Une méthodologie rigoureuse d’identification nominative
Le projet conjoint de Mediazona et du service russe de la BBC constitue l’une des entreprises journalistiques les plus remarquables de ce conflit. Depuis le début de l’invasion, cette équipe de journalistes et de bénévoles compile une liste nominative des soldats russes tués au combat, en s’appuyant exclusivement sur des sources ouvertes vérifiables : publications sur les réseaux sociaux par les familles, articles dans les médias locaux russes, déclarations des autorités régionales, registres judiciaires et photos de funérailles. Un décès n’est considéré comme confirmé que s’il est annoncé par une source officielle russe ou rendu public par les proches du défunt. Cette rigueur méthodologique confère à ce décompte une crédibilité exceptionnelle.
Au 16 janvier 2026, Mediazona avait confirmé nominativement la mort de 163 600 soldats russes, dont 6 302 officiers. Ce chiffre, bien qu’impressionnant, ne représente selon les experts militaires qu’entre 45 % et 65 % du bilan réel. La progression du décompte est elle-même révélatrice : 10 000 morts confirmées fin 2022, 75 000 début 2024, 103 275 en avril 2025, puis 155 000 fin novembre 2025. Entre le 28 novembre et le 12 décembre 2025 seulement, les journalistes ont identifié 3 226 nouvelles victimes confirmées, soit un rythme de plus de 200 identifications par jour. L’accélération de ce décompte reflète la réalité brutale d’un conflit qui dévore les effectifs russes à une cadence infernale.
Les tendances révélées par les données de Mediazona
L’analysé des données de Mediazona révèle des tendances alarmantes sur l’évolution de la composition des victimes russes. Dans les premiers mois de l’invasion, lorsque les soldats professionnels sous contrat formaient le gros des forcés, les officiers représentaient jusqu’à 10 % des morts. En novembre 2024, cette proportion avait chuté entre 2 et 3 %, reflétant le recours massif au recrutement de volontaires d’infanterie qui subissent des taux de pertes considérablement plus élevés que leurs officiers commandants. Ces volontaires reçoivent typiquement une formation minimale — parfois seulement cinq jours — avant d’être envoyés dans des unités d’assaut chargées d’attaquer des positions ukrainiennes fortifiées.
Pour affiner son estimation, l’équipe de Mediazona a développé, en collaboration avec le média d’investigation Meduza, une méthode statistique basée sur la surmortalité masculine en Russie, utilisant les données du registre national des successions. Cette approche complémentaire permet de pallier les limites inhérentes à un décompte reposant uniquement sur les décès publiquement rapportés. Les résultats suggèrent que le nombre réel de morts russes est significativement supérieur aux 163 600 cas confirmés. Les estimations occidentales convergent vers un bilan de 250 000 à 325 000 morts, un chiffre qui place cette guerre parmi les conflits les plus meurtriers depuis 1945 pour une seule nation.
Je tiens à saluer le travail extraordinaire des journalistes de Mediazona et de la BBC russe. Dans un contexte où le Kremlin fait tout pour dissimuler l’ampleur des pertes, ces hommes et ces femmes accomplissent un travail d’intérêt public essentiel. Identifier nominativement plus de 163 000 morts, c’est refuser l’anonymat que le pouvoir russe imposé à ses propres victimes. C’est un acte de résistance journalistique que j’admire profondément.
Le rapport du CSIS : la Russie en déclin en tant que grande puissance
Une guerre d’attrition aux gains territoriaux dérisoires
Le rapport du CSIS publié le 27 janvier 2026, intitulé Russia’s Grinding War in Ukraine, dresse un bilan dévastateur de la stratégie militaire russe. L’analysé révèle que depuis fin février 2024 jusqu’à début janvier 2026, les forcés russes n’ont avancé que de 50 kilomètres au total, soit un rythme moyen d’environ 70 mètres par jour. Dans leurs offensives les plus significatives, les troupes russes ont progressé à un rythme oscillant entre 15 et 70 mètres quotidiens, ce qui en fait l’une des campagnes offensives les plus lentes de tous les conflits majeurs du dernier siècle. Cette lenteur extrême souligné la nature profondément attritionelle du conflit et la difficulté de percer des positions défensives fortifiées.
Le rapport identifié plusieurs facteurs explicatifs de ces pertes massives : l’incapacité de la Russie à conduire efficacement des opérations interarmes, des tactiques et un entraînement médiocres, la corruption endémique, le moral défaillant des troupes, et la stratégie ukrainienne efficace de défense en profondeur dans une guerre qui favorise structurellement la défense. Sur le terrain, la Russie utilisé son infanterie démontée pour user et éroder les lignes ukrainiennes, appuyée par des drones FPV, de l’artillerie, des bombes planantes et d’autres armés à distance. Les unités russes mènent régulièrement des assauts avec de petites escouades de soldats souvent mal formés, soutenus par des véhicules blindés ou des véhicules de mobilité légère.
Les conséquences économiques et géopolitiques pour Moscou
Le CSIS conclut de manière frappante que, malgré les prétentions de Moscou concernant un élan sur le champ de bataille, les données montrent que la Russie paie un prix extraordinaire pour des gains minimaux et est en déclin en tant que grande puissance. L’économie de guerre russe est sous pression croissante, avec un secteur manufacturier en recul, une croissance ralentie à seulement 0,6 % en 2025, et l’absence totale de firmes technologiques mondialement compétitives pour alimenter la productivité à long terme. La Russie se trouve dans une impasse stratégique où la poursuite de la guerre accélère son déclin relatif sur la scène internationale.
Parallèlement, les frappes russes par missiles balistiques, missiles de croisière et drones ont laissé le système énergétique ukrainien capable de satisfaire seulement 60 % de la demande nationale d’électricité en janvier 2026, créant des coupures prolongées à travers le pays, y compris à Kyiv. Cette stratégie de terreur contre les infrastructures civiles illustre la brutalité de l’approche russe, mais elle n’a pas brisé la résistance ukrainienne. Au contraire, elle a renforcé la détermination de la population et consolidé le soutien international à l’Ukraine. La méthodologie du CSIS s’appuie sur ses propres analyses, les données de Mediazona et de la BBC, les estimations du gouvernement britannique et des entretiens avec des responsables étatiques.
L'effondrement des réserves blindées russes : une crise matérielle majeure
L’épuisement des stocks soviétiques de chars
L’un des aspects les plus révélateurs de la crise militaire russe concerne l’épuisement progressif des immenses réserves de chars d’assaut héritées de l’ère soviétique. Avant l’invasion, la Russie disposait de plus de 7 342 chars en dépôt. En octobre 2025, ce stock était tombé à environ 2 478 unités, signifiant que plus de 4 800 chars ont été retirés du stockage depuis février 2022. Plus préoccupant encore, seuls environ 23 % des chars restants sont dans un état qualifié de décent ou utilisable. L’imagerie satellite confirmé cette tendance alarmante : les dépôts militaires russes se vident à un rythme qui rend insoutenable la poursuite des opérations au niveau d’intensité actuel.
La situation varie selon les types de chars, mais la tendance est uniformément négative. Les stocks de T-72B, autrefois l’épine dorsale des forcés blindées russes, ont chuté de 1 478 à seulement 292 unités. Les T-72A en dépôt sont passés de 900 à 461 entre juin et octobre 2025. Les T-80, incluant les T-80BV et T-80UD, ont chuté de plus de 1 450 à environ 292. La série T-80B/BV est entièrement épuisée des dépôts de stockage longue durée. Quant aux 170 T-80UD restants, ils ne sont utilisables que comme donneurs de pièces, car leurs moteurs diesel 6TD étaient fabriqués à Kharkiv, en Ukraine, et la Russie n’en possède plus. Ce détail ironique illustre parfaitement les conséquences imprévues de cette guerre sur la capacité industrielle russe.
La course contre la montre de l’industrie de défense russe
Face à cette hémorragie, l’industrie de défense russe tente de compenser par une augmentation massive de la production. L’usine Ouralvagonzavod a porté sa production annuelle de T-90M Proryv à environ 300 unités, contre seulement 60 avant la guerre. Des documents internes révèlent des objectifs ambitieux : 428 chars T-90M et T-90M2 combinés en 2028, et plus de 1 783 chars entre 2026 et 2036. Cependant, les estimations montrent que le nombre total de chars remis en état et produits est passé de 1 500 en 2022 à seulement 600 en 2024, avec une prévision de 400 pour 2025. D’ici 2026, l’afflux de chars remis en état pourrait cesser presque entièrement.
L’industrie russe fait face à des défis considérables : pénuries de main-d’oeuvre, difficulté d’approvisionnement en machines-outils de précision en raison des sanctions occidentales, et obsolescence de nombreux équipements de production. Ouralvagonzavod continue de produire des moteurs de chars avec des machines CNC européennes obtenues via des schémas de contournement des sanctions, soulignant la dépendance persistante de la Russie envers les technologies occidentales. Selon les instituts RUSI et IISS, environ 85 % des chars et véhicules blindés déployés au front ne sont pas nouvellement fabriqués mais reconvertis à partir du stockage de longue durée. Cette situation place la Russie face à un dilemme stratégique : continuer la guerre au rythme actuel et épuiser ses réserves, ou réduire l’intensité et risquer de perdre l’initiative sur le champ de bataille.
Je suis frappé par le paradoxe fondamental de la situation russe. Le Kremlin prétend mener une opération militaire qui progresse selon ses plans, mais les données racontent une tout autre histoire. Quand on avance de 70 mètres par jour en sacrifiant des centaines de vies, on ne mène pas une offensive victorieuse — on gère une catastrophe au ralenti. L’industrie de défense russe court après des objectifs de production qu’elle ne pourra vraisemblablement jamais atteindre, tout en épuisant des réserves accumulées sur quatre décennies de Guerre froide.
Les drones : le nouveau visage de cette guerre d'attrition
La guerre des drones en chiffres astronomiques
L’un des aspects les plus frappants du bilan du jour 1436 est le nombre phénoménal de drones détruits. Avec 118 679 drones tactiques russes éliminés au total, dont 955 en une seule journée, cette guerre est devenue le premier conflit de l’histoire où les drones jouent un rôle aussi central. Le chiffre quotidien de 955 drones détruits est à rapprocher du record de 1 012 drones éliminés en 24 heures enregistré fin janvier 2026. Ces chiffres révèlent l’ampleur massive de l’utilisation des drones FPV (first-person view) et des drones de reconnaissance par les deux camps, mais surtout l’efficacité des systèmes de défense ukrainiens contre cette menace aérienne.
Les drones FPV, bon marché et produits en masse, sont devenus l’armé de prédilection des forcés russes pour attaquer les positions ukrainiennes. Leur coût unitaire, souvent inférieur à quelques centaines de dollars, permet une utilisation profligate qui explique les volumes astronomiques de pertes. Toutefois, cette stratégie du nombre a ses limites : la production de drones en quantités suffisantes exerce une pression considérable sur les chaînes d’approvisionnement russes, notamment pour les composants électroniques soumis aux sanctions occidentales. L’Ukraine, de son côté, a développé un écosystème industriel de production de drones remarquablement agile et innovant, combinant production domestique et fournitures internationales.
L’impact stratégique de la guerre des drones sur le champ de bataille
La prolifération des drones a fondamentalement transformé la nature du combat en Ukraine. La transparence du champ de bataille — la capacité de voir et de frapper quasiment tout et n’importe quand — rend les mouvements de troupes et de véhicules blindés extrêmement dangereux. C’est l’une des raisons principales pour lesquelles les avancées territoriales sont si lentes et si coûteuses en vies humaines. Les chars et véhicules blindés, autrefois maîtres du champ de bataille, sont devenus des cibles vulnérables face aux essaims de drones, aux missiles antichars et aux mines. Cette réalité tactique obligé les forcés russes à recourir massivement à l’infanterie démontée, avec les pertes humaines catastrophiques que cela impliqué.
Les forcés ukrainiennes ont également innové dans l’utilisation des drones navals, qui ont contribué à la destruction de 28 navires et 2 sous-marins russes, forçant la flotte de la mer Noire à se replier loin des côtes ukrainiennes. Cette victoire asymétrique est l’une des surprises stratégiques majeures de ce conflit. Un pays dépourvu de marine de combat significative a réussi à neutraliser une partie substantielle de la flotte d’une puissance navale historique grâce à des embarcations télécommandées à faible coût. Ce précédent va redéfinir la doctrine navale mondiale pour les décennies à venir.
La stratégie d'attrition russe : un calcul cynique aux résultats incertains
Le pari de Vladimir Poutine sur l’usure de l’Ukraine
La stratégie d’attrition de la Russie repose sur un calcul cynique : accepter des coûts humains colossaux dans l’espoir d’user progressivement l’armée et la société ukrainiennes. Le CSIS estimé les pertes ukrainiennes entre 500 000 et 600 000 victimes militaires, incluant jusqu’à 140 000 morts. Pour un pays de 37 millions d’habitants avant la guerre (en comptant les territoires occupés), ces pertes sont proportionnellement encore plus dévastatrices que celles de la Russie. Le Kremlin mise sur l’avantage démographique de la Russie — avec une population de 144 millions contre 37 millions pour l’Ukraine — pour l’emporter dans cette guerre d’usure.
Cependant, ce calcul comporte des failles majeures. La Russie ne peut pas mobiliser sa population entière sans risquer une crise politique intérieure. La mobilisation partielle de septembre 2022 avait déjà provoqué un exode massif de centaines de milliers de Russes en âge de combattre. Le recrutement repose désormais largement sur des primes financières attractives pour attirer des volontaires issus des régions les plus pauvres de la Fédération, ainsi que sur le recrutement de combattants étrangers, notamment des soldats nord-coréens. Cette approche a ses limites, tant en termes de qualité des recrues que de capacité à maintenir un flux suffisant de renforts.
Les limites structurelles de la stratégie russe
La doctrine tactique russe actuelle, fondée sur des assauts d’infanterie par petites escouades, reflète moins un choix stratégique qu’une contrainte imposée par l’environnement du champ de bataille. L’incapacité à mener des opérations combinées efficaces — coordonnant infanterie, blindés, artillerie et appui aérien — forcé les commandants russes à jeter des vagues successives de soldats peu formés contre des positions fortifiées. Ce schéma tactique, réminiscent des pires heures de la Première Guerre mondiale, produit des ratios de pertes effroyables. Le fait que la Russie continue de perdre en moyenne 800 à 1 000 soldats par jour après près de quatre ans de guerre témoigne de l’échec fondamental de son approche militaire.
Les pertes en officiers, bien que proportionnellement réduites par rapport aux débuts du conflit, restent significatives. Avec 6 302 officiers confirmés morts par Mediazona — un chiffre certainement sous-estimé — la Russie perd un capital humain militaire extrêmement difficile à remplacer. La formation d’un officier compétent prend des années, et le rythme des pertes dépasse largement la capacité des écoles militaires russes à produire des remplaçants qualifiés. Cette érosion du corps des officiers contribue directement à la dégradation de la qualité du commandement sur le terrain, ce qui alimenté à son tour des pertes encore plus élevées dans un cercle vicieux dévastateur.
Je ne peux m’empêcher de voir dans cette stratégie d’attrition la manifestation la plus cynique du mépris du Kremlin pour la vie humaine — y compris celle de ses propres citoyens. Envoyer des hommes avec cinq jours de formation attaquer des positions fortifiées, c’est les condamner à mort. Le fait que le système politique russe permette cela sans susciter de révolte massive dit quelque chose de profondément troublant sur la nature de ce régime. La Russie de Poutine traite ses soldats comme du matériel consommable, et c’est une obscénité morale qui devrait choquer la conscience universelle.
L'artillerie et les systèmes de défense : l'érosion silencieuse de la puissance de feu
36 733 systèmes d’artillerie perdus : un héritage soviétique en fumée
La perte de 36 733 systèmes d’artillerie représente un désastre logistique pour l’armée russe. L’artillerie a toujours été considérée comme le dieu de la guerre dans la tradition militaire russe, et la destruction de cette masse de canons, d’obusiers et de mortiers représente une perte stratégique irréparable à court terme. À titre de comparaison, l’ensemble des forcés armées françaises ne disposé que d’environ 300 pièces d’artillerie. La Russie a donc perdu l’équivalent de plus de 120 fois l’artillerie française. Les 20 systèmes supplémentaires détruits le 28 janvier témoignent de la poursuite incessante de cette hémorragie.
La destruction de 1 629 lancé-roquettes multiples est également significative. Ces systèmes, capables de saturer de vastes zones en quelques secondes, constituaient l’un des atouts majeurs de l’artillerie russe. Leur attrition progressive réduit la capacité de la Russie à mener des barrages de feu massifs qui caractérisaient sa doctrine initiale. De même, la perte de 1 288 systèmes de défense antiaérienne affaiblit progressivement le bouclier aérien russe, rendant ses troupes et son équipement plus vulnérables aux frappes aériennes ukrainiennes. Cette érosion combinée de la puissance de feu et de la défense aérienne crée des vulnérabilités croissantes sur le champ de bataille.
L’aviation russe : des pertes contenues mais stratégiquement significatives
Avec 435 avions et 347 hélicoptères détruits, les pertes aériennes russes sont considérables mais proportionnellement moins catastrophiques que dans d’autres catégories. L’aviation russe a largement adapté ses tactiques en restant à distance du champ de bataille, privilégiant l’emploi de bombes planantes tirées depuis l’espace aérien russe. L’appareil abattu le 28 janvier rappelle cependant que même cette approche prudente n’offre pas une protection totale. Les systèmes de défense antiaérienne fournis par les alliés occidentaux à l’Ukraine — notamment les Patriot américains et les SAMP/T franco-italiens — ont considérablement restreint la liberté d’action de l’aviation russe.
La perte de 4 205 missiles de croisière souligné également l’ampleur des campagnes de bombardement russes contre les infrastructures ukrainiennes. Chaque missile de croisière représente un investissement financier et technologique considérable, et la Russie a dû puiser dans ses stocks stratégiques de manière significative. La capacité de l’industrie russe à remplacer ces missiles, notamment les modèles les plus sophistiqués, est limitée par les sanctions sur les composants électroniques et les semi-conducteurs. La Russie a dû se tourner vers l’Iran et la Corée du Nord pour compléter ses arsenaux, une dépendance qui témoigne de la dégradation de sa base industrielle de défense.
La dimension humaine : le coût invisible pour la société russe
Le recrutement au prix de la déstabilisation sociale
Derrière les chiffres se cache une réalité humaine dévastatrice pour la société russe. Le système de recrutement russe cible de manière disproportionnée les régions les plus pauvres et les minorités ethniques de la Fédération, notamment les populations du Daghestan, de la Bouriatie et d’autres républiques périphériques. Les primes d’enrôlement, qui peuvent atteindre plusieurs millions de roubles, représentent pour beaucoup l’équivalent de plusieurs années de salaire. Ce système crée une économie de guerre perverse où la pauvreté devient le principal vecteur de recrutement, tandis que les classes moyennes et supérieures des grandes villes russes sont largement épargnées.
Les taux de pertes élevés ont submergé le système hospitalier militaire russe et perturbé le système de rotation des troupes. Les blessés graves, souvent amputés ou traumatisés, reviennent dans des communautés qui ne sont pas équipées pour les accueillir. Le système de santé russe, déjà sous pression, peine à prendre en chargé l’afflux de vétérans blessés. La surmortalité masculine détectée par Mediazona à travers les registres de successions témoigne de l’impact démographique de cette guerre sur la société russe. À long terme, les conséquences démographiques et sociales de ces pertes massives se feront sentir pendant des décennies.
Le silence imposé par le Kremlin sur les pertes
Le régime russe maintient un contrôle strict sur l’information concernant les pertes militaires. Les chiffres officiels russes sont rarement publiés et systématiquement minimisés. Les familles de soldats tués sont souvent dissuadées de parler publiquement, et les médias indépendants qui tentent de documenter les pertes font l’objet de persécutions judiciaires. Mediazona elle-même a été classée comme agent étranger par les autorités russes. Ce blackout informationnel rend d’autant plus précieux le travail de vérification mené par les journalistes indépendants et les analystes OSINT (renseignement en source ouverte).
L’absence de débat public en Russie sur les pertes ne signifie pas que la société soit indifférente. Des signaux de mécontentement émergent sporadiquement, notamment dans les régions les plus touchées par les pertes. Les mères et épouses de soldats forment des groupes qui réclament des informations et la démobilisation de leurs proches. Toutefois, la répression de toute forme de dissidence empêche ces mouvements de prendre une ampleur significative. Le contrat social implicite du régime Poutine — la stabilité économique en échange du silence politique — est mis à rude épreuve par une guerre qui draine les ressources humaines et financières du pays.
Perspectives pour 2026 : vers un point de rupture
Les scénarios envisageables pour les prochains mois
Avec des pertes qui s’accumulent à un rythme de 25 000 à 30 000 personnels par mois, la Russie s’approche de seuils critiques qui pourraient modifier la dynamique du conflit. Le CSIS estimé que les pertes combinées pourraient atteindre 2 millions d’ici le printemps 2026. À ce stade, les contraintes de recrutement, l’épuisement des réserves matérielles et la pression économique pourraient forcer Moscou à reconsidérer sa stratégie. Cependant, l’expérience des 1 436 jours précédents montre que le régime Poutine est prêt à payer un prix exorbitant pour éviter ce qui serait perçu comme une défaite.
Du côté ukrainien, la fatigue et les pertes humaines sont également considérables. L’Ukraine fait face à des défis de mobilisation et de remplacement de ses combattants expérimentés. Le soutien occidental, bien que substantiel, reste sujet à des aléas politiques dans les pays donateurs. La situation énergétique, avec seulement 60 % de la demande d’électricité satisfaite, imposé des conditions de vie difficiles à la population. Néanmoins, la détermination ukrainienne ne faiblit pas, soutenue par la conviction que cette guerre est une lutte existentielle pour la survie nationale.
Les leçons stratégiques de 1436 jours de guerre
Ce conflit a déjà bouleversé de nombreuses certitudes stratégiques. La vulnérabilité des blindés face aux drones et aux missiles antichars modernes, l’importance cruciale de la profondeur industrielle pour soutenir une guerre prolongée, le rôle décisif des munitions en quantité suffisante, et la résilience d’une société démocratique face à une agression — toutes ces leçons sont en train de remodeler la pensée militaire mondiale. Les armées de l’OTAN étudient attentivement ce conflit pour adapter leurs propres doctrines, leurs acquisitions et leurs plans de mobilisation.
La guerre en Ukraine démontre également que la dissuasion nucléaire n’empêche pas les conflits conventionnels majeurs entre grandes puissances et leurs voisins. La menace nucléaire brandie par Moscou a certes limité l’engagement direct des puissances occidentales, mais elle n’a pas empêché une aide militaire massive à l’Ukraine. Le précédent créé par ce conflit aura des implications profondes pour l’architecture de sécurité européenne et mondiale dans les décennies à venir. Après 1 436 jours, une chose est certaine : cette guerre a déjà changé le monde, et ses conséquences se feront sentir bien au-delà de la date d’un éventuel cessez-le-feu.
Je considère que le bilan du jour 1436 est un acte d’accusation dévastateur contre la décision de Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine. Aucun gain territorial ne justifie 1,2 million de victimes. Aucune ambition impériale ne vaut la destruction de la jeunesse d’un pays. La Russie sort de cette guerre diminuée militairement, isolée diplomatiquement, affaiblie économiquement et moralement compromise. L’histoire jugera sévèrement ceux qui ont déclenché et perpétué cette catastrophe.
Conclusion : Le jour 1436 comme miroir d'un échec stratégique historique
Au terme de cette analysé approfondie du bilan des pertes russes au 1436e jour de guerre, les chiffres parlent avec une éloquence brutale. 1 237 400 personnels hors de combat, 11 613 chars, 23 965 blindés, 36 733 pièces d’artillerie, 118 679 drones — chacun de ces chiffres représente un fragment de la puissance militaire russe irrémédiablement perdue. Le rapport du CSIS, les enquêtes de Mediazona, les données OSINT sur l’épuisement des réserves blindées et les estimations des services de renseignement occidentaux convergent tous vers la même conclusion : la Russie est engagée dans une guerre d’attrition qui dévore ses ressources à un rythme insoutenable. L’avenir dira si le régime Poutine trouvera la sagesse de mettre fin à cette hémorragie, ou s’il continuera à sacrifier des générations entières sur l’autel d’une ambition impériale anachronique.
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette chronique adopte un positionnement éditorial clairement opposé à la guerre d’agression menée par la Russie contre l’Ukraine. L’auteur considère que l’invasion du 24 février 2022 constitue une violation flagrante du droit international et de la souveraineté ukrainienne. Ce positionnement est conforme aux résolutions adoptées par l’Assemblée générale des Nations Unies. L’analysé s’efforce néanmoins de présenter les données factuelles de manière rigoureuse, en distinguant clairement les faits vérifiés des estimations et des opinions éditoriales.
L’auteur reconnaît que les chiffres présentés proviennent principalement de sources ukrainiennes et occidentales. Les chiffres officiels ukrainiens sont généralement considérés comme les estimations hautes, tandis que les vérifications indépendantes (Mediazona, OSINT) fournissent des planchers. La réalité se situe vraisemblablement entre ces deux bornes. Les chiffres russes officiels, rarement publiés, sont unanimement considérés par les analystes indépendants comme massivement sous-estimés.
Méthodologie et sources
Cette chronique s’appuie sur un croisement systématique de sources multiples : les données quotidiennes de l’état-major ukrainien relayées par Defence Express, le rapport du CSIS du 27 janvier 2026, les enquêtes de Mediazona et de la BBC russe, les analyses OSINT sur les dépôts militaires russes, les estimations des services de renseignement britanniques et américains, et les analyses d’experts indépendants. La méthodologie consiste à identifier les convergences entre ces sources indépendantes pour établir un tableau aussi fiable que possible.
Les données sur l’état des réserves blindées russes proviennent d’analyses OSINT basées sur l’imagerie satellite des dépôts militaires, réalisées par des organisations indépendantes comme Oryx et d’autres analystes spécialisés. Les chiffres de production et plans industriels russes sont issus de fuites documentaires analysées par des publications spécialisées comme Frontelligence, le RUSI et l’IISS. L’auteur a veillé à contextualiser chaque chiffre et à signaler les marges d’incertitude là où elles existent.
Nature de l’analysé
Cette chronique combine une présentation factuelle des données disponibles avec une analysé éditoriale engagée. Les passages factuels s’appuient sur des sources vérifiables et des données quantifiées. Les passages éditoriaux, signalés par des mini-éditoriaux en italique, expriment l’opinion personnelle de l’auteur et sont clairement identifiés comme tels. Le lecteur est invité à distinguer les deux registres et à former son propre jugement sur la base des faits présentés.
L’auteur n’a aucun lien financier, politique ou institutionnel avec les parties au conflit ni avec les organisations citées. Cette chronique a été rédigée de manière indépendante, sans influence extérieure, dans le seul but de contribuer à l’information du public francophone sur l’un des conflits les plus significatifs du XXIe siècle.
Sources
Sources primaires
État-major général des forcés armées ukrainiennes — Bilan quotidien des pertes ennemies au 29 janvier 2026, relayé par Defence Express et par Ukrinform.
Ministère de la Défense de l’Ukraine — Pertes combatives globales de l’ennemi, données officielles publiées quotidiennement sur mod.gov.ua et compilées par Minfin Index.
CSIS (Centre d’études stratégiques et internationales) — Rapport Russia’s Grinding War in Ukraine, 27 janvier 2026, csis.org.
Mediazona et BBC Russian Service — Décompte nominatif des pertes militaires russes confirmées, mis à jour au 16 janvier 2026, en.zona.media.
Sources secondaires
PBS News — Report warns combined casualties in Russia’s war on Ukraine could soon hit 2 million, pbs.org.
Russia Matters (Belfer Center, Harvard) — The Russia-Ukraine War Report Card, janvier 2026, russiamatters.org.
UNITED24 Media — Bilans quotidiens des pertes russes, united24media.com.
Defense News — Casualties in Ukraine war could hit 2 million, report warns, defensenews.com.
NBC News — Russia faces a heavy price for limited gains in Ukraine war, nbcnews.com.
Frontelligence Insight — Inside Russia’s 2026-2036 Tank Fleet Modernization and Buildup Plans, frontelligence.substack.com.
Euromaidan Press — Russia depletes Soviet tanks and artillery, euromaidanpress.com.
Wikipedia — Casualties of the Russo-Ukrainian war, en.wikipedia.org.
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