Si l’Iran fournit la precision, la Coree du Nord fournit le volume. Le regime de Kim Jong-un, qui laisse son peuple crever de faim tout en paradant avec ses missiles nucleaires, a trouve dans la guerre de Poutine une occasion en or. Ses entrepots debordent de munitions datant de l’ere sovietique. Des obus d’artillerie par millions, des roquettes par centaines de milliers, tous produits pendant des decennies en prevision d’une guerre avec le Sud qui n’est jamais venue.
Aujourd’hui, ces munitions traversent la frontiere sino-coreenne, puis le territoire russe, pour finir dans les canons qui pilonnent les positions ukrainiennes jour et nuit. Les estimations varient — trois millions d’obus selon certaines sources, cinq millions selon d’autres — mais le chiffre exact importe peu. Ce qui compte, c’est que chaque obus nord-coreen qui explose sur le front ukrainien est un obus que la Russie n’a pas eu a produire elle-meme.
La qualite est mediocre, c’est vrai. Les taux de defaillance sont eleves, parfois 30%, parfois plus. Des obus qui n’explosent pas. Des obus qui explosent dans le canon. Des obus qui devient de leur trajectoire. Mais dans une guerre d’attrition, dans une guerre ou la victoire appartient a celui qui peut tirer le plus longtemps, la quantite finit toujours par l’emporter sur la qualite.
Et puis, il y a les soldats. Oui, les soldats.
Des troupes nord-coreennes auraient ete deployees sur le front ukrainien. D’abord quelques centaines, pour des roles de soutien logistique. Puis des milliers, integres dans des unites combattantes. C’est une premiere historique : des soldats de Pyongyang engages dans un conflit arme hors de la peninsule coreenne depuis 1953. Kim Jong-un envoie ses hommes mourir dans les tranchees de l’est ukrainien, en echange de quoi ? De devises fortes. De technologie militaire. De la protection diplomatique russe.
Un soldat nord-coreen capture par les forces ukrainiennes en novembre 2025 avait 19 ans. Il ne savait pas ou il etait. Il pensait participer a un exercice d’entrainement. Quand on lui a montre une carte et qu’on lui a explique qu’il se trouvait en Ukraine, a des milliers de kilometres de chez lui, il a pleure. Pas de peur. De confusion. Son monde entier venait de s’effondrer.
Le dragon chinois dans l'ombre
Mais parlons maintenant de l’acteur le plus important et le plus insidieux de cette coalition : la Republique populaire de Chine. Car si l’Iran livre des missiles et si la Coree du Nord expedie des obus, Pekin fournit quelque chose de bien plus precieux encore : tout le reste.
La Chine de Xi Jinping maintient officiellement une position de neutralite. Elle appelle au dialogue. Elle se pose en mediatrice potentielle. Ses diplomates prononcent des discours sur la paix et la stabilite avec une sincerite apparente qui forcerait l’admiration si elle n’etait pas aussi manifestement fausse.
Car derriere le rideau de fumee diplomatique, Pekin est devenu le poumon economique de la machine de guerre russe.
Les puces de la mort
Commencez par les composants electroniques. Les missiles de croisiere russes — les Kalibr, les Kh-101, les Iskander — dependent tous de puces electroniques sophistiquees. Les systemes de guidage, les calculateurs de bord, les fusees de proximite : sans electronique moderne, ces armes ne sont que des tubes de metal remplis d’explosifs.
Or, la Russie ne peut plus produire ces composants elle-meme. Les sanctions occidentales l’ont coupee des fournisseurs traditionnels. Intel, AMD, Texas Instruments — tous ont cesse leurs livraisons. Theoriquement, la machine de guerre russe aurait du s’enrayer.
Elle ne s’est pas enrayee. Pourquoi ? Parce que la Chine a pris le relais.
Les chercheurs du Royal United Services Institute (RUSI) de Londres ont analyse les debris de missiles russes abattus en Ukraine. Ce qu’ils ont trouve est edifiant : une proportion croissante de composants fabriques par des entreprises chinoises. Des puces, des capteurs, des circuits integres — la signature « Made in China » est partout, dans des armes concues pour tuer des Ukrainiens.
Officiellement, ces composants sont vendus pour des usages civils. Des pieces pour telephones portables. Des elements pour electromenager. Des circuits pour equipements industriels. En pratique, ils finissent dans les systemes de guidage des missiles qui frappent Kiev, Kharkiv, Odessa.
Une puce electronique n’a pas de conscience. Elle ne sait pas si elle fait fonctionner un lave-linge ou un missile de croisiere. Mais les entreprises qui les vendent, elles, le savent. Et les autorites chinoises qui ferment les yeux sur ce commerce, elles aussi le savent.
Les machines qui fabriquent la guerre
Au-dela des composants, il y a les machines-outils. Pour produire des chars, des vehicules blindes, des pieces d’artillerie, des obus, il faut des equipements de precision : tours a commande numerique, fraiseuses CNC, equipements de metallurgie avancee. La Russie en avait. Mais ses stocks s’epuisent, et les sanctions lui interdisent de les renouveler aupres des fournisseurs occidentaux.
C’est la que la Chine intervient a nouveau. Les exportations chinoises de machines-outils vers la Russie ont explose depuis le debut de l’invasion. Selon les donnees douanieres analysees par le Center for Strategic and International Studies (CSIS), elles ont augmente de plusieurs centaines de pour cent par rapport aux niveaux d’avant-guerre. Des tours japonais ? Interdits. Des fraiseuses allemandes ? Impossibles a obtenir. Mais des equivalents chinois ? Livraison sous trois semaines.
Pekin affirme qu’il s’agit de commerce civil legitime. Des machines pour fabriquer des voitures, des appareils electromenagers, des biens de consommation courante. Personne n’est dupe. Tout le monde sait que ces machines finissent dans les usines d’armement de l’Oural, ou elles tournent jour et nuit pour compenser les pertes colossales que la Russie subit sur le front.
Le petrole qui finance le massacre
Mais la contribution chinoise la plus significative n’est ni visible ni tangible. C’est l’argent. Le petrole russe, plus precisement.
Lorsque l’Europe a commence a reduire sa dependance aux hydrocarbures russes — un processus douloureux, incomplet, mais reel — la Chine a ouvert grand ses portes. Les importations chinoises de brut russe ont atteint des niveaux records. Moscou, qui perdait ses clients europeens, a trouve en Pekin un acheteur vorace et peu regardant.
Ce n’est pas de la charite, bien sur. La Chine negocie en position de force, extorquant des rabais de 20%, 30%, parfois plus sur le prix du marche. Le petrole russe se vend avec une decote massive. Mais meme brade, il rapporte des milliards. Selon certaines estimations, la Russie tire encore pres d’un milliard de dollars par jour de ses exportations energetiques. Et une part croissante de cet argent vient de Chine.
Ces petrodollars — ou ces petroyuans, pour etre plus precis — financent directement la guerre. Ils paient les salaires des soldats. Ils achetent les munitions. Ils reparent les chars. Ils reconstruisent les missiles abattus. Chaque tanker de brut qui quitte un port russe pour rejoindre la Chine transporte l’equivalent de plusieurs jours de bombardements sur les villes ukrainiennes.
Quelque part en Chine, dans une raffinerie de la province du Shandong, du petrole russe est transforme en carburant. Ce carburant alimentera des voitures, des camions, des usines. Et a chaque litre consomme, un peu de sang ukrainien s’y trouve mele, invisible mais reel.
La banque de l’agresseur
Les sanctions occidentales ont largement coupe la Russie du systeme financier international. Les grandes banques russes sont exclues de SWIFT. Les avoirs de la banque centrale sont geles. Les transactions en dollars et en euros sont devenues problematiques, parfois impossibles.
La encore, la Chine offre une bouee de sauvetage. Le commerce sino-russe se fait de plus en plus en yuans et en roubles, contournant le dollar americain. Le systeme de paiement chinois CIPS offre une alternative fonctionnelle a SWIFT. Des banques chinoises de second rang — suffisamment petites pour echapper aux sanctions secondaires americaines, mais suffisamment grandes pour traiter des volumes significatifs — facilitent les transactions.
Cette architecture financiere parallele n’est pas parfaite. Elle est plus lente, plus couteuse, moins efficace que le systeme occidental. Les commissions sont plus elevees. Les delais sont plus longs. Les frictions sont constantes. Mais elle existe, et elle fonctionne suffisamment bien pour maintenir l’economie de guerre russe a flot.
Le soutien diplomatique ou l'art de la complicite silencieuse
Au-dela des contributions materielles et financieres, il y a le soutien politique. A chaque resolution de l’ONU condamnant l’agression russe, la Chine s’abstient ou vote contre. A chaque conference internationale sur l’Ukraine, les diplomates chinois repetent les elements de langage du Kremlin : l’expansion de l’OTAN, les preoccupations securitaires legitimes de la Russie, la necessite de prendre en compte les interets de toutes les parties.
Xi Jinping a recu Vladimir Poutine a Pekin en grande pompe, proclamant un partenariat « sans limites » quelques jours seulement avant l’invasion de fevrier 2022. Depuis, les deux dirigeants se sont rencontres a de multiples reprises, affichant une solidarite qui ne faiblit pas. Leurs poignees de main sont filmees. Leurs declarations communes sont diffusees. Le message est clair : la Russie n’est pas isolee. La Russie a des amis puissants.
Et ce message est recu cinq sur cinq a Kiev, a Varsovie, a Washington. Il est recu aussi a Teheran et a Pyongyang, ou l’on comprend que rejoindre la coalition de Poutine n’entraine aucune consequence serieuse.
La propagande chinoise, de son cote, relaie fidelement les narratifs russes. L’Ukraine est presentee comme un pion de l’Occident. Les Etats-Unis sont accuses de prolonger la guerre pour affaiblir la Russie. Les sanctions occidentales sont decrites comme illegitimes et contre-productives. Jamais un mot sur les crimes de guerre documentes. Jamais une image des civils ukrainiens sous les bombes. Jamais une mention de Boutcha, de Marioupol, d’Izioum.
Jusqu'ou Pekin ira-t-il
La question qui obsede les analystes occidentaux est simple : y a-t-il des lignes rouges que la Chine ne franchira pas ?
Jusqu’a present, Pekin semble avoir evite de fournir directement des armes letales a la Russie. Pas de missiles chinois estampilles PLA. Pas de drones de combat avec le drapeau rouge. Pas de chars, pas d’avions, pas d’helicopteres. Cette ligne de demarcation existe, probablement par crainte des sanctions secondaires americaines qui pourraient devastar l’economie chinoise, tournee vers l’exportation.
Mais cette ligne devient de plus en plus floue. Les composants chinois dans les armes russes, les machines-outils qui les produisent, le carburant qui fait tourner l’economie de guerre — tout cela constitue un soutien letal indirect. La distinction entre une puce electronique dans un missile et le missile lui-meme est-elle vraiment significative pour la famille qui pleure sous les decombres ?
Des rapports recents mentionnent des livraisons de drones chinois a la Russie, officiellement pour des usages « agricoles » ou « commerciaux ». Des gilets pare-balles made in China ont ete trouves sur des soldats russes captures. Des optiques de visee, des equipements de communication, des casques — la liste s’allonge. Chaque element pris isolement peut etre justifie comme commerce civil. Pris ensemble, ils dessinent un tableau sans ambiguite.
La pression occidentale pourrait-elle faire changer le calcul de Pekin ? Probablement pas. Xi Jinping a fait de la relation avec la Russie un pilier de sa politique etrangere, un element central de sa vision d’un ordre mondial multipolaire defiant l’hegemonie americaine. Abandonner Poutine maintenant serait un aveu d’echec strategique, une perte de face inacceptable dans la culture politique chinoise.
L'hypocrisie comme doctrine
Ce qui frappe dans la position chinoise, c’est le gouffre abyssal entre la rhetorique et la realite. Pekin se pose en defenseur du droit international, de la souverainete des Etats, de la non-ingerence dans les affaires interieures. Ces principes sont censes etre sacres dans la doctrine diplomatique chinoise, repetes ad nauseam dans chaque discours, chaque communique, chaque declaration officielle.
Or, que fait la Russie en Ukraine sinon violer chacun de ces principes ? L’invasion d’un Etat souverain. L’annexion de territoires par la force. Les deportations de population. Les crimes de guerre documentes par des enqueteurs internationaux. Tout cela devrait, selon les propres standards proclames par la Chine, meriter une condamnation sans appel.
Au lieu de cela, Pekin pratique une neutralite a geometrie variable qui, dans les faits, favorise systematiquement l’agresseur. C’est de l’hypocrisie institutionnalisee, mais c’est aussi de la realpolitik assumee. Pour Xi Jinping, l’affaiblissement de l’Occident, l’erosion de l’ordre liberal international, la demonstration que les sanctions ne fonctionnent pas — tout cela sert les interets chinois a long terme.
Notamment — et c’est peut-etre le point essentiel — dans la perspective d’une eventuelle confrontation autour de Taiwan.
Car l’Ukraine est un laboratoire. Si Poutine reussit a imposer sa volonte par la force, si l’Occident se revele incapable de defendre effectivement un allie, le precedent sera etabli. La Chine observera. La Chine apprendra. Et un jour, peut-etre, la Chine appliquera les lecons.
Ce que l'Occident doit comprendre
Face a cette coalition des autocrates, l’Occident ne peut plus se permettre le luxe de l’ambiguite. Quelques verites doivent etre regardees en face.
Premierement, l’illusion que la Chine pourrait etre « conquise » par la diplomatie pour devenir un mediateur neutre doit etre abandonnee. Pekin a fait son choix. Ce choix est strategique, delibere, assume. Il ne changera pas par la persuasion ou par les bons sentiments.
Deuxiemement, les sanctions doivent evoluer. Les sanctions secondaires contre les entreprises chinoises qui facilitent la guerre russe doivent etre envisagees serieusement, malgre les risques economiques considerables que cela implique. L’Occident ne peut pas continuer a commercer joyeusement avec une Chine qui arme indirectement son ennemi.
Troisiemement, le soutien a l’Ukraine doit etre calibre en fonction de cette realite. Kiev ne fait pas face a la Russie seule. Kiev fait face a une coalition. L’aide occidentale doit etre a la mesure de cette menace agregee — pas seulement suffisante pour que l’Ukraine survive, mais suffisante pour qu’elle puisse l’emporter.
Quatriemement, l’Occident doit accelerer sa propre reindustrialisation de defense. Si l’axe Moscou-Pekin-Teheran-Pyongyang peut produire des armes en quantite, les democraties doivent pouvoir faire de meme. Les cadences de production actuelles de munitions et d’equipements sont scandaleusement insuffisantes.
Les 350 missiles qui attendent
Revenons aux 350 missiles Fath-360 qui attendent quelque part dans un depot russe. Ils sont le symbole de tout ce que j’ai decrit. Un symbole de la coalition qui s’est formee contre l’Ukraine. Un symbole du soutien iranien, evident et documente. Un symbole aussi du soutien chinois, indirect mais tout aussi reel, car sans les composants chinois, sans les machines-outils chinoises, sans l’argent du petrole chinois, ces missiles n’auraient peut-etre jamais ete livres.
Ils sont aussi un avertissement. Car un jour, ces missiles seront tires. La question n’est pas si, mais quand. Et quand ils s’abattront sur les villes ukrainiennes — et ils s’abattront — il sera trop tard pour les regrets. Il sera trop tard pour se demander ce que l’Occident aurait pu faire de plus. Il sera trop tard pour calculer combien de composants chinois se trouvaient dans chaque ogive.
A ce moment-la, quelque part en Ukraine, une famille disparaitra. Une mere, un pere, des enfants. Comme Natalia. Comme des dizaines de milliers d’autres avant eux. Et leur mort sera inscrite au compte de tous ceux qui savaient, qui pouvaient agir, et qui ont choisi de ne pas le faire.
La Russie n’est pas seule. L’Iran est la. La Coree du Nord est la. Et surtout, la Chine est la, tapie dans l’ombre, fournissant tout ce qui permet a la machine de guerre de continuer a tourner.
Face a cette coalition, l’Ukraine a besoin de plus que des paroles de soutien. Elle a besoin d’une coalition en face — plus forte, plus unie, plus determinee que celle des autocrates.
Le moment de verite approche. Il est temps de choisir son camp.
Signe Maxime Marquette
Sources
Kyiv Independent – Exclusive: Iran gave Russia over 350 Fath-360 missiles. Ukraine has yet to see one launched – 26 janvier 2026
Royal United Services Institute (RUSI) – Silicon Lifeline: Western Electronics at the Heart of Russia’s War Machine – 2023, mis a jour 2025
Center for Strategic and International Studies (CSIS) – China’s Support for Russia’s War in Ukraine – 2025
Carnegie Endowment for International Peace – How China Aids Russia’s War in Ukraine – Juillet 2024
BBC News – North Korea arms and soldiers supporting Russia in Ukraine – 2025
Reuters – China-Russia trade hits record high as economic ties deepen – 2025
Financial Times – Chinese machine tool exports to Russia surge amid Ukraine war – 2025
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