Si l’on veut comprendre où et comment ces 700 soldats ont trouvé la mort, il faut tourner notre regard vers le secteur de Pokrovsk, dans l’oblast de Donetsk. C’est là que se concentrent actuellement les efforts les plus intenses de l’armée russe, là que les combats atteignent une intensité rarement vue depuis les batailles pour Bakhmout et Avdiivka.
Les rapports de l’État-major ukrainien font état de 103 engagements de combat le long de la ligne de front au cours des dernières 24 heures. Les forces russes ont mené 99 frappes aériennes, larguant pas moins de 227 bombes planantes guidées sur les positions ukrainiennes. À cela s’ajoutent 7 462 munitions rôdeuses — ces drones kamikazes qui sont devenus l’une des caractéristiques les plus mortelles de ce conflit — et 3 838 attaques contre les positions militaires et les zones habitées ukrainiennes, dont 74 utilisant des lance-roquettes multiples.
Ces chiffres donnent le vertige. Ils témoignent d’une intensité de combat qui dépasse largement ce que les armées occidentales considèrent comme soutenable. Et pourtant, malgré cette débauche de moyens, les gains territoriaux russes restent dérisoires. Quelques centaines de mètres par-ci, un village abandonné par-là. Le rapport coût-bénéfice de cette offensive défie toute logique militaire conventionnelle.
La guerre des drones : une révolution tactique aux conséquences stratégiques
L’un des aspects les plus frappants du bilan quotidien publié par Kiev concerne les drones. Plus de 1 000 appareils sans pilote russes détruits en une seule journée. Ce chiffre astronomique illustre à quel point cette guerre a transformé le champ de bataille moderne.
Les drones sont partout. Ils observent, ils guident, ils frappent. Les Shahed iraniens, rebaptisés « Geran » par la propagande russe, terrorisent les villes ukrainiennes chaque nuit. Les petits drones FPV, pilotés en vue à la première personne, traquent les soldats jusque dans leurs tranchées. Les drones de reconnaissance quadrillent le ciel, rendant tout mouvement de troupes potentiellement mortel.
Face à cette menace omniprésente, les forces ukrainiennes ont développé un arsenal de contre-mesures impressionnant. La guerre électronique, les systèmes anti-drones, les filets de protection, les abris renforcés — tout a été mis en œuvre pour survivre dans cet environnement où l’œil de l’ennemi est toujours présent. Et les résultats sont là : plus de 1 000 drones neutralisés en 24 heures, c’est autant de menaces éliminées, autant de vies ukrainiennes préservées.
Mais cette guerre des drones a un coût. Un coût financier d’abord : produire et déployer des milliers de drones chaque jour représente un effort industriel considérable. Un coût humain ensuite : car derrière chaque drone abattu, il y a souvent un opérateur qui échappe à la mort, mais aussi des soldats ukrainiens qui ont risqué leur vie pour neutraliser la menace.
Le rapport du CSIS : un avertissement glaçant
La coïncidence de calendrier est troublante. Le même jour où l’État-major ukrainien publiait son bilan quotidien faisant état de près de 700 pertes russes, le Centre d’études stratégiques et internationales de Washington rendait public un rapport majeur sur l’état des pertes dans ce conflit.
Les conclusions de ce rapport sont glaçantes. Selon le CSIS, le nombre total de soldats tués, blessés ou portés disparus des deux côtés du front pourrait atteindre les 2 millions d’ici le printemps 2026. Deux millions de vies brisées, de familles détruites, de futures qui ne seront jamais vécus. C’est l’équivalent de la population d’une métropole comme Paris intra-muros, sacrifiée sur l’autel des ambitions impériales de Vladimir Poutine.
Le rapport souligne également que la Russie a subi « le plus grand nombre de morts militaires enregistrés pour une grande puissance dans un conflit depuis la Seconde Guerre mondiale ». Cette phrase mérite qu’on s’y arrête. Nous ne parlons pas ici d’une guerre coloniale mineure ou d’une intervention limitée. Nous parlons d’un conflit qui, par son ampleur et sa létalité, rappelle les grandes boucheries du XXe siècle.
Et le plus troublant dans tout cela, c’est que cette hémorragie ne semble pas affecter la détermination du Kremlin. Vladimir Poutine lui-même a affirmé lors de sa conférence de presse annuelle que 700 000 soldats russes combattent actuellement en Ukraine. Un chiffre qu’il avait déjà donné en 2024, suggérant que malgré les pertes colossales, la Russie parvient à maintenir ses effectifs sur le front — au prix d’un effort de mobilisation permanent et d’une pression sociale croissante.
Les civils pris dans l'étau : le martyre quotidien de l'Ukraine
Pendant que nous analysons les pertes militaires, il ne faut pas oublier que cette guerre fait aussi des victimes civiles chaque jour. Ce 28 janvier 2026, deux personnes ont été tuées dans la banlieue de Kiev après que des frappes russes ont touché un immeuble d’habitation. Au moins neuf autres ont été blessées dans des attaques distinctes à Odessa, Kryvyi Rih et dans la région de Zaporizhzhia, en première ligne.
L’armée de l’air ukrainienne a rapporté que la Russie avait attaqué le pays pendant la nuit avec un missile balistique et 146 drones de combat. 103 de ces drones ont été abattus ou neutralisés par la guerre électronique. Mais les 43 autres ont atteint leurs cibles, semant la mort et la destruction dans des villes qui, il y a quatre ans encore, vivaient en paix.
Dans la communauté de Semenivka, dans la région de Tchernihiv, des drones Geran russes ont frappé une installation énergétique vers 5 heures du matin, plongeant plusieurs localités dans l’obscurité et le froid en plein cœur de l’hiver. C’est là une constante de la stratégie russe : viser les infrastructures civiles, priver les Ukrainiens d’électricité, de chauffage, d’eau courante. Faire de la vie quotidienne un enfer pour briser la résistance d’un peuple qui refuse de se soumettre.
Le paradoxe russe : avancer tout en s'effondrant
Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la situation militaire actuelle. D’un côté, la Russie avance. Lentement, douloureusement, mais elle avance. Les cartes du front montrent des gains territoriaux, certes modestes, mais réels. Des villages tombent, des positions sont conquises, la ligne de contact se déplace inexorablement vers l’ouest.
De l’autre côté, l’armée russe saigne. Elle perd 700, 900, parfois plus de 1 000 hommes par jour. Elle consume son matériel à un rythme que son industrie de défense peine à suivre, malgré le passage en « économie de guerre ». Elle épuise ses réserves de munitions, de véhicules blindés, de systèmes d’artillerie.
Comment concilier ces deux réalités apparemment contradictoires ? La réponse tient en un mot : masse. La Russie mise sur sa supériorité numérique, sur sa capacité à absorber des pertes que n’importe quelle autre armée moderne considérerait comme catastrophiques. C’est la même logique qui a prévalu pendant la Seconde Guerre mondiale, quand l’Armée rouge submergeait la Wehrmacht sous le nombre, acceptant des ratios de pertes effroyables pour atteindre ses objectifs.
Mais cette stratégie a ses limites. La Russie de 2026 n’est pas l’Union soviétique de 1943. Sa démographie est en déclin, sa population vieillissante. Chaque soldat perdu est un travailleur qui ne contribuera plus à l’économie, un père qui ne verra pas grandir ses enfants, un citoyen qui ne participera plus à la vie de la nation. À long terme, ces pertes représentent une catastrophe démographique dont la Russie mettra des décennies à se remettre — si elle s’en remet jamais.
L'équation impossible de Vladimir Poutine
Que se passe-t-il dans la tête de Vladimir Poutine lorsqu’il lit les rapports quotidiens sur les pertes de son armée ? Accepte-t-il ces chiffres comme le prix nécessaire de sa « victoire » ? Croit-il vraiment que l’Ukraine finira par s’effondrer sous le poids de l’attrition ? Ou est-il prisonnier d’une logique d’escalade dont il ne sait plus comment sortir ?
Les observateurs du Kremlin sont divisés sur ces questions. Certains estiment que Poutine est convaincu de pouvoir gagner cette guerre d’usure, pariant sur la lassitude de l’Occident et l’épuisement ukrainien. D’autres pensent qu’il cherche désespérément une porte de sortie honorable, une façon de présenter un cessez-le-feu comme une victoire à son opinion publique. D’autres encore craignent qu’acculé, il ne soit tenté par des options encore plus destructrices.
Ce qui est certain, c’est que chaque jour qui passe rend l’équation plus difficile. Chaque soldat perdu augmente le coût politique d’un éventuel compromis. Comment justifier 1,2 million de casualties pour un résultat qui serait perçu comme une demi-victoire, voire comme une défaite ? Comment expliquer aux veuves et aux orphelins que leurs sacrifices n’auront servi à rien ?
C’est là le piège tragique dans lequel s’est enfermé le Kremlin : plus les pertes s’accumulent, plus il devient difficile de s’arrêter. La guerre devient sa propre justification, un monstre qui se nourrit de chair humaine et qui exige toujours plus de sacrifices pour donner un sens aux sacrifices passés.
L'Ukraine : résister ou périr
Face à cette machine de mort, l’Ukraine n’a pas le choix. Résister ou périr, se battre ou disparaître. C’est cette équation existentielle qui explique la détermination ukrainienne, cette capacité à encaisser les coups et à continuer le combat malgré tout.
Les Forces armées ukrainiennes ont démontré une résilience remarquable. Elles ont appris à optimiser leurs ressources, à maximiser l’efficacité de chaque soldat, de chaque munition, de chaque système d’armes. Elles ont développé des tactiques innovantes, intégré les nouvelles technologies, formé une génération de combattants aguerris.
Mais cette résistance a un prix. L’Ukraine aussi perd des hommes, même si les chiffres officiels restent confidentiels pour des raisons de sécurité nationale. Le rapport du CSIS évoque des pertes combinées approchant les 2 millions — ce qui suggère que les pertes ukrainiennes, bien qu’inférieures à celles de la Russie, sont également considérables.
La différence fondamentale, c’est que chaque soldat ukrainien défend sa terre, sa famille, sa nation. C’est une motivation autrement plus puissante que celle des conscrits russes envoyés mourir pour les rêves impériaux d’un autocrate vieillissant. Cette asymétrie morale est peut-être l’atout le plus précieux de l’Ukraine dans cette guerre d’attrition.
Le rôle crucial du soutien occidental
L’Ukraine ne combat pas seule. Le soutien militaire, financier et humanitaire de l’Occident a été déterminant pour lui permettre de tenir face à l’agression russe. Les systèmes d’armes fournis par les États-Unis, l’Europe et d’autres alliés ont fait la différence sur le champ de bataille.
Mais ce soutien est fragile. Il dépend des aléas politiques dans les capitales occidentales, de la volonté des opinions publiques de continuer à financer une guerre lointaine, de la capacité des industries de défense à produire suffisamment de munitions et d’équipements. Chaque élection, chaque changement de gouvernement, chaque débat budgétaire représente un risque pour la continuité de l’aide à l’Ukraine.
C’est pourquoi les chiffres publiés quotidiennement par l’État-major ukrainien sont si importants. Ils démontrent que l’investissement occidental porte ses fruits, que les armes fournies sont utilisées efficacement, que la Russie paie un prix exorbitant pour chaque mètre de territoire conquis. Ils sont un argument pour ceux qui, en Occident, plaident pour le maintien du soutien à Kiev.
Vers quelle issue ?
Alors que nous approchons du quatrième anniversaire de l’invasion russe, la question de l’issue de ce conflit reste ouverte. Les scénarios possibles vont du meilleur au pire : victoire ukrainienne et libération des territoires occupés, gel du conflit le long de la ligne de contact actuelle, effondrement ukrainien et victoire russe, escalade nucléaire et catastrophe mondiale.
Ce qui semble certain, c’est qu’aucune de ces issues ne surviendra rapidement. Nous sommes engagés dans une guerre longue, une guerre d’usure où le temps joue un rôle crucial. La Russie parie sur sa capacité à tenir plus longtemps que l’Ukraine et ses alliés. L’Ukraine parie sur l’épuisement progressif de la machine de guerre russe et sur le maintien du soutien occidental.
Dans cette course contre la montre, chaque jour compte. Chaque jour où 700 soldats russes sont mis hors de combat est un jour où l’équilibre penche un peu plus en faveur de l’Ukraine. Chaque jour où plus de 1 000 drones sont abattus est un jour où la stratégie de terreur du Kremlin échoue un peu plus.
Le devoir de mémoire
En conclusion de cette chronique, je voudrais revenir aux chiffres du début. 690 soldats russes perdus en une journée. Environ 700 vies humaines fauchées en 24 heures. Ce ne sont pas que des statistiques. Ce sont des êtres humains, avec leurs espoirs, leurs peurs, leurs rêves.
Certains étaient peut-être des volontaires convaincus de combattre pour une juste cause. D’autres étaient probablement des conscrits arrachés à leurs familles et envoyés au front sans comprendre vraiment pourquoi. D’autres encore étaient peut-être des prisonniers à qui on avait promis la liberté en échange de six mois au front — six mois que la plupart ne survivront pas.
Tous étaient des victimes. Victimes d’un régime qui les a envoyés mourir pour satisfaire les ambitions d’un seul homme. Victimes d’une propagande qui leur a fait croire qu’ils combattaient des « nazis » alors qu’ils envahissaient un pays souverain. Victimes d’un système qui considère la vie humaine comme une ressource consommable, comme un simple intrant dans la machine de guerre.
Il est facile, depuis le confort de nos démocraties occidentales, de se réjouir des pertes russes. De voir dans chaque soldat ennemi abattu une victoire pour l’Ukraine et pour les valeurs que nous prétendons défendre. Mais n’oublions jamais que derrière chaque chiffre, il y a un drame humain. Une mère qui pleure son fils. Une femme qui devient veuve. Des enfants qui grandissent sans père.
Cette guerre est une tragédie. Une tragédie pour l’Ukraine, qui se bat pour sa survie. Une tragédie pour la Russie, qui saigne ses fils pour les délires d’un autocrate. Une tragédie pour l’humanité tout entière, qui assiste impuissante au retour de la guerre de haute intensité en Europe.
Les 700 soldats russes tombés le 27 janvier 2026 ne seront pas les derniers. Demain, d’autres rapports viendront, avec d’autres chiffres, d’autres tragédies. Et nous continuerons à les compter, à les analyser, à les commenter. Parce que c’est notre devoir de témoins. Parce que l’indifférence serait une forme de complicité.
Mais au-delà des chiffres, n’oublions jamais l’essentiel : cette guerre doit cesser. Non pas par la capitulation de l’Ukraine, qui serait une catastrophe pour l’ordre international. Mais par la défaite de l’agression russe et le rétablissement de la souveraineté ukrainienne sur l’ensemble de son territoire. C’est la seule issue qui donnerait un sens aux sacrifices consentis. La seule qui permettrait aux morts de ne pas être morts pour rien.
En attendant ce jour, nous continuerons à compter. 700 aujourd’hui. Combien demain ?
Signé Maxime Marquette
Sources
ArmyInform – In One Day, Russia Lost About 700 Troops, 4 AFVs, and Hundreds of UAVs
Ministère ukrainien de la Défense – Overall combat losses of the enemy as of January 28, 2026
CSIS – Russia’s Battlefield Woes in Ukraine
CNN – Russia’s 1.2 million casualties in Ukraine dwarf all its conflicts since World War II
Euronews – Russia suffers more losses in its war against Ukraine than any other country since WWII
Military.com – A New Report Warns That Combined War Casualties Could Soon Hit 2 Million
United24 Media – Daily Update: Russia Loses 820 Troops
Index Minfin – Casualties of Russia in Ukraine – official data
Mediazona – Russian losses in the war with Ukraine (independent count)
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