Qu’est-ce qui differencie l’analyse de l’ISW des communiques triomphants du Kremlin? La rigueur methodologique. L’Institute for the Study of War, affilie au think tank Critical Threats de l’American Enterprise Institute, ne se contente pas de relayer les declarations officielles. Ses analystes examinent quotidiennement les images satellites, les videos geolocalisees publiees sur les reseaux sociaux, les temoignages de soldats des deux camps, et les rapports des blogueurs militaires russes eux-memes.
Et c’est la que le bat blesse pour Moscou : meme les milblogueurs pro-Kremlin ne croient plus aux chiffres de Gerasimov. Ces commentateurs ultranationalistes, pourtant fervents partisans de la guerre, ont publiquement conteste les affirmations de l’etat-major russe. Quand vos propres supporteurs vous accusent de mentir, c’est que le probleme est serieux.
Prenons l’exemple emblematique de Koupiansk. Le commandement militaire russe affirme depuis des mois avoir pris le controle total de cette ville strategique de l’oblast de Kharkiv. Gerasimov lui-meme l’a declare devant des attaches militaires etrangers en decembre 2025. Probleme : les preuves visuelles, les rapports ukrainiens et meme les temoignages russes indiquent le contraire. L’ISW estime que les forces russes ne controlent que quelques poches isolees de la ville, loin de la prise totale revendiquee.
Les milblogueurs russes ont ete particulierement virulents sur ce point, qualifiant la presence russe a Koupiansk de « poches de defense localisees » plutot que de controle territorial. Quand la propagande d’Etat se heurte a la realite du terrain, ce sont les soldats qui paient le prix de ce decalage.
Pourquoi mentir? La strategie derriere l'exageration
La question merite d’etre posee : pourquoi le Kremlin persiste-t-il dans ces mensonges facilement verifiables? La reponse tient en deux mots : guerre psychologique.
L’objectif n’est pas de convaincre les experts occidentaux, qui ont acces aux memes donnees que l’ISW. L’objectif est triple :
Premierement, rassurer l’opinion publique russe. Dans un pays ou les medias independants ont ete systematiquement museles, les declarations officielles restent la principale source d’information pour une grande partie de la population. Des victoires annoncees, meme fictives, maintiennent le moral et justifient les sacrifices demandes aux familles russes.
Deuxiemement, faire pression sur l’Ukraine et ses allies. En presentant une victoire russe comme inevitable, le Kremlin espere decourager le soutien occidental et pousser Kiev a accepter des conditions de paix defavorables. C’est une tentative de creer une prophetie auto-realisatrice : a force de repeter que la Russie gagne, peut-etre que l’Occident finira par le croire et agir en consequence.
Troisiemement, masquer le cout reel de la guerre. Un rapport recent estime que le nombre total de victimes des deux cotes pourrait atteindre 2 millions d’ici le printemps 2026, la Russie supportant la plus grande part de ces pertes. En gonflant les gains territoriaux, Moscou tente de justifier ce prix humain astronomique.
Les chiffres reels : une avancee couteuse et limitee
Mettons les choses en perspective. Selon les donnees compilees par l’ISW et d’autres organismes de suivi, les forces russes ont effectivement progresse en 2025. C’est un fait indeniable. Mais dans quelle mesure?
Au 13 janvier 2026, les forces russes occupaient environ 116 250 kilometres carres de territoire ukrainien, soit 19,26% du pays. C’est une augmentation par rapport aux 17,9 a 18,52% controles en 2023-2024. En trois ans de guerre intense, la Russie a donc gagne environ 1,5% de territoire ukrainien supplementaire.
En 2025, l’armee russe a conquis environ 5 600 kilometres carres, son gain annuel le plus important depuis les premiers mois de l’invasion en 2022. C’est plus que les gains combines de 2023 et 2024. Mais pour mettre ce chiffre en perspective, cela represente environ 0,93% du territoire ukrainien. Meme en acceptant les chiffres gonfles de Gerasimov, les gains russes de 2025 represented a peine plus que la superficie du Delaware.
Le cout de ces gains est astronomique. L’ISW note que les forces russes ont du abandonner les structures traditionnelles de leurs divisions motorisees, faute d’equipement suffisant. Les pertes en vehicules blindes ont ete si importantes que l’armee russe s’est reorientee vers des unites d’infanterie d’assaut et des vehicules legers, sacrifiant la doctrine qui avait fait la force de l’armee sovietique.
Le front de Pokrovsk : symbole d'une victoire a la Pyrrhus
Nulle part le decalage entre la propagande et la realite n’est plus evident qu’a Pokrovsk, cette ville de l’oblast de Donetsk devenue l’epicentre des combats.
Selon les communiques russes, Pokrovsk serait pratiquement tombee. La realite est plus nuancee. Si les forces russes ont effectivement penetre dans la ville en novembre 2025, la situation s’est depuis stabilisee. Les forces ukrainiennes maintiennent des positions dans le nord de la ville et continuent de mener des raids pour empecher la consolidation russe.
Les combats se sont deplaces vers les flancs, notamment le village de Rodynske, qui a change de mains plusieurs fois ces dernieres semaines. Le commandement operationnel ukrainien Skhid (Est) confirme que les forces de defense tiennent toujours des positions dans le nord de Pokrovsk a la mi-janvier 2026.
L’ISW estime que les forces russes controlaient environ 67,63% de Pokrovsk en decembre 2025. C’est significatif, mais loin de la prise totale revendiquee. Et ce controle partiel a ete acquis au prix de pertes massives et d’une consommation de munitions et d’equipements difficilement soutenable a long terme.
Les tactiques russes ont du evoluer. Faute de vehicules blindes en nombre suffisant, les forces de Moscou ont adopte des methodes d’infiltration utilisant des motos et des buggies. Une adaptation qui en dit long sur l’etat reel de l’armee russe, loin des images de puissance mechanisee diffusees par la propagande.
La guerre des chiffres : un pattern de desinformation systematique
Les declarations de janvier 2026 s’inscrivent dans un pattern bien etabli. L’ISW a documente methodiquement les exagerations du commandement russe au fil des mois.
En aout 2025, Gerasimov affirmait que les forces russes avaient saisi 3 500 kilometres carres et 149 localites depuis mars. L’ISW n’a pu confirmer que 2 346 kilometres carres et 130 localites. Un ecart de pres de 1 200 kilometres carres et 19 villages inventes.
En decembre 2025, Gerasimov revendiquait plus de 700 kilometres carres et 32 localites pour le seul mois de decembre. L’ISW a documente une presence russe sur seulement 480 kilometres carres et dans 23 localites. Encore une fois, pres de 50% d’exageration.
Le cas de Kostiantynivka est particulierement revelateur. Gerasimov a declare devant des attaches militaires etrangers que les troupes russes controlaient 50% de cette ville. L’ISW a evalue le controle reel a 1,6%, avec une presence maximale de 5% a travers des missions d’infiltration. Un facteur d’exageration de plus de 30.
Ces mensonges ne sont pas des erreurs ou des malentendus. Ils sont deliberes, coordonnes, et vises a atteindre des objectifs strategiques precis. Le probleme, c’est qu’ils finissent par miner la credibilite russe aupres de ceux-la memes qui devraient etre ses allies ou ses soutiens potentiels.
Les consequences strategiques du mensonge institutionalise
Cette culture de l’exageration a des consequences qui depassent largement la simple guerre de l’information.
Sur le plan operationnel, des rapports inexacts remontant la chaine de commandement conduisent inevitablement a des decisions mal informees. Si les generaux a Moscou croient leurs propres mensonges, ils alloueront des ressources sur la base de fausses premices. L’histoire militaire est pleine d’exemples de catastrophes causees par des commandements qui s’auto-intoxiquent avec leur propre propagande.
Sur le plan diplomatique, cette credibilite en berne complique les negociations potentielles. Comment negocier avec un partenaire dont chaque declaration doit etre divisee par deux? Les interlocuteurs occidentaux et ukrainiens savent desormais qu’aucun chiffre russe ne peut etre pris au serieux sans verification independante.
Sur le plan interne, meme les milblogueurs les plus patriotes commencent a exprimer leur frustration. Cette base de soutien, cruciale pour maintenir le moral et le recrutement, risque de s’effriter si le decalage entre les annonces officielles et la realite vecue par les soldats devient trop flagrant. Un combattant a Koupiansk sait bien que sa ville n’est pas « liberee » quand il continue de se faire tirer dessus.
L'ISW : gardien de la verite factuelle
Dans ce brouillard de desinformation, le role de l’Institute for the Study of War devient crucial. Fonde en 2007, ce think tank base a Washington s’est impose comme la reference en matiere d’analyse du conflit ukrainien.
Chaque jour, l’ISW publie une evaluation detaillee de la campagne offensive russe, basee sur une methodologie rigoureuse. Les analystes examinent les images satellites commerciales, les videos publiees sur les reseaux sociaux (qu’ils geolocalisent avec precision), les declarations officielles des deux camps, et les commentaires des blogueurs militaires.
Cette approche multi-sources permet de trianguler l’information et de distinguer les faits de la fiction. Quand un milblogueur russe contredit Gerasimov, quand une image satellite dement une declaration officielle, quand les coordonnees d’une video ne correspondent pas aux revendications territoriales, l’ISW le note et le documente.
Le resultat est une cartographie du conflit beaucoup plus proche de la realite que les communiques officiels de l’un ou l’autre camp. Cette objectivite a parfois valu a l’ISW des critiques des deux cotes, ce qui, paradoxalement, renforce sa credibilite.
Les objectifs russes pour 2026 : ambitions et realites
Malgre les exagerations, les objectifs russes pour 2026 sont relativement clairs. Moscou vise la conquete complete de l’oblast de Donetsk, dont les forces russes controlent deja environ 78%. Les 2 250 miles carres restants (environ 5 800 kilometres carres) sont l’objectif prioritaire.
Selon des sources citees par RBC-Ukraine, le Kremlin espere occuper l’ensemble de l’oblast de Donetsk d’ici le 1er avril 2026. Un objectif ambitieux, peut-etre trop. Au rythme actuel des avancees (environ 79 miles carres sur quatre semaines selon les donnees de mi-janvier), il faudrait plus d’un an pour atteindre cet objectif, pas deux mois.
La encore, l’ecart entre les ambitions declarees et les capacites reelles est revelateur. Le commandement russe semble prisonnier de sa propre propagande, fixant des objectifs bases sur des gains fantasmes plutot que sur les capacites reelles de ses forces.
Parallelement, de nouveaux fronts s’ouvrent. Dans l’oblast de Zaporijjia, une offensive lancee en novembre 2025 vers Houliaipolie a progresse d’environ 18,5 kilometres en deux mois. Une avancee significative qui menace desormais des villages situes a seulement 7 kilometres de la capitale regionale. Mais cette dispersion des efforts pose question sur la capacite russe a maintenir la pression sur tous les fronts simultanement.
Le prix humain : le chiffre que Moscou ne peut pas gonfler
Il est un domaine ou les mensonges de Moscou sont encore plus difficiles a maintenir : les pertes humaines. Un rapport recent estime que le total des victimes des deux cotes pourrait atteindre 2 millions d’ici le printemps 2026, avec la Russie supportant la majorite de ces pertes.
Ces chiffres sont difficiles a verifier avec precision, mais les indices indirects sont accablants. Les avis de deces dans les regions russes, les temoignages des familles, les efforts de recrutement de plus en plus agressifs, les primes astronomiques offertes aux volontaires, tout indique des pertes bien superieures a ce que Moscou reconnait officiellement.
L’ISW note que l’armee russe a du fondamentalement reorganiser ses structures de division, abandonnant le modele mecanise d’avant-guerre au profit d’unites d’infanterie legere. Cette evolution n’est pas un choix doctrinal mais une adaptation forcee aux pertes massives en equipements et en personnels qualifies.
Combien de kilometres carres vaut une vie humaine? C’est la question que le Kremlin refuse de poser. Mais a raison d’environ 5 600 kilometres carres gagnes en 2025 pour des dizaines de milliers de morts, le calcul est accablant.
La guerre de l'information : un front aussi crucial que le terrain
Cette bataille des chiffres n’est pas anecdotique. Elle est au coeur de la strategie de chaque camp.
Pour la Russie, presenter une victoire comme inevitable vise a saper le soutien occidental a l’Ukraine. Si les allies de Kiev finissent par croire que la defaite ukrainienne est ineluctable, ils pourraient reduire leur aide ou pousser a des concessions. C’est un pari sur la lassitude occidentale.
Pour l’Ukraine et ses soutiens, demontrer que les gains russes sont modestes et couteux vise a maintenir la determination. Chaque metre carre defendu, chaque mensonge russe expose, chaque jour qui passe sans effondrement ukrainien est une victoire strategique.
L’ISW joue un role crucial dans cette bataille. En fournissant des evaluations objectives et verifiables, le think tank prive le Kremlin de l’un de ses outils preferés : le controle du narratif. Quand les journalistes, les decideurs politiques et les opinions publiques occidentales ont acces a des analyses independantes, les mensonges russes perdent de leur efficacite.
Conclusion : les chiffres ne mentent pas, mais les generaux si
500 kilometres carres ou 265? La question peut sembler technique, mais elle est fondamentale. Elle illustre le fosse beant entre la Russie officielle et la Russie reelle, entre la propagande du Kremlin et les faits documentes.
Gerasimov peut continuer a gonfler ses chiffres devant les cameras. Poutine peut continuer a claironner des victoires imaginaires. Mais les images satellites ne mentent pas. Les videos geolocalisees ne mentent pas. Les temoignages des soldats, russes comme ukrainiens, ne mentent pas.
La guerre en Ukraine n’est pas pres de se terminer. Les combats continuent a Pokrovsk, a Koupiansk, dans l’oblast de Zaporijjia. Chaque jour apporte son lot de morts, de destructions, de souffrances. Et chaque jour, le Kremlin tente de transformer cette boucherie en epopee glorieuse.
Mais la realite finit toujours par s’imposer. Les empires batis sur le mensonge s’effondrent quand le decalage entre la fiction officielle et la realite vecue devient insoutenable. L’URSS en a fait l’experience. La Russie de Poutine semble determinee a repeter cette erreur.
En attendant, il revient aux analystes independants, aux journalistes, aux observateurs de continuer leur travail ingrat mais essentiel : documenter, verifier, exposer. Car dans une guerre ou la verite est la premiere victime, ceux qui la defendent sont des combattants a part entiere.
265 kilometres carres, pas 500. La difference, c’est la verite.
Signe Maxime Marquette
Sources
Euromaidan Press – Russia’s top general claims over 500 km2 seized in Ukraine in January – ISW says it’s only 265
Critical Threats / ISW – Russian Offensive Campaign Assessment, January 16, 2026
Critical Threats / ISW – Russian Offensive Campaign Assessment, January 15, 2026
Critical Threats / ISW – Russian Offensive Campaign Assessment, January 6, 2026
Russia Matters – The Russia-Ukraine War Report Card, Jan. 21, 2026
Russia Matters – The Russia-Ukraine War Report Card, Jan. 14, 2026
Euromaidan Press – Putin and Gerasimov inflate battlefield wins, but ISW data exposes the gap
The Moscow Times – Russian Army Makes Biggest Territorial Gains in 2025 Since First Year of Full-Scale Invasion
Meduza – As fighting continues in Pokrovsk and Kupyansk, Russia bears down on Ukraine’s main remaining Donbas strongholds
Lviv Herald – The State of Russian Forces on the Front Line in Ukraine (January 2026)
EADaily – ISW: Russia will not stop fighting until the complete surrender of Ukraine
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