Ce que contrôle la Russie et ce qu’elle exige encore
Pour comprendre le blocage actuel, il faut se représenter la géographie du conflit avec précision. La Russie occupe militairement environ quatre cinquièmes du Donbass, cette vaste région industrielle de l’est de l’Ukraine composée des oblasts de Donetsk et de Louhansk. Les villes de Marioupol, Severodonetsk, Lyssytchansk, une grande partie de Bakhmout sont sous contrôle russe. Des administrations d’occupation y ont été installées, des programmes scolaires russes imposés, des passeports russes distribués. Le rouble a remplacé la hryvnia. Les noms de rues ont parfois été modifiés. En d’autres termes, la Russie n’a pas seulement conquis un territoire : elle a entrepris de le transformer en profondeur, de le rendre méconnaissable pour ceux qui y vivaient avant la guerre. Cette stratégie d’assimilation forcée rend toute rétrocession exponentiellement plus complexe, car Moscou a investi des ressources considérables dans l’intégration administrative de ces zones. Reculer signifierait admettre que cet investissement — humain, financier, politique — a été vain. Et Vladimir Poutine ne s’est jamais distingué par sa capacité à admettre ses erreurs.
Mais 80 % ne suffisent pas au Kremlin. La position officielle russe exige le contrôle intégral du Donbass, c’est-à-dire également les 20 % que l’Ukraine défend avec acharnement. Ces vingt pour cent restants ne sont pas n’importe quel territoire. Ils forment une ceinture défensive que les forces ukrainiennes ont passé des mois, voire des années, à fortifier. Des réseaux de tranchées, des positions de tir camouflées, des infrastructures souterraines, des systèmes de détection et de neutralisation de drones composent un dispositif militaire dont l’abandon serait, selon les stratèges ukrainiens, un suicide défensif. Perdre cette ceinture, c’est perdre la capacité de ralentir une éventuelle offensive future. C’est offrir à la Russie un terrain dégagé vers les villes encore sous contrôle ukrainien. C’est, en somme, signer un chèque en blanc sécuritaire à un voisin qui a prouvé, à deux reprises en douze ans, qu’il n’hésitait pas à envahir. Quel dirigeant responsable accepterait un tel pari, sachant que la vie de millions de citoyens en dépend directement ?
Zaporizhzhia, le facteur nucléaire que personne ne veut aborder franchement
Au-delà du Donbass, la dispute territoriale englobe un enjeu que les négociateurs abordent avec des pincettes diplomatiques : la centrale nucléaire de Zaporizhzhia, la plus grande d’Europe, occupée par les forces russes depuis les premiers mois de la guerre. Cette installation titanesque, avec ses six réacteurs, représente bien plus qu’une infrastructure énergétique. Elle incarne un risque existentiel que les deux camps brandissent comme argument. Pour l’Ukraine, récupérer Zaporizhzhia est une question de souveraineté énergétique et de sécurité nationale : laisser une puissance étrangère contrôler une centrale nucléaire sur son sol constitue une menace permanente. Pour la Russie, cette centrale est un levier de négociation d’une valeur inestimable et un outil de pression sur l’approvisionnement énergétique de toute la région. Les experts de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ont multiplié les alertes sur l’état de la centrale, les risques d’incident et la nécessité d’une zone de sécurité. Mais la question fondamentale demeure : à qui appartiendra cette centrale dans l’accord final ? La réponse à cette question conditionne non seulement l’avenir énergétique de l’Ukraine, mais aussi la sécurité nucléaire de tout le continent européen. Et sur ce point, ni Kiev ni Moscou ne montrent le moindre signe de flexibilité.
Mini éditorial — Cher lecteur, arrêtons-nous un instant sur cette absurdité vertigineuse : une centrale nucléaire de la taille d’une petite ville, capable d’alimenter des millions de foyers, se trouve au milieu d’un champ de bataille. Les ingénieurs qui y travaillent encore — sous supervision militaire russe — maintiennent les systèmes de refroidissement et de sécurité dans des conditions que l’on qualifierait d’inimaginables en temps de paix. Un seul obus égaré, une seule erreur de calcul, et c’est un scénario de contamination qui pourrait affecter des territoires bien au-delà des frontières ukrainiennes. La France, l’Allemagne, la Pologne seraient potentiellement concernées. Le fait que cette réalité terrifiante ne provoque pas davantage d’urgence diplomatique en dit long sur notre capacité collective à normaliser l’inacceptable. Zaporizhzhia devrait être au sommet de l’agenda, pas en note de bas de page.
Le cahier des charges du Kremlin : une paix aux conditions de la guerre
L’exclusion permanente de l’OTAN, ou la souveraineté confisquée
La question territoriale ne flotte pas dans le vide. Elle s’inscrit dans un ensemble d’exigences russes qui, prises individuellement, seraient déjà considérables, et qui, combinées, dessinent un projet de neutralisation durable de l’Ukraine en tant que puissance souveraine. La première de ces exigences, et sans doute la plus symboliquement chargée, concerne l’OTAN. La Russie demande que l’Ukraine soit exclue en permanence de l’Alliance atlantique. Non pas un moratoire temporaire, non pas un délai de réflexion, mais une interdiction définitive, gravée dans un traité international. Cette exigence revient à demander à un pays souverain de renoncer pour toujours à choisir ses propres alliances de défense. Elle revient à lui dire : « Tu n’auras jamais le droit de te protéger comme tu l’entends. » L’Ukraine, précisément parce qu’elle a été envahie, considère que son adhésion à l’OTAN constitue la seule garantie crédible contre une future agression. Le paradoxe est d’une cruauté limpide : c’est parce que la Russie a attaqué que l’Ukraine veut rejoindre l’OTAN, et c’est parce que l’Ukraine veut rejoindre l’OTAN que la Russie refuse de cesser le feu. Le serpent se mord la queue, et ce sont les civils ukrainiens qui en paient le prix.
Mais l’exigence d’exclusion de l’OTAN n’est que la partie visible de l’iceberg. Le Kremlin demande également que l’armée ukrainienne soit plafonnée à 600 000 hommes. Pour un pays en guerre, dont la mobilisation a porté les effectifs bien au-delà de ce seuil, cette demande équivaut à une démilitarisation partielle. Elle signifie concrètement que l’Ukraine devrait démobiliser une partie significative de ses forces, renvoyer chez eux des soldats expérimentés, démanteler des unités qui ont appris à combattre dans les conditions les plus extrêmes. Plus troublant encore, la Russie réclame un droit de veto sur certaines décisions de défense ukrainiennes. Un droit de veto. Un pays agresseur demande à sa victime le pouvoir de contrôler sa propre défense. L’analogie la plus juste serait celle d’un cambrioleur qui, après avoir forcé votre porte, exigerait de garder un double de vos clés et de valider le choix de votre système d’alarme. La communauté internationale qui prendrait au sérieux de telles exigences sans sourciller aurait perdu tout repère moral.
Des garanties de sécurité qui ressemblent à un piège
Face à ces exigences russes, l’Ukraine et ses alliés occidentaux cherchent à formuler des garanties de sécurité qui pourraient remplacer — au moins temporairement — l’adhésion à l’OTAN. Mais sur quoi reposeraient ces garanties ? Sur des promesses verbales ? L’Ukraine a déjà fait l’expérience, en 1994, du Mémorandum de Budapest, par lequel elle avait renoncé à son arsenal nucléaire en échange de garanties d’intégrité territoriale signées notamment par la Russie. On connaît la suite. Ce précédent historique hante les négociateurs ukrainiens comme un fantôme : comment faire confiance à des garanties écrites quand les précédentes ont été violées de manière aussi spectaculaire ? L’envoyé américain Steve Witkoff, chargé de la médiation, tente de construire un cadre dans lequel les États-Unis et d’autres puissances joueraient un rôle de garants. Mais cette architecture de sécurité, pour être crédible, devrait comporter des mécanismes automatiques de réponse en cas de nouvelle agression. Or, les États-Unis sont-ils prêts à s’engager dans un traité contraignant qui pourrait les obliger à intervenir militairement ? L’Europe est-elle capable de fournir des garanties autonomes, sans le parapluie américain ? Ces questions, aussi inconfortables soient-elles, sont au fondement même de la négociation.
Mini éditorial — Reconnaissons une vérité que beaucoup préfèrent taire : les garanties de sécurité sans l’OTAN sont, dans l’état actuel du droit international, un exercice de fiction juridique. Le Mémorandum de Budapest de 1994 était censé garantir les frontières de l’Ukraine. La Russie l’a signé. Et la Russie a envahi. Deux fois. En 2014, puis en 2022. Quel document, quel traité, quelle promesse solennelle pourrait aujourd’hui convaincre un peuple traumatisé que cette fois, c’est différent ? La réponse, hélas, tient en un mot : aucun. Seule une structure de défense collective dotée de moyens militaires réels peut offrir une dissuasion crédible. Tout le reste relève du voeu pieux. Et les peuples ne survivent pas grâce aux voeux pieux.
Cesser le feu d'abord ou négocier d'abord : le dilemme qui tue
La position ukrainienne, dictée par l’urgence humanitaire
Au-delà des questions de fond, un désaccord procédural paralyse les discussions. Il peut sembler technique, presque bureaucratique. Il est en réalité mortel. L’Ukraine exige que le cessez-le-feu intervienne en premier, avant toute négociation sur les termes définitifs de la paix. La logique est à la fois humanitaire et stratégique : chaque jour de combat supplémentaire signifie des morts, des blessés, des destructions. Arrêter les combats immédiatement permettrait de sauver des vies, d’acheminer de l’aide humanitaire, de commencer à reconstruire ce qui peut l’être. Pour les habitants des zones de front, cette position est d’une évidence viscérale. Pensez à Olena, cette mère de famille de Pokrovsk — ville de la ligne de front dans le Donbass — qui vit depuis des mois dans la cave de son immeuble avec ses deux enfants. Pour elle, le cessez-le-feu n’est pas un point de procédure. C’est la différence entre dormir et rester éveillée toute la nuit en guettant le sifflement des obus. C’est la possibilité de laisser ses enfants jouer dehors sans craindre qu’un drone kamikaze ne surgisse du ciel. La position ukrainienne traduit cette urgence humaine en exigence politique : cessez d’abord de tuer, puis discutons des conditions.
Mais la dimension stratégique de cette position est tout aussi déterminante. L’Ukraine sait que les négociations de ce type prennent du temps. Beaucoup de temps. L’histoire en témoigne avec une constance décourageante : les négociations de paix pour le Vietnam ont duré cinq ans. Celles de Corée se sont étalées sur deux ans avant d’aboutir à un armistice — et non à un traité de paix — toujours en vigueur soixante-treize ans plus tard. Si les combats continuent pendant que les diplomates discutent, la Russie pourrait utiliser ce temps pour avancer sur le terrain, grignoter les derniers vingt pour cent du Donbass, modifier le rapport de forces en sa faveur. Le cessez-le-feu préalable est donc, pour Kiev, une manière de geler les positions et d’empêcher que la négociation ne se fasse sous la pression du canon. C’est une demande de bonne foi élémentaire : comment négocier sereinement avec quelqu’un qui continue de vous frapper pendant la discussion ?
La position russe, dictée par le calcul de puissance
La Russie, de son côté, adopte la position exactement inverse : pas de cessez-le-feu sans accord global préalable. Cette posture n’est pas le fruit du hasard. Elle obéit à une logique de rapport de forces que le Kremlin maîtrise depuis des décennies. Tant que les combats continuent, la Russie conserve un levier de pression militaire. Elle peut menacer d’intensifier les frappes si les négociations n’avancent pas dans la direction souhaitée. Elle peut utiliser chaque gain territorial, même minime, comme un argument à la table des discussions. Un cessez-le-feu anticipé priverait Moscou de cet outil. Il figerait les lignes de front à un moment où la Russie espère encore pouvoir améliorer sa position. Plus profondément, le Kremlin craint qu’un cessez-le-feu ne devienne permanent de facto, transformant les négociations en un processus interminable où la communauté internationale perdrait tout sentiment d’urgence. Pourquoi faire des concessions si la pression militaire n’existe plus ? C’est le raisonnement — cynique mais logiquement cohérent — de Moscou. La souffrance des populations civiles n’entre pas dans cette équation, ou seulement comme un facteur parmi d’autres, subordonné aux intérêts stratégiques.
Ce désaccord sur le séquençage illustre une asymétrie fondamentale entre les deux parties. L’Ukraine négocie pour survivre. La Russie négocie pour dominer. Les motivations ne sont pas de même nature, et c’est précisément pourquoi le compromis est si difficile à trouver. Quand l’une des parties considère que chaque jour de guerre supplémentaire est un jour volé à la vie de ses citoyens, et que l’autre considère que chaque jour de guerre supplémentaire est un investissement dans une position de négociation plus favorable, le terrain d’entente se réduit à une bande étroite que seule une pression extérieure considérable pourrait élargir.
30 000 pertes en un mois : le prix humain que Moscou refuse de voir
Décembre 2025, le mois le plus meurtrier pour l’armée russe
Les chiffres de décembre 2025 ont frappé les observateurs militaires comme un coup de tonnerre. 30 000 soldats russes tués ou blessés en un seul mois. Trente mille. Pour mesurer l’ampleur de ce nombre, songez que c’est l’équivalent de la population d’une ville française comme Millau, Issoire ou Saint-Dié-des-Vosges. Imaginez une de ces villes entièrement vidée de ses habitants en trente et un jours. C’est à cette échelle que se situe la saignée humaine subie par l’armée russe. Et ce chiffre ne concerne qu’un seul mois. Les pertes cumulées depuis le début du conflit dépassent des seuils que même les analystes les plus pessimistes n’avaient pas anticipés. La Russie a beau disposer d’un réservoir démographique considérablement plus vaste que celui de l’Ukraine, elle n’est pas à l’abri de l’épuisement. Les difficultés de recrutement sont désormais documentées : malgré des primes d’engagement en constante augmentation, l’armée russe peine à combler les pertes. Les bureaux de recrutement des régions les plus pauvres de Russie, qui fournissent traditionnellement le gros des effectifs, commencent à tarir.
Ces pertes massives ont des conséquences qui dépassent le strict cadre militaire. Chaque soldat tué ou blessé est un fils, un père, un frère. Pensez à Dimitri, un mécanicien de Saratov, mobilisé à vingt-trois ans, dont la mère n’a reçu qu’un avis laconique du ministère de la Défense et un cercueil scellé qu’elle n’a pas eu le droit d’ouvrir. Pensez à Andreï, un instituteur de Novossibirsk qui avait signé un contrat de six mois pour payer les dettes familiales et qui est revenu amputé des deux jambes. Ces histoires individuelles, multipliées par des dizaines de milliers, forment un tissu de souffrance que la propagande du Kremlin peine de plus en plus à dissimuler. L’économie russe, déjà fragilisée par les sanctions internationales, supporte mal le coût astronomique de cette guerre : dépenses militaires en hausse vertigineuse, réserves financières en diminution, inflation galopante. Le narratif d’une Russie invincible, capable de soutenir une guerre d’usure indéfiniment, commence à se fissurer sous le poids des réalités comptables et humaines.
Les drones ukrainiens, ou comment la technologie redistribue les cartes
Face à la supériorité numérique russe, l’Ukraine a développé un atout technologique qui modifie profondément la dynamique du conflit : ses drones. L’industrie ukrainienne des drones est devenue, en quelques années, l’une des plus innovantes au monde. Des drones de reconnaissance aux drones d’attaque, en passant par les drones kamikazes à longue portée capables de frapper des cibles en territoire russe, l’Ukraine a transformé cette technologie en un multiplicateur de force redoutable. Un seul drone à quelques milliers de dollars peut détruire un char à plusieurs millions, un dépôt de munitions, un poste de commandement. Ce rapport coût-efficacité bouleverse les équations militaires traditionnelles et compense partiellement le désavantage numérique de l’Ukraine. Les équipes de dronistes ukrainiens sont devenues l’élite de cette guerre, opérant avec une créativité et une audace qui forcent le respect des analystes militaires du monde entier. Cette innovation permanente change la donne : au printemps 2025, de nombreuses analyses prédisaient une défaite inévitable de l’Ukraine dans un conflit prolongé. Aujourd’hui, la question s’est inversée : c’est la capacité de la Russie à maintenir son effort de guerre qui est désormais interrogée.
Mini éditorial — Vous qui lisez ces lignes, retenez ce retournement : en moins d’un an, le récit dominant sur cette guerre a basculé. On nous annonçait une Ukraine condamnée, à bout de souffle, incapable de résister à la masse russe. Or, c’est la Russie qui saigne à un rythme insoutenable. C’est la Russie qui ne trouve plus assez de volontaires. C’est l’économie russe qui vacille. Les drones ukrainiens ne sont pas qu’une prouesse technologique. Ils sont la preuve qu’un peuple déterminé à survivre peut inventer des solutions que les manuels militaires n’avaient pas prévues. Cette résilience technologique devrait peser lourdement dans les négociations, car elle modifie le calcul fondamental de chaque partie. La Russie ne peut plus compter sur le temps comme allié automatique. Et cela change tout.
Ce que les cartes ne montrent pas : des vies enracinées dans un sol précis
Les cimetières, gardiens silencieux de la souveraineté populaire
Revenons à ce qui devrait être au centre de toute réflexion sur la paix et qui en est si souvent absent : les êtres humains. Quand les diplomates tracent des lignes sur des cartes d’état-major, ils oublient — ou feignent d’oublier — que ces lignes traversent des cimetières. Dans chaque village du Donbass, il y a un cimetière où reposent des générations entières. Des pierres tombales portent des noms qui se transmettent de père en fils depuis des siècles. Céder un territoire, c’est aussi céder les morts qui y dorment. C’est accepter que la tombe de votre grand-père se retrouve dans un autre pays, sous une autre juridiction, potentiellement inaccessible. Cette dimension peut sembler sentimentale aux yeux des stratèges. Elle est en réalité profondément politique. Car c’est dans le rapport au sol, au lieu, à la mémoire inscrite dans la terre, que se forge le sentiment national. Les Ukrainiens qui refusent de céder le Donbass ne se battent pas pour des ressources minières ou des avantages tactiques — même si ceux-ci comptent. Ils se battent pour le droit de fleurir les tombes de leurs ancêtres, de marcher dans les rues où ils ont grandi, de transmettre à leurs enfants un héritage géographique et mémoriel intact.
Et il y a les écoles. Dans les territoires occupés, la Russie a imposé le programme scolaire russe. Les enfants apprennent l’histoire dans des manuels qui présentent l’Ukraine comme un État artificiel. Ils étudient la littérature russe sans mention de Chevtchenko. Ils chantent l’hymne russe le matin. Pour les familles ukrainiennes restées dans ces zones — par choix, par impossibilité de fuir, par attachement à leur terre — cette rééducation culturelle est une violence quotidienne qui ne laisse pas de traces visibles mais qui détruit de l’intérieur. Pensez à cette institutrice de Melitopol qui, selon des témoignages recueillis par des organisations humanitaires, continue d’enseigner le programme ukrainien en secret, le soir, dans des appartements privés, au péril de sa liberté. Son acte de résistance n’apparaîtra dans aucun communiqué diplomatique. Il ne sera mentionné dans aucune conférence de presse à Abou Dhabi. Et pourtant, il incarne mieux que n’importe quel discours politique ce que signifie défendre un territoire : c’est défendre le droit d’un peuple à transmettre sa propre histoire à ses enfants.
Les déplacés internes, ces exilés dans leur propre pays
Des millions d’Ukrainiens ont été déplacés par cette guerre. Certains ont franchi les frontières et vivent désormais en Pologne, en Allemagne, en France, en République tchèque. Mais d’autres — des millions également — sont devenus des déplacés internes, réfugiés dans leur propre pays, hébergés par des proches, entassés dans des centres d’accueil, vivant dans une précarité que leur vie d’avant n’aurait jamais laissé imaginer. Un ingénieur de Donetsk qui dirigeait une équipe de trente personnes se retrouve à faire des petits boulots à Lviv. Une médecin de Louhansk, spécialiste en cardiologie, travaille comme aide-soignante dans un hôpital de Vinnytsia en attendant que ses diplômes soient revalidés. Ces destins brisés se comptent par millions, et chacun d’entre eux porte en lui la même question : pourrai-je rentrer chez moi un jour ? La réponse à cette question dépend directement de l’issue des négociations sur les territoires. Si le Donbass est cédé, ces gens ne rentreront jamais. Leur exil deviendra permanent. Leur maison deviendra un souvenir. Et une génération entière grandira avec la conscience déchirante d’appartenir à un lieu qui ne lui appartient plus.
Adressons-nous ici aux lecteurs européens qui pourraient être tentés par le confort intellectuel du réalisme géopolitique, celui qui consiste à dire : « Il faut être pragmatique, l’Ukraine devra faire des concessions. » Ce pragmatisme-là a un coût humain que ses partisans mesurent rarement. Accepteriez-vous, vous, que votre ville natale soit cédée à une puissance étrangère au nom du pragmatisme ? Accepteriez-vous que vos parents âgés, incapables de déménager, se retrouvent soudainement citoyens d’un pays qu’ils n’ont pas choisi, soumis à des lois qu’ils ne comprennent pas, privés de leur langue, de leur culture, de leur identité ? La question n’est pas rhétorique. Elle est le miroir dans lequel chaque Européen devrait se regarder avant de prescrire des sacrifices territoriaux à un peuple qui n’a rien demandé d’autre que de vivre en paix dans ses frontières reconnues par le droit international.
Du Vietnam à la Corée : ce que l'histoire enseigne sur la durée des négociations
Cinq ans pour le Vietnam, soixante-treize ans pour la Corée
L’histoire des négociations de paix offre des leçons dont les protagonistes actuels feraient bien de s’imprégner. Les accords de Paris sur le Vietnam, signés en janvier 1973, ont été précédés de cinq années de pourparlers, commencés en 1968. Pendant ces cinq années, les combats ont continué, les bombardements se sont intensifiés, des dizaines de milliers de personnes sont mortes alors même que des diplomates discutaient de la forme de la table de négociation — littéralement. L’armistice de Panmunjom, qui a mis fin aux combats en Corée en juillet 1953, a nécessité deux ans de discussions. Et il n’a jamais débouché sur un traité de paix. Les deux Corées sont techniquement toujours en guerre, séparées par une zone démilitarisée de quatre kilomètres de large qui est devenue, par une ironie tragique, l’un des écosystèmes les plus préservés de la planète. Ces précédents suggèrent que les négociations sur l’Ukraine pourraient durer des années, voire des décennies, avant d’aboutir à un accord — si accord il y a.
Le parallèle coréen est particulièrement instructif pour la situation ukrainienne. En Corée, la ligne de front au moment de l’armistice est devenue, à peu de choses près, la frontière de facto entre les deux pays. C’est exactement ce que l’Ukraine redoute : que la ligne de contact actuelle se transforme en frontière permanente, entérinant les conquêtes russes. C’est pourquoi la question du moment du cessez-le-feu est si cruciale : la ligne où les combats s’arrêtent risque fort d’être la ligne qui définira la géographie de l’Ukraine pour les générations futures. Les négociateurs ukrainiens le savent. Les négociateurs russes le savent aussi. Et c’est précisément cette conscience partagée qui rend chaque mètre de terrain si férocement disputé. Nous ne sommes pas dans une négociation abstraite. Nous sommes dans une négociation où chaque colline, chaque carrefour, chaque rivière peut devenir une frontière éternelle.
Le rôle incertain des médiateurs internationaux
Dans ce contexte, le rôle des médiateurs internationaux — au premier rang desquels les États-Unis — est à la fois indispensable et profondément ambigu. L’envoyé américain Steve Witkoff opère dans un environnement diplomatique d’une complexité redoutable. Il doit maintenir le dialogue avec Moscou sans donner l’impression de légitimer l’agression russe. Il doit soutenir l’Ukraine sans s’engager au-delà de ce que Washington est prêt à assumer. Il doit produire des résultats visibles dans un calendrier politique qui ne coïncide pas nécessairement avec le calendrier militaire. L’Europe, de son côté, tente de peser dans les négociations tout en étant divisée sur la ligne à adopter. Certains pays européens penchent vers une approche pragmatique qui inclurait des concessions territoriales ukrainiennes. D’autres, notamment les pays baltes, la Pologne et les pays scandinaves, refusent catégoriquement toute légitimation des conquêtes par la force, conscients que leur propre sécurité serait la prochaine à être menacée si un tel précédent était établi. Cette cacophonie européenne affaiblit la position du camp occidental et offre à la Russie des marges de manoeuvre qu’une diplomatie unie ne lui laisserait pas.
La perspective française, telle qu’elle transparaît dans l’analyse de Slate, apporte un éclairage que les médias anglo-saxons ne fournissent pas toujours. La France, puissance nucléaire et membre permanent du Conseil de sécurité, occupe une position singulière dans ce dossier. Elle connaît, par son histoire coloniale et ses guerres de décolonisation, le prix humain des disputes territoriales. L’Algérie, l’Indochine : la mémoire française porte les cicatrices de territoires perdus et de populations déchirées. Cette expérience historique pourrait nourrir une diplomatie plus empathique, plus attentive à la dimension humaine des négociations. Elle pourrait aussi, hélas, nourrir un réalisme résigné qui consisterait à dire : « Nous aussi, nous avons dû accepter des pertes territoriales, l’Ukraine devra faire de même. » L’analogie serait trompeuse, car la décolonisation et l’agression impérialiste ne relèvent pas de la même catégorie morale. Mais elle montre combien le prisme national de chaque médiateur influence sa perception du conflit.
La paix ne se signe pas sur une carte, elle se construit dans les coeurs
Pourquoi le territoire est plus qu’une question géopolitique
Au terme de cette analyse, une conviction s’impose : la question territoriale en Ukraine ne sera pas résolue par des formules diplomatiques habiles ni par des compromis technocratiques. Elle ne sera pas résolue parce qu’elle touche à quelque chose de plus profond que la géopolitique : elle touche à l’identité, à la mémoire, à la dignité d’un peuple. Quand Zelensky dit que « tout est une question de territoire », il ne parle pas seulement de kilomètres carrés et de ressources naturelles. Il parle du droit fondamental de chaque Ukrainien à vivre sur sa terre, à y élever ses enfants, à y vieillir et à y mourir. Il parle de ce lien charnel entre un peuple et son sol que les conquérants de toutes les époques ont toujours sous-estimé. Les empires tracent des frontières. Les peuples habitent des terres. La différence entre ces deux gestes est la différence entre la domination et la vie. Et c’est dans cet écart que réside la véritable difficulté de ces négociations. Aucun traité ne peut forcer un peuple à oublier d’où il vient. Aucun accord ne peut effacer le souvenir d’une maison, d’une école, d’un jardin où poussaient des cerisiers.
La paix, si elle advient un jour, devra donc être plus qu’un document juridique. Elle devra être un acte de reconnaissance : reconnaissance de la souffrance endurée, reconnaissance du droit des populations à décider de leur avenir, reconnaissance du fait que les territoires ne sont pas des pions sur un échiquier mais des lieux de vie. Les négociations d’Abou Dhabi doivent reprendre. Les semaines et les mois à venir seront décisifs. Mais quelle que soit l’issue, les peuples — ukrainien comme russe — méritent mieux que des arrangements cyniques conclus dans des palais climatisés par des hommes qui ne dormiront jamais dans une cave sous les bombes. La question des territoires occupés n’est pas un problème technique. C’est une question de justice. Et la justice, quoi qu’en pensent les réalistes, reste le seul fondement durable de la paix.
Ce que nous pouvons faire, à notre échelle, en tant que citoyens informés
Cher lecteur, si vous avez lu cet article jusqu’ici, vous n’êtes pas un spectateur passif. Vous êtes un citoyen informé, et l’information est le premier rempart contre la résignation. La guerre en Ukraine dure depuis bientôt quatre ans. La lassitude guette. La tentation de détourner le regard est humaine. Mais détourner le regard, c’est accepter silencieusement que la force prime le droit, que les frontières peuvent être redessinées par les chars, que la souveraineté des petites nations ne vaut rien face aux appétits des grandes. Ce que vous pouvez faire est à la fois simple et essentiel : rester attentif, exiger de vos représentants politiques une position claire, refuser les faux-semblants du pragmatisme de salon qui consiste à sacrifier les droits des autres au nom de notre confort. Les Ukrainiens ne nous demandent pas de nous battre à leur place. Ils nous demandent de ne pas les oublier. Et de ne pas oublier que les lignes sur les cartes traversent des vies, des maisons, des cimetières et des écoles — des lieux qui, pour ceux qui y ont vécu, ne seront jamais de simples coordonnées géographiques.
Les prochaines semaines de négociations diront si la communauté internationale est capable de trouver un chemin entre l’intransigeance russe et la détermination ukrainienne. Les obstacles sont immenses. Les précédents historiques ne sont pas encourageants. Mais l’histoire nous enseigne aussi que les situations les plus bloquées finissent parfois par se dénouer, souvent de manière inattendue. La chute du mur de Berlin semblait impossible la veille du jour où elle s’est produite. La fin de l’apartheid paraissait utopique avant qu’elle ne devienne réalité. Il serait présomptueux de prédire l’issue de cette guerre. Il serait irresponsable de cesser d’espérer. Et il serait impardonnable de cesser de regarder, d’analyser, de comprendre et de témoigner. Car c’est aussi cela, la responsabilité d’un citoyen libre dans un monde en guerre : ne jamais accepter que la souffrance des autres devienne un bruit de fond.
Signé Maxime Marquette
Encadre de transparence du chroniqueur
Positionnement editorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise reside dans l’observation et l’analyse des dynamiques geopolitiques, economiques et strategiques qui faconnent notre monde. Mon travail consiste a decortiquer les strategies politiques, a comprendre les mouvements economiques globaux, a contextualiser les decisions des acteurs internationaux et a proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redefinissent nos societes.
Je ne pretends pas a l’objectivite froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je pretends a la lucidite analytique, a l’interpretation rigoureuse, a la comprehension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon role est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et strategique, et d’offrir une lecture critique des evenements.
Methodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits verifies et analyses interpretatives. Les informations factuelles presentees proviennent exclusivement de sources primaires et secondaires verifiables.
Sources primaires : communiques officiels des gouvernements et institutions internationales, declarations publiques des dirigeants politiques, rapports d’organisations intergouvernementales, depeches d’agences de presse internationales reconnues (Reuters, Associated Press, Agence France-Presse, Bloomberg News, Xinhua News Agency).
Sources secondaires : publications specialisees, medias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche etablies, rapports d’organisations sectorielles (The Washington Post, The New York Times, Financial Times, The Economist, Foreign Affairs, Le Monde, The Guardian).
Les donnees statistiques, economiques et geopolitiques citees proviennent d’institutions officielles : Agence internationale de l’energie (AIE), Organisation mondiale du commerce (OMC), Fonds monetaire international (FMI), Banque mondiale, instituts statistiques nationaux.
Nature de l’analyse
Les analyses, interpretations et perspectives presentees dans les sections analytiques de cet article constituent une synthese critique et contextuelle basee sur les informations disponibles, les tendances observees et les commentaires d’experts cites dans les sources consultees.
Mon role est d’interpreter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques geopolitiques et economiques contemporaines, et de leur donner un sens coherent dans le grand recit des transformations qui faconnent notre epoque. Ces analyses refletent une expertise developpee a travers l’observation continue des affaires internationales et la comprehension des mecanismes strategiques qui animent les acteurs globaux.
Toute evolution ulterieure de la situation pourrait naturellement modifier les perspectives presentees ici. Cet article sera mis a jour si de nouvelles informations officielles majeures sont publiees, garantissant ainsi la pertinence et l’actualite de l’analyse proposee.
Sources
Sources primaires
Slate.fr — « Un obstacle majeur entrave la paix en Ukraine : la question des territoires occupes » – janvier 2026
Sources secondaires
Estimations consolidees des pertes militaires russes publiees par plusieurs services de renseignement occidentaux et instituts de recherche independants – 2025-2026
Rapports de l’AIEA sur la centrale de Zaporizhzhia – 2024-2026
Precedents historiques (Vietnam, Coree, Memorandum de Budapest) – faits historiques de notoriete publique
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