans les mémoires. Et la campagne de 2028 a déjà commencé. Chaque révélation, chaque accusation, chaque scandale sera recyclé dans la bataille pour la présidence. Sara Duterte prend des notes. Elle attend son heure.
Le fils qui se retire pour éviter le conflit d’intérêts. Le cousin qui a démissionné de la présidence de la Chambre après les témoignages sur les valises d’argent. La sœur qui dénonce son frère devant 500 000 manifestants. Quand la famille devient le problème, qui reste-t-il pour défendre le président ? Marcos Jr. découvre ce que son père a appris à ses dépens en 1986 : le pouvoir aux Philippines est un édifice fragile, construit sur des alliances mouvantes et des loyautés éphémères. Quand la marée tourne, elle emporte tout. On n’en est pas encore là. Mais les signes sont inquiétants. Pour lui.
L'année 2026 : survivre plutôt que gouverner
Un président aux abois face aux élections de mi-mandat
Les analystes sont unanimes : 2026 sera une année de « survie » pour Ferdinand Marcos Jr. L’exercice budgétaire 2026 « n’est pas une question d’héritage. C’est une question de survie », note un rapport stratégique. Les élections de mi-mandat se profilent à l’horizon. Le clan Duterte prépare sa contre-offensive. Le représentant Edgar Erice a résumé la situation sans ambages : « Ce sera une année très désordonnée, tant sur le plan politique qu’économique. » Les Philippines entrent dans une zone de turbulences. La présidence de l’ASEAN, qui devait être un moment de gloire diplomatique pour Marcos, risque d’être éclipsée par les crises domestiques. Les investisseurs étrangers observent avec inquiétude. La confiance s’effrite. Le peso philippin souffre. Et les alliés politiques commencent à calculer leurs options pour l’après-Marcos.
Le Lowy Institute parle d’une « heure du danger » pour les Philippines. Le Diplomat s’interroge : « Marcos peut-il restaurer la confiance publique ? » La réponse, pour l’instant, semble être non. Les scandales se succèdent. Les accusations s’accumulent. Les sondages dégringolent. Et l’opposition — menée par le clan Duterte mais aussi par la gauche du Makabayan — attaque sur tous les fronts. Des mouvements sécessionnistes ont même été signalés à Mindanao, fief historique des Duterte. Des rumeurs persistantes font état d’une « alliance de militaires mécontents » qui se rallieraient contre le régime actuel. L’ancien président Duterte, depuis sa cellule de La Haye, appellerait à un « changement proscrit au sommet ». Pour calmer les esprits — et s’assurer la loyauté des forces armées — Marcos a annoncé une augmentation de 15 % du salaire de base pour tout le personnel civil, militaire et en uniforme, à mettre en œuvre en trois tranches à partir du 1er janvier 2026. Un pari coûteux. Mais peut-être vital.
Les dynasties s’affrontent pour 2028
Tout mène à 2028. L’élection présidentielle est dans deux ans. Et les manœuvres ont déjà commencé. Sara Duterte, avec ses 20 points d’avance dans les sondages, se positionne comme la favorite. Le clan Duterte peut « se consoler du fait que la vice-présidente reste populaire dans les enquêtes d’opinion et jouit d’un taux de confiance élevé, qu’ils peuvent maximiser pour construire une machine politique redoutable avant l’élection présidentielle de 2028 », analysent les observateurs. Marcos semble déterminé à bloquer cette voie. L’arrestation de Rodrigo Duterte peut être lue comme une tentative d’affaiblir le clan rival. Mais le résultat semble contre-productif : la famille Duterte en a fait un martyr, une victime de la « trahison » de Marcos. Et les sondages leur donnent raison. Malgré — ou peut-être à cause de — la procédure de destitution avortée contre Sara, malgré l’incarcération du patriarche, les Duterte restent populaires. Plus populaires que les Marcos.
L’affrontement entre les deux dynasties menace de « couler l’économie, diviser les loyautés militaires et faire dérailler la diplomatie régionale de l’ASEAN », avertit le South China Morning Post. C’est un jeu à somme nulle. L’un doit perdre pour que l’autre gagne. Et les Philippines, coincées au milieu, risquent de payer le prix fort. La paralysie politique est déjà palpable. Les grandes réformes sont gelées. Le budget 2026, bien que signé, est entaché par les accusations de corruption. La croissance économique, autrefois prometteuse, ralentit. Et les partenaires internationaux — les États-Unis, le Japon, l’Australie — observent avec une inquiétude croissante. Les Philippines sont un allié clé dans la stratégie indo-pacifique face à la Chine. Un pays paralysé par des luttes intestines ne peut pas jouer ce rôle efficacement. Pékin, sans doute, se réjouit du spectacle.
Marcos contre Duterte. Deux dynasties. Deux visions du pouvoir. Deux machines politiques qui s’affrontent pour le contrôle d’un archipel de 7 000 îles et 110 millions d’habitants. C’est Game of Thrones version tropicale. Sauf que les victimes ne sont pas des personnages fictifs. Ce sont des gens réels. Des Philippins qui veulent juste des routes qui ne s’effondrent pas, des digues qui tiennent, des écoles qui fonctionnent. Ils regardent leurs élites se déchirer et ils se demandent : et nous, dans tout ça ? Personne ne leur répond. Personne ne les voit. Ils sont juste les figurants d’un drame où ils n’ont aucun rôle à jouer.
Les enjeux internationaux : la CPI et au-delà
Duterte face à la justice internationale
Le procès de Rodrigo Duterte devant la Cour pénale internationale aura des répercussions bien au-delà des Philippines. C’est la première fois qu’un dirigeant asiatique comparaît devant cette juridiction. C’est un précédent historique. Pour les défenseurs des droits humains, c’est un moment de vérité. Pendant six ans, de 2016 à 2022, Duterte a mené une « guerre contre la drogue » d’une brutalité inouïe. Les estimations varient : entre 12 000 et 30 000 morts, selon les sources. Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté des exécutions extrajudiciaires systématiques. Des suspects abattus sans procès. Des corps abandonnés dans les ruelles avec des pancartes « Je suis un dealer ». Une terreur organisée au nom de la lutte contre le narcotrafic. Duterte s’en vantait. Il disait avoir personnellement tué des criminels. Il insultait les organisations internationales qui osaient le critiquer. Il a même quitté la CPI en 2019 pour échapper à toute juridiction. En vain.
L’arrestation de mars 2025 a été saluée par les organisations de défense des droits humains du monde entier. Mais aux Philippines, elle a divisé. Pour une partie de la population, Duterte reste un héros qui a « nettoyé » le pays. Son style brutal, sa rhétorique machiste, son mépris affiché pour les élites : tout cela résonne encore. Surtout dans les classes populaires, surtout à Mindanao, surtout parmi ceux qui ont vécu dans la peur des dealers et des criminels. Pour eux, Marcos a trahi un patriote au profit des « ennemis étrangers ». Cette lecture nourrit la popularité persistante de Sara Duterte et explique pourquoi la première plainte de destitution contre Marcos cite explicitement l’arrestation comme motif d’accusation. C’est un grief profond, viscéral. Et politiquement exploitable. Le procès à La Haye pourrait durer des années. Pendant tout ce temps, le fantôme de Duterte hantera la politique philippine. Présent par son absence. Influent par son martyrologe.
Les Philippines entre Washington et Pékin
La crise politique interne se déroule sur fond de tensions géopolitiques majeures. Les Philippines sont au cœur de la rivalité sino-américaine en mer de Chine méridionale. Marcos a clairement choisi le camp américain, autorisant une présence militaire accrue des États-Unis sur le sol philippin. Cette orientation a irrité Pékin et — fait notable — n’a pas toujours été du goût de Rodrigo Duterte, qui avait tenté un rapprochement avec la Chine pendant sa présidence. L’instabilité politique actuelle affaiblit la position des Philippines sur la scène régionale. En tant que président de l’ASEAN pour 2026, Marcos aurait dû jouer un rôle de premier plan dans la diplomatie régionale. Mais comment mener une politique étrangère cohérente quand votre propre légitimité est contestée à domicile ? Comment rassurer vos alliés quand vos adversaires domestiques vous accusent de corruption massive ?
L’administration Trump, revenue au pouvoir en janvier 2025, observe la situation avec pragmatisme. Washington a besoin d’un allié stable dans la région. Marcos ou Duterte, peu importe, tant que le partenariat stratégique tient. Mais les incertitudes pèsent. Les rumeurs de tensions au sein de l’armée philippine inquiètent le Pentagone. Un coup d’État, même avorté, serait catastrophique pour la stratégie américaine. Pékin, de son côté, peut se permettre d’attendre. Le chaos à Manille sert ses intérêts. Un partenaire affaibli est un partenaire moins dangereux. Et si Sara Duterte devait accéder à la présidence en 2028, qui sait quelle politique elle adopterait ? Son père était notoirement ambigu sur la Chine. La fille pourrait suivre la même voie. Pour Pékin, la patience est une vertu. Pour Washington, c’est une source d’angoisse.
Conclusion : L'archipel au bord du gouffre
Un pays qui retient son souffle
Les Philippines de janvier 2026 sont un pays au bord du précipice. Pas encore la chute, mais le vertige. Un président affaibli, impopulaire, accusé de corruption massive. Une vice-présidente en embuscade, populaire malgré — ou à cause de — ses outrances. Un ancien président en prison à l’étranger, transformé en martyr par ses partisans. Des manifestations de masse dans les rues. Des accusations de milliards détournés. Des inondations qui tuent chaque année sans que personne ne soit jamais responsable. Et une procédure de destitution qui, même si elle échoue — comme elle le fera probablement — aura exposé au grand jour les fractures d’un système politique gangrené. Les 60 jours de session que le Comité de justice a pour examiner les plaintes seront scrutés par tout le pays. Chaque témoignage, chaque document, chaque vote sera disséqué, analysé, instrumentalisé. La bataille pour la vérité se confondra avec la bataille pour le pouvoir. Comme toujours.
Le représentant Sandro Marcos s’est retiré des procédures. Son père reste silencieux, retiré dans les couloirs de Malacañang. Sara Duterte affûte ses armes pour 2028. Imee Marcos a choisi son camp — contre son propre frère. Les témoins parlent de valises d’argent. Les enquêteurs fouillent dans 9 855 projets d’infrastructure fantôme. Et quelque part aux Pays-Bas, dans une cellule de détention de la CPI, Rodrigo Duterte attend. Il a le temps. Son procès durera des années. Sa légende, elle, est déjà écrite — en lettres de sang, selon ses accusateurs ; en lettres d’or, selon ses partisans. Les Philippines n’ont pas fini d’écrire ce chapitre de leur histoire tourmentée. La suite au prochain épisode. Mais une chose est certaine : quand les dynasties s’affrontent, c’est le peuple qui paie l’addition. Toujours le peuple. Jamais les dynasties.
Je termine cet article avec un sentiment étrange. Celui d’avoir assisté à un spectacle grandiose et tragique. Les Philippines sont un laboratoire de la politique dans ce qu’elle a de plus cru, de plus brutal, de plus humain aussi. Les alliances qui se font et se défont. Les familles qui s’entre-déchirent. Les fortunes qui s’accumulent pendant que les digues s’effondrent. Et au milieu de tout ça, 110 millions de personnes qui essaient juste de vivre. Je pense à eux ce soir. Aux ouvriers de Manille qui prennent le jeepney au petit matin. Aux pêcheurs de Visayas qui scrutent l’horizon. Aux mères de Mindanao qui attendent que leurs enfants rentrent de l’école — une école que le scandale de corruption a peut-être privée de fonds. C’est pour eux que tout cela devrait compter. C’est pour eux que la justice devrait triompher. Mais la justice, aux Philippines comme ailleurs, a souvent un prix que seuls les puissants peuvent payer pour l’éviter. On verra bien qui paiera cette fois.
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, politiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements de pouvoir, à contextualiser les décisions des acteurs et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent les sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels du gouvernement philippin, déclarations publiques des dirigeants politiques, documents du Congrès des Philippines, rapports de la Cour pénale internationale, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Bloomberg News).
Sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche établies (Rappler, Philippine Star, GMA Network, Manila Standard, The Diplomat, South China Morning Post, Bloomberg, Nikkei Asia, Lowy Institute).
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques politiques philippines et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit des transformations qui façonnent cet archipel. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées.
Sources
Sources primaires
Rappler – House leadership refers impeachment complaints vs Marcos to justice committee – 26 janvier 2026
GMA Network – House refers two impeach raps vs. Marcos to Justice panel; a one-year ban starts – 26 janvier 2026
Rappler – Marcos faces second impeach complaint, leftists say House ‘blocked’ receipt – 22 janvier 2026
Philippine Star – Marcos faces first impeachment complaint filed in House – 19 janvier 2026
Politiko – House justice panel ready to handle any impeachment complaint – Gerville Luistro – 25 janvier 2026
Sources secondaires
The Diplomat – The Philippines in 2026: Can Marcos Restore Public Trust? – janvier 2026
South China Morning Post – Philippines enters its ‘hour of danger’ in Marcos vs Duterte clash – janvier 2026
Bloomberg – Philippines Corruption Scandal Risks Lives, Drains Billions and Deters Investors – décembre 2025
Nikkei Asia – Philippines’ Marcos-Duterte conflict worsens: 5 things to know – janvier 2026
Lowy Institute – Duterte’s ICC arrest: A day of reckoning – 2025
Human Rights Watch – Philippines: Duterte Arrested on ICC Warrant – mars 2025
TIME – Marcos and Duterte Camps Politicize Public Outrage – janvier 2026
Fortune – The Philippines, ASEAN’s new chair, starts 2026 on a ‘weaker footing’ – janvier 2026
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