L’operation Toile d’araignee n’etait pas une improvisation. Elle representait l’aboutissement de 18 mois de planification minutieuse, supervisee personnellement par le president Volodymyr Zelensky et executee par le SBU sous la direction de Vasyl Malyuk.
La methode etait aussi ingenieuse que diabolique. Les services ukrainiens ont fait transiter clandestinement pres de 150 drones de frappe, des systemes de lancement modulaires et quelque 300 charges explosives a travers le territoire russe lui-meme. Les drones etaient dissimules dans des cabines en bois modulaires, elles-memes chargees sur des camions de transport ordinaires. Le plus remarquable : ces camions etaient conduits par des chauffeurs russes qui ignoraient totalement la nature de leur cargaison.
Cinq bases aeriennes ont ete frappees simultanement, reparties sur cinq oblasts et cinq fuseaux horaires : Belaya, Dyagilevo, Ivanovo Severny, Olenya et Ukrainka. La frappe la plus lointaine, sur la base de Belaya en Siberie orientale, a ete confirmee a plus de 4 300 kilometres de l’Ukraine. C’etait la premiere attaque ukrainienne en Siberie durant cette guerre – une demonstration que la profondeur strategique traditionnelle de la Russie ne garantit plus la securite de ses actifs critiques.
Les pilotes de drones, operant depuis l’Ukraine, ont vise avec une precision chirurgicale les points vulnerables des appareils : les reservoirs de carburant dans les ailes. Les videos diffusees par le SBU montrent des Tu-95 armes de missiles de croisiere Kh-101 exploser en boules de feu – les reservoirs pleins suggerant que ces bombardiers etaient prets a mener des frappes sur les villes ukrainiennes.
Un rapport cout-efficacite qui defie l'entendement
Arretons-nous un instant sur les chiffres, car ils racontent une histoire que les manuels de strategie militaire devront recrire.
Un drone FPV d’attaque standard coute entre 300 et 500 dollars a assembler. Les intercepteurs plus sophistiques utilises dans l’operation Toile d’araignee coutaient environ 2000 dollars l’unite. En face, les cibles :
Le Tu-95MS « Bear », bombardier strategique a helices contra-rotatives, vaut environ 50 millions de dollars apres modernisation complete, avec des couts operationnels annuels de 3 a 5 millions. Le Tu-160 « Blackjack », le plus gros bombardier supersonique jamais construit, depasse les 250 millions de dollars piece. Le Tu-22M3 « Backfire » est estime a environ 100 millions. L’A-50, avion de detection et de commandement aerien, vaut plusieurs centaines de millions.
Selon les analyses de Janes Intelligence, l’attaque a detruit au minimum 12 aeronefs (sept Tu-95MS, quatre Tu-22M3 et un An-12), en a endommage deux et possiblement endommage huit autres. L’OTAN estime que 10 a 13 appareils ont ete completement detruits sur les 40 touches.
Faisons le calcul : 117 drones a 2000 dollars = 234 000 dollars d’investissement. Pour 7 milliards de degats revendiques. Meme en prenant l’estimation conservatrice de 2 milliards, le ratio reste astronomique : 1 dollar investi pour plus de 8500 dollars de destruction.
Comme l’a note l’expert en technologie de Forbes David Hambling : « C’est un ratio cout-echange remarquable qui souligne les avantages asymetriques que des drones plus petits et moins chers peuvent avoir contre des systemes plus grands et plus couteux. »
L'irreplacabilite : la dimension cachee du desastre russe
Au-dela des chiffres bruts, c’est l’irreversibilite des pertes qui devrait alarmer le Kremlin. Les Tu-95 detruits par l’Ukraine sont, comme l’ont souligne les analystes, « effectivement irremplacables ».
La Russie ne dispose d’aucun pipeline de production systematique pour ces aeronefs. Le Tu-95 n’est plus fabrique. Le Tu-160 est assemble dans le cadre d’un programme special, mais les progres sont lents – seulement deux appareils auraient ete acheves depuis 2022. Le dernier Tu-22M3 est sorti d’usine en 1993.
En decembre 2025, le ministre russe de la Defense Andrei Belousov a annonce la livraison de deux bombardiers Tu-160M modernises. Deux appareils pour compenser des pertes estimees a plus d’une douzaine. Le calcul est simple : au rythme actuel, la Russie perdrait ses bombardiers bien plus vite qu’elle ne peut les remplacer.
Les consequences operationnelles sont deja visibles. Euromaidan Press a rapporte que l’utilisation de Tu-160 dans les attaques de missiles qui ont suivi l’operation suggerait une penurie de Tu-95MSM, normalement utilises pour ces operations. L’imagerie satellite analysee par le groupe OSINT AviVector montre que tous les Tu-160 precedemment stationnes aux bases de Belaya et Olenya avaient evacue leurs positions debut juin 2025, redistribues vers Anadyr en Tchoukotka, Yelizovo au Kamtchatka et Borisoglebskoye en Tatarstan.
Le F-35 : 100 millions de dollars de vulnerabilite au sol
Et maintenant, la question qui fache : qu’est-ce qui protege un F-35A Lightning II gare sur le tarmac d’une base aerienne americaine contre une attaque similaire ?
La reponse, aussi brutale soit-elle, est : pas grand-chose de plus.
Le F-35 est concu pour dominer le ciel. Sa furtivite, ses capteurs avances, sa fusion de donnees en font theoriquement le chasseur le plus redoutable de la planete. Son prix reflète cette sophistication : environ 82,5 millions de dollars pour la version F-35A (hors moteur), plus de 100 millions avec le reacteur Pratt & Whitney F135. Les versions navales F-35B et F-35C coutent encore plus cher, jusqu’a 109 millions.
Mais au sol, ce bijou technologique a 100 millions de dollars n’est qu’une cible stationnaire. Comme l’a declare le Major General Rolf Folland, commandant de la Force aerienne royale norvegienne : « Les avions de chasse sont vulnerables au sol. »
La strategie contre les F-35 n’est pas de les combattre dans les airs – c’est de « les tuer au sol ». Les drones suicides peuvent cibler les pistes et les depots de carburant. Un F-35 ne peut pas decoller d’une piste criblée de crateres. Si un essaim frappe la base pendant que les jets se ravitaillent, selon l’analyse de WION News, « la force aerienne la plus avancee du monde devient un parking en flammes. »
Les drones n’ont pas besoin d’etre high-tech. Ils doivent juste etre suffisamment nombreux pour percer les defenses et toucher le beton.
L'equation economique impossible
Le probleme fondamental est economique avant d’etre tactique. L’une des lecons cles de l’Ukraine souligne le besoin de solutions de defense aerienne rentables : s’appuyer sur des systemes haut de gamme est insoutenable, surtout contre des menaces bon marche comme les drones.
Dans un cas particulièrement aberrant, un allie des Etats-Unis a abattu un drone quadcopter de 200 dollars avec un missile Patriot de 3 millions de dollars. Trois millions pour neutraliser 200 dollars de materiel. A ce rythme, l’adversaire gagne la guerre economique sans meme avoir besoin de toucher sa cible.
Le budget de defense americain 2026 prevoit environ 7,5 milliards de dollars pour les systemes anti-drones (C-UAS). Au Moyen-Orient, l’armee americaine a depense des milliards en munitions pour abattre ou attaquer preventivement des drones bon marche lances par des puissances militaires comparativement faibles.
L’intercepteur Coyote de l’armee americaine est decrit par les officiers comme efficace contre les drones – mais pas necessairement rentable contre les drones bon marche. Quand l’intercepteur coute plus cher que sa cible, chaque drone ennemi detruit est une victoire a la Pyrrhus.
Les bases americaines : une vulnerabilite documentee
Un rapport du Pentagone de janvier 2026 tire la sonnette d’alarme : les principales installations militaires aux Etats-Unis sont non protegees contre les attaques de drones, malgre des politiques qui mandatent le contraire.
Les chercheurs ont trouve un patchwork de politiques divergentes entre les quelque 500 bases militaires americaines. Sous la Section 130i, certains commandants de base avaient l’autorite d’abattre des drones en maraude, tandis que d’autres risquaient des poursuites penales pour la meme action. Cette « confusion bureaucratique », comme la qualifie l’Inspecteur General du DoD, laisse les sites du departement de la Defense exposes.
La menace des drones s’etend au globe entier, y compris sur le territoire americain, comme en temoigne l’augmentation notable des incursions de drones au-dessus des bases militaires domestiques. L’exercice Falcon Peak, organise par le Commandement Nord des Etats-Unis en septembre 2025, visait a affuter les capacites anti-drones des installations militaires nationales. Malgre les efforts concertes du gouvernement americain, les incursions continuent d’augmenter.
La FAA rapporte recevoir plus de 100 signalements de drones pres des aeroports chaque mois. En 2026, le « risque drone » n’est plus une nuisance – c’est une menace existentielle pour l’infrastructure militaire.
L'OTAN face au reveil brutal
L’alliance atlantique a eu son propre moment de verite en septembre 2025. Lors de raids russes culminant a 800 drones de frappe les 9 et 10 septembre, environ 20 ont penetre l’espace aerien polonais. Les defenses de l’OTAN, mobilisees en hate, n’ont reussi a en abattre que quatre – illustrant l’impréparation de l’alliance face a une menace pourtant previsible.
Ce fut la premiere fois que des avions allies assignes a la protection du flanc est de l’OTAN ont utilise la force pour defendre l’espace aerien de l’alliance. Des F-16 polonais et des F-35 neerlandais ont ete scrambles pour intercepter des drones russes, y compris des drones armes ressemblant aux Shahed iraniens et des drones legers Gerbera faits de mousse et de contreplaque.
L’OTAN a lance l’operation Eastern Sentry le 12 septembre, avec un focus immediat sur la defense aerienne, particulièrement contre les drones. Mais l’aveu implicite etait cinglant : la plus grande alliance militaire de l’histoire n’etait pas prete a contrer des drones en mousse et contreplaque.
La Russie produit entre 50 000 et 70 000 drones de type Shahed par an, depassant deja la capacite defensive de l’OTAN. La plupart des Etats membres ne disposent pas de systemes defensifs anti-drones suffisants. Les systemes de defense aerienne existants sont concus pour contrer les missiles ou les avions – ils ne sont donc pas rentables contre les drones.
L'Ukraine, professeur de l'OTAN
L’ironie de la situation n’echappe a personne : c’est l’Ukraine, candidate a l’adhesion, qui doit maintenant enseigner a l’OTAN comment se defendre.
Robert « Magyar » Brovdi, specialiste ukrainien de la guerre par drones qui dirige les Forces de Systemes Sans Pilote du pays, a averti en juillet 2025 que les commandants de l’OTAN doivent urgemment revoir leurs doctrines de defense aerienne pour se concentrer sur les dangers poses par les essaims de drones russes.
Dans les jours suivant l’incursion de septembre, les officiels polonais et ukrainiens ont annonce des plans pour que l’Ukraine fournisse un entrainement anti-drones en Pologne. D’autres membres de l’OTAN devraient suivre. Comme l’a commente le ministre polonais des Affaires etrangeres Radoslaw Sikorski lors d’une visite a Kyiv : « Les Ukrainiens ont un meilleur equipement pour gerer les drones russes et une experience plus a jour. »
Le Centre conjoint OTAN-Ukraine d’Analyse, Formation et Education (JATEC) a Bydgoszcz, en Pologne, aide allies et Ukrainiens a identifier et appliquer les lecons de la guerre. Depuis son ouverture en fevrier 2025, le centre a mené des projets focuses sur la defense aerienne, la protection des infrastructures critiques et la resilience.
La Chine observe et compte
Pendant que l’Occident se debat avec sa vulnerabilite aux drones, Pekin avance a marche forcee. La Chine a lance un programme pour deployer un million de drones tactiques d’ici 2026. En comparaison, les Etats-Unis rapportent avoir acquis 50 000 drones en 2025 et prevoient d’en acquerir 200 000 supplementaires en 2027.
L’ecart est saisissant. « La reponse n’est pas de depenser plus que l’adversaire ; c’est de le surpasser en intelligence, » note George Schwartz, soulignant qu’egaliser les chiffres avec la Chine pourrait etre impossible etant donne l’ecart manufacturier.
Les drones representent une equation economique que les puissances etablies n’ont pas encore resolue. Une plateforme a faible cout peut imposer une reponse a cout eleve : fermetures, patrouilles de perimetre, ressources detournees, notifications d’urgence, frais d’enquete et attention des dirigeants.
Les solutions explorees - et leurs limites
Face a ce defi, les militaires americains explorent plusieurs pistes. Les micro-ondes haute puissance (HPM), comme le systeme THOR, sont pressenties comme la reponse aux essaims de drones – les missiles ne fonctionneront pas contre des nuees de cibles bon marche.
La capacite anti-drone n’est plus un accessoire de securite de niche. Pour de nombreuses organisations, elle devient partie integrante de la resilience operationnelle, plus proche dans son esprit de la surveillance en cybersecurite que d’un achat materiel ponctuel.
La Norvege a demontre une autre approche en septembre 2023 : deux F-35A de la Force aerienne royale norvegienne ont atterri sur une autoroute pres de Tervo, en Finlande, prouvant que les F-35A peuvent operer depuis des routes pavees. Cette dispersion des appareils hors des bases fixes pourrait attenuer leur vulnerabilite – mais cree ses propres defis logistiques et de maintenance.
Le probleme de disponibilite du F-35 aggrave la situation. Selon un memo de l’Inspecteur General, le taux de disponibilite moyen des F-35 en 2024 etait de 50% – les appareils n’etaient pas disponibles pour voler la moitie du temps. Les taux de mission complete (FMC) etaient encore plus bas : 36,4% pour le F-35A, 14,9% pour le F-35B et 19,2% pour le F-35C.
Cela signifie que meme sans attaque de drones, une proportion significative de la flotte F-35 est deja clouee au sol pour maintenance – exposee, vulnerable, cible parfaite.
La revolution asymetrique est la
L’operation Toile d’araignee n’etait pas une anomalie. C’etait l’annonce d’une nouvelle ere. Comme l’a titre le CSIS : « La guerre de guerilla est maintenant possible par les airs. »
L’Ukraine a demontre qu’une nation avec une economie plus petite et une dependance a l’aide limitee de ses partenaires peut, grace aux drones, echanger systematiquement des armes coutant quelques centaines de dollars contre des actifs ennemis valant des millions. Debut 2025, le pays avait augmente sa production a 200 000 drones FPV par mois.
Le drone FPV a perturbe le calcul economique traditionnel de la guerre moderne. La capacite d’echanger constamment une arme coutant quelques centaines de dollars contre un actif ennemi valant des millions – qu’il s’agisse d’un char, d’un systeme d’artillerie, d’un radar ou d’une suite de guerre electronique – est un avantage asymetrique puissant.
En mars 2025, les drones Wild Hornets ukrainiens seuls avaient cause 1,63 milliard de dollars de pertes estimees a l’envahisseur.
Ce que Washington doit entendre
Le message de l’operation Toile d’araignee est limpide : la sophistication technologique ne protege pas contre la vulnerabilite au sol. Un F-35 a 100 millions de dollars, un Tu-95 a 50 millions ou un Tu-160 a 250 millions partagent la meme faiblesse fondamentale : ils sont des cibles fixes lorsqu’ils ne volent pas.
La furtivite du F-35, ses capteurs avances, sa capacite de fusion de donnees – tout cela devient sans objet face a un drone de 2000 dollars qui frappe sa base pendant le ravitaillement. L’aviation russe l’a appris de la maniere la plus couteuse possible. L’OTAN l’a appris au-dessus de la Pologne. Les Etats-Unis, pour l’instant, n’ont pas encore subi leur moment de verite.
Mais chaque jour qui passe sans que les bases americaines ne soient adequatement protegees contre les drones est un jour ou cette vulnerabilite s’aggrave. Les incursions augmentent. La technologie des drones se democratise. Et quelque part, un adversaire observe ce que l’Ukraine a accompli avec 117 drones et 234 000 dollars d’investissement.
L’ère ou la superiorite aerienne se decidait uniquement dans les cieux est revolue. La prochaine guerre pourrait se gagner – ou se perdre – sur le tarmac.
Signe Maxime Marquette
Sources
Euromaidan Press – Ukraine wrecked Russian bombers with $2000 drones. US F-35s have the same blind spot
Spiderweb »>Wikipedia – Operation Spiderweb
CSIS – How Ukraine’s Operation Spider’s Web Redefines Asymmetric Warfare
Janes – Operation Spiderweb: Covert Drone Strike Inside Russia
United24 Media – Inside Ukraine’s AI-Drone Strike That Cost Russia $7 Billion
Defence Ukraine – Operation Spiderweb Analysis
Navy Times – Bureaucratic confusion leaves DOD sites exposed to drones
DefenseScoop – Pentagon broadens counter-drone authorities
Heritage Foundation – Countering the Drone Threat
Inside Unmanned Systems – 2025 Proved the Case for Drone Defense
Atlantic Council – Only Ukraine can teach NATO how to combat Putin’s growing drone fleet
WION News – Why the F-35A fighter jet is so expensive
Air and Space Forces – F-35 Deal for Lots 18 and 19
Euromaidan Press – Russia cannot produce new Tu-160s or Tu-95s
documentsrevealrussianplansfortu95mstu160andtu22m3modernizationswithnumbersandcosts-14586.html »>Defense Express – Russian bomber modernization costs
RAND Corporation – Defending U.S. Military Bases Against Drones
NATO – Support for Ukraine
CNAS – Countering the Swarm
Defence Blog – What Ukraine’s drones really cost
WION News – Drone Swarms vs F-35
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