Pendant trois décennies, l’Europe a vécu dans l’illusion confortable que la fin de la Guerre froide avait définitivement enterré les conflits sur son sol. Les économistes parlent de dividende de la paix : ces sommes colossales que les États européens ont économisées en réduisant leurs budgets militaires pour les réinvestir dans les systèmes sociaux, les infrastructures civiles et le bien-être de leurs populations.
Ce dividende s’élève à environ 1800 milliards d’euros depuis la chute du Mur de Berlin. Une somme pharaonique qui a financé des hôpitaux, des écoles, des routes, des retraites généreuses. Mais aussi une somme qui a creusé un fossé abyssal entre les capacités militaires européennes et les exigences d’un monde redevenu brutal.
Aujourd’hui, l’addition arrive. Et elle est salée.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, l’a résumé avec une clarté inhabituelle lors de son discours à Davos en janvier 2026 : « Les chocs géopolitiques peuvent et doivent servir d’opportunité pour l’Europe. Le changement sismique que nous traversons aujourd’hui est une opportunité, en fait une nécessité, pour construire une nouvelle forme d’indépendance européenne. »
ReArm Europe : le plan à 800 milliards
Face à l’urgence, l’Union européenne a déployé en mars 2025 le plan ReArm Europe, rebaptisé depuis « Readiness 2030 ». L’ambition est colossale : mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros pour la défense européenne d’ici la fin de la décennie.
Comment atteindre un tel montant ? Par une combinaison de leviers financiers sans précédent :
Premièrement, l’activation de la clause d’exemption nationale du Pacte de Stabilité et de Croissance. Cette disposition permet aux États membres de dépasser temporairement les limites budgétaires européennes pour financer des investissements de défense. Selon les calculs de la Commission, cela représente environ 650 milliards d’euros de marge de manœuvre budgétaire pour les 27 États membres.
Deuxièmement, le lancement de l’instrument SAFE (Security Action for Europe), un mécanisme de prêts de 150 milliards d’euros destiné à financer les achats groupés d’armements et le développement de la base industrielle de défense européenne. En janvier 2026, la Commission a approuvé les premiers plans d’investissement SAFE pour huit États membres, représentant 38 milliards d’euros.
Troisièmement, la mobilisation de la Banque Européenne d’Investissement et la réorientation potentielle des fonds de cohésion vers les investissements de défense.
L'Allemagne sort de sa léthargie
Le réveil allemand est sans doute le phénomène le plus spectaculaire de cette transformation européenne. L’Allemagne, traumatisée par son passé militariste, avait fait du pacifisme un pilier de son identité nationale d’après-guerre. Le fameux Zeitenwende (tournant historique) proclamé par Olaf Scholz en février 2022 semblait n’être qu’un effet d’annonce.
Il n’en est rien. Sous l’impulsion du chancelier Friedrich Merz, élu en février 2025, Berlin a créé un cadre budgétaire d’investissement de 1000 milliards d’euros pour le réarmement et les infrastructures. Le budget de défense allemand pour 2025 atteint 86,5 milliards d’euros, le plus élevé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et ce n’est qu’un début : les projections tablent sur plus de 150 milliards d’euros annuels d’ici 2029, soit environ 3,5% du PIB.
Merz l’a affirmé sans ambiguïté après son élection : « L’Europe doit parvenir à l’indépendance vis-à-vis des États-Unis, étape par étape. » Une déclaration qui aurait été impensable il y a seulement cinq ans dans la bouche d’un dirigeant allemand.
La Pologne, sentinelle de l'Est
Si l’Allemagne se réveille, la Pologne, elle, n’a jamais dormi. Varsovie reste le plus gros contributeur de l’OTAN en proportion du PIB, avec un objectif de 4,7% en 2025 et une ambition affichée d’atteindre 5% en 2026. Des chiffres qui feraient pâlir d’envie n’importe quel planificateur militaire occidental.
En novembre 2025, la Pologne a lancé la plus grande initiative d’entraînement militaire volontaire de son histoire, visant à former jusqu’à 400 000 citoyens d’ici 2026. Le Premier ministre Donald Tusk, aux côtés de Merz, a insisté sur la nécessité d’explorer les options pour une dissuasion nucléaire européenne, un sujet longtemps tabou qui revient désormais sur la table.
L’Estonie, petit État balte de 1,3 million d’habitants en première ligne face à la Russie, a approuvé un plan de développement de défense allouant plus de 10 milliards d’euros pour la période 2026-2029, avec des priorités claires : défense aérienne, capacités de frappe en profondeur et stocks de munitions.
La menace russe : 2027, l'horizon de tous les dangers
Pourquoi cette urgence ? Parce que les services de renseignement européens convergent vers une conclusion alarmante : la Russie pourrait être en mesure d’attaquer un pays membre de l’OTAN bien plus tôt qu’anticipé.
L’Inspecteur général de la Bundeswehr, Carsten Breuer, estime que la Russie sera militairement prête à attaquer des pays de l’OTAN dès 2029 au plus tôt. Mais Kyrylo Budanov, le chef du renseignement militaire ukrainien, tire la sonnette d’alarme : selon lui, le Kremlin a accéléré son calendrier et pourrait être prêt dès 2027.
« Les plans ont été ajustés et révisés pour avancer l’échéance à 2027 », a déclaré Budanov, identifiant les États baltes comme les cibles initiales les plus probables.
En attendant un éventuel conflit ouvert, la Russie intensifie sa guerre hybride contre l’Europe. Les rapports de renseignement confirment une multiplication par quatre des opérations de sabotage russe à travers l’Europe en 2024 par rapport à l’année précédente, avec une accélération en 2025. Les cibles : installations de production de défense, corridors de transport, chaînes d’approvisionnement commerciales et militaires.
En 2026, ces opérations de sabotage devraient cibler l’infrastructure croissante de production de défense européenne et les chaînes logistiques destinées à l’Ukraine. Les usines de munitions continentales qui montent en puissance deviennent des cibles de choix.
L'éléphant américain dans la pièce
Mais la menace russe n’est qu’une partie de l’équation. L’autre facteur déstabilisant, peut-être plus perturbant encore pour les Européens, porte un nom : Donald Trump.
Le retour du 45e président à la Maison-Blanche en janvier 2025 a provoqué une onde de choc à travers l’Alliance atlantique. Ses menaces d’annexer le Groenland, territoire autonome du Danemark et donc d’un allié de l’OTAN, ont mis en lumière l’imprévisibilité fondamentale de la politique américaine.
Le Pentagone a déjà procédé à des réductions planifiées dans certaines structures de l’Alliance et dans certains groupes consultatifs, marquant la dernière étape de la volonté de l’administration Trump de réduire l’investissement militaire américain dans la défense européenne.
La réponse du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, lors d’une intervention le 27 janvier 2026, a été d’une franchise brutale : « Si quelqu’un pense ici que l’Union européenne ou l’Europe dans son ensemble peut se défendre sans les États-Unis, continuez à rêver. »
Rutte a précisé que l’Europe devrait plus que doubler ses objectifs actuels de dépenses militaires pour être en mesure de se défendre seule. Un constat qui douche les espoirs de ceux qui imaginent une autonomie stratégique européenne à court terme.
Le problème de la fragmentation
Car au-delà des montants, c’est l’efficacité de ces dépenses qui pose question. L’industrie de défense européenne souffre d’une fragmentation chronique qui limite sa capacité à produire à grande échelle.
Quelques chiffres suffisent à illustrer le problème : près de 80% des équipements militaires que les États membres de l’UE achètent proviennent de l’extérieur du bloc, principalement des États-Unis, selon un rapport de l’ancien Premier ministre italien Mario Draghi. Les plus grandes entreprises de défense européennes ont en moyenne 84% de leurs fournisseurs basés à l’étranger, contre seulement 32% pour les entreprises américaines.
L’Europe ne dispose toujours pas d’une autorité centralisée de passation de marchés comparable au Département américain de la Défense. Ni le nouveau Commissaire à la Défense et à l’Espace, ni le DIRB (Defence Industrial Readiness Board), ni même l’Agence Européenne de Défense ne possèdent le pouvoir juridique, l’autonomie décisionnelle et la puissance financière nécessaires pour agir comme un « Pentagone européen ».
Cette absence perpétue un paysage institutionnellement fragmenté de 27 centres de demande nationaux, souvent en conflit les uns avec les autres.
L'Ukraine, laboratoire et bouclier de l'Europe
Dans ce contexte, l’Ukraine joue un rôle crucial que beaucoup d’Européens peinent encore à comprendre pleinement. Ce pays de 40 millions d’habitants, en guerre depuis bientôt quatre ans contre la deuxième armée du monde, est devenu à la fois le laboratoire et le bouclier de la défense européenne.
Le 14 janvier 2026, la Commission européenne a formellement proposé un prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine pour 2026-2027. Environ deux tiers de cette somme, soit 60 milliards d’euros, sont destinés à l’assistance militaire, le reste au soutien budgétaire civil.
L’Allemagne s’est engagée à fournir 11,5 milliards d’euros de soutien à l’Ukraine en 2026, incluant la livraison de deux systèmes Patriot supplémentaires en janvier. La France, l’Italie, les pays nordiques et baltes contribuent également selon leurs capacités.
Mais au-delà de l’aide financière, c’est l’innovation ukrainienne en matière de défense qui intéresse l’Europe. Les drones de combat, les systèmes de guerre électronique, les tactiques de combat asymétrique développés par Kyiv sur le terrain constituent un savoir-faire précieux que les industries européennes cherchent à intégrer.
Le Royaume-Uni revient dans le jeu
Un développement significatif de 2025 a été le rapprochement entre l’Union européenne et le Royaume-Uni en matière de défense. En mai 2025, Bruxelles et Londres ont signé un nouveau partenariat de défense et de sécurité qui formalise leur coopération.
Les géants britanniques de la défense comme BAE Systems et Rolls-Royce peuvent désormais participer au programme de réarmement européen. Concrètement, l’industrie britannique peut soumissionner pour des contrats conjoints financés par l’UE et former des consortiums avec des partenaires européens.
C’est un revirement remarquable pour un pays qui, il y a six ans à peine, quittait l’Union européenne au nom de la souveraineté nationale. La menace russe a accompli ce que des décennies de diplomatie n’avaient pas réussi : réconcilier Londres et Bruxelles autour d’intérêts de sécurité communs.
La question nucléaire
Reste l’éléphant dans la pièce : la dissuasion nucléaire. L’Europe dispose actuellement de deux puissances nucléaires, la France et le Royaume-Uni. Mais leurs arsenaux combinés (environ 500 têtes nucléaires) font pâle figure face aux quelque 6000 ogives russes et à l’incertitude croissante sur la fiabilité du parapluie nucléaire américain.
La question d’une dissuasion nucléaire européenne, longtemps taboue, commence à être évoquée ouvertement. Merz et Tusk ont tous deux mentionné la nécessité d’explorer cette option. Le président français Emmanuel Macron avait déjà proposé en 2020 d’étendre le parapluie nucléaire français aux partenaires européens, une offre restée sans suite à l’époque mais qui prend aujourd’hui une nouvelle résonance.
Car c’est bien là que réside le paradoxe fondamental : peut-on réellement parler d’indépendance stratégique européenne sans capacité de dissuasion nucléaire crédible et autonome ?
Les quatre tests de 2026
Selon les analystes du think tank E3G, l’année 2026 constitue un « moment d’indépendance » pour l’Europe qui sera défini par quatre tests majeurs :
Premier test : la capacité à maintenir le soutien à l’Ukraine malgré les pressions américaines pour une négociation défavorable à Kyiv.
Deuxième test : l’accélération effective de la production industrielle de défense, au-delà des annonces et des plans.
Troisième test : la cohésion politique face aux tentatives de division russe, notamment à travers les partis eurosceptiques et pro-Kremlin dans plusieurs États membres.
Quatrième test : la définition d’une véritable doctrine stratégique européenne, au-delà de la simple réaction aux crises.
Von der Leyen l’a affirmé avec force : « 2026 sera rappelé comme l’année où l’Europe a répondu à ce nouveau monde », en renforçant son « indépendance stratégique » sans « se réfugier derrière des barrières tarifaires » ni « s’isoler du monde ».
L'argent ne fait pas tout
Revenons à notre question initiale : l’Europe peut-elle acheter son indépendance pour 1000 milliards d’euros ?
La réponse, on l’aura compris, est nuancée. L’argent est nécessaire, mais loin d’être suffisant. Comme le souligne le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), « augmenter les dépenses seules ne se traduira pas nécessairement par des capacités militaires significativement plus importantes ou par une indépendance vis-à-vis des États-Unis. »
Ce qui manque à l’Europe, au-delà des euros, c’est :
Une volonté politique unifiée. Vingt-sept États membres avec des histoires, des cultures stratégiques et des intérêts parfois divergents ne font pas une puissance cohérente. L’unanimité requise pour les décisions de politique étrangère et de sécurité reste un frein majeur.
Une base industrielle intégrée. La fragmentation actuelle signifie que l’Europe produit des dizaines de types de chars, d’avions, de systèmes d’armes différents qui ne sont pas interopérables. Cette multiplication des programmes gaspille des ressources et limite les économies d’échelle.
Une culture stratégique commune. Entre l’atlantisme réflexe de certains pays de l’Est, le neutralisme de l’Autriche ou de l’Irlande, et le gaullisme résiduel de la France, l’Europe peine à définir une vision partagée de sa place dans le monde.
Du temps. Les experts estiment que la Russie pourrait être prête à attaquer dès 2027. Or, construire des capacités militaires crédibles prend des années, voire des décennies. L’Europe est engagée dans une course contre la montre qu’elle a commencée avec un retard considérable.
La bonne question
Alors, quelle est la bonne question ? Peut-être n’est-ce pas « combien cela coûte-t-il ? » mais plutôt « quel prix sommes-nous prêts à payer pour ne PAS le faire ? »
Car l’alternative à l’indépendance stratégique européenne n’est pas le statu quo confortable d’avant 2022. C’est la vassalisation progressive face à une Amérique imprévisible ou une Russie agressive. C’est la perte de capacité à défendre nos valeurs et nos intérêts dans un monde où la force prime de plus en plus sur le droit.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky l’a rappelé à Davos : « L’Europe doit savoir comment se défendre elle-même. » Des décennies de dépendance à la protection américaine ont laissé le continent mal préparé pour une ère plus dangereuse.
Dans ce contexte, 1000 milliards d’euros ne sont pas un prix à payer pour acheter l’indépendance. C’est un investissement minimum pour avoir une chance de la construire. La différence est fondamentale.
Conclusion : le moment de vérité
L’Europe de 2026 se trouve à un carrefour historique comparable à celui de 1950, quand les pères fondateurs ont décidé de mettre en commun le charbon et l’acier pour rendre la guerre impossible. Aujourd’hui, c’est la défense qu’il faut mettre en commun pour rendre la paix possible.
Les plans existent. L’argent, en théorie, aussi. Ce qui manque encore, c’est la conviction profonde que l’indépendance stratégique n’est pas un luxe mais une nécessité existentielle. Que les 500 « points de blocage » identifiés par l’UE dans la mobilité militaire, les 100 milliards d’euros nécessaires pour les résoudre, les années de retard industriel ne sont pas des obstacles insurmontables mais des défis à relever d’urgence.
Von der Leyen a déclaré que « dans ce monde de plus en plus sans loi, l’Europe a besoin de ses propres leviers de pouvoir ». Elle a raison. Mais ces leviers ne s’achètent pas comme on achète une voiture ou une maison. Ils se construisent, jour après jour, décision après décision, sacrifice après sacrifice.
1000 milliards d’euros, c’est beaucoup. C’est aussi dérisoire face à ce qui est en jeu : la capacité de 450 millions d’Européens à déterminer leur propre destin dans un monde redevenu impitoyable.
La question n’est pas de savoir si l’Europe peut se permettre de dépenser autant pour sa défense. La question est de savoir si elle peut se permettre de ne pas le faire.
Et à cette question, l’histoire a toujours donné la même réponse : les peuples qui refusent de se défendre finissent par être défendus par d’autres, selon les intérêts de ces autres. Ou pire, par ne plus être défendus du tout.
L’Europe de 2026 a encore le choix. Mais plus pour très longtemps.
Signé Maxime Marquette
Sources
Euromaidan Press – Von der Leyen calls for European independence through defense spending and Ukraine membership
Euromaidan Press – EU to lend Ukraine 90B and most of it is for weapons
Consilium – EU defence in numbers
IISS – Defending Europe Without the United States Costs and Consequences
Horizon – ReArm Europe EU 800B Plan for Defence Readiness 2030
Bruegel – Defending Europe without the US first estimates of what is needed
CEPA – 2026 Europes Year of Living Dangerously
GLOBSEC – How Russias Hybrid Warfare Will Escalate in 2026
World Economic Forum – Davos 2026 Special address by Ursula von der Leyen
Euronews – In Davos von der Leyen pitches European independence versus Trumps worldview
CNN – NATO chief says Europe should keep on dreaming if it thinks it can defend itself without the US
SIPRI – Unprecedented rise in global military expenditure
Goldman Sachs – The Future of European Defense
E3G – Europes 2026 independence moment the four tests that will define it
26178″>European Commission – Speech by President von der Leyen at the EP Plenary debate January 2026
United24 Media – Is Europe Ready for War with Russia
Euronews – Commission greenlights eight member states defence investment plans worth 38bn
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