L’unité stratégique décimée
Au cœur de cette purge se trouve une unité que Xi Jinping considère comme la colonne vertébrale de la puissance militaire chinoise : la Force des fusées. Cette branche de l’APL gère l’intégralité de l’arsenal de missiles terrestres de la Chine, conventionnels et nucléaires. C’est elle qui pointe des centaines de missiles vers Taïwan. C’est elle qui constitue la force de dissuasion face aux États-Unis. C’est elle qui incarne la montée en puissance militaire de Pékin sur la scène mondiale. Et c’est elle qui s’est révélée être un nid de corruption que personne — absolument personne — n’avait anticipé.
Tout a commencé à l’été 2023, quand le commandant de la Force des fusées, le général Li Yuchao, a soudainement disparu de la circulation. Pas d’annonce. Pas d’explication. Juste le silence. Quelques semaines plus tard, c’était au tour de son successeur présumé de s’évanouir. Les enquêteurs ont découvert un système de corruption tentaculaire : des généraux qui vendaient des promotions, des contrats d’armement truqués, des fonds détournés à hauteur de milliards de yuans. Mais le plus grave n’était pas l’argent. C’était ce que cette corruption impliquait pour la capacité opérationnelle de l’arsenal nucléaire chinois. Des rapports ont circulé — jamais confirmés, jamais démentis — suggérant que certains silos de missiles avaient été remplis d’eau au lieu de carburant, que des ogives avaient été remplacées par des leurres, que des systèmes de guidage défaillants avaient été certifiés opérationnels contre des pots-de-vin. Si Xi Jinping devait un jour ordonner une frappe, combien de missiles décolleraient vraiment ?
Il y a quelque chose de vertigineux dans cette histoire. Imaginez : vous êtes le dirigeant d’une superpuissance nucléaire. Vous avez investi des centaines de milliards dans votre arsenal. Vous brandissez cette menace face au monde entier. Et un jour, vous découvrez que vos propres généraux ont peut-être vendu la mèche, saboté les systèmes, transformé votre force de frappe en village Potemkine militaire. Je n’excuse pas Xi Jinping. Mais je comprends sa rage. Et je comprends pourquoi il est prêt à décapiter son armée entière plutôt que de tolérer le moindre doute sur sa capacité de dissuasion.
Deux commandants successifs purgés
La Force des fusées a maintenant vu deux commandants successifs purgés : Li Yuchao et son successeur. C’est du jamais-vu dans l’histoire de cette unité créée en 2015 à partir de l’ancien Second corps d’artillerie. Les accusations portées contre ces officiers sont gravissimes : « violations extrêmement graves de la discipline du Parti », « crimes liés à leurs fonctions impliquant des sommes d’argent extrêmement importantes », « nature grave des infractions avec des conséquences extrêmement préjudiciables ». Dans le langage codé du Parti communiste chinois, chacun de ces adverbes — « extrêmement » — signifie que les accusés n’ont aucune chance d’échapper à la sanction maximale.
Ce qui frappe dans cette purge de la Force des fusées, c’est son caractère systémique. Ce ne sont pas quelques brebis galeuses qui ont été identifiées. C’est une culture entière de corruption qui a été mise au jour. Des officiers qui achetaient leurs grades. Des fournisseurs qui livraient du matériel défectueux contre des commissions. Des inspecteurs qui fermaient les yeux contre des enveloppes. Pendant des années, peut-être des décennies, le ver était dans le fruit. Et pendant tout ce temps, Pékin paradait sur la scène internationale en vantant la modernisation fulgurante de son armée. La question qui hante maintenant les analystes militaires du monde entier : qu’est-ce qui est réel et qu’est-ce qui est factice dans la puissance militaire chinoise affichée ?
La Commission militaire centrale : l'organe suprême vidé de sa substance
Un homme seul au sommet
La Commission militaire centrale est l’organe de commandement suprême des forces armées chinoises. En théorie, elle compte sept membres qui conseillent et assistent le président dans ses décisions militaires. En pratique, après les purges de janvier 2026, il ne reste plus que Xi Jinping lui-même et un seul officier en activité : Zhang Shengmin, nommé en catastrophe après l’expulsion de He Weidong en octobre dernier. Six membres sur sept ont été purgés, arrêtés, ou placés sous enquête. C’est comme si le Pentagone avait été vidé de tous ses généraux en quelques mois. C’est comme si le président des États-Unis commandait l’armée américaine tout seul, sans secrétaire à la Défense, sans chefs d’état-major, sans conseillers militaires.
Neil Thomas, chercheur au Centre d’analyse de la Chine de l’Asia Society Policy Institute, résume la situation en une phrase : « Xi Jinping a achevé l’une des plus grandes purges du commandement militaire chinois de l’histoire de la République populaire. » Ce n’est pas une hyperbole. Depuis la fondation de la Chine populaire en 1949, seule la Révolution culturelle a provoqué un bouleversement comparable dans les rangs militaires. Mais même Mao, au sommet de sa paranoïa, n’avait pas éliminé autant de généraux en si peu de temps. Xi Jinping est en train de réécrire les règles du pouvoir en Chine. Et les règles qu’il écrit ne prévoient qu’un seul acteur : lui-même.
Les risques d’une armée sans tête
Les analystes militaires occidentaux observent cette situation avec un mélange de fascination et d’inquiétude. Drew Thompson, ancien stratège du Pentagone, met en garde contre « les risques opérationnels d’un Xi Jinping conseillé par — et tentant de commander — une armée de deux millions d’hommes à travers une commission d’un seul homme ». En clair : qui va dire à Xi quand une opération est risquée ? Qui va lui présenter des options alternatives ? Qui va oser le contredire ? Dans un système où la loyauté est le seul critère de survie, la compétence devient secondaire. Les officiers qui restent ne sont pas nécessairement les meilleurs stratèges. Ce sont ceux qui ont su plaire au chef.
Cette dynamique a des implications directes pour la stabilité régionale. La Chine revendique Taïwan comme partie intégrante de son territoire et n’a jamais renoncé à l’usage de la force pour « réunifier » l’île. Une invasion de Taïwan serait l’opération amphibie la plus complexe de l’histoire militaire moderne — plus difficile que le débarquement de Normandie. Elle nécessiterait une coordination parfaite entre toutes les branches de l’armée, une chaîne de commandement claire, des officiers expérimentés capables de s’adapter en temps réel. Avec une Commission militaire centrale décimée et une culture de la peur qui étouffe toute dissidence, la Chine est-elle vraiment prête à mener une telle opération ? Ou cette purge va-t-elle paradoxalement rendre une guerre moins probable — au moins à court terme ?
Je ne suis pas naïf. Je sais que les purges anti-corruption peuvent servir de prétexte à des règlements de comptes politiques. Je sais que Xi Jinping n’est pas un chevalier blanc qui combat le mal. Mais quelque chose me trouble dans les analyses occidentales qui ne voient dans cette purge qu’une consolidation du pouvoir personnel. Et si Xi avait réellement découvert que son armée était gangrénée ? Et si les accusations de corruption étaient vraies — au moins en partie ? Et si ce dirigeant autoritaire, que nous aimons tant critiquer, était en train de faire le ménage que personne n’avait osé faire avant lui ? Ce n’est pas une excuse pour l’autoritarisme. C’est une question. Une question que je me pose en regardant ces généraux tomber un par un.
Les accusations : entre corruption avérée et règlements de comptes
Le système des pots-de-vin militaires
Pour comprendre l’ampleur de la corruption qui rongeait l’Armée populaire de libération, il faut comprendre le système qui l’a rendue possible. En Chine, les promotions militaires ne dépendent pas uniquement du mérite ou de l’ancienneté. Elles dépendent aussi — certains diraient surtout — des relations. Le « guanxi », ce réseau de connexions personnelles qui structure toute la société chinoise, est particulièrement puissant dans l’armée. Avoir le bon mentor, connaître les bonnes personnes, appartenir au bon clan régional : voilà ce qui fait ou défait une carrière. Et là où il y a des relations, il y a des transactions. Des cadeaux. Des services rendus. De l’argent qui circule.
Les enquêtes ont révélé un système où les grades s’achetaient littéralement. Un poste de général de division ? Plusieurs millions de yuans. Un commandement de brigade ? Quelques centaines de milliers. Les officiers « investissaient » dans leur carrière comme d’autres investissent en bourse, avec l’espoir de récupérer leur mise — et bien plus — une fois en position de pouvoir. Une fois promus, ils devaient à leur tour vendre des postes à leurs subordonnés pour rembourser leurs « investisseurs » et dégager des profits. Le système s’auto-alimentait, créant une pyramide de corruption où chaque niveau prélevait sa dîme. Et tant que tout le monde jouait le jeu, personne n’avait intérêt à dénoncer quoi que ce soit.
Les accusations contre Zhang Youxia : trahison ou prétexte ?
Le cas de Zhang Youxia est particulièrement troublant. Selon des sources citées par le Wall Street Journal — non confirmées par les autorités chinoises ou par des médias indépendants —, le général serait accusé d’avoir transmis des informations sensibles sur l’arsenal nucléaire chinois aux États-Unis. Si cette accusation est vraie, elle ferait de Zhang le plus haut traître de l’histoire militaire de la Chine communiste. Mais plusieurs analystes expriment leur scepticisme. Zhang Youxia a consacré toute sa vie à l’armée chinoise. Il a combattu au Vietnam en 1979. Il a gravi tous les échelons par son mérite et ses relations — dont celle, cruciale, avec la famille Xi. Pourquoi un tel homme trahirait-il « tout ce qui a donné un sens à sa vie », comme le formule un analyste ?
L’hypothèse alternative est plus sombre : Zhang serait tombé non pas pour ce qu’il a fait, mais pour ce qu’il représentait. En tant que dernier officier supérieur véritablement indépendant, il constituait peut-être une menace potentielle pour Xi Jinping. Pas une menace active — Zhang n’a jamais montré la moindre velléité de désobéissance — mais une menace théorique. Dans un système où le dirigeant suprême ne tolère aucun contre-pouvoir, même l’existence d’un homme capable de lui dire non est intolérable. L’accusation de trahison, vraie ou fausse, servirait alors de justification commode pour éliminer le dernier obstacle à un pouvoir militaire totalement personnel. La vérité ? Nous ne la connaîtrons probablement jamais. En Chine, les procès militaires se tiennent à huis clos. Les verdicts sont annoncés, pas expliqués.
Les implications pour Taïwan : entre paralysie et escalade
Une armée en désarroi face au détroit
De l’autre côté du détroit de Taïwan, les stratèges observent la purge chinoise avec une attention extrême. Taïwan vit sous la menace permanente d’une invasion chinoise. L’île de 24 millions d’habitants est le point focal de la rivalité sino-américaine, le lieu où pourrait éclater la prochaine grande guerre. Chaque mouvement dans le haut commandement chinois est analysé, décortiqué, interprété. Et ce qu’ils voient en ce moment les laisse perplexes. D’un côté, une Commission militaire centrale décimée suggère une armée en désarroi, potentiellement moins capable de mener une opération complexe. De l’autre, un dirigeant qui concentre tous les pouvoirs entre ses mains pourrait être tenté par une aventure militaire pour détourner l’attention des problèmes internes.
Les analystes sont divisés sur les conséquences à court terme. Certains estiment que la purge réduit le risque d’invasion dans l’immédiat : une armée dont le commandement est en plein bouleversement n’est pas en état de lancer une offensive majeure. Xi Jinping, aussi autoritaire soit-il, n’est pas fou. Il sait qu’une invasion ratée de Taïwan serait fatale à son régime. Il ne tentera rien tant qu’il n’aura pas reconstitué une chaîne de commandement fiable. Mais d’autres analystes pointent un risque inverse : dans un système où plus personne n’ose contredire le chef, les erreurs de calcul deviennent plus probables. Si Xi décide que le moment est venu, qui osera lui dire que l’armée n’est pas prête ?
Taïwan est un sujet qui me tient éveillé la nuit. Pas parce que j’ai des intérêts particuliers dans la région. Mais parce que je sais ce qu’une guerre dans le détroit signifierait pour le monde. Des millions de morts, potentiellement. L’économie mondiale paralysée — la plupart des semi-conducteurs avancés de la planète viennent de Taïwan. Un risque d’escalade nucléaire entre grandes puissances. Et quand je regarde Xi Jinping éliminer un à un tous ceux qui pourraient le freiner, je me demande : qui va appuyer sur le frein si la voiture fonce vers le précipice ? La réponse, de plus en plus, semble être : personne.
Les conséquences à long terme
À plus long terme, certains analystes voient paradoxalement dans cette purge un renforcement potentiel de l’armée chinoise. En éliminant les officiers corrompus, Xi Jinping pourrait créer les conditions d’une armée plus efficace, plus loyale, plus disciplinée. Les nouveaux généraux qui émergeront de ce bouleversement seront des hommes qui devront tout à Xi personnellement. Ils n’auront pas de réseaux de corruption à protéger, pas de loyautés parallèles à ménager. Ils seront, en théorie, plus compétents et plus dévoués que leurs prédécesseurs. C’est le pari de Xi : sacrifier la stabilité à court terme pour construire une armée véritablement moderne à long terme.
Mais ce pari comporte des risques considérables. Une armée ne se reconstruit pas en quelques mois. Les officiers expérimentés qui tombent emportent avec eux des décennies de savoir institutionnel. Les nouveaux venus, aussi loyaux soient-ils, devront apprendre sur le tas. Et dans l’intervalle, la Chine sera plus vulnérable qu’elle ne l’a été depuis des décennies. Pas militairement — l’APL reste une force redoutable par sa taille et son équipement. Mais stratégiquement. Une armée dont le commandement est en reconstruction ne peut pas projeter la même assurance qu’une armée rodée. Les adversaires de la Chine le savent. La question est de savoir s’ils tenteront d’exploiter cette fenêtre de vulnérabilité.
Les relations sino-russes dans la tourmente
Zhang Youxia, architecte du partenariat militaire
La chute de Zhang Youxia a des répercussions qui dépassent les frontières chinoises. Le général était le coprésident de la Commission intergouvernementale sino-russe pour la coopération militaro-technique. À ce titre, il supervisait personnellement le rapprochement stratégique entre Pékin et Moscou — un rapprochement qui inquiète profondément les capitales occidentales. Exercices militaires conjoints, transferts de technologies, échanges de renseignements : Zhang était au cœur de tout. Sa disparition crée un vide que personne, pour l’instant, n’est en mesure de combler.
Les analystes russes observent cette purge avec un mélange d’inquiétude et de fatalisme. D’un côté, ils savent que la coopération sino-russe est devenue trop importante pour être remise en question par le départ d’un seul homme, aussi haut placé soit-il. Les liens entre les deux pays se sont « institutionnalisés », comme le note un expert, avec des canaux de communication qui fonctionnent à tous les niveaux. De l’autre, ils ne peuvent ignorer que Zhang était un interlocuteur de confiance, quelqu’un avec qui les généraux russes avaient construit des relations personnelles au fil des années. Son successeur — quel qu’il soit — devra repartir de zéro. Et dans un contexte où la Russie a plus que jamais besoin du soutien chinois face aux sanctions occidentales, cette incertitude est malvenue.
L’Asie centrale face à l’instabilité chinoise
En Asie centrale, les anciennes républiques soviétiques — Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan, Turkménistan — regardent la Chine avec des sentiments ambivalents. D’un côté, Pékin représente une opportunité économique immense : investissements, infrastructures, commerce. De l’autre, la montée en puissance chinoise suscite des inquiétudes : influence croissante, dépendance économique, voisinage d’un géant imprévisible. Ces pays avaient l’habitude de voir la Chine comme un modèle de stabilité et de planification à long terme. La purge actuelle ébranle cette perception.
« Cette purge et le sentiment d’instabilité qu’elle génère seront dans l’esprit des décideurs d’Asie centrale », note un analyste régional. Pour ces pays, la question n’est pas tant de savoir si la Chine reste puissante — elle l’est, indéniablement — mais de savoir si elle reste prévisible. Un partenaire prévisible, même autoritaire, peut être géré. Un partenaire imprévisible, dont les dirigeants tombent sans avertissement et dont les politiques peuvent changer du jour au lendemain, est beaucoup plus difficile à appréhender. La purge de Xi Jinping ne menace pas directement ces pays. Mais elle leur rappelle que la Chine qu’ils croyaient connaître n’existe peut-être plus.
La campagne anti-corruption : réforme ou terreur ?
Plus de 200 000 officiels sanctionnés
La purge militaire s’inscrit dans une campagne anti-corruption beaucoup plus vaste lancée par Xi Jinping dès son arrivée au pouvoir en 2012. Les chiffres officiels donnent le tournis : plus de 200 000 fonctionnaires ont été sanctionnés depuis le début de cette campagne. Des milliers ont été emprisonnés. Certains ont été condamnés à mort. Aucun secteur n’a été épargné : l’armée, le parti, l’administration, les entreprises d’État, les gouvernements locaux. Xi a qualifié cette campagne de « lutte de vie ou de mort pour le Parti ». Et de fait, jamais dans l’histoire de la Chine communiste une purge n’avait atteint une telle ampleur.
Ses partisans y voient une réforme nécessaire. La corruption était devenue endémique en Chine, minant la légitimité du régime et l’efficacité de l’administration. Des ponts s’effondraient parce que des inspecteurs avaient été soudoyés. Des médicaments contrefaits tuaient des patients parce que des régulateurs fermaient les yeux. Des officiers vendaient leurs grades pendant que l’armée était censée se moderniser. Xi Jinping, en lançant cette campagne, a voulu restaurer la crédibilité d’un système qui menaçait de s’effondrer sous le poids de sa propre pourriture. Vue sous cet angle, la purge est une nécessité historique, un mal nécessaire pour sauver le régime de lui-même.
Je n’ai pas de sympathie particulière pour le Parti communiste chinois. Mais je refuse la facilité intellectuelle qui consiste à tout expliquer par la soif de pouvoir d’un seul homme. Oui, Xi Jinping consolide son pouvoir. Oui, certains de ses adversaires politiques ont probablement été éliminés sous couvert de lutte anti-corruption. Mais non, on ne peut pas réduire 200 000 sanctions à un simple règlement de comptes. La corruption était réelle. Elle était massive. Elle menaçait le fonctionnement même de l’État chinois. Reconnaître cette réalité ne revient pas à absoudre Xi de ses excès. C’est simplement refuser de voir le monde en noir et blanc.
Les critiques d’un système sans contre-pouvoir
Mais les critiques de Xi Jinping pointent les dérives d’une campagne menée sans aucun contre-pouvoir. En Chine, il n’y a pas de séparation des pouvoirs. Le parti contrôle la justice. Le chef du parti contrôle le parti. Qui décide qui est corrompu et qui ne l’est pas ? Xi Jinping lui-même. Qui détermine si une enquête doit être ouverte ? Les organes de discipline du parti, qui répondent à Xi. Qui juge les accusés ? Des tribunaux aux ordres du parti. Dans un tel système, la frontière entre lutte contre la corruption et persécution politique devient impossible à tracer. Un rival politique peut être éliminé simplement en « découvrant » des preuves de corruption — vraies ou fabriquées.
Le cas des généraux purgés illustre ce dilemme. Certains étaient probablement coupables de corruption massive. Les systèmes qu’ils avaient mis en place pour vendre des grades et détourner des fonds sont trop bien documentés pour être entièrement inventés. Mais d’autres ? Zhang Youxia, par exemple, était réputé pour son intégrité personnelle. Aucune accusation précise n’a été rendue publique contre lui. Juste cette formule vague : « violations graves présumées de la discipline et de la loi ». En Chine, une telle formule peut signifier n’importe quoi. Elle peut signifier que Zhang a volé des milliards. Elle peut aussi signifier qu’il a déplu au chef suprême. Nous ne le saurons jamais. Et c’est précisément le problème d’un système où la vérité appartient à celui qui détient le pouvoir.
La succession de Xi : un horizon qui s'assombrit
Le congrès de 2027 en ligne de mire
La purge militaire intervient à un moment stratégique du calendrier politique chinois. En 2027, le Parti communiste tiendra son XXIe Congrès, l’événement quinquennal au cours duquel les dirigeants sont renouvelés — ou reconduits. Xi Jinping briguera alors un quatrième mandat comme secrétaire général du parti, une situation sans précédent depuis Mao Zedong. Pour y parvenir, il doit s’assurer qu’aucune opposition ne puisse émerger d’ici là. Et la principale source d’opposition potentielle dans un régime comme celui de la Chine, c’est l’armée.
En éliminant les généraux les plus puissants et les plus indépendants, Xi neutralise toute possibilité de coup d’État militaire — une menace qui, aussi théorique soit-elle, hante tous les dirigeants autoritaires. Il s’assure également que les nouveaux officiers qui accéderont aux plus hautes fonctions lui devront tout personnellement. Ces hommes n’auront ni l’ancienneté, ni les réseaux, ni l’autorité morale pour le défier. Ils seront ses créatures, entièrement dépendants de sa faveur. Quand le congrès de 2027 se réunira, Xi Jinping sera plus puissant qu’aucun dirigeant chinois depuis Mao. Et contrairement à Mao, il aura éliminé toute possibilité de succession ordonnée.
L’après-Xi : le grand inconnu
C’est peut-être là le plus grand risque de cette purge : non pas ce qu’elle fait aujourd’hui, mais ce qu’elle prépare pour demain. Xi Jinping a 72 ans. Il est en bonne santé apparente, mais nul n’est immortel. Que se passera-t-il quand il disparaîtra ? Dans un système normal, des successeurs potentiels auraient été identifiés, formés, testés. Des mécanismes de transition auraient été mis en place. Mais Xi a systématiquement éliminé tous ceux qui auraient pu lui succéder. Il a aboli la limite des deux mandats qui garantissait une rotation du pouvoir. Il a purgé les factions rivales. Il a concentré tous les pouvoirs entre ses mains.
Quand il partira — par la mort, la maladie ou l’improbable abdication —, la Chine se retrouvera sans capitaine désigné. Les prétendants devront émerger d’un système qui a été conçu pour empêcher toute émergence. Ils devront s’affronter dans des luttes de pouvoir dont personne ne peut prédire l’issue. Le spectre d’une instabilité comparable à celle qui a suivi la mort de Mao — une décennie de chaos avant que Deng Xiaoping ne stabilise le pays — n’est plus une hypothèse d’école. C’est un scénario plausible. Et la purge actuelle, en éliminant les derniers contre-pouvoirs, le rend chaque jour plus probable.
Conclusion : Le crépuscule des généraux et l'aube d'un homme seul
Une armée sans voix face à son maître
La Commission militaire centrale chinoise compte désormais plus de sièges vides que de membres actifs. Les généraux qui la composaient — certains parmi les plus expérimentés et les plus décorés de l’Armée populaire de libération — ont été balayés comme des feuilles mortes. Zhang Youxia, le dernier des vétérans, celui qui avait combattu au Vietnam et construit le partenariat avec la Russie, croupit dans une cellule en attendant un verdict que personne ne contestera. He Weidong, Miao Hua, Liu Zhenli, et tant d’autres : leurs noms s’effacent déjà de la mémoire officielle chinoise. Dans quelques années, des millions de Chinois ne sauront même pas qu’ils ont existé.
Xi Jinping a gagné. Il a accompli ce qu’aucun dirigeant chinois n’avait osé faire depuis Mao : soumettre totalement l’armée à sa volonté personnelle. Plus personne, dans les rangs de l’APL, n’ose lever la main pour poser une question. Plus personne n’ose suggérer une alternative. Plus personne n’ose simplement penser différemment. Le prix de cette victoire ? Une armée décapitée, une chaîne de commandement brisée, une culture institutionnelle dévastée. Mais Xi semble considérer que ce prix est acceptable. Après tout, mieux vaut une armée faible mais loyale qu’une armée forte mais potentiellement menaçante.
Je termine cet article avec un sentiment étrange. Pas de la peur — pas exactement. Plutôt une forme de vertige face à l’inconnu. Xi Jinping est en train de construire quelque chose que le monde n’a jamais vu : une superpuissance nucléaire dirigée par un seul homme, sans aucun contre-pouvoir, sans aucun mécanisme de correction, sans aucune possibilité de succession ordonnée. Nous avons connu des dictateurs. Nous avons connu des empires. Mais nous n’avons jamais connu cela : un pays de 1,4 milliard d’habitants dont le destin dépend entièrement des décisions d’un homme de 72 ans que personne ne peut contredire. Quand cet homme disparaîtra — et il disparaîtra, comme tous les hommes —, que restera-t-il ? Je l’ignore. Et c’est précisément ce qui me fait peur.
Le monde retient son souffle
De Washington à Taipei, de Tokyo à Canberra, les capitales du monde observent la Chine avec une anxiété croissante. Pas parce que Xi Jinping est plus agressif que ses prédécesseurs — sur ce point, le débat fait rage parmi les experts. Mais parce qu’il est devenu imprévisible. Quand un dirigeant élimine tous ceux qui pourraient le conseiller, le modérer, le freiner, ses décisions deviennent impossibles à anticiper. Il peut choisir la prudence. Il peut choisir l’aventure. Il peut changer d’avis du jour au lendemain. Et personne — ni ses généraux, ni ses ministres, ni les services de renseignement étrangers — ne peut prédire ce qu’il fera.
La purge de l’armée chinoise n’est pas simplement une affaire intérieure. C’est un événement géopolitique majeur dont les conséquences se feront sentir pendant des décennies. Elle redéfinit l’équilibre des forces en Asie. Elle modifie les calculs stratégiques autour de Taïwan. Elle transforme le partenariat sino-russe. Elle pose la question de ce que deviendra la Chine après Xi. Nous vivons un moment historique. Et comme souvent dans l’histoire, nous ne mesurons pas encore pleinement son importance. Les généraux chinois tombent. Le monde regarde. Et personne ne sait ce qui viendra ensuite.
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, stratégiques et militaires qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements de pouvoir au sein des grandes puissances, à contextualiser les décisions des dirigeants internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent l’ordre mondial.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. Les informations factuelles présentées proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires vérifiables.
Sources primaires : communiqués officiels du ministère chinois de la Défense, déclarations publiques des autorités chinoises, dépêches d’agences de presse internationales reconnues (Associated Press, Agence France-Presse, Reuters).
Sources secondaires : publications spécialisées et médias d’information reconnus internationalement (NPR, ABC News, Al Jazeera, Radio Free Europe/Radio Liberty, The Wall Street Journal, Bloomberg), analyses d’institutions de recherche établies (Asia Society Policy Institute).
Les données sur l’ampleur de la purge et les accusations portées contre les généraux proviennent des sources officielles chinoises et des analyses d’experts cités dans les médias consultés.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques et militaires contemporaines, et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit des transformations qui façonnent l’ordre mondial. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes stratégiques qui animent les grandes puissances.
Toute évolution ultérieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives présentées ici. Cet article sera mis à jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiées.
Sources
Sources primaires
NPR – China’s top general under investigation in latest military purge – 24 janvier 2026
Ministère chinois de la Défense – Communiqué officiel sur les enquêtes contre Zhang Youxia et Liu Zhenli – 25 janvier 2026
People’s Liberation Army Daily – Déclaration officielle sur la campagne anti-corruption militaire – janvier 2026
Sources secondaires
Al Jazeera – China expels top military commanders in latest anticorruption purge – 18 octobre 2025
ABC News – How a purge of China’s military leadership could impact the army and Taiwan – janvier 2026
Radio Free Europe/Radio Liberty – What Xi’s Purge Of A Top General Means For China And Its Neighbors – 26 janvier 2026
Bloomberg – Xi’s Purge of Top General Spurs Questions on Taiwan, Succession – 26 janvier 2026
The Wall Street Journal – Informations non confirmées sur les accusations contre Zhang Youxia – janvier 2026
Asia Society Policy Institute – Analyse de Neil Thomas sur l’ampleur historique de la purge – janvier 2026
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