Si Pokrovsk concentre l’attention des observateurs, le secteur de Huliaipole mérite une attention tout aussi soutenue. Cette ville de la région de Zaporijjia, située à environ 80 kilomètres à l’est de la capitale régionale, est devenue l’un des théâtres les plus sanglants de cette guerre.
Le 27 janvier, les troupes russes ont tenté d’avancer à 22 reprises dans les zones de Solodke, Huliaipole et Dorozhnianka, ainsi qu’en direction de Dobropillia et Zelene. Vingt-deux assauts en une seule journée sur un secteur relativement restreint. Cette intensité témoigne de la détermination russe à percer les défenses ukrainiennes dans cette région.
La situation tactique à Huliaipole est particulièrement préoccupante. Le porte-parole du Commandement opérationnel Sud de l’Ukraine, Vladyslav Voloshyn, décrit les combats en des termes qui glacent le sang : « Il n’y a plus de ligne de front claire — c’est un champ de bataille continu. » La ville elle-même est presque entièrement détruite, transformée en ce que les militaires appellent une « zone grise », où la distinction entre territoires contrôlés et contestés perd tout sens.
Une bataille de tous les instants
Les combats à Huliaipole se caractérisent par leur continuité et leur brutalité. Les engagements peuvent durer de 45 à 50 minutes, avec environ 25 affrontements par jour. Les forces russes alternent entre assauts frontaux et tactiques d’infiltration, pénétrant dans les zones arrières et s’emparant de bâtiments qu’il devient ensuite extrêmement difficile de reprendre.
L’ennemi ne se contente pas d’attaquer Huliaipole de front. Il tente d’encercler la ville par le nord et le sud, tandis que des batailles acharnées se déroulent pour le contrôle de la gare ferroviaire, en périphérie. Les localités de Zelene et Varvarivka, sur la périphérie nord, font l’objet d’affrontements tout aussi féroces.
Malgré des pertes colossales — estimées entre 250 et 300 soldats et environ 70 unités de matériel militaire par jour — les forces russes poursuivent leurs assauts avec une obstination qui confine à l’acharnement. Jusqu’à 15-20 frappes aériennes quotidiennes pilonnent les positions ukrainiennes, transformant chaque mètre carré de terrain en enfer.
L’enjeu de Huliaipole dépasse le cadre local. La ville se trouve sur un axe potentiel d’avancée vers Orikhiv et, au-delà, vers Zaporijjia elle-même. Une percée russe dans ce secteur menacerait l’ensemble du front sud et compromettrait les lignes de communication ukrainiennes dans la région.
Le déluge de feu russe : une stratégie de saturation
Au-delà des affrontements au sol, la journée du 27 janvier a été marquée par l’intensité des frappes aériennes et d’artillerie russes. L’armée russe a effectué 92 frappes aériennes, larguant pas moins de 275 bombes guidées sur les positions ukrainiennes. À cela s’ajoutent 7 915 drones kamikazes et 3 903 tirs d’artillerie, dont 61 salves de lance-roquettes multiples.
Ces chiffres, aussi impressionnants soient-ils, s’inscrivent dans une tendance de fond. Rien que la semaine précédente, les Russes ont lancé plus de 1 700 drones d’attaque, plus de 1 380 bombes aériennes guidées et 69 missiles de divers types, selon une déclaration du président Zelensky à Vilnius. Cette avalanche de projectiles témoigne d’une stratégie de saturation visant à submerger les défenses ukrainiennes sous un déluge de feu continu.
Les bombes guidées, en particulier, constituent une menace croissante. Ces munitions de précision, largement utilisées depuis l’année dernière, permettent à l’aviation russe de frapper des cibles avec une exactitude redoutable tout en restant hors de portée des systèmes de défense aérienne ukrainiens. Leur emploi massif — 275 en une seule journée — illustre la supériorité aérienne dont jouit la Russie sur ce théâtre d’opérations.
Les drones kamikazes : l’arme de la guerre moderne
Mais c’est sans doute dans le domaine des drones que la transformation de ce conflit est la plus frappante. Les 7 915 drones kamikazes déployés le 27 janvier ne sont que la manifestation quotidienne d’une révolution militaire en cours. Ces engins sans pilote, peu coûteux et produits en masse, ont bouleversé l’art de la guerre.
Les données compilées par les analystes ukrainiens sont éloquentes : en décembre 2025, les frappes de drones ukrainiens ont touché 35 000 soldats russes. Ce chiffre inclut les tués, les blessés graves et ceux considérés comme définitivement hors de combat. Les drones seraient aujourd’hui responsables de 70 à 90% des pertes infligées sur le champ de bataille, une proportion qui aurait paru inconcevable il y a seulement quelques années.
Le général Syrskyi a d’ailleurs fait du développement des capacités de drones une priorité stratégique : « La guerre change — et nous changeons nos approches pour la mener. » Les forces ukrainiennes accordent une attention particulière au renforcement des unités de systèmes sans pilote, avec une utilisation élargie de drones de frappe et le développement de la logistique par des systèmes robotisés.
L'arithmétique macabre d'une guerre d'usure
Depuis le 24 février 2022, date du déclenchement de l’invasion russe, les pertes totales des forces russes s’élèveraient à environ 1 236 570 personnels selon les estimations ukrainiennes. Un chiffre vertigineux qui, même s’il doit être considéré avec prudence compte tenu des difficultés de vérification indépendante, donne la mesure de l’hémorragie humaine que subit l’armée russe.
Les pertes matérielles sont tout aussi considérables. Depuis le début du conflit, la Russie aurait perdu 11 459 chars, 23 804 véhicules blindés de combat, 35 509 systèmes d’artillerie et 95 334 drones. À ces chiffres s’ajoutent 422 avions, 340 hélicoptères et 1 264 systèmes de défense aérienne. Un arsenal colossal réduit en cendres sur les champs de bataille ukrainiens.
Mais ces statistiques ne racontent qu’une partie de l’histoire. Car si la Russie saigne, elle continue d’avancer. Lentement, mètre par mètre, au prix de sacrifices humains que peu d’armées modernes accepteraient de consentir. Cette guerre d’usure, que certains analystes comparent aux boucheries de la Première Guerre mondiale, met à l’épreuve les ressources et la résilience des deux belligérants.
La stratégie ukrainienne : tenir et frapper
Face à cette pression constante, la stratégie ukrainienne se résume en deux mots : tenir et frapper. Le général Syrskyi l’a clairement exposé : « Nous mènerons une opération défensive stratégique, mais nous comprenons que la victoire ne peut pas être remportée uniquement par la défense. C’est pourquoi nous mènerons des opérations offensives pour maintenir l’initiative opérationnelle. »
La tâche prioritaire, selon le commandant en chef ukrainien, est d’infliger un maximum de pertes à l’ennemi, de détruire ses réserves et de réduire systématiquement son potentiel offensif. Cette approche, qui vise à user l’adversaire plutôt qu’à le vaincre par une manoeuvre décisive, répond à une logique implacable : l’Ukraine ne dispose pas des ressources humaines et matérielles nécessaires pour percer les lignes russes, mais elle peut rendre chaque avancée ennemie si coûteuse qu’elle finit par épuiser l’agresseur.
Les chiffres du mois de janvier semblent confirmer l’efficacité de cette stratégie. Avec plus de 15 000 soldats russes « neutralisés » dans le seul secteur de Pokrovsk, dont 7 000 tués, les forces ukrainiennes infligent à l’ennemi des pertes considérables. La question est de savoir combien de temps la Russie pourra soutenir un tel rythme d’attrition.
Les négociations à l'épreuve du terrain
Pendant que les soldats s’affrontent sur la ligne de front, les diplomates s’activent dans les capitales. Le Forum économique mondial de Davos a été le théâtre d’échanges significatifs entre le président Zelensky et Donald Trump, qui a repris les rênes de la politique américaine avec la ferme intention de mettre fin à ce conflit.
Trump, fidèle à son style, n’a pas mâché ses mots : « Je pense que la Russie et l’Ukraine veulent un accord, mais la plupart du temps, le président Zelensky bloque, et quand ce n’est pas lui c’est Poutine. C’est horrible, un bain de sang, une guerre de drones. Je rencontrerai Zelensky aujourd’hui, je pense qu’ils sont prêts à conclure un accord à présent mais s’ils ne le font pas, c’est qu’ils sont stupides ! »
Cette rhétorique brutale masque cependant des avancées réelles. Zelensky a annoncé avoir conclu une entente avec Trump concernant les garanties de sécurité pour son pays. Ces engagements, qui lieraient les États-Unis et d’autres alliés occidentaux, prévoiraient une assistance militaire, logistique, économique et diplomatique en cas de nouvelle agression russe. Le mécanisme envisagé s’inspirerait de l’article 5 de l’OTAN, sans toutefois impliquer une adhésion formelle de l’Ukraine à l’Alliance atlantique.
La question territoriale : le noeud gordien
Mais au-delà des garanties de sécurité, c’est la question territoriale qui demeure le principal obstacle à tout accord. Zelensky l’a reconnu sans ambages : « Tout tourne autour de la partie orientale de notre pays. » La Russie contrôle actuellement environ 19% du territoire ukrainien, et Moscou exige le retrait des forces ukrainiennes du Donbass comme préalable à toute cessation des hostilités.
Le plan de paix américain, dans sa version actuelle, propose un gel du front aux positions actuelles sans régler la question des revendications territoriales russes sur l’intégralité du Donbass. Washington aurait suggéré la création de zones économiques spéciales dans les régions traversées par la ligne de front, une proposition qui tente de contourner la question de la souveraineté sans la résoudre.
Contrairement à la version initiale du plan américain, négociée avec Moscou, il n’est plus question d’empêcher juridiquement l’Ukraine de rejoindre l’OTAN dans le futur. Par ailleurs, la limitation de l’armée ukrainienne à 600 000 hommes n’est plus envisagée, la nouvelle mouture portant le plafond à 800 000. Ces évolutions témoignent de la pression exercée par Kiev et ses alliés européens pour modifier les termes initiaux du plan Trump.
Une coalition européenne menée par la France et le Royaume-Uni participe également à l’élaboration du cadre sécuritaire, avec notamment le projet de déployer des forces de maintien de la paix sur le territoire ukrainien après un éventuel cessez-le-feu. Cette implication européenne vise à garantir que tout accord ne se traduise pas par un abandon de l’Ukraine à son sort une fois les canons refroidis.
La course contre la montre de Poutine
Pour comprendre l’acharnement russe sur le terrain, il faut regarder au-delà des considérations purement militaires. Plusieurs analystes estiment que Moscou cherche à s’offrir la capacité de déclarer une victoire avant que l’économie russe n’implose sous l’effet de la surchauffe entraînée par l’économie de guerre actuelle.
Car les fondamentaux de l’économie russe sont en surchauffe. La croissance est tirée de manière artificielle par les investissements militaires. La hausse des salaires est liée à la pénurie de main-d’oeuvre, parce que beaucoup d’hommes sont partis au front et que 150 000 autres ont fui le territoire russe. Moscou est conscient de cette situation, et cette réalité intérieure motive l’accélération de l’objectif militaire à atteindre.
Le général français Dominique Trinquand résume cette analyse : « La Russie ne peut pas continuer si longtemps sa guerre. » Cette affirmation, qui pourrait sembler optimiste au regard des avancées russes des derniers mois, repose sur une lecture attentive des indicateurs économiques et démographiques. La Russie dispose certes de ressources humaines considérables, mais celles-ci ne sont pas infinies, et le coût de cette guerre pèse de plus en plus lourd sur une économie déjà fragilisée par les sanctions occidentales.
L’Ukraine entre dépendance et résilience
Du côté ukrainien, le défi est d’une autre nature. Le problème fondamental de l’Ukraine réside dans sa complète dépendance à l’aide militaire occidentale. Sans les livraisons d’armes, de munitions et d’équipements en provenance des États-Unis et de l’Europe, les forces ukrainiennes ne pourraient maintenir leur effort de guerre.
Cette dépendance confère aux Occidentaux, et particulièrement aux États-Unis, un levier considérable dans les négociations. L’arrivée de Trump à la Maison Blanche a d’ailleurs modifié la donne, le nouveau président américain étant notoirement plus enclin que son prédécesseur à pousser Kiev vers un compromis avec Moscou.
Mais l’Ukraine a également démontré une résilience remarquable au cours de ces quatre années de guerre. La capacité de Kiev à mobiliser ses ressources, à adapter ses tactiques et à maintenir le moral de sa population malgré les bombardements et les privations témoigne d’une détermination nationale qui ne peut être ignorée. Les 105 affrontements du 27 janvier, comme ceux des jours précédents et suivants, sont le fait de soldats qui se battent pour leur terre et leur survie.
L'hiver ukrainien : l'autre front
Alors que les combats font rage sur la ligne de contact, un autre front s’est ouvert dans les profondeurs du territoire ukrainien. Les frappes russes massives sur les infrastructures énergétiques ont plongé des millions d’Ukrainiens dans le froid et l’obscurité en plein coeur de l’hiver.
Le 9 janvier, la capitale ukrainienne a subi un bombardement qui a laissé sans chauffage 6 000 immeubles, la pire attaque russe sur son réseau énergétique depuis le début de l’invasion. Plus d’un million d’habitants de Kiev ont été privés d’électricité. Les équipes travaillent 24 heures sur 24 pour rétablir le chauffage et l’électricité, mais le gel et les frappes répétées entravent leurs efforts.
Cette stratégie de terreur, qui vise délibérément les civils et les infrastructures essentielles à leur survie, constitue un crime de guerre au regard du droit international. Mais au-delà des considérations juridiques, elle illustre la brutalité d’un conflit où tous les moyens semblent permis pour briser la volonté de l’adversaire.
La France a condamné les frappes russes massives du 9 janvier, qui auraient impliqué 36 missiles et 242 drones, dont l’emploi revendiqué par la Russie d’un missile balistique « Orechnik » dans l’ouest du pays. Ces frappes ont visé principalement des bâtiments résidentiels et des infrastructures énergétiques, confirmant la nature indiscriminée de ces attaques.
Vers quel avenir ?
À l’heure où ces lignes sont écrites, les pourparlers trilatéraux impliquant Moscou sont attendus aux Émirats arabes unis. Les émissaires américains affirment que les négociations ont « beaucoup progressé » et qu’il ne reste plus qu’un point à régler. Mais ce point — la question territoriale — est précisément celui sur lequel aucun compromis ne semble possible.
Sur le terrain, les 105 affrontements du 27 janvier seront suivis de 105 autres le lendemain, puis le surlendemain. La machine de guerre, une fois lancée, ne s’arrête pas d’un claquement de doigts diplomatique. Chaque jour qui passe ajoute son lot de morts, de blessés, de destructions. Chaque jour qui passe rend plus difficile la réconciliation future entre deux peuples qui, il n’y a pas si longtemps, partageaient une histoire commune.
Le général Syrskyi a fixé la doctrine ukrainienne pour 2026 : « Notre tâche clé est d’infliger un maximum de pertes à l’ennemi, de détruire ses réserves et de réduire systématiquement son potentiel offensif. » Cette stratégie d’attrition, qui vise à saigner l’adversaire jusqu’à l’épuisement, suppose que l’Ukraine puisse tenir plus longtemps que la Russie. Un pari risqué, mais qui reste, aux yeux de Kiev, le seul chemin vers une paix qui ne soit pas une capitulation.
Les prochaines semaines seront décisives. Si les négociations aboutissent, le bruit des armes pourrait enfin se taire sur les plaines ukrainiennes. Mais si elles échouent, le conflit se poursuivra avec une intensité que les 105 affrontements du 27 janvier préfigurent. Dans un cas comme dans l’autre, les cicatrices de cette guerre mettront des générations à se refermer.
Le prix de la paix, le coût de la guerre
En définitive, les 105 affrontements enregistrés le 27 janvier 2026 ne sont pas qu’un chiffre dans un communiqué militaire. Ils sont le symbole d’une guerre qui dure depuis près de quatre ans, d’une violence qui ne cesse de se renouveler, d’une humanité qui peine à trouver le chemin de la paix.
Chaque affrontement, chaque frappe aérienne, chaque drone kamikaze est une vie brisée, une famille endeuillée, un avenir hypothéqué. Les négociateurs réunis dans les palaces de Davos ou d’Abu Dhabi feraient bien de se souvenir que derrière les cartes et les pourcentages territoriaux, il y a des hommes et des femmes qui attendent la fin de leur calvaire.
La guerre en Ukraine n’est pas un jeu d’échecs géopolitique. C’est une tragédie humaine qui se joue sous nos yeux, jour après jour, affrontement après affrontement. Et tant que les canons tonneront sur le front de Pokrovsk et de Huliaipole, nous aurons le devoir de regarder cette réalité en face, sans détourner le regard.
Signé Maxime Marquette
Sources
Ukrinform – War update: 105 combat engagements on front line over past day
Kyiv Independent – 15,000 Russian troops neutralized in Pokrovsk direction in January alone
Ukrinform – Defense Forces thwart Russian attempt to capture Pokrovsk and Myrnohrad
Kyiv Independent – Huliaipole becomes gray zone as fighting intensifies
RBC-Ukraine – Huliaipole as foothold for Russian advance on Zaporizhzhia
Ministry of Defence of Ukraine – Combat losses as of January 28, 2026
Statista – Pertes matérielles de l’armée russe
La Nouvelle Tribune – Zelensky annonce un accord avec Trump sur les garanties de sécurité
Ministère des Armées – Ukraine point de situation
Ambassade de France en Ukraine – Nouvelles frappes russes
Public Sénat – Interview du général Dominique Trinquand
Dose Quotidienne – 275 affrontements en 24 heures
United24 Media – Syrskyi: Russia Tries to Break Through Near Pokrovsk
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