Comment ne pas penser à Verdun en lisant ces chiffres ? Comment ne pas voir dans les tranchées du Donbass les fantômes de celles de la Somme ? En 1916, la bataille de Verdun fit près de 700 000 victimes en dix mois pour quelques kilomètres de terrain boueux. Aujourd’hui, dans l’est de l’Ukraine, les soldats meurent par milliers pour des gains territoriaux mesurés en mètres. Le rapport du CSIS est sans appel : « Les forces russes ont avancé à un rythme moyen de 15 à 70 mètres par jour dans leurs offensives les plus importantes, plus lentement que presque toutes les campagnes offensives majeures de toutes les guerres du siècle dernier. »
Soixante-dix mètres par jour. C’est moins qu’un terrain de football. Pour ce résultat dérisoire, des milliers d’hommes sont envoyés à la mort chaque semaine, sacrifiés dans des assauts frontaux dignes des tactiques les plus absurdes de 1914-1918. La Russie a conquis à peine 1,5% de territoire ukrainien supplémentaire en deux ans. Le prix ? Plus d’un million de ses soldats hors de combat.
Henri Barbusse, dans Le Feu, décrivait les poilus de la Grande Guerre : « Ce ne sont pas des soldats : ce sont des hommes. Ce ne sont pas des aventuriers, des guerriers, faits pour la boucherie humaine […] Ce sont des laboureurs et des ouvriers qu’on reconnaît dans leurs uniformes. » Un siècle plus tard, dans les steppes ukrainiennes et les ruines du Donbass, ce sont les mêmes hommes ordinaires qui meurent. Des paysans russes arrachés à leurs villages par la mobilisation, des informaticiens ukrainiens devenus soldats par nécessité, des pères de famille qui ne reverront jamais leurs enfants.
L'Ukraine, un pays qui se vide de son sang
Mais au-delà des chiffres militaires, c’est tout un pays qui agonise. L’Ukraine comptait 52 millions d’habitants en 1991, au moment de son indépendance. Aujourd’hui, selon le Fonds des Nations unies pour la population, ce chiffre est tombé à environ 35 millions. En trois décennies, le pays a perdu un quart de sa population. En trois ans de guerre, huit millions de citoyens ont disparu des statistiques nationales – morts, réfugiés, déplacés.
Cette hémorragie démographique n’est pas qu’une abstraction statistique. C’est une génération entière de jeunes Ukrainiens fauchée dans la fleur de l’âge. C’est un tissu social déchiré, des villages vidés de leurs hommes, des femmes restées seules pour élever leurs enfants dans les abris anti-bombes. L’année 2025 a été la plus meurtrière pour les civils depuis le début de l’invasion, avec plus de 2 500 morts et 12 000 blessés – une augmentation de 31% par rapport à 2024.
Le bilan total depuis février 2022 est terrifiant : près de 15 000 civils ukrainiens tués et plus de 40 600 blessés, selon les données de l’ONU. Et ces chiffres ne comptent que les victimes recensées. Combien de corps gisent encore sous les décombres de Marioupol ? Combien de fosses communes attendent d’être découvertes dans les territoires occupés ?
La Russie, cette machine à broyer ses propres fils
De l’autre côté de la ligne de front, la Russie paie également un prix exorbitant pour les ambitions impériales de Vladimir Poutine. Avec 1,2 million de victimes militaires estimées, l’armée russe a subi en moins de quatre ans des pertes supérieures à toutes ses guerres combinées depuis 1945. L’Afghanistan, la Tchétchénie, la Syrie – autant de conflits meurtriers qui, additionnés, n’atteignent pas le dixième du bilan actuel.
Le régime de Moscou tente de dissimuler l’ampleur de la catastrophe. Les familles des soldats morts sont menacées de représailles si elles osent parler. Les cimetières militaires sont agrandis en catimini dans les provinces reculées. Les primes versées aux familles des « héros tombés au combat » ont été multipliées par dix pour acheter le silence des veuves et des orphelins.
Mais les conséquences économiques et démographiques sont impossibles à masquer. L’économie russe montre des signes d’épuisement croissants. L’inflation atteint près de 10%, la TVA vient de passer de 20 à 22% au 1er janvier 2026, et les actifs liquides du fonds souverain russe ont fondu de 57% depuis le début de l’invasion. La guerre absorbe désormais 40% des dépenses publiques du pays.
Plus inquiétant encore : la pénurie de main-d’œuvre. Près de 11 millions d’emplois seront vacants en Russie d’ici 2030, une crise exacerbée par la mobilisation militaire et l’exode des jeunes Russes fuyant la conscription. Des centaines de milliers de citoyens qualifiés ont quitté le pays, privant l’économie de sa force vive. La Russie ne se contente pas de sacrifier sa jeunesse sur le front ; elle hypothèque son avenir économique tout entier.
L'hiver de tous les dangers
En cette fin janvier 2026, l’Ukraine traverse l’un des hivers les plus difficiles de son histoire. Les bombardements russes ciblent systématiquement les infrastructures énergétiques, plongeant des régions entières dans le froid et l’obscurité. 7762370.html »>Dans la nuit du 23 au 24 janvier, des frappes massives ont fait au moins un mort et 27 blessés à Kiev et Kharkiv. Des milliers d’immeubles sont restés sans chauffage alors que les températures chutaient à -15°C.
Les autorités ukrainiennes ont déployé des tentes chauffées dans les cours d’immeubles et fermé les écoles jusqu’au 1er février. À Odessa, plus de 50 drones ont frappé la ville portuaire dans la nuit du 27 janvier, tuant trois personnes et blessant au moins 22 autres. Le même jour, dans la région de Kharkiv, un drone russe a touché un wagon de train transportant près de 200 passagers, faisant au moins cinq morts.
Cette guerre d’attrition contre les civils ukrainiens est une stratégie délibérée. L’objectif russe est clair : briser la résistance de la population en la privant de chauffage, d’électricité, d’eau courante. Transformer l’hiver en arme de guerre. Faire de chaque nuit glaciale un calvaire pour des millions de familles. C’est une forme de terrorisme d’État, méthodique et implacable.
La guerre des drones : l'innovation au service de la mort
Si cette guerre a une caractéristique qui la distingue de tous les conflits précédents, c’est bien l’omniprésence des drones. Ces petits engins volants, souvent fabriqués avec des composants bon marché, ont révolutionné la conduite des opérations militaires. Dans le Donbass, 7715029.html »>les soldats ne se déplacent plus qu’à la tombée de la nuit pour échapper à l’œil des drones ennemis qui scrutent le moindre mouvement.
En janvier 2026, les Forces des systèmes sans pilote sont devenues une branche à part entière de l’armée ukrainienne. Kiev a développé une industrie de drones de classe mondiale, capable de mener des frappes stratégiques sur des centaines de kilomètres de profondeur en territoire ennemi. Les entrepôts de munitions russes, les raffineries de pétrole, les bases aériennes – tout est désormais à portée de ces essaims de drones qui transforment la Crimée et le Donbass en brasier.
Mais cette révolution technologique a un prix humain terrible. Les drones permettent de tuer à distance, avec une précision chirurgicale, des soldats qui n’ont aucune chance de se défendre. Un homme qui traverse un champ peut être repéré, suivi et éliminé en quelques minutes. La mort vient du ciel, silencieuse et imparable. Cette déshumanisation de la guerre, cette transformation du combat en jeu vidéo mortel, pose des questions éthiques vertigineuses que nos sociétés refusent encore d’affronter.
Les négociations : l'espoir et l'illusion
Pendant que les hommes meurent par milliers, les diplomates palabrent. Donald Trump a inauguré son « Conseil de paix » à Davos, réunissant une vingtaine de dirigeants pour discuter d’un éventuel accord. L’émissaire américain Steve Witkoff affirme que les négociations ont « beaucoup progressé » et qu’il ne reste plus qu’un point à régler. Volodymyr Zelensky se dit prêt à rencontrer Vladimir Poutine pour trancher les questions territoriales.
Mais derrière ces déclarations optimistes se cache une réalité bien plus sombre. Le Kremlin a fait savoir qu’il est « inutile d’espérer » la paix sans la capitulation de l’Ukraine sur les territoires. Les négociations de Abu Dhabi, fin janvier, n’ont abouti à aucun accord concret. Et tandis que les diplomates discutaient dans les salons climatisés des Émirats, Poutine ordonnait une frappe massive sur l’Ukraine – un signal clair de ses véritables intentions.
L’histoire nous a appris à nous méfier des accords de paix signés sous la contrainte. Munich 1938, Minsk 2015 – autant de « paix » qui n’étaient que des trêves avant de nouvelles agressions. Toute négociation qui récompenserait l’agresseur en lui permettant de conserver les territoires conquis par la force serait une invitation à recommencer. Pas seulement en Ukraine, mais partout dans le monde où des dictateurs rêvent d’annexions territoriales.
L'Europe face à son destin
Cette guerre pose une question existentielle à l’Europe : sommes-nous capables d’assurer notre propre sécurité ? La réponse, pour l’instant, est non. Le secrétaire général de l’OTAN l’a admis sans détour : l’Europe ne peut pas se défendre sans les États-Unis. Cette dépendance, acceptable pendant la Guerre froide, devient dangereuse à l’ère Trump.
La nouvelle Stratégie de Sécurité Nationale américaine, publiée en décembre 2025, marque une rupture historique. Washington ne considère plus l’Europe comme un allié à protéger, mais comme un problème à gérer. Trump y écrit que l’Europe sera « méconnaissable dans vingt ans ou moins » et parle d’un risque « d’effacement civilisationnel ». Le président américain a même suspendu temporairement l’accès des Ukrainiens au renseignement américain, démontrant que la garantie de sécurité transatlantique n’est plus un acquis.
Face à cette transformation structurelle, les Européens n’ont plus le choix. 2026 pourrait marquer l’entrée dans une décennie décisive où le continent devra choisir entre « résignation stratégique et construction active d’une souveraineté de défense crédible ». L’Union européenne a lancé son programme « Readiness 2030 » pour réarmer l’Europe, et la présidente de la Commission a annoncé un prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine pour 2026-2027. Mais ces initiatives arrivent-elles trop tard ?
Le prix de l'indifférence
Quatre ans de guerre. Deux millions de victimes. Et pourtant, la fatigue gagne les opinions publiques occidentales. Les manifestations de soutien à l’Ukraine, si massives en février 2022, se sont éteintes. Les drapeaux jaunes et bleus qui ornaient les fenêtres ont été retirés. Les médias consacrent de moins en moins de temps au conflit, préférant les sujets qui « engagent » davantage les audiences.
Cette lassitude est compréhensible mais dangereuse. La guerre en Ukraine n’est pas un conflit lointain qui ne nous concerne pas. C’est une remise en cause de l’ordre international fondé sur le droit, celui-là même qui garantit que les frontières ne peuvent être modifiées par la force. Si la Russie gagne, si l’agression est récompensée, alors aucun pays ne sera plus en sécurité. La Moldavie, les États baltes, la Pologne – tous seront potentiellement dans la ligne de mire.
Plus fondamentalement, cette indifférence pose la question de notre humanité collective. Deux millions de victimes, et nous continuons notre vie comme si de rien n’était. Nous nous indignons des scandales politiques, nous débattons des dernières tendances sur les réseaux sociaux, nous nous passionnons pour des événements sportifs. Pendant ce temps, des hommes meurent par centaines chaque jour dans les tranchées du Donbass, dans le froid et la boue, abandonnés de tous.
La responsabilité des mots
En tant que chroniqueur, je suis conscient de la limite des mots face à l’horreur. Que peuvent les phrases contre les bombes ? Que peut l’indignation contre les chars ? Pourtant, les mots ont un pouvoir : celui de refuser l’oubli, de maintenir vivante la conscience de ce qui se passe, de rappeler inlassablement la réalité de cette guerre que certains voudraient reléguer aux faits divers.
Chaque chiffre que j’ai cité dans cette chronique représente une vie humaine. Derrière les « 325 000 soldats russes tués », il y a des noms, des visages, des histoires. Des jeunes hommes de Krasnodar ou de Vladivostok qui n’avaient rien demandé, envoyés à la mort par un régime qui considère ses citoyens comme de la chair à canon. Derrière les « 100 000 à 140 000 soldats ukrainiens tués », il y a des défenseurs de leur patrie, des hommes ordinaires devenus héros par la force des choses, qui ont payé de leur vie le droit de leur pays à exister.
Ces hommes méritent qu’on se souvienne d’eux. Qu’on refuse de réduire leur sacrifice à une statistique. Qu’on continue de parler de cette guerre, même quand elle n’est plus à la une des journaux. Même quand l’attention collective s’est déplacée vers d’autres drames, d’autres indignations éphémères.
L'horizon incertain
Que nous réserve l’avenir ? Personne ne le sait vraiment. Les négociations peuvent aboutir à un cessez-le-feu, ou échouer et prolonger le carnage. La Russie peut s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions, ou trouver les ressources de poursuivre sa guerre d’usure pendant des années encore. L’Ukraine peut tenir bon grâce au soutien occidental, ou être contrainte à des concessions douloureuses si ce soutien venait à faiblir.
Ce qui est certain, c’est que le monde qui émergera de cette guerre ne sera plus le même. Les illusions de la « fin de l’histoire » sont définitivement enterrées. L’idée que la mondialisation et l’interdépendance économique rendraient les guerres de conquête impossibles a volé en éclats. La force brutale est de retour comme instrument de politique internationale, et les nations qui ne sont pas capables de se défendre sont condamnées à subir.
Pour l’Europe, ce constat est un appel au réveil. Pendant des décennies, nous avons vécu dans l’illusion confortable que la paix était un acquis définitif, que l’histoire s’était arrêtée à nos frontières, que les États-Unis seraient toujours là pour nous protéger. Cette époque est révolue. Il est temps de regarder la réalité en face et de prendre nos responsabilités.
Épilogue : pour ne pas oublier
En écrivant cette chronique, je pense à tous ceux qui ne la liront jamais. Aux soldats tombés dans l’anonymat des lignes de front, aux civils ensevelis sous les décombres de leurs maisons, aux enfants qui ne grandiront jamais. Je pense à cette femme âgée évacuée d’un immeuble d’Odessa après les bombardements de la nuit, à ce wagon de train frappé par un drone russe avec 200 passagers à bord, à ces familles qui passent leurs nuits dans les abris anti-aériens en attendant l’aube.
Deux millions de victimes. Ce chiffre, répétons-le, martelons-le, refusons de le laisser se diluer dans le flux de l’information. Deux millions de vies brisées par la folie d’un homme qui a décidé que son pays avait le droit d’en envahir un autre. Deux millions de raisons de ne pas baisser les bras, de continuer à soutenir l’Ukraine, de refuser la logique de la capitulation déguisée en « accord de paix ».
L’histoire jugera notre époque à l’aune de ce que nous aurons fait face à cette tragédie. Aurons-nous été à la hauteur ? Aurons-nous su défendre les valeurs que nous proclamons – la liberté, la démocratie, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Ou aurons-nous cédé à la facilité, au cynisme, à l’indifférence coupable ?
La réponse dépend de chacun d’entre nous. De notre capacité à maintenir notre attention sur ce conflit, à soutenir les initiatives d’aide à l’Ukraine, à exiger de nos dirigeants qu’ils ne cèdent pas aux pressions de ceux qui voudraient sacrifier un peuple sur l’autel de leurs intérêts à court terme. La guerre en Ukraine n’est pas finie. Elle ne sera pas finie tant que le dernier soldat n’aura pas quitté le dernier mètre de territoire ukrainien occupé. Et jusque-là, notre devoir est de ne pas détourner le regard.
Signé Maxime Marquette
Sources
L’Humanité – Guerre en Ukraine : d’ici le printemps, près de 2 millions de soldats auront été tués ou blessés
CSIS – Russia’s Grinding War in Ukraine
7768667.html »>Franceinfo – La guerre en Ukraine a fait près de deux millions de victimes militaires
Radio-Canada – La guerre en Ukraine a fait près de 2 millions de victimes militaires
La Presse – Presque 2 millions de victimes militaires
Military.com – New Report Warns Combined War Casualties Could Hit 2 Million
ONU Info – Ukraine : l’ONU a besoin de 2,3 milliards de dollars
Radio-Canada – 2025 a été une année particulièrement meurtrière pour l’Ukraine
7762370.html »>Franceinfo – Bombardements russes sur Kiev et Kharkiv
Slate – La Russie a de plus en plus de mal à dissimuler les effets désastreux de la guerre
RTBF – Russie : en 2026, la population paiera encore plus de sa poche la guerre
Franceinfo – Ukraine 2026 commence dans les tranchées et sous la menace des drones
Boursorama – Trump a inauguré son Conseil de paix
Euronews – Négociations américano-russes sur l’Ukraine
La Presse – L’Europe ne peut pas se défendre sans les États-Unis
Le Grand Continent – Stratégie de sécurité nationale américaine
Le Grand Continent – 10 points sur la défense européenne en 2026
ICI Beyrouth – L’Ukraine a perdu près de la moitié de sa population depuis 1991
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.