La composition des délégations en dit long sur la gravité du moment. Côté russe, c’est l’amiral Igor Kostyukov, chef du renseignement militaire (GRU), qui menait les discussions. Un homme de l’ombre, habitué aux opérations spéciales et aux dossiers les plus sensibles du Kremlin. Sa présence signalait clairement que Moscou prenait ces pourparlers au sérieux, même si le Kremlin insistait sur le caractère « expert » de ces premières discussions.
Face à lui, Rustem Umerov, secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine, accompagné de Kyrylo Boudanov, le nouveau chef d’état-major de Volodymyr Zelensky. Deux hommes forgés par quatre années de guerre, portant sur leurs épaules les espoirs de tout un peuple.
Et entre les deux, l’équipe américaine au grand complet : Steve Witkoff, bien sûr, mais aussi Jared Kushner, le secrétaire à l’Armée Dan Driscoll, et le général Alexus Grynkewich, commandant suprême de l’OTAN. Une délégation de poids, reflet de l’engagement personnel de Donald Trump dans ce dossier brûlant.
Abu Dhabi : le choix de la neutralité
Pourquoi les Émirats arabes unis ? La question mérite qu’on s’y attarde. Dans un monde fracturé entre blocs rivaux, où les alliances traditionnelles vacillent et où les lignes de fracture se redessinent quotidiennement, Abu Dhabi a su se tailler une place unique. Les Émirats entretiennent des relations solides avec les trois parties — Russie, Ukraine et États-Unis — sans être inféodés à aucune.
Le ministre des Affaires étrangères Abdallah ben Zayed Al-Nahyane a souligné que son pays était en mesure de « jouer un rôle de confiance dans l’organisation du dialogue à un moment où une diplomatie sérieuse et responsable est plus que jamais nécessaire ». Ce n’est pas de la rhétorique creuse. Les Émirats ont déjà facilité 17 opérations de médiation pour des échanges de prisonniers entre la Russie et l’Ukraine, aboutissant à la libération de 4 641 détenus.
Cette expertise humanitaire, couplée à une neutralité jalousement préservée, fait d’Abu Dhabi le terrain idéal pour des négociations aussi délicates. Loin des caméras de CNN et des projecteurs de BBC News, à l’abri des manifestations et des pressions médiatiques, les négociateurs pouvaient enfin travailler dans la discrétion qu’exige la diplomatie de haut vol.
Deux jours qui ont changé la donne
Les pourparlers se sont déroulés à huis clos les 23 et 24 janvier. Le premier jour, selon un communiqué de Rustem Umerov, les discussions ont porté sur « les paramètres pour mettre fin à la guerre et la logique future du processus de négociation ». Un langage diplomatique qui masque des heures de tractations intenses sur les points les plus épineux du conflit.
L’agence de presse russe TASS a rapporté que les discussions avaient notamment abordé la question des zones tampons et des mécanismes de surveillance. Des sujets éminemment techniques, certes, mais qui constituent le socle de tout accord de cessez-le-feu durable.
À l’issue de la deuxième journée, Witkoff publiait une image des pourparlers avec ce commentaire : « Les discussions ont été très constructives et se poursuivront la semaine prochaine ». Une troisième session était d’ores et déjà programmée pour le 1er février.
« Nous sommes entrés dans les détails granulaires, et dimanche prochain sera, si Dieu le veut, une autre réunion où nous pousserons cet accord vers sa conclusion finale », confiait un officiel américain à la presse.
Le noeud gordien du Donbass
Mais ne nous y trompons pas. Derrière les formules diplomatiques et les poignées de main calculées, un obstacle titanesque demeure : la question territoriale. Vladimir Poutine exige la totalité du Donbass, cette région industrielle de l’est de l’Ukraine partiellement occupée par les forces russes. Concrètement, cela signifie que l’Ukraine devrait céder les 20% du territoire de Donetsk qu’elle contrôle encore — environ 5 000 kilomètres carrés.
C’est là que le bât blesse, et le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov l’a clairement admis : « Le fait même que ces contacts aient commencé de manière constructive peut être évalué positivement, mais il reste un travail sérieux à accomplir ». En langage poutinien, cela signifie que la Russie n’a pas l’intention de reculer sur ses exigences territoriales.
De son côté, Volodymyr Zelensky a reconnu l’existence de « différences fondamentales entre les positions ukrainienne et russe ». « Ce sont deux positions fondamentalement différentes — celle de l’Ukraine et celle de la Russie. Les Américains essaient de trouver un compromis », a-t-il déclaré, ajoutant que « toutes les parties doivent être prêtes au compromis ».
Cette phrase, dans la bouche du président ukrainien, représente une évolution notable. Pendant des mois, Zelensky avait catégoriquement refusé de céder le moindre territoire que ses forces contrôlaient encore. Le fait qu’il évoque désormais la nécessité de compromis de « toutes les parties » suggère un assouplissement de sa position — ou, plus probablement, une pression américaine croissante.
Les garanties de sécurité : le nerf de la guerre
Car c’est bien là le coeur du problème. L’Ukraine n’acceptera jamais de céder des territoires sans obtenir en échange des garanties de sécurité solides qui empêcheraient la Russie de revenir à la charge dans quelques années. Et sur ce front, des avancées significatives semblent avoir été réalisées.
Lors d’une conférence de presse à Vilnius, en Lituanie, le 26 janvier, Zelensky a fait une annonce majeure : « Pour nous, les garanties de sécurité sont avant tout des garanties de sécurité de la part des États-Unis. Le document est prêt à 100%, et nous attendons que nos partenaires confirment la date et le lieu où nous le signerons ».
Un document « 100% prêt » pour être signé. Ces mots ont fait l’effet d’une bombe dans les chancelleries européennes. Kiev serait donc prêt à envoyer l’accord au Congrès américain et au parlement ukrainien pour ratification. Après des mois de négociations secrètes, un accord de garanties de sécurité américain serait donc finalisé.
Selon un officiel américain, les protocoles de sécurité proposés sont « très, très solides ». Une formulation qui laisse entendre que Washington est prêt à s’engager de manière significative pour la protection de l’Ukraine — une perspective qui, il y a encore quelques mois, semblait relever de l’utopie.
Le paradoxe Trump
L’ironie de l’histoire veut que ce soit Donald Trump, longtemps perçu comme favorable au Kremlin, qui soit en passe de devenir l’artisan d’un accord de paix en Ukraine. Depuis son retour à la Maison-Blanche le 20 janvier 2025, le 47e président américain a fait de la fin de la guerre en Ukraine une priorité personnelle.
Son approche, typiquement transactionnelle, a d’abord suscité l’inquiétude à Kiev et dans les capitales européennes. Son plan en 28 points, qualifié par certains de « pro-russe » et « trop vague pour être mis en oeuvre », a fait l’objet de vives critiques. Trump lui-même a accusé Zelensky de « freiner l’accord de paix », une rhétorique reprise avec empressement par le Kremlin.
Le Premier ministre polonais Donald Tusk a vivement contesté cette version des faits : « C’est la Russie qui a rejeté le plan de paix préparé par les États-Unis, pas Zelensky. La seule réponse russe a été de nouvelles attaques de missiles sur les villes ukrainiennes ».
Car pendant que les diplomates parlementaient à Abu Dhabi, les missiles russes continuaient de pleuvoir sur l’Ukraine. L’armée de l’air ukrainienne a rapporté que la Russie avait lancé 375 drones et 21 missiles dans la nuit, ciblant une fois de plus les infrastructures énergétiques. Au moins une personne a été tuée et 23 blessées. Plus d’un million d’Ukrainiens se sont retrouvés sans électricité ni chauffage en plein hiver, alors que les températures plongeaient sous zéro.
Cette juxtaposition macabre — des pourparlers de paix d’un côté, des bombardements de l’autre — illustre parfaitement la stratégie du Kremlin : négocier tout en maintenant la pression militaire, parler de paix tout en poursuivant la guerre.
Le bilan humain d'une tragédie
Pour mesurer l’urgence d’un accord, il suffit de regarder les chiffres. Un rapport publié le 28 janvier 2026 par le Center for Strategic and International Studies (CSIS) tire la sonnette d’alarme : le nombre de soldats tués, blessés ou disparus des deux côtés pourrait atteindre deux millions d’ici le printemps.
Côté russe, les pertes sont cataclysmiques. Selon le CSIS, les forces russes ont subi près de 1,2 million de victimes depuis le début de l’invasion à grande échelle — un chiffre qui inclut les tués, les blessés et les disparus. Le bilan des morts seuls s’élèverait à 325 000 soldats russes depuis février 2022.
« Aucune grande puissance n’a subi un tel nombre de victimes ou de morts dans aucune guerre depuis la Seconde Guerre mondiale », souligne le rapport du CSIS. Un constat accablant qui donne la mesure du prix payé par la Russie pour les ambitions impériales de Vladimir Poutine.
Selon BBC News et le site d’information Mediazona, sur les 165 661 soldats et contractuels russes dont ils ont documenté la mort au 13 janvier 2026, 3,9% (soit 6 302) étaient des officiers. Un taux de pertes parmi le commandement qui explique en partie les difficultés tactiques rencontrées par l’armée russe sur le terrain.
L’Ukraine n’est pas en reste. Avec une armée et une population plus réduites, le pays a subi entre 500 000 et 600 000 victimes militaires, dont jusqu’à 140 000 morts. En décembre 2024, Zelensky avait reconnu que 43 000 soldats ukrainiens avaient été tués et 370 000 blessés depuis février 2022. Des chiffres qui ont depuis continué de grimper inexorablement.
« En décembre, 35 000 occupants ont été éliminés — et cela a été confirmé par des preuves vidéo », a déclaré Zelensky. « En novembre, il y en avait 30 000, et en octobre, 26 000 occupants éliminés ». Une escalade dans la violence qui rend chaque jour de guerre plus coûteux que le précédent.
Quatre ans de guerre : le chemin parcouru
Pour comprendre où nous en sommes, il faut se souvenir d’où nous venons. Le 24 février 2022, quand les chars russes ont franchi la frontière ukrainienne, peu d’observateurs donnaient cher de la peau du gouvernement Zelensky. Les services de renseignement occidentaux prédisaient la chute de Kiev en quelques jours, voire quelques heures.
Quatre ans plus tard, l’Ukraine est toujours debout. Certes, le pays a perdu environ 20% de son territoire — la Crimée, une partie du Donbass, des régions de Kherson et de Zaporijjia. Mais il a aussi infligé à l’armée russe des pertes que personne n’aurait imaginées. Le naufrage du croiseur Moskva, fleuron de la flotte de la mer Noire, en avril 2022, reste le symbole de cette résistance acharnée.
La guerre a connu ses hauts et ses bas. La contre-offensive ukrainienne de l’été 2022 a permis de libérer de vastes territoires dans la région de Kharkiv. Mais celle de l’été 2023, malgré des mois de préparation et un armement occidental massif, s’est soldée par un échec relatif. « La contre-offensive ukrainienne n’a pas réussi », avait fini par admettre Zelensky en décembre 2023.
L’année 2024 a été particulièrement éprouvante pour l’Ukraine. En février, la chute d’Avdiïvka, bastion stratégique aux portes de Donetsk, a marqué un tournant. Les frappes russes ont détruit 9 gigawatts de capacité de production électrique ukrainienne — soit la moitié de la production du pays. L’hiver 2024-2025 a été une épreuve terrible pour la population civile, régulièrement privée de chauffage et d’électricité.
Mais l’Ukraine a aussi montré qu’elle pouvait frapper en profondeur. L’offensive de Koursk, lancée en août 2024, a vu les forces ukrainiennes s’emparer de 1 250 kilomètres carrés de territoire russe — une première depuis le début de la guerre. Une humiliation pour le Kremlin, même si les gains ont depuis été partiellement reconquis.
L'Europe sur la touche
L’un des aspects les plus frappants des négociations d’Abu Dhabi est l’absence remarquée de l’Europe. Alors que les États-Unis, la Russie et l’Ukraine négocient l’avenir du continent, les Européens restent largement spectateurs.
Certes, des initiatives ont été prises. En janvier 2026, le Royaume-Uni et la France ont proposé d’installer des « hubs militaires » en Ukraine dans le cadre d’un plan de paix. Mais ces propositions restent subordonnées aux discussions américano-russes.
Les dirigeants européens craignent qu’une mauvaise paix ne fasse que renforcer la détermination de la Russie à revenir en Ukraine ultérieurement. Ces inquiétudes sont particulièrement vives dans les États de « première ligne » comme la Pologne et la Finlande, qui partagent une frontière avec la Russie.
Donald Tusk a été le plus vocal dans ses critiques. Le Premier ministre polonais refuse de cautionner un accord qui récompenserait l’agression russe et créerait un précédent dangereux pour la sécurité européenne. Mais sa voix, aussi forte soit-elle, peine à se faire entendre à Washington.
Et maintenant ?
Les prochaines semaines seront décisives. La troisième session de négociations est prévue pour le 1er février à Abu Dhabi. Si les parties parviennent à progresser sur la question territoriale, un cessez-le-feu pourrait être envisageable avant qu’un accord global ne soit finalisé.
Mais les obstacles restent immenses. Vladimir Poutine n’a pas renoncé à ses ambitions sur le Donbass. Ses conseillers ont clairement indiqué qu’il n’y avait « aucun espoir de parvenir à un règlement à long terme » tant que les exigences territoriales russes ne seraient pas satisfaites. Et si ces exigences ne sont pas satisfaites, « la Russie continuera de poursuivre ses objectifs sur le champ de bataille ».
L’Ukraine, de son côté, fait face à un dilemme cornélien. Accepter de céder des territoires qu’elle contrôle encore serait une pilule amère à avaler pour une population qui s’est battue pendant quatre ans. Mais refuser tout compromis risquerait de lui faire perdre le soutien américain, vital pour sa survie.
Zelensky a évoqué l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne d’ici 2027 comme une « garantie de sécurité économique ». C’est peut-être là que réside la clé d’un accord acceptable : des garanties de sécurité américaines robustes, une perspective d’intégration européenne accélérée, et un soutien économique massif pour la reconstruction — en échange de concessions territoriales douloureuses mais limitées.
Le temps des responsabilités
En observant ce qui se joue à Abu Dhabi, on ne peut s’empêcher de penser à tous ces moments de l’histoire où le sort de millions de personnes s’est décidé dans des salons feutrés, loin des regards. Yalta, Potsdam, Camp David… Ces noms évoquent des tournants historiques, des compromis douloureux, des frontières redessinées.
Abu Dhabi 2026 rejoindra-t-elle cette liste ? Il est encore trop tôt pour le dire. Mais une chose est certaine : après quatre années de guerre, après deux millions de victimes potentielles, après des destructions qui se chiffrent en centaines de milliards de dollars, le monde ne peut plus se permettre de laisser ce conflit s’éterniser.
Le porte-parole du Kremlin a qualifié ces pourparlers de « positifs ». Volodymyr Zelensky les a jugés « constructifs ». Steve Witkoff a parlé de « progrès ». Ce sont des mots, certes. Mais dans le langage de la diplomatie internationale, ce sont des mots qui comptent.
La route vers la paix sera encore longue et semée d’embûches. Les positions restent éloignées, les méfiances profondes, les blessures vives. Mais pour la première fois depuis février 2022, Russes et Ukrainiens se parlent directement, sous l’égide américain et sur le sol neutre des Émirats.
C’est peu, diront les sceptiques. C’est énorme, répondront les optimistes. La vérité, comme souvent, se situe probablement entre les deux. Mais dans un monde qui a trop souvent privilégié les armes à la parole, le simple fait que des négociations aient lieu mérite d’être salué.
Abu Dhabi n’est pas la fin de l’histoire. Ce n’est même pas le début de la fin. Mais c’est peut-être, pour paraphraser Churchill, la fin du commencement. Et après quatre années d’horreur, c’est déjà beaucoup.
Signé Maxime Marquette
Sources
Anadolu Agency – Kremlin positively assesses start of US-mediated Russia-Ukraine direct talks in Abu Dhabi
TASS – Kremlin positively assesses start of direct talks on Ukraine in Abu Dhabi
ABC News – Talks with US and Ukraine in Abu Dhabi were constructive but major challenges remain
Al Jazeera – Ukraine-Russia-US hold talks in Abu Dhabi with territory as key issue
Euronews – More talks expected next week after Ukraine, Russia and US conclude Abu Dhabi meeting
The National – US hails progress at historic talks with Russia and Ukraine in Abu Dhabi
Al Jazeera – Ukraine’s Zelenskyy says US security agreement 100% ready to be signed
PBS News – Zelenskyy says U.S. security agreement for Ukraine is 100% ready to be signed
story.html »>The Washington Post – A new report warns that combined war casualties could soon hit 2 million
Euronews – Russia suffers more losses than any other country since WWII
Euronews – US negotiators meet Putin in Moscow for overnight Ukraine peace talks
Kremlin.ru – Meeting with US President’s Special Envoy Steve Witkoff
Bloomberg – Putin Starts Kremlin Talks With US Envoys Witkoff and Kushner
UAE Ministry of Foreign Affairs – Abdullah bin Zayed Welcomes UAE’s Hosting of Trilateral Talks
CNBC – UAE: Talks between Russia, Ukraine focused on outstanding elements
CNBC – Abnormal hatred between Putin and Zelenskyy making it hard to reach peace deal
US News – US Has Told Ukraine It Must Sign Peace Deal With Russia to Get Security Guarantees
Council on Foreign Relations – War in Ukraine Global Conflict Tracker
oftheRusso-Ukrainian_war »>Wikipedia – Casualties of the Russo-Ukrainian war
Britannica – Russia-Ukraine War
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