Pour mesurer l’ampleur de ce désastre, il faut le replacer dans une perspective historique. Les pertes russes en Ukraine dépassent désormais, et de loin, l’ensemble des pertes soviétiques et russes dans tous les conflits depuis la Seconde Guerre mondiale combinés. Vous avez bien lu : en moins de quatre ans, Vladimir Poutine a sacrifié plus de soldats qu’en Afghanistan, en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie et dans toutes les autres interventions militaires russes des huit dernières décennies réunies.
Les experts du CSIS estiment que les pertes russes sont quinze fois supérieures à celles de la guerre d’Afghanistan, ce conflit de dix ans qui avait contribué à l’effondrement de l’Union soviétique. Elles sont dix fois plus élevées que les deux guerres de Tchétchénie cumulées, ces conflits brutaux qui avaient pourtant marqué les esprits par leur violence. À titre de comparaison, les États-Unis ont perdu environ 57 000 soldats en Corée et 47 000 au Vietnam. Les pertes russes en Ukraine sont cinq fois supérieures à ce total combiné.
Dans la hiérarchie macabre des guerres russes, le conflit ukrainien se classe désormais au troisième rang des plus meurtriers de l’histoire nationale, derrière seulement la Seconde Guerre mondiale (8,7 millions de morts soviétiques) et la Première Guerre mondiale (2,3 millions). Et les hostilités se poursuivent, alimentant chaque jour ce sinistre décompte.
Le ratio des pertes entre les deux belligérants oscille entre 2:1 et 2,5:1 en défaveur de la Russie. Pour chaque soldat ukrainien tombé, deux à trois Russes perdent la vie. Cette disproportion s’explique par plusieurs facteurs que le rapport détaille méthodiquement : l’incapacité de l’armée russe à mener des opérations interarmes efficaces, des tactiques déficientes, un entraînement insuffisant, une corruption endémique, un moral en berne, et face à cela, une stratégie de défense en profondeur ukrainienne remarquablement efficace dans un conflit qui favorise structurellement le défenseur.
L'obscénité du silence russe
Face à ces révélations, la réaction du Kremlin a été d’une prévisibilité confondante. Dmitri Peskov, le porte-parole de Vladimir Poutine, a balayé le rapport d’un revers de main, affirmant qu’il ne pouvait être considéré comme une « information fiable » et que seul le ministère russe de la Défense était habilité à communiquer sur les pertes militaires.
L’ironie cruelle de cette déclaration réside dans le fait que ce même ministère n’a publié aucun bilan actualisé depuis… septembre 2022. À l’époque, il annonçait fièrement un peu moins de 6 000 morts. Nous en serions donc à 325 000 selon les estimations du CSIS, soit une sous-estimation officielle d’un facteur cinquante. Cinquante fois moins de morts annoncés que la réalité probable. Voilà la mesure du mensonge d’État russe.
Cette politique du déni absolu a une fonction précise : maintenir l’illusion d’une « opération militaire spéciale » maîtrisée auprès d’une population russe dont l’accès à l’information indépendante est de plus en plus restreint. Les familles de soldats disparus sont sommées de se taire. Les journalistes qui enquêtent sur les pertes sont harcelés, emprisonnés, parfois assassinés. Les cimetières militaires qui se multiplient aux quatre coins de la Russie sont surveillés pour empêcher tout comptage indépendant. Les réseaux sociaux sont censurés, les VPN traqués, les voix dissidentes muselées.
Malgré ces obstacles considérables, le travail remarquable de Mediazona, en collaboration avec la BBC et une armée de bénévoles, a permis de documenter nominativement plus de 160 000 soldats russes tués, en épluchant méthodiquement les avis de décès, les publications sur les réseaux sociaux et les sites gouvernementaux. Les experts estiment que ce décompte ne représenterait que 45 à 65 % du bilan réel. Autrement dit, des dizaines de milliers de familles russes pleurent des fils dont la mort n’a jamais été officiellement reconnue, dont le sacrifice n’a jamais été honoré, dont le nom n’apparaîtra sur aucun mémorial.
Les civils, ces autres victimes oubliées
Mais le rapport du CSIS ne raconte qu’une partie de l’histoire. Car aux pertes militaires s’ajoutent les victimes civiles, ces hommes, ces femmes, ces enfants dont le seul crime fut de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Ces existences ordinaires fauchées par des missiles tirés depuis des centaines de kilomètres, par des drones kamikazes bourdonnant dans le ciel nocturne, par des bombes planantes larguées depuis des avions volant hors de portée de la défense antiaérienne.
Selon la Mission de surveillance des droits de l’homme des Nations Unies en Ukraine, 2025 a été l’année la plus meurtrière pour les civils depuis le début de l’invasion. Plus de 2 500 civils tués, plus de 12 000 blessés : une augmentation de 31 % par rapport à 2024. Depuis février 2022, au moins 14 383 civils ont été tués et 37 541 blessés, selon les chiffres documentés. Le bilan réel est certainement plus élevé, car de nombreuses zones de combat restent inaccessibles aux enquêteurs.
La menace des drones de courte portée a explosé : les victimes civiles causées par ces engins ont bondi de 120 % en un an, passant de 226 tués et 1 528 blessés en 2024 à 577 tués et 3 288 blessés en 2025. Ces petits appareils, parfois bricolés à partir de composants commerciaux, sont devenus l’arme de terreur par excellence, capables de traquer une cible individuelle, de s’infiltrer dans les moindres recoins, de frapper sans préavis.
Les armes à longue portée, missiles et munitions rôdeuses, ont causé 35 % des pertes civiles en 2025, soit 682 tués et 4 443 blessés, une augmentation de 65 % par rapport à l’année précédente. L’attaque la plus meurtrière de l’année a frappé Ternopil, dans l’ouest de l’Ukraine, le 19 novembre : 38 civils tués, dont huit enfants. Huit enfants. Des êtres qui n’avaient rien demandé, qui jouaient peut-être dans la cour de leur école quelques heures avant que le ciel ne leur tombe sur la tête. Huit cercueils blancs alignés dans une église en deuil, huit familles amputées à jamais.
Et puis il y a les déplacés, cette catégorie statistique qui masque des drames individuels innombrables. Les 5,75 millions de réfugiés ukrainiens dispersés à travers le monde, dont 5,2 millions en Europe. Les 3,75 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays, certaines ayant dû fuir plusieurs fois, chassées de ville en ville par l’avancée des combats. Les 12,7 millions de personnes nécessitant une aide humanitaire, un chiffre qui représente près du tiers de la population ukrainienne d’avant-guerre. Derrière chaque unité de cette statistique, une vie bouleversée, un foyer détruit, des souvenirs abandonnés dans une maison désormais inhabitable ou réduite en gravats.
L'infrastructure de la survie, systématiquement ciblée
L’hiver 2025-2026 restera dans les mémoires comme celui de l’obscurité. Entre octobre et novembre 2025, la Russie a lancé huit vagues d’attaques massives coordonnées contre le système énergétique ukrainien. Missiles de croisière, drones kamikazes, munitions rôdeuses : tout l’arsenal de la destruction a été mobilisé pour plonger des millions d’Ukrainiens dans le froid et le noir.
Les coupures de courant d’urgence, les délestages programmés pouvant atteindre 18 heures par jour, les interruptions d’eau et de chauffage pendant des jours entiers : voilà le quotidien des Ukrainiens en ce mois de janvier 2026. Pas seulement celui des combattants sur la ligne de front, non. Celui des familles ordinaires, des personnes âgées dont les pompes à insuline ne fonctionnent plus, des malades dialysés privés de traitement, des enfants qui tentent de faire leurs devoirs à la lueur d’une bougie pendant que leurs parents se demandent comment ils passeront la nuit sans chauffage par moins quinze degrés.
Cette stratégie de terreur contre les populations civiles porte un nom en droit international : ce sont des crimes de guerre. L’article 54 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève interdit expressément d’attaquer des objets indispensables à la survie de la population civile. Cibler délibérément les centrales électriques, les réseaux de distribution d’eau, les infrastructures de chauffage en plein hiver constitue une violation flagrante de ces règles fondamentales du droit humanitaire.
Mais qui s’en soucie encore ? La Cour pénale internationale a émis un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine en mars 2023 pour la déportation d’enfants ukrainiens. Près de trois ans plus tard, le président russe voyage toujours librement dans les pays qui refusent de reconnaître la juridiction de la Cour ou qui préfèrent leurs intérêts économiques à la justice internationale. Il a été reçu en grande pompe en Mongolie, aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite, en Chine. L’impunité est totale, le message limpide : les puissants peuvent tuer en toute impunité.
La lenteur meurtrière des avancées russes
Face à ce bain de sang, qu’a obtenu la Russie sur le terrain ? Le rapport du CSIS apporte une réponse cinglante : pratiquement rien. Depuis janvier 2024, lorsque l’armée russe a repris l’initiative après l’échec de la contre-offensive ukrainienne, ses forces ont progressé à un rythme moyen de 15 à 70 mètres par jour. Vous avez bien lu : quelques dizaines de mètres quotidiens, au prix de centaines de vies.
Les analystes du CSIS qualifient ce rythme de progression de « plus lent que pratiquement toutes les offensives majeures de tous les conflits du siècle dernier ». La comparaison avec la Première Guerre mondiale s’impose d’elle-même. Lors de la bataille de la Somme, en 1916, les troupes britanniques progressaient en moyenne de… 70 mètres par jour. Ce symbole absolu de l’absurdité meurtrière des tranchées, cette boucherie industrialisée où des centaines de milliers d’hommes sont morts pour conquérir quelques kilomètres de boue, voilà l’aune à laquelle se mesure désormais l’offensive russe sur Pokrovsk.
Nous voilà donc revenus un siècle en arrière. Les mêmes tranchées serpentant dans la terre retournée par les obus, les mêmes assauts vains contre des positions fortifiées, les mêmes corps empilés pour des gains territoriaux dérisoires. La technologie a changé, pas la folie des hommes. Les drones ont remplacé les avions à hélices, les missiles guidés ont succédé aux obus de 75, les satellites observent ce que les ballons captifs ne pouvaient voir, mais le résultat reste le même : une génération sacrifiée sur l’autel des ambitions d’un autocrate persuadé que l’histoire lui donnera raison.
Pour conquérir des villes comme Bakhmout ou Avdiïvka, réduites en ruines inhabitables, la Russie a dû payer un prix exorbitant en vies humaines. Des batailles de plusieurs mois, parfois plus d’un an, pour s’emparer de décombres sans valeur stratégique significative. Le groupe Wagner, ces mercenaires recrutés dans les prisons russes avec la promesse d’une amnistie, a été décimé dans ces assauts frontaux contre des positions ukrainiennes bien défendues. Ses fondateurs sont morts, son héritage réduit à des fosses communes anonymes quelque part dans les steppes de l’est ukrainien.
Pendant ce temps, à Davos et Abou Dhabi
Alors que ces chiffres macabres sont publiés, les négociations de paix suivent leur cours dans les capitales mondiales. Le 23 janvier 2026, pour la première fois depuis le début de l’invasion, des représentants de l’Ukraine, de la Russie et des États-Unis se sont retrouvés autour d’une même table à Abou Dhabi. Une avancée diplomatique, certes. Mais à quel prix, et pour quel résultat ?
Ces pourparlers trilatéraux faisaient suite à deux jours de discussions marathon au Kremlin entre les émissaires de Donald Trump et Vladimir Poutine. L’émissaire américain Steve Witkoff s’est montré « optimiste » lors du Forum économique mondial de Davos, affirmant que les négociations en étaient à « une seule question finale ». Quelle est cette question ? Il s’est bien gardé de le préciser. On sait cependant que la Russie exige le contrôle total du Donbass, y compris des territoires que l’Ukraine contrôle encore. Kiev refuse de céder un pouce de territoire supplémentaire. L’impasse semble totale.
Dans ce contexte, les déclarations de Donald Trump ont de quoi inquiéter. Le président américain a publiquement rejeté la responsabilité de l’échec des négociations sur… l’Ukraine. Selon lui, Vladimir Poutine serait « prêt à conclure » le conflit, tandis que Volodymyr Zelensky ferait obstruction. Cette lecture des événements, qui exonère l’agresseur pour blâmer l’agressé, représente une rupture spectaculaire avec la position des alliés européens et même avec celle de la précédente administration américaine.
Trump a évoqué une « haine anormale » entre Poutine et Zelensky qui compliquerait les pourparlers. Comme si cette guerre était une querelle de voisinage, un différend personnel entre deux dirigeants qu’il suffirait de réconcilier autour d’un bon dîner à Mar-a-Lago. Cette lecture psychologisante du conflit ignore superbement les causes structurelles de l’invasion : les ambitions impériales russes, le refus de reconnaître la souveraineté ukrainienne, la volonté de reconstituer une zone d’influence perdue avec l’effondrement de l’URSS, le fantasme d’une « Russie historique » englobant les terres de l’ancienne Rus’ de Kiev.
On parle désormais de « zones franches tarifaires » pour l’Ukraine, de packages économiques de 682 milliards d’euros sur dix ans, de garanties de sécurité aux contours flous. Les diplomates s’affairent, les communiqués se succèdent, les poignées de main sont photographiées. Mais pendant ce temps, sur la ligne de front, des hommes continuent de mourir chaque jour, dans l’indifférence générale de ces salons climatisés où se décide leur sort.
L'Europe face à ses responsabilités historiques
Les dirigeants européens, eux, ne s’y trompent pas. Le président polonais Karol Nawrocki l’a dit sans détour à Davos : « Qu’un accord de paix soit signé ou non, la Russie restera une menace pour l’Europe. » Cette lucidité n’est pas partagée par tous, mais elle devrait l’être.
Car une mauvaise paix, une paix qui récompenserait l’agression russe, ne ferait que repousser le problème. Elle donnerait à Moscou le temps de reconstituer ses forces, de tirer les leçons de ses échecs tactiques, d’intégrer les nouvelles technologies de guerre, de préparer la prochaine offensive. La Finlande, la Pologne, les pays baltes, la Moldavie, la Géorgie : tous savent qu’ils pourraient être les prochains sur la liste. L’appétit territorial russe ne s’est jamais arrêté aux frontières ukrainiennes ; il s’étend partout où résonne encore l’écho de l’ancien empire.
L’Europe a-t-elle tiré les leçons de Munich 1938 ? La politique d’apaisement face aux dictateurs expansionnistes n’a jamais fonctionné. Elle ne fait que nourrir leurs ambitions, leur confirmer que la force prime le droit, que les démocraties sont trop molles pour résister vraiment. Chaque concession territoriale est interprétée comme une invitation à en demander davantage.
Un package économique de 682 milliards d’euros sur dix ans a été promis à l’Ukraine par les partenaires internationaux. C’est considérable, mais sera-ce suffisant pour reconstruire un pays dévasté, pour reloger des millions de déplacés, pour réparer des infrastructures systématiquement détruites, pour déminer des territoires contaminés pour des décennies, pour offrir des soins aux centaines de milliers de blessés, pour accompagner psychologiquement les traumatisés, pour soutenir les familles des morts ? La facture réelle de cette guerre se chiffrera en milliers de milliards, étalés sur des décennies. Et qui paiera, finalement ? Les contribuables européens, certes. Mais aussi, et surtout, les Ukrainiens eux-mêmes, condamnés à reconstruire sur des ruines un pays que d’autres ont détruit.
Le tribunal de l'histoire
Un jour, cette guerre prendra fin. Par l’épuisement des belligérants, par un accord négocié, par la victoire de l’un ou de l’autre, par un effondrement du régime poutinien, nul ne le sait encore. Mais quand viendra ce jour, le tribunal de l’histoire se réunira. Et il nous posera, à nous tous, des questions inconfortables.
Pourquoi avons-nous laissé faire ? Pourquoi, malgré les images insoutenables, malgré les témoignages glaçants, malgré les rapports accablants des organisations internationales, malgré les mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale, avons-nous continué à commercer, directement ou indirectement, avec le régime de Vladimir Poutine ? Pourquoi nos gouvernements ont-ils mis si longtemps à fournir à l’Ukraine les armes dont elle avait besoin pour se défendre, tergiversant pendant des mois sur chaque nouveau système, chaque nouvelle munition, chaque nouvelle ligne rouge à ne pas franchir ?
Pourquoi avons-nous accepté, par nos divisions et nos hésitations, par notre dépendance assumée au gaz russe, par notre refus de bousculer nos conforts économiques, de devenir les complices passifs d’un crime contre la paix ? Pourquoi certains responsables politiques ont-ils continué à prôner le « dialogue » avec Moscou, comme si l’on pouvait dialoguer avec quelqu’un qui vous bombarde quotidiennement ?
Deux millions de victimes militaires. Peut-être davantage quand ces lignes seront lues, car chaque jour qui passe ajoute son lot de morts à ce décompte effroyable. Des centaines de milliers de tués, des centaines de milliers de mutilés à vie, d’amputés, d’aveugles, de défigurés, de traumatisés dans leur chair et dans leur âme pour le restant de leurs jours. Et nous, confortablement installés dans nos démocraties préservées, chauffés, éclairés, nourris, en sécurité, nous regardons ce spectacle avec une indifférence qui confine à l’obscénité morale.
Joseph Staline aurait dit qu’« un mort est une tragédie, un million de morts est une statistique ». Cette phrase glaçante, qu’elle soit authentique ou apocryphe, résume parfaitement notre incapacité collective à appréhender l’horreur de masse. Nous pleurons sincèrement les victimes d’un attentat terroriste, nous nous recueillons devant les décombres d’un accident d’avion, nous nous mobilisons face à une catastrophe naturelle. Mais face à l’accumulation des corps sur les plaines ukrainiennes, jour après jour, mois après mois, année après année, nous haussons les épaules et passons à autre chose. Notre compassion s’épuise, notre attention se détourne, notre conscience s’endort.
Refuser l'indifférence
Il n’est pas trop tard pour changer. Pour refuser cette accoutumance à l’horreur. Pour exiger de nos dirigeants qu’ils fassent davantage, qu’ils aident plus vite, qu’ils sanctionnent plus fort, qu’ils cessent de tergiverser sur l’envoi de tel ou tel système d’armes. Pour soutenir concrètement les organisations humanitaires qui, sur le terrain, au péril de leur vie, tentent de réparer ce que la guerre détruit. Pour accueillir dignement les réfugiés qui ont tout perdu, au lieu de les traiter comme un fardeau ou une menace. Pour ne jamais oublier que derrière les deux millions de la statistique se cachent deux millions d’histoires individuelles, deux millions de destins fauchés, deux millions de familles endeuillées.
Le rapport du CSIS sera probablement oublié dans quelques jours, balayé par le flot incessant de l’actualité, noyé dans le brouhaha des réseaux sociaux, supplanté par le dernier scandale politique ou la dernière polémique futile. D’autres chiffres viendront, toujours plus vertigineux, toujours plus abstraits, toujours plus insupportables. Les négociations continueront, avec leurs avancées et leurs reculs, leurs espoirs et leurs déceptions. Les bombes continueront de tomber sur les villes ukrainiennes. Et les corps continueront de s’empiler dans les morgues et les cimetières.
Mais nous n’aurons pas le droit de dire que nous ne savions pas. Les chiffres sont là, documentés, vérifiés, publiés par des institutions respectables. Les témoignages sont accessibles à quiconque veut les entendre, sur les sites des organisations humanitaires, dans les reportages des journalistes courageux qui risquent leur vie pour informer. Les images sont disponibles pour quiconque accepte de les regarder, aussi insoutenables soient-elles. Notre ignorance n’est plus une excuse ; elle est un choix. Notre indifférence n’est plus une faiblesse ; elle est une lâcheté.
Deux millions de vies brisées. Ce n’est pas une statistique. C’est une accusation. Contre les auteurs de cette guerre, bien sûr, contre Vladimir Poutine et tous ceux qui exécutent ses ordres criminels. Contre ceux qui la financent en achetant encore et toujours le pétrole et le gaz russes par des circuits détournés. Contre ceux qui la soutiennent diplomatiquement, qui fournissent des armes ou des composants électroniques, qui offrent une tribune médiatique à la propagande du Kremlin. Contre ceux qui la justifient, ces « idiots utiles » qui répètent sans vergogne les éléments de langage de Moscou sur « l’expansion de l’OTAN » ou les « nazis de Kiev ».
Mais aussi, peut-être, contre nous tous, spectateurs impuissants d’une tragédie qui aurait pu, qui aurait dû, être évitée. Contre notre fatigue compassionnelle, notre lassitude face à une guerre qui dure, notre tendance à normaliser l’innommable. Contre notre silence coupable, notre passivité confortable, notre refus de voir ce qui crève pourtant les yeux.
Car au fond, la question n’est pas de savoir combien de morts il faudra pour que cette guerre cesse. La question est de savoir combien de morts il nous faudra, à nous, citoyens des démocraties occidentales, pour que nous cessions enfin de détourner le regard. Pour que nous nous levions, pour que nous exigions, pour que nous agissions. Pour que nous retrouvions cette capacité d’indignation sans laquelle aucune société ne peut prétendre à la dignité morale.
Deux millions de vies brisées nous contemplent depuis les champs de bataille ukrainiens. Qu’avons-nous à leur répondre ?
Signé Maxime Marquette
Sources
The Straits Times – Nearly 2 million military casualties from Ukraine war: Study
Military.com – A New Report Warns That Combined War Casualties in Russia’s War on Ukraine Could Soon Hit 2 Million
Euronews – Russia suffers more losses in its war against Ukraine than any other country since WWII
Defense News – Casualties in Ukraine war could hit 2 million, report warns
ABC News – Report warns that combined casualties in Russia’s war on Ukraine could hit 2 million
UN Human Rights Monitoring Mission in Ukraine – 2025 deadliest year for civilians in Ukraine since 2022
UNHCR – Ukraine emergency
OCHA – Ukraine
CNN – US, Ukraine and Russia in first trilateral talks of the war
Euronews – Trump considers tariff-free zone for Ukraine as US envoy hints peace deal is close
Al Jazeera – Ukraine, Russia, US to meet for first trilateral talks to end war
CSIS – Ukraine War: Research and Analysis
oftheRusso-Ukrainianwar »>Wikipedia – Casualties of the Russo-Ukrainian war
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