Le 11 janvier 2026 marquait un anniversaire que le Kremlin aurait préféré passer sous silence. Ce jour-là, la durée de la guerre d’agression russe contre l’Ukraine a officiellement dépassé celle qui opposa l’Union soviétique à l’Allemagne nazie entre 1941 et 1945. 1 418 jours s’étaient écoulés entre l’opération Barbarossa du 22 juin 1941 et la capitulation du Troisième Reich le 9 mai 1945. Désormais, la « Grande Guerre patriotique » – ce mythe fondateur de la Russie moderne – se trouve relativisée par un conflit que Poutine lui-même avait présenté comme une simple opération de « dénazification » qui ne devait durer que quelques semaines.
Mais la comparaison ne s’arrête pas là, et c’est peut-être le plus accablant. Comme le souligne le Grand Continent, au cours de la même période temporelle, l’Armée rouge avait reconquis l’intégralité du territoire soviétique occupé par la Wehrmacht, libéré la Bulgarie, la Roumanie, la Pologne, la Slovaquie, la Hongrie, une partie de l’Autriche et pénétré jusqu’au cœur de Berlin. La progression de l’armée russe actuelle ? Trente fois plus lente que celle de ses glorieux ancêtres. Moins de 70 000 kilomètres carrés conquis en près de quatre ans, dont 90% lors de la première année de l’invasion.
Il y a quelque chose de pathétique dans cette comparaison. Les généraux de Staline, malgré une doctrine souvent brutale et un mépris certain pour la vie de leurs soldats, avaient au moins le mérite de l’efficacité. Les généraux de Poutine, eux, combinent le pire des deux mondes : le sacrifice massif de vies humaines et l’incompétence opérationnelle. Ils ont réussi l’exploit de transformer une armée présentée comme la deuxième du monde en machine à broyer ses propres enfants pour des gains territoriaux dérisoires.
L'arithmétique de l'horreur
Pour saisir l’ampleur du désastre, il faut se livrer à un exercice de comparaison que le Kremlin redoute plus que tout. Selon le rapport du CSIS, le nombre de soldats russes tués en Ukraine est plus de 17 fois supérieur aux pertes de l’URSS en Afghanistan dans les années 1980. Cette guerre d’Afghanistan, rappelons-le, avait traumatisé une génération entière de Soviétiques et contribué significativement à l’effondrement de l’empire. Les cercueils de zinc qui revenaient de Kaboul avaient fini par éroder le soutien populaire au régime, alimentant le mouvement de contestation qui culminerait avec la perestroïka.
Les pertes ukrainiennes sont également 11 fois supérieures à celles des deux guerres de Tchétchénie combinées, ces conflits brutaux qui avaient pourtant suscité l’indignation internationale et provoqué de vives tensions au sein même de la société russe. Et voici le chiffre le plus vertigineux : plus de cinq fois les pertes cumulées de toutes les guerres russes et soviétiques depuis la Seconde Guerre mondiale. Afghanistan, Tchétchénie, Géorgie, Syrie… Additionnez tout cela, multipliez par cinq, et vous n’atteindrez toujours pas le bilan actuel de l’Ukraine.
Le projet Mediazona, en collaboration avec le service russe de la BBC, a entrepris un travail de vérification indépendant remarquable. En épluchant les obituaires, les registres funéraires, les actes de succession, les publications sur les réseaux sociaux, ils ont pu confirmer nominativement la mort de 163 606 soldats russes au 16 janvier 2026, dont 6 302 officiers. Ce chiffre, qui ne représente que les décès vérifiés de manière irréfutable, constitue un plancher minimal. La réalité est probablement bien plus sombre.
La Somme au XXIe siècle
Le CSIS établit une comparaison historique qui devrait faire frémir tout amateur d’histoire militaire. Les forces russes, depuis qu’elles ont repris l’initiative en 2024, avancent à un rythme moyen de 15 à 70 mètres par jour dans leurs offensives les plus importantes. C’est, selon les analystes, « plus lent que les campagnes offensives les plus brutales du siècle dernier, y compris la tristement célèbre bataille de la Somme pendant la Première Guerre mondiale ».
La bataille de la Somme. Ce nom évoque l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire militaire européenne. Entre juillet et novembre 1916, plus de trois millions d’hommes s’y sont affrontés, provoquant environ 1 061 117 victimes – dont 442 254 morts ou disparus. Le premier jour de l’offensive, le 1er juillet 1916, l’armée britannique perdit 58 000 hommes en quelques heures, dont 19 240 morts. Cette boucherie reste gravée dans la mémoire collective britannique comme le symbole absolu de la guerre industrielle et de son absurdité.
Or, c’est précisément ce modèle que la Russie de Poutine a choisi de reproduire au XXIe siècle. Les assauts de vagues humaines contre des positions retranchées, les gains territoriaux mesurés en mètres pour des pertes mesurées en milliers de vies, la transformation de régions entières en paysages lunaires criblés de cratères. Bakhmout, Avdiïvka, Pokrovsk… Ces noms ukrainiens rejoignent désormais Verdun et la Somme dans le panthéon des batailles d’attrition les plus meurtrières de l’histoire européenne.
Selon les estimations les plus récentes, l’armée russe perd entre 20 000 et 35 000 soldats par mois. Le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte avance la fourchette basse ; le ministre ukrainien Mykhaïlo Fedorov évoque la fourchette haute. Même en retenant l’estimation la plus conservatrice, cela représente près de 700 morts et blessés par jour. Chaque jour. Depuis bientôt quatre ans.
Le ratio de la défaite annoncée
L’un des aspects les plus frappants du rapport du CSIS concerne le ratio des pertes entre les deux belligérants. Les forces russes subissent des pertes 2 à 2,5 fois supérieures à celles des forces ukrainiennes. Kiev aurait perdu entre 500 000 et 600 000 soldats (tués, blessés, disparus) depuis le début du conflit, dont 100 000 à 140 000 morts. Des chiffres terrifiants, certes, mais qui demeurent significativement inférieurs à ceux de l’agresseur.
Cette asymétrie s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la supériorité technologique croissante de l’Ukraine grâce à l’aide occidentale, notamment dans le domaine des drones qui seraient responsables de 70 à 90% des pertes infligées sur le champ de bataille. Ensuite, la motivation des combattants : défendre sa patrie envahie génère une cohésion et une résilience que l’envahisseur peine à égaler. Enfin, la doctrine tactique russe elle-même, qui privilégie les assauts frontaux massifs au mépris des pertes humaines.
Ce ratio rappelle étrangement celui qui caractérisait les guerres de Pyrrhus Ier d’Épire contre Rome au IIIe siècle avant notre ère. Le roi grec remportait bataille après bataille contre les légions romaines, mais à un coût si élevé qu’il aurait déclaré après sa victoire d’Ausculum : « Encore une victoire comme celle-là et nous sommes perdus ! » L’expression « victoire à la Pyrrhus » désigne depuis lors un succès obtenu à un prix si exorbitant qu’il équivaut pratiquement à une défaite.
C’est exactement ce qui se passe en Ukraine. La Russie peut bien revendiquer des avancées territoriales – moins de 1,5% du territoire ukrainien conquis depuis janvier 2024, selon le CSIS – mais chaque kilomètre carré lui coûte en moyenne 100 soldats. À ce rythme, conquérir l’ensemble de l’Ukraine nécessiterait de sacrifier l’équivalent de la population masculine russe en âge de combattre. L’équation est mathématiquement intenable.
L'économie de guerre à bout de souffle
Les pertes humaines ne constituent qu’une facette du désastre. L’économie russe, après avoir fait preuve d’une résilience inattendue en 2023-2024, montre désormais des signes d’essoufflement alarmants. Selon les analyses de Slate et d’Euronews, la croissance du PIB russe est passée de plus de 4% en 2023-2024 à environ 1% ou moins en 2025, avec des perspectives de stagnation voire de légère récession pour 2026.
L’inflation, bien que maîtrisée par une politique monétaire draconienne (le taux directeur de la Banque centrale a atteint 21% avant d’être progressivement réduit à 16%), continue de ronger le pouvoir d’achat des ménages russes. Les revenus pétroliers et gaziers, qui constituaient le nerf de la guerre, ont chuté de plus de 25% sous l’effet combiné des sanctions occidentales et de l’appréciation du rouble. Le prix du brut Oural est tombé à 44,87 dollars le baril en novembre 2025, soit 16,5% de moins que le mois précédent, conséquence directe des sanctions américaines contre Rosneft et Lukoil.
Face à ces difficultés, le Kremlin a dû se résoudre à une politique d’austérité que Poutine aurait autrefois jugée politiquement suicidaire. Le budget 2026 prévoit une augmentation de la TVA et une réduction des dépenses, y compris militaires. Les dépenses de défense, officiellement fixées à 13,5 trillions de roubles (environ 168,8 milliards de dollars) pour 2025, représentent une part croissante d’un gâteau qui rétrécit.
Le CSIS est sans appel : la Russie « devient une puissance économique de second ou troisième rang ». Sans entreprises technologiques compétitives à l’échelle mondiale, avec une industrie manufacturière en déclin et une fuite des cerveaux massive depuis 2022, le pays hypothèque son avenir économique pour financer une guerre qu’il ne peut ni gagner décisivement ni se permettre de perdre.
Les civils ukrainiens dans la ligne de mire
Pendant que les armées s’entretuent sur la ligne de front, c’est la population civile ukrainienne qui paie le prix le plus injuste de cette folie guerrière. Selon le rapport de la mission de surveillance des droits humains de l’ONU, l’année 2025 a été « la plus meurtrière » pour les civils ukrainiens depuis 2022, avec plus de 2 500 tués et 12 142 blessés. Une hausse de 31% par rapport à 2024 et de 70% par rapport à 2023.
Depuis le 24 février 2022, l’ONU a comptabilisé près de 15 000 civils tués et 40 600 blessés, tout en précisant que le bilan réel est « probablement considérablement plus élevé ». La grande majorité de ces victimes (97%) se trouvaient dans des zones sous contrôle du gouvernement ukrainien au moment des attaques. Autrement dit, elles ont été tuées par des frappes russes délibérées sur des zones d’habitation, des infrastructures civiles, des hôpitaux, des écoles.
Les drones, ces nouveaux instruments de mort qui caractérisent ce conflit du XXIe siècle, sont responsables d’environ un tiers des victimes civiles en 2025. Leur utilisation massive par la Russie pour terroriser la population et détruire les infrastructures énergétiques ukrainiennes constitue un crime de guerre patent, documenté jour après jour par les observateurs internationaux. Aucun tribunal ne pourra prétendre ignorer ces preuves lorsque viendra l’heure des comptes.
La fracture du front intérieur russe
L’une des questions les plus fascinantes que pose ce conflit est celle de la résilience de la société russe face à l’accumulation des pertes. Selon diverses sources, la popularité de Vladimir Poutine aurait chuté de 83% en 2023 à seulement 52% aujourd’hui. Certes, dans un système autoritaire où les sondages sont contrôlés et les opposants muselés, ces chiffres doivent être interprétés avec prudence. Mais la tendance est significative.
L’image d’un front intérieur uni commence sérieusement à se fissurer. Les cercueils qui reviennent des zones de combat, les mutilés qu’on aperçoit dans les rues des villes russes, les avis de décès qui se multiplient sur les réseaux sociaux malgré la censure… Tout cela finit par s’accumuler dans la conscience collective. Les mères de soldats, qui avaient joué un rôle crucial dans l’opposition à la guerre d’Afghanistan, commencent à faire entendre leur voix, malgré la répression féroce qui s’abat sur toute forme de contestation.
En décembre 2025, Poutine a signé un décret autorisant la convocation de réservistes inactifs pour des « assemblées militaires » en 2026 – un euphémisme qui masque mal une nouvelle mobilisation partielle. Parallèlement, il a ordonné la conscription de 160 000 hommes supplémentaires, portant théoriquement les effectifs de l’armée russe à 2,39 millions. Mais recruter des soldats est une chose ; les former, les équiper et les motiver en est une autre. Les témoignages qui filtrent du front décrivent des unités composées de conscrits à peine formés, envoyés au combat avec un équipement obsolète et un moral au plus bas.
L'Ukraine et la stratégie de l'attrition assumée
Face à cette situation, Kiev a fait un choix stratégique délibéré : assumer pleinement la guerre d’attrition. Comme le rapporte Slate, le ministre ukrainien Mykhaïlo Fedorov a publiquement évoqué l’objectif de « 50 000 morts russes par mois ». Un chiffre qui peut choquer par sa brutalité, mais qui reflète une lecture mathématique froide du conflit.
Le raisonnement ukrainien est le suivant : la Russie, malgré sa population plus importante, ne peut pas absorber indéfiniment des pertes de cette ampleur. La démographie russe était déjà en déclin avant la guerre, avec un taux de natalité parmi les plus bas du monde et une espérance de vie masculine particulièrement faible. Chaque soldat tué ou mutilé représente non seulement une tragédie humaine, mais aussi un travailleur en moins pour une économie déjà fragilisée.
Cette stratégie s’appuie massivement sur les drones, qui permettent d’infliger des pertes disproportionnées à l’adversaire tout en minimisant les risques pour les opérateurs. Les FPV (drones à vue subjective), en particulier, ont révolutionné la guerre des tranchées, transformant chaque véhicule blindé russe en cercueil potentiel et chaque concentration de troupes en cible. La production ukrainienne de drones atteint désormais des niveaux industriels, avec des usines qui tournent jour et nuit pour alimenter le front.
Les négociations de l'impossible
Dans ce contexte de boucherie généralisée, des négociations ont timidement repris en ce début d’année 2026. Le 22 janvier, Volodymyr Zelensky a annoncé à Davos avoir trouvé un accord avec Donald Trump sur les « garanties de sécurité » qui pourraient accompagner un éventuel cessez-le-feu. Des pourparlers se sont tenus à Abu Dhabi entre délégations ukrainienne, russe et américaine – les premiers contacts directs connus depuis des mois.
Dans ses vœux pour 2026, Zelensky avait estimé qu’un accord de paix était « prêt à 90% », ajoutant que « les 10% restants allaient déterminer le destin de la paix ». Ces 10%, on s’en doute, concernent la question territoriale : que faire des régions occupées par la Russie ? La Crimée peut-elle faire l’objet d’un compromis ? Quelle sera la ligne de démarcation dans le Donbass ?
Le Kremlin, de son côté, maintient des exigences maximalistes : retrait des forces ukrainiennes du Donbass, « dénazification » du gouvernement de Kiev (autrement dit, changement de régime), neutralité permanente de l’Ukraine interdisant toute adhésion à l’OTAN. Des conditions que Zelensky ne peut accepter sans trahir les centaines de milliers d’Ukrainiens morts pour défendre leur pays.
La position ukrainienne est claire : oui aux négociations, mais pas « à n’importe quel prix ». Des garanties de sécurité solides, impliquant idéalement une présence militaire occidentale sur le sol ukrainien, sont considérées comme un préalable indispensable. Quant aux concessions territoriales, Zelensky a laissé entendre qu’elles pourraient être envisagées – mais uniquement en échange de l’adhésion à l’Union européenne, selon le Financial Times.
Le spectre de Pyrrhus plane sur le Kremlin
Revenons à notre point de départ : 1,2 million de pertes. Ce chiffre astronomique pose une question fondamentale sur la rationalité du projet poutinien. Que voulait exactement Vladimir Poutine en lançant cette guerre ? Recréer l’empire soviétique ? Humilier l’Occident ? Entrer dans l’Histoire comme le rassembleur des terres russes ? Quel que soit l’objectif initial, il est difficile d’imaginer qu’il incluait le sacrifice de plus d’un million de ses propres citoyens.
Car c’est bien là le paradoxe tragique de cette guerre : en voulant nier l’existence de la nation ukrainienne, Poutine l’a renforcée comme jamais. En cherchant à affaiblir l’OTAN, il l’a revitalisée et élargie à la Finlande et à la Suède. En prétendant défendre les « valeurs traditionnelles » russes, il a envoyé à la mort une génération entière de jeunes hommes russes. En rêvant de restaurer la grandeur impériale, il a transformé son pays en paria international et accéléré son déclin démographique et économique.
L’expression « victoire à la Pyrrhus » semble insuffisante pour décrire ce qui se passe. Pyrrhus, au moins, remportait ses batailles. La Russie de Poutine, elle, n’a même pas cette consolation. Ses « victoires » – Bakhmout rasée, Avdiïvka en ruines – ressemblent davantage à des certificats de destruction qu’à des conquêtes glorieuses. Elle gagne des tas de gravats au prix de montagnes de cadavres.
L'aide occidentale en question
L’issue de ce conflit dépendra en grande partie de la capacité de l’Occident à maintenir son soutien à l’Ukraine. Or, les signaux sont préoccupants. Selon l’Institut Kiel, l’aide militaire occidentale a chuté de 43% entre le premier semestre 2025 et les mois de juillet-août. La lassitude gagne les opinions publiques européennes et américaines, tandis que d’autres crises captent l’attention des dirigeants.
Pourtant, les montants en jeu restent modestes au regard des enjeux. Quelques dizaines de milliards d’euros par an pour l’ensemble des pays de l’OTAN – une fraction infime de leurs budgets de défense – suffiraient à maintenir l’Ukraine dans la course. Le coût d’une victoire russe, en revanche, serait incalculable : déstabilisation de l’ordre européen, menace sur les pays baltes et la Pologne, signal envoyé à toutes les puissances révisionnistes du monde qu’une agression suffisamment brutale et prolongée finit par payer.
La France, qui s’était engagée à fournir jusqu’à trois milliards d’euros d’aide militaire pour 2024, n’a finalement atteint que deux milliards. L’accord bilatéral de sécurité signé en février 2024 pour une durée de dix ans prévoit un renforcement de la coopération dans les domaines de l’artillerie et de la défense aérienne, mais les promesses peinent à se concrétiser au rythme souhaité par Kiev.
Vers un nouveau 1918 ?
Les historiens noteront peut-être un jour les similitudes troublantes entre la situation actuelle et celle de l’Allemagne en 1918. Le Reich, malgré des victoires tactiques sur le front de l’Est après le traité de Brest-Litovsk, s’épuisait dans une guerre d’attrition qu’il ne pouvait plus financer ni alimenter en hommes. L’offensive du printemps 1918, dernière tentative désespérée de forcer la décision avant l’arrivée massive des troupes américaines, aboutit à un succès initial spectaculaire… suivi d’un effondrement total lorsque les réserves furent épuisées.
La Russie de 2026 présente des symptômes comparables : une économie sous tension, une démographie en berne, des pertes humaines insoutenables sur le long terme, un isolement international croissant. La différence, bien sûr, est que Poutine dispose de l’arme nucléaire – cette épée de Damoclès qui interdit tout calcul rationnel sur l’issue finale du conflit.
Mais même cette menace suprême ne peut masquer la réalité arithmétique. À raison de 20 000 à 35 000 pertes par mois, la Russie aura sacrifié deux millions d’hommes d’ici la fin de 2027 si le conflit se poursuit au rythme actuel. Deux millions. L’équivalent de la population de Paris intra-muros. Un gouffre démographique dont le pays mettra des décennies à se remettre – s’il s’en remet jamais.
L'héritage empoisonné de Poutine
Vladimir Poutine aura bientôt 74 ans. Quel héritage laissera-t-il à la Russie ? Une armée décimée, qui a perdu ses meilleurs soldats et officiers dans les plaines ukrainiennes. Une économie réduite à l’état de station-service pour la Chine et l’Inde. Une jeunesse qui a fui par centaines de milliers vers l’Europe, Israël, l’Asie centrale – tous ceux qui avaient les moyens et les compétences pour partir. Une société traumatisée par la guerre, le deuil et la répression. Une image internationale en lambeaux.
Le « monde russe » que Poutine prétendait défendre sort de cette guerre plus affaibli que jamais. Les pays russophones de l’ex-URSS – Kazakhstan, Arménie, Géorgie – prennent leurs distances avec un grand frère devenu encombrant. Les communautés russes d’Ukraine, que Poutine affirmait vouloir « libérer », ont été bombardées, déplacées, décimées par son armée. La langue russe elle-même, autrefois lingua franca de l’espace post-soviétique, devient synonyme d’oppression et de mort.
L’ironie suprême est que cette guerre devait démontrer la puissance de la Russie. Elle a démontré l’inverse : l’incapacité de son armée à atteindre ses objectifs face à un adversaire supposé plus faible, la vulnérabilité de son économie aux sanctions, la fragilité de son modèle politique autoritaire dès lors qu’il se heurte à une résistance déterminée. Le tigre russe s’est révélé être un chat obèse, incapable de franchir la clôture du jardin voisin sans s’essouffler.
L'Histoire jugera
Un million deux cent mille. Ce nombre hantera la mémoire russe pour des générations. Il rejoindra les autres traumatismes nationaux – la famine de 1921-1922, les purges staliniennes, le siège de Leningrad, l’Afghanistan – dans le catalogue des catastrophes auto-infligées par des dirigeants pour qui la vie humaine n’était qu’une variable d’ajustement.
Mais contrairement à ces précédents, celui-ci ne pourra pas être mis sur le compte de circonstances extérieures ou d’erreurs de jugement excusables. Cette guerre a été voulue, planifiée, déclenchée par un seul homme, contre l’avis de nombreux conseillers qui pressentaient le désastre. Elle se poursuit aujourd’hui uniquement parce que cet homme refuse d’admettre son erreur, préférant sacrifier des centaines de milliers de vies supplémentaires plutôt que de perdre la face.
L’Histoire jugera Vladimir Poutine. Elle le jugera pour les villes ukrainiennes détruites, pour les civils massacrés, pour les crimes de guerre documentés par les organisations internationales. Mais elle le jugera peut-être plus sévèrement encore pour ce qu’il a fait à son propre peuple : l’avoir entraîné dans une guerre insensée, avoir sacrifié sa jeunesse sur l’autel de fantasmes impériaux anachroniques, avoir hypothéqué l’avenir de la Russie pour quelques dizaines de kilomètres de terres ravagées.
Un million deux cent mille fantômes russes hantent désormais les steppes ukrainiennes. Leurs voix silencieuses posent une question que le Kremlin ne veut pas entendre : pour quoi sommes-nous morts ?
La réponse, hélas, est la même que pour tous les soldats de toutes les guerres absurdes de l’Histoire : pour rien. Pour l’orgueil d’un vieil homme. Pour les mirages d’un empire défunt. Pour une victoire à la Pyrrhus qui n’en est même pas une.
Encore quelques victoires comme celles-là, et la Russie sera perdue.
Signé Maxime Marquette
Sources
L’Indépendant – Guerre en Ukraine : s’élevant à 1,2 million, les pertes russes sont « plus importantes que celles de toute autre grande puissance » depuis la Seconde Guerre mondiale
CSIS – Russia’s Grinding War in Ukraine
La Libre Belgique – Le nombre choc de victimes militaires dans la guerre en Ukraine
RTS – La guerre en Ukraine a fait près de 2 millions de victimes militaires
7768667.html »>Franceinfo – La guerre en Ukraine a fait près de deux millions de victimes militaires
Radio-Canada – La guerre en Ukraine a fait près de 2 millions de victimes militaires
La Presse – Presque 2 millions de victimes militaires en bientôt quatre ans de guerre
Le Grand Continent – La guerre russe contre l’Ukraine est plus longue que celle contre l’Allemagne nazie
Mediazona – Les pertes russes dans la guerre contre l’Ukraine
Dose Quotidienne – 1425 jours de guerre en Ukraine : 1,2 million de soldats russes perdus
Dose Quotidienne – La guerre en Ukraine égalera la durée de la Seconde Guerre mondiale
Euronews – Russia suffers more losses in its war against Ukraine than any other country since WWII
ONU Info – Ukraine : le nombre de victimes civiles augmente fortement
La Presse – L’année 2025 la plus meurtrière pour les civils après 2022
Blick – Ukraine: La Russie a tué plus de 2500 civils en 2025
Slate – L’Ukraine vise 50.000 morts russes par mois
Slate – La Russie a de plus en plus de mal à dissimuler les effets désastreux de la guerre sur son économie
Euronews – How long can the Russian economy continue to fund the frontline
Revue Conflits – Russie : une économie empêtrée dans l’inflation
7758782.html »>Franceinfo – Zelensky dit être parvenu à un accord avec Trump sur les garanties de sécurité
Radio-Canada – L’accord de paix est prêt à 90%, dit Zelensky
delaSomme »>Wikipédia – Bataille de la Somme
deVerdun »>Wikipédia – Bataille de Verdun
%C3%A0laPyrrhus »>Wikipédia – Victoire à la Pyrrhus
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