L’Afghanistan a joue un role crucial dans l’effondrement de l’Union sovietique. Non pas tant par ses pertes humaines directes – relativement modestes au regard de l’histoire militaire russe – mais par l’effet corrosif qu’elle a eu sur le moral de la population, sur la credibilite du regime, sur la cohesion de l’empire. Les « afgantsy », ces veterans brises qui revenaient au pays, ont porte temoignage d’une guerre absurde, d’un commandement incompetent, d’un mensonge d’Etat permanent.
Les cercueils de zinc, ces boites metalliques dans lesquelles on rapatriait les corps pour eviter que les familles ne voient l’etat des depouilles, sont devenus le symbole d’une generation sacrifiee. Les « Comites des meres de soldats » ont emerge, defendant les conscrits maltraites, denoncant les abus de l’institution militaire. La glasnost de Gorbatchev a permis que ces voix soient entendues, que le doute s’installe, que la legitimite du pouvoir soit questionnee.
Quinze mille morts en dix ans ont suffi a ebranler un empire, a nourrir une contestation qui aboutira a la dissolution de l’URSS en 1991. Quinze mille morts – moins que ce que Poutine perd en deux semaines aujourd’hui.
L'Ukraine 2026 : l'arithmetique de l'horreur
Reprenons les chiffres avances par le president ukrainien. En decembre 2025, la Russie a perdu 35 000 soldats tues ou grievement blesses. Zelenskyy a precise que ces chiffres representent « les elimines » – terme qui englobe les morts et les blesses trop graves pour retourner au combat. Ce sont des pertes definitives, des hommes que l’armee russe ne reverra plus sur le champ de bataille.
A Davos, quelques jours plus tot, Zelenskyy avait fourni une trajectoire encore plus parlante : les pertes mensuelles russes sont passees de 14 000 a 35 000 au cours de l’annee 2025. Une multiplication par deux et demie en douze mois. Cette acceleration n’est pas le fruit du hasard ; elle resulte directement de l’evolution de la guerre des drones, domaine dans lequel l’Ukraine a acquis une maitrise remarquable.
Les forces armees ukrainiennes ont frappe 820 000 cibles russes avec des drones en 2025, selon le ministre de la Defense Rustem Umerov. Huit cent vingt mille. C’est plus de 2 200 frappes par jour, une pluie incessante de destruction qui s’abat sur les positions russes, les convois logistiques, les concentrations de troupes. Cette guerre asymetrique, ou un drone a quelques centaines de dollars peut neutraliser un soldat ou un vehicule blinde valant des millions, a completement bouleverse l’equation du conflit.
La mobilisation : un puits sans fond
Face a cette hemorragie, la Russie mobilise. Zelenskyy estime que le Kremlin incorpore entre 40 000 et 43 000 nouveaux soldats chaque mois. Mais voici le detail qui tue – litteralement : sur ces nouvelles recrues, 10 a 15% desertent avant meme d’atteindre le front. Ajoutez-y les blesses qui survivent mais ne peuvent plus combattre, et vous obtenez une equation simple : la Russie perd desormais plus d’hommes qu’elle n’en recrute.
« Vous pouvez voir que leur armee ne croit plus, grace a nos technologies de drones et a nos operateurs de drones », a declare Zelenskyy. Ce n’est pas de la vantardise ; c’est un constat mathematique. L’armee russe, pour la premiere fois depuis le debut de l’invasion, est en decroissance nette. Elle se vide de son sang plus vite qu’elle ne peut le remplacer.
L’objectif ukrainien, selon le president, serait d’atteindre 50 000 eliminations russes par mois. Un chiffre qu’il qualifie lui-meme de « difficile », mais qui representerait le seuil a partir duquel « la Russie commencera a reconsiderer ce qu’elle fait et pourquoi elle se bat ». Cinquante mille par mois, cela ferait 600 000 par an. En moins de deux ans a ce rythme, la Russie aurait perdu l’equivalent de toute l’armee qu’elle avait massee aux frontieres ukrainiennes en fevrier 2022.
Le silence des meres russes
Comment expliquer, alors, que ces pertes cataclysmiques ne provoquent pas les memes remous que l’Afghanistan ? Comment comprendre que la societe russe accepte, apparemment sans broncher, de voir ses fils mourir par dizaines de milliers pour une guerre que personne n’a officiellement declaree, que le Kremlin continue d’appeler « operation militaire speciale » ?
Plusieurs facteurs entrent en jeu. D’abord, la nature du regime : la Russie de Poutine n’est pas l’URSS agonisante de Gorbatchev. Il n’y a pas de glasnost, pas d’espace pour la contestation publique. Les medias independants ont ete ecrases, les voix dissidentes emprisonnees ou exilees. Les Comites des meres de soldats existent toujours, mais leurs membres risquent la prison s’ils critiquent trop ouvertement le pouvoir.
Ensuite, la composition sociale des pertes. Contrairement a la conscription classique qui frappait toutes les couches de la societe sovietique, la guerre en Ukraine touche de maniere disproportionnee les peripheries de l’empire russe. Les minorites ethniques de Siberie, du Caucase, du Grand Nord fournissent un contingent de morts bien superieur a leur poids demographique. Les habitants des grandes villes occidentales – Moscou, Saint-Petersbourg – sont largement epargnes. Les fils de l’elite ne meurent pas dans les tranchees du Donbass.
Enfin, le facteur economique. Poutine a fait de cette guerre une entreprise rentable pour les familles les plus pauvres. Les primes d’engagement atteignent des sommes considerables par rapport aux salaires russes moyens. Les compensations versees aux familles des soldats tues representent des fortunes dans les regions les plus demunies. Pour certains, mourir en Ukraine est devenu un calcul economique rationnel : le sacrifice d’un fils peut sortir une famille entiere de la misere.
Les Nord-Coreens : chair a canon importee
Mais meme avec ces mecanismes, la Russie ne parvient plus a combler ses besoins. D’ou le recours aux mercenaires etrangers, et surtout aux soldats nord-coreens. L’information, confirmee par de multiples sources, fait froid dans le dos : Pyongyang a envoye des milliers de ses soldats combattre aux cotes des Russes. Certaines estimations parlent de 10 000 a 12 000 hommes, d’autres vont jusqu’a 50 000.
Ces soldats nord-coreens meurent en nombre. Leurs pertes seraient considerables, au point que la Coree du Nord a commence a construire un musee dedie a ses « heros » tombes en Ukraine. Un musee. Pour commemorer la mort de soldats envoyes combattre dans une guerre qui n’est pas la leur, a des milliers de kilometres de leur pays, pour servir les interets d’une puissance etrangere.
La Russie, cette grande puissance qui pretend defier l’Occident et restaurer sa grandeur imperiale, en est reduite a importer sa chair a canon. Elle recrute des hommes venus de 126 pays differents, selon certains rapports – des desesperes de toute la planete, attires par la promesse d’un salaire mirobolant ou pieges par des stratagemes frauduleux. L’armee russe de 2026 ressemble de moins en moins a une force nationale et de plus en plus a une legion etrangere macabre.
La guerre des drones : le grand egalisateur
Comment l’Ukraine, pays de 37 millions d’habitants avant la guerre, parvient-elle a infliger de telles pertes a la Russie et ses 145 millions de citoyens ? La reponse tient en un mot : drones. La revolution des drones de combat, que beaucoup n’avaient pas anticipee, a completement rebattu les cartes de ce conflit.
L’Ukraine a developpe une industrie des drones d’une ampleur et d’une sophistication remarquables. Des dizaines d’entreprises, souvent nees pendant la guerre, produisent des engins de toutes tailles, de toutes fonctions. Des petits drones commerciaux modifies pour larguer des grenades aux drones kamikazes capables de frapper a des centaines de kilometres, l’arsenal ukrainien ne cesse de s’enrichir et de se diversifier.
Zelenskyy a annonce le lancement d’une nouvelle initiative pour evaluer les performances des unites de drones ukrainiennes. L’objectif est clair : optimiser cette arme decisive, identifier les meilleures pratiques, accelerer l’innovation. Chaque amelioration, chaque gain d’efficacite se traduit directement en pertes russes supplementaires.
Le drone est l’arme du faible contre le fort. Il permet de frapper sans s’exposer, de surveiller sans etre vu, de detruire sans engager de troupes au sol. Pour chaque drone perdu, l’Ukraine peut en produire dix autres. Pour chaque soldat russe tue par un drone, la Russie doit en former un nouveau, l’equiper, le transporter sur le front. L’asymetrie est totale.
Le point de rupture
Existe-t-il un seuil au-dela duquel la Russie ne pourra plus continuer ? Zelenskyy croit que oui. Cinquante mille pertes mensuelles, selon lui, constitueraient ce point de basculement. Un niveau ou meme la machine de propagande du Kremlin, meme la repression policiere, meme l’apathie cultivee de la population ne suffiraient plus a maintenir l’effort de guerre.
Cette analyse repose sur une hypothese : que le regime russe, malgre ses apparences d’immuabilite, reste sensible aux contraintes demographiques et sociales. Que quelque part, dans les profondeurs de l’appareil d’Etat, des calculateurs rationnels voient les courbes se croiser et s’inquietent. Que les elites russes, meme les plus cyniques, finissent par realiser qu’ils sont en train de saigner leur pays a blanc pour satisfaire les delires imperiaux d’un homme vieillissant.
Mais l’histoire recente nous enseigne la prudence. Les regimes autoritaires peuvent perseverer dans l’erreur bien au-dela de ce que la logique suggere. L’URSS a tenu sept ans apres le debut de la guerre d’Afghanistan. Le regime syrien d’Assad a survecu a une guerre civile qui a tue des centaines de milliers de personnes avant de finalement s’effondrer. Les dictatures ne tombent pas selon les calendriers des analystes occidentaux.
Ce que revelent les chiffres
Au-dela des projections strategiques, que nous disent vraiment ces statistiques ? Elles revelent d’abord l’ampleur du desastre humanitaire que cette guerre represente pour la Russie elle-meme. Ces 35 000 morts de decembre ne sont pas des abstractions ; ce sont des hommes jeunes, pour la plupart, avec des familles, des reves, des vies qui ne seront pas vecues. Ce sont des villages qui perdent leurs fils, des femmes qui deviennent veuves, des enfants qui grandissent sans pere.
Ces chiffres revelent aussi l’echec militaire total de l’invasion russe. En fevrier 2022, Vladimir Poutine pensait s’emparer de Kiev en quelques jours, renverser le gouvernement ukrainien, installer un regime fantoche. Trois ans plus tard, son armee se fait decimer dans une guerre de tranchees d’un autre age, incapable d’avancer, incapable de reculer, condamnee a nourrir de sa chair le hachoir ukrainien.
Ces statistiques revelent enfin la transformation de l’Ukraine en machine de guerre d’une efficacite redoutable. Le pays qui n’avait pas d’armee digne de ce nom en 2014 est devenu capable d’infliger a la Russie des pertes superieures a tout ce que l’URSS a connu depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette metamorphose est peut-etre le fait geostrategique le plus important de cette decennie.
L'Afghanistan oublie, l'Ukraine eternelle
La comparaison avec l’Afghanistan n’est pas qu’un exercice rhetorique : c’est un avertissement historique. L’Afghanistan a montre qu’une guerre impopulaire, meme gagnee sur le terrain, peut detruire un empire de l’interieur. Que les mensonges officiels finissent par rattraper ceux qui les proferent. Que les meres endeuillees, meme reduites au silence, nourrissent une ranceur qui un jour explose.
Poutine connait cette histoire. Il l’a vecue, jeune officier du KGB, dans les annees 1980. Il a vu l’empire s’effondrer, il a jure que cela ne se reproduirait pas. Et pourtant, le voici qui reproduit les memes erreurs, en pire. Les memes mensonges, les memes cercueils de zinc, les memes familles qu’on achete pour qu’elles se taisent. Sauf que les chiffres sont cette fois d’un tout autre ordre de grandeur.
Trente-cinq mille morts en un mois. Le double de dix ans d’Afghanistan. Cette phrase devrait etre gravee dans la pierre, repetee dans chaque ecole, hurlee depuis chaque tribune. Elle resume a elle seule l’absurdite criminelle de cette guerre, le prix effarant que la Russie paie pour les ambitions d’un seul homme.
L'avenir incertain
Que nous reserve 2026 ? Si la tendance se maintient, si l’Ukraine continue d’augmenter ses capacites en drones, si la Russie persiste dans sa strategie d’attrition suicidaire, les pertes russes pourraient atteindre des sommets encore jamais vus. Quatre cent mille, cinq cent mille morts d’ici la fin de l’annee ? Les chiffres deviennent si enormes qu’ils perdent leur sens.
Certains esperent qu’un changement de politique americaine, un accord negocie, une fatigue occidentale viendront sauver la Russie d’elle-meme. Peut-etre. Mais chaque jour qui passe, chaque drone qui frappe, chaque soldat qui tombe rapproche la Russie d’un point de non-retour. Un pays peut-il vraiment perdre un million d’hommes jeunes et continuer comme si de rien n’etait ? L’histoire suggere que non.
L’Ukraine, elle, sait ce qu’elle defend : son existence meme. Chaque village libere, chaque avancee russe stoppee, chaque drone lance dans le ciel est un acte de survie nationale. Les Ukrainiens n’ont pas le luxe de se lasser de cette guerre ; ils la gagneront ou ils cesseront d’exister en tant que nation.
Conclusion : les chiffres comme arme de verite
Volodymyr Zelenskyy n’a pas choisi ses mots au hasard en invoquant l’Afghanistan. Il sait que cette comparaison resonne profondement dans la memoire collective russe, meme si elle ne peut etre publiquement discutee. Il sait que quelque part, dans les appartements moscovites, des veterans afghans regardent les chiffres et frissonnent. Que des generaux a la retraite font les calculs et blanchissent. Que meme les plus loyaux serviteurs du regime commencent a douter.
Les chiffres sont une arme. Pas aussi spectaculaire qu’un drone kamikaze, pas aussi immediate qu’un missile de croisiere, mais peut-etre plus devastatrice a long terme. Ils rongent les certitudes, ils sapent les recits officiels, ils creusent le gouffre entre la propagande et la realite. Un jour, ce gouffre deviendra trop large pour etre ignore.
En attendant, la guerre continue. Les drones volent, les obus tombent, les hommes meurent. Trente-cinq mille en decembre, combien en janvier ? Combien encore avant que cette folie s’arrete ? Personne ne le sait. Mais une chose est certaine : chaque chiffre publie par Zelenskyy est un clou supplementaire dans le cercueil de l’aventure ukrainienne de Poutine. Et ces clous s’accumulent a un rythme que meme les plus pessimistes n’avaient pas anticipe.
L’URSS a mis dix ans a comprendre qu’elle ne pouvait pas gagner en Afghanistan. Combien de temps faudra-t-il a la Russie de Poutine pour tirer la meme conclusion en Ukraine ? Combien de dizaines de milliers de morts supplementaires ? Combien de familles detruites, de villages vides, de generations sacrifiees ?
Ces questions restent sans reponse. Mais les chiffres, eux, ne mentent pas. Et ils racontent une histoire que le Kremlin ne peut plus dissimuler : celle d’une armee qui se vide de son sang, d’un pays qui s’autodetruit, d’un empire qui s’effondre en temps reel sous les yeux du monde entier.
Sources
Site officiel du President de l’Ukraine – Discours de Volodymyr Zelenskyy du 26 janvier 2026
UNITED24 Media – Ukraine’s Army of Drones Hit 820,000 Russian Targets in 2025
UNITED24 Media – North Korea Unveils War Memorial for Troops Killed Fighting for Russia in Ukraine
UNITED24 Media – Russians Allegedly Lure Men From 126 Countries Into Army Contracts
Signe Maxime Marquette
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