Les objectifs de guerre ukrainiens ont été clairement énoncés par Zelensky : la libération complète de tous les territoires occupés depuis 2014, y compris la Crimée, des garanties de sécurité crédibles, et des réparations de guerre.
Ces objectifs sont maximalistes. Ils supposent une défaite totale de la Russie, quelque chose qui ne s’est jamais produit dans l’histoire moderne (les défaites russes – guerre de Crimée, guerre russo-japonaise, Première Guerre mondiale – ont toujours été partielles ou suivies de révolutions internes).
L’Ukraine a de bonnes raisons de maintenir ces objectifs. Accepter moins reviendrait à récompenser l’agression russe et à inviter de futures attaques. Tant que des territoires restent occupés, la guerre n’est pas vraiment finie – elle est juste suspendue.
Mais l’Ukraine peut-elle atteindre ces objectifs ? Militairement, c’est incertain. Même avec le soutien occidental, reprendre la Crimée serait extraordinairement difficile et risquerait une escalade nucléaire. La question est de savoir si, à un moment donné, l’Ukraine sera contrainte d’accepter moins que ce qu’elle veut.
Ce que veut la Russie
Les objectifs de guerre russes sont plus flous, ayant évolué au fil du conflit.
L’objectif initial – renverser le gouvernement ukrainien et installer un régime fantoche – a été abandonné après l’échec de l’offensive sur Kiev. L’objectif actuel semble être de contrôler les quatre oblasts annexés (Donetsk, Louhansk, Zaporijjia, Kherson) dans leur intégralité, plus la Crimée, et d’obtenir des garanties que l’Ukraine ne rejoindra jamais l’OTAN.
Mais Poutine a aussi évoqué des objectifs plus larges : la « dénazification » de l’Ukraine (ce qui pourrait signifier n’importe quoi), la reconnaissance du russe comme langue officielle, la réduction de l’armée ukrainienne.
Le problème pour Poutine est que la guerre a renforcé ce qu’il voulait détruire. L’identité nationale ukrainienne est plus forte que jamais. L’armée ukrainienne est plus grande et mieux équipée qu’avant l’invasion. Le sentiment anti-russe est universel. Même une « victoire » militaire russe ne changerait pas ces réalités.
Ce que veut l'Occident
Les objectifs occidentaux sont complexes car l’Occident n’est pas monolithique.
L’objectif affiché est de soutenir l’Ukraine aussi longtemps que nécessaire pour défendre sa souveraineté. Mais les nuances varient. Certains (pays baltes, Pologne, Royaume-Uni) veulent une défaite claire de la Russie. D’autres (Allemagne, France, Italie) sont plus prudents, cherchant une « solution négociée » qui reste vague.
Les États-Unis sont le facteur décisif. L’élection présidentielle de 2024 pourrait transformer la politique américaine. Un président Trump, ou un autre isolationniste, pourrait réduire drastiquement le soutien à l’Ukraine.
L’Occident veut éviter deux choses : une défaite humiliante de l’Ukraine (qui encouragerait l’agression russe et chinoise ailleurs) et une escalade vers une guerre directe avec la Russie (qui pourrait devenir nucléaire). Ces deux impératifs créent des contraintes qui limitent les options.
Scénario 1 : La victoire ukrainienne totale
Dans ce scénario, l’Ukraine, avec un soutien occidental massif et soutenu, libère tous les territoires occupés y compris la Crimée. La Russie, défaite militairement, est contrainte d’accepter. Le régime de Poutine s’effondre ou négocie une paix humiliante.
Probabilité : Faible.
Ce scénario supposerait une augmentation massive du soutien occidental, une percée militaire ukrainienne majeure, et un effondrement de la volonté russe. Aucun de ces éléments n’est impossible, mais leur combinaison est improbable.
Le risque majeur est l’escalade nucléaire. La Russie a déclaré que la Crimée fait partie de son territoire ; sa perte pourrait déclencher une réponse extrême.
Scénario 2 : La victoire russe totale
Dans ce scénario, le soutien occidental s’effondre, l’Ukraine est vaincue militairement, le gouvernement Zelensky tombe ou capitule. La Russie impose ses termes : reconnaissance des annexions, « neutralité » forcée, peut-être un gouvernement fantoche à Kiev.
Probabilité : Faible à modérée.
Ce scénario supposerait un abandon complet de l’Ukraine par l’Occident, ce qui reste possible (surtout après un changement politique américain) mais pas certain.
Même dans ce cas, l’Ukraine ne se soumettrait probablement pas passivement. Une résistance prolongée, style Tchétchénie ou Afghanistan, rendrait l’occupation extrêmement coûteuse.
Scénario 3 : Le conflit gelé
Dans ce scénario – le plus probable – la guerre s’éteint sans résolution formelle. Les lignes de front actuelles deviennent des frontières de facto. L’Ukraine garde la majeure partie de son territoire mais ne récupère pas les zones occupées. Une armistice tacite ou formel s’installe.
Probabilité : Modérée à élevée.
C’est le modèle de la Corée (1953), de Chypre (1974), de la Géorgie (2008). La guerre se termine non par une victoire mais par l’épuisement, laissant un conflit « gelé » qui peut durer des décennies.
Pour l’Ukraine, c’est un scénario douloureux mais viable. Le pays survit, reste indépendant, se rapproche de l’UE et peut-être de l’OTAN. Les territoires perdus restent une blessure ouverte, mais le pays peut se reconstruire.
Pour la Russie, c’est une victoire partielle que Poutine pourrait présenter comme un succès. La « dénazification » a échoué, mais la Russie a agrandi son territoire et empêché l’Ukraine de rejoindre l’OTAN (du moins pour les zones occupées).
Pour l’Occident, c’est un résultat ambigu – ni victoire ni défaite, mais une situation gérable.
Scénario 4 : La paix négociée
Dans ce scénario, les deux parties arrivent à la table de négociation et parviennent à un accord qui satisfait partiellement tout le monde. L’Ukraine récupère une partie des territoires occupés mais pas tous. La Russie obtient des garanties sur la non-adhésion à l’OTAN. Des mécanismes de sécurité régionale sont créés.
Probabilité : Faible à modérée, augmentant avec le temps.
Ce scénario supposerait que les deux parties soient prêtes à des compromis douloureux – quelque chose qui semble impossible aujourd’hui mais pourrait le devenir avec l’épuisement.
Le problème est la confiance. Comment l’Ukraine peut-elle faire confiance à des garanties russes après 2014 et 2022 ? Comment la Russie peut-elle être assurée que l’Occident respectera un accord ? Ces questions n’ont pas de réponses évidentes.
Scénario 5 : L'escalade catastrophique
Dans ce scénario, un incident déclenche une confrontation directe OTAN–Russie. La guerre s’étend au-delà de l’Ukraine. L’usage d’armes nucléaires devient possible, voire réel.
Probabilité : Très faible, mais non nulle.
Personne ne veut ce scénario, ce qui réduit sa probabilité. Mais les guerres ont une logique propre, et les escalades accidentelles se sont produites dans l’histoire.
Les points de friction sont multiples : un missile qui s’égare en Pologne, une attaque sur la flotte de la mer Noire, une provocation en Transnistrie, un incident dans le ciel balte. Chacun pourrait déclencher une spirale incontrôlable.
Les facteurs décisifs
Plusieurs facteurs détermineront lequel de ces scénarios se réalisera.
L’élection américaine. Un changement de politique américaine transformerait l’équation. Sans soutien américain, l’Ukraine ne peut pas maintenir son effort de guerre actuel.
La situation économique russe. L’économie de guerre tient pour l’instant, mais pour combien de temps ? Une crise économique majeure pourrait forcer Moscou à chercher une sortie.
Le front intérieur ukrainien. Le moral ukrainien reste élevé, mais la fatigue s’accumule. Une pénurie d’hommes ou de munitions pourrait forcer Kiev à négocier.
La Chine. Pékin pourrait pousser Moscou vers la négociation si le conflit devient trop coûteux pour les intérêts chinois. Ou elle pourrait augmenter son soutien, prolongeant la guerre.
Un événement imprévu. Mort de Poutine, révolution en Russie, percée technologique, catastrophe naturelle – l’histoire est pleine de surprises qui changent tout.
Après la guerre
Quelle que soit la façon dont cette guerre finit, ses conséquences dureront des générations.
Pour l’Ukraine, même le meilleur scénario signifie des années de reconstruction, des millions de traumatisés, une économie dévastée. Le pays qui émergera sera différent – plus nationaliste, plus militarisé, plus ancré à l’Ouest, mais aussi plus meurtri.
Pour la Russie, l’isolement international durera longtemps après la fin des combats. Les sanctions, les poursuites pour crimes de guerre, la méfiance des voisins ne disparaîtront pas avec un cessez-le-feu. Poutine a hypothéqué l’avenir de son pays pour des gains territoriaux incertains.
Pour l’Europe, c’est la fin d’une époque. L’illusion que la guerre était impossible sur le continent s’est évanouie. La dépendance énergétique envers la Russie est terminée. L’ordre de sécurité post-guerre froide n’existe plus. Un nouvel ordre reste à construire.
Pour le monde, c’est un signal que la force militaire reste un outil de politique internationale. L’ère des « dividendes de la paix » est terminée. Le réarmement mondial s’accélère. D’autres acteurs – Chine, Iran, Corée du Nord – tirent des leçons de ce qui s’est passé.
La fin qui n'en est pas une
Il était une fois une guerre que tout le monde voulait terminer mais que personne ne savait comment finir.
Les uns voulaient la victoire totale, mais n’avaient pas les moyens de l’obtenir. Les autres voulaient le compromis, mais ne pouvaient pas abandonner leurs lignes rouges. Tous voulaient la paix, mais pas au prix de la défaite.
Alors la guerre continua. Des hommes mouraient, des villes brûlaient, des enfants grandissaient sans connaître autre chose. Et dans les capitales lointaines, les stratèges calculaient, les diplomates négociaient, les généraux planifiaient – tous cherchant la fin qui semblait toujours hors de portée.
Comment cette guerre finira-t-elle ? Peut-être par l’épuisement, comme tant de guerres avant elle. Peut-être par un coup du sort que personne n’a prévu. Peut-être simplement en s’éteignant, laissant derrière elle des ruines et des rancœurs qui dureront des générations.
La seule certitude est que, quand elle finira, le monde ne sera plus le même. L’ordre ancien est mort dans les décombres de Marioupol. L’ordre nouveau reste à naître, dans la douleur et l’incertitude.
Et quelque part au Kremlin, un homme aux yeux froids regarde une carte et calcule. Il a peut-être gagné, peut-être perdu, peut-être simplement survécu. Mais lui aussi, un jour, fera partie de l’histoire. Et l’histoire, comme toujours, sera écrite par ceux qui restent.
Cette analyse conclut une série de quinze articles cherchant à comprendre la perspective russe sans la justifier. Comprendre son adversaire n’est pas l’approuver – c’est la première étape pour éviter le prochain conflit.
Sources
Foreign Affairs – « How the War in Ukraine Might End »
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.