La même nuit, Odessa a subi ce que les autorités locales ont décrit comme une attaque « massive » de drones. Plus de cinquante aéronefs kamikazes ont été lancés sur la ville portuaire, ciblant les infrastructures énergétiques mais frappant aussi cinq immeubles résidentiels. Trois morts : deux hommes de 90 et 52 ans, une femme. Vingt-cinq blessés, dont deux enfants et une femme enceinte.
Le 28 janvier a été déclaré jour de deuil à Odessa. Un jour de deuil parmi tant d’autres. La ville qui fut autrefois la perle de la mer Noire, ce creuset cosmopolite où se mêlaient cultures ukrainienne, russe, juive, grecque et turque, est devenue un symbole de la résilience ukrainienne. Mais aussi de son martyre quotidien.
Les équipes de secours ont travaillé toute la nuit pour extraire les corps des décombres. Zelensky a annoncé que les opérations se poursuivraient « jusqu’à ce que le sort de toutes les personnes susceptibles de se trouver sous les gravats soit clarifié ». Un lieu de culte protestant informel a également été endommagé. La « destruction colossale » d’une installation énergétique a été confirmée par DTEK, le principal fournisseur d’électricité privé du pays.
Et le président ukrainien d’ajouter cette phrase qui résume tout le tragique de la situation : « Chaque frappe russe de ce type érode la diplomatie qui est encore en cours et sape les efforts des partenaires qui aident à mettre fin à cette guerre. » Traduction : pendant qu’on négocie, on massacre. Pendant qu’on discute de « paramètres » et de « cadres », des enfants meurent.
La maternelle de Kostiantynivka
Dans la région de Donetsk, à Kostiantynivka, une bombe aérienne russe a frappé une maternelle. L’établissement ne servait plus à accueillir des enfants depuis longtemps. Il avait été reconverti en centre communautaire, un de ces lieux où les habitants viennent recharger leurs téléphones et se réchauffer pendant les coupures de courant qui rythment désormais la vie ukrainienne. Un mort. Un de plus dans la comptabilité macabre d’un conflit qui, selon les Nations Unies, a fait 14 534 victimes civiles depuis février 2022.
Mais ce chiffre, aussi effroyable soit-il, ne capture qu’une fraction de la réalité. L’année 2025 a été la plus meurtrière pour les civils ukrainiens depuis le début de l’invasion. Les victimes ont augmenté de 31% par rapport à 2024. Les pertes causées par les drones à courte portée ont explosé de 120% : 577 civils tués et 3 288 blessés en 2025, contre 226 morts et 1 528 blessés l’année précédente.
Les Nations Unies sont claires : « L’utilisation élargie des drones à courte portée a rendu de nombreuses zones proches de la ligne de front effectivement inhabitables. » Les services essentiels ont fermé, les infrastructures sont détruites, et dans certaines communautés, il est devenu trop dangereux même pour évacuer les civils ou leur prodiguer des soins d’urgence.
L'arithmétique de l'indifférence
Jour 1 434. Mille quatre cent trente-quatre jours depuis le 24 février 2022. Près de quatre ans de guerre à haute intensité en Europe, sur le continent qui s’était juré « plus jamais ça » après les horreurs du XXe siècle. Et pourtant, quelque chose s’est brisé dans la conscience collective occidentale. Quelque chose qui ressemble dangereusement à de la lassitude, à de l’accoutumance, à cette forme particulière d’indifférence qui permet de zapper d’un bombardement ukrainien à une polémique sur les réseaux sociaux sans éprouver la moindre dissonance cognitive.
Les chiffres sont là, pourtant. Implacables. Plus de 53 000 victimes civiles documentées. 5,75 millions de réfugiés à travers le monde. 3,75 millions de déplacés internes. Plus de 12,7 millions de personnes ayant besoin d’aide humanitaire à l’intérieur même de l’Ukraine. Des chiffres qui, s’ils concernaient un pays occidental, auraient déclenché une mobilisation sans précédent. Mais l’Ukraine n’est pas un pays occidental. Pas vraiment. Pas assez, en tout cas, pour mériter notre attention soutenue.
On me dira que je suis injuste. Que l’Occident a fourni une aide considérable à l’Ukraine. C’est vrai. Depuis 2022, des milliards d’euros et de dollars ont été déversés en aide militaire, financière et humanitaire. Le Royaume-Uni a annoncé son plus important package d’aide militaire annuel, 600 millions de livres sterling. Le Canada a fourni plus de 6 milliards de dollars canadiens d’assistance militaire. L’OTAN a ouvert un nouveau hub logistique en Roumanie en janvier 2026 pour faciliter l’acheminement des armes et munitions.
Mais regardons les choses en face. L’aide américaine, qui constituait l’épine dorsale du soutien occidental, s’est considérablement réduite. Les États-Unis ont « effectivement mis en pause » les nouveaux packages d’aide, forçant les partenaires européens à chercher des moyens de compenser ce déficit. Or, l’Europe n’a alloué qu’environ 4,2 milliards d’euros de nouvelle aide militaire à l’Ukraine en 2025 – bien trop peu pour compenser l’arrêt du soutien américain.
Abu Dhabi ou le théâtre des illusions
Pendant que les drones russes labouraient le territoire ukrainien, des délégations se réunissaient à Abu Dhabi pour ce qui a été présenté comme des « négociations trilatérales historiques ». Pour la première fois depuis le début de l’invasion, des représentants américains, ukrainiens et russes se sont assis autour de la même table. Les émissaires de Donald Trump, Steve Witkoff et Jared Kushner, ont rencontré les négociateurs de Kiev et de Moscou.
Les communiqués officiels parlent de « progrès substantiels » et de discussions « constructives ». Le président Zelensky a qualifié les échanges d’« importants », tout en prévenant qu’il était « encore trop tôt pour tirer des conclusions ». La Maison-Blanche s’est félicitée d’une ambiance « très positive ». Tout le monde semble satisfait. Tout le monde, sauf peut-être les six passagers du train de Barvinkove qui n’auront jamais l’occasion de donner leur avis sur ces négociations.
Car voilà le problème fondamental de cette diplomatie de salon : elle se déroule dans un univers parallèle où les bombardements quotidiens ne semblent pas avoir de prise sur le calendrier des discussions. Steve Witkoff a déclaré à Davos que les négociations n’étaient plus bloquées que par « un seul point » – sans préciser lequel. Ce point, tout le monde le connaît : le Donbass. La Russie exige le contrôle total de la région, y compris les territoires encore sous contrôle ukrainien. Kiev refuse de céder un pouce de terre qu’elle détient encore.
Et pendant que ce bras de fer se poursuit dans les salons feutrés des Émirats, les bombes continuent de tomber. Chaque jour. Chaque nuit. Sur des trains. Sur des immeubles. Sur des maternelles reconverties en centres communautaires.
Trump et la rhétorique de l'équidistance
Il y a quelque chose de profondément troublant dans la posture adoptée par l’administration Trump vis-à-vis de ce conflit. Le président américain a publiquement accusé Zelensky d’être responsable du blocage des négociations, affirmant que Poutine serait prêt à conclure un accord tandis que Kiev resterait réticent. Cette rhétorique de l’équidistance morale entre l’agresseur et l’agressé n’est pas nouvelle, mais elle prend une dimension particulièrement obscène quand elle est énoncée par le dirigeant de la plus grande puissance militaire du monde.
Trump a évoqué l’idée d’une « zone franche » pour l’Ukraine, un régime douanier favorable qui permettrait de relancer son économie. L’intention est peut-être louable, mais elle témoigne d’une incompréhension fondamentale de ce qui se joue. L’Ukraine n’a pas besoin d’avantages tarifaires. Elle a besoin qu’on cesse de la bombarder. Elle a besoin que la communauté internationale fasse respecter les règles les plus élémentaires du droit international. Elle a besoin qu’on traite son intégrité territoriale avec le même sérieux qu’on accorderait à celle de n’importe quel État membre de l’OTAN.
Car c’est bien là que réside l’hypocrisie fondamentale de la position occidentale. Nous exigeons de l’Ukraine qu’elle se défende sans lui donner les moyens de gagner. Nous la soutenons assez pour qu’elle ne s’effondre pas, mais pas assez pour qu’elle repousse l’envahisseur. Nous négocions en son nom des « compromis » qui reviendraient à valider l’annexion de facto de portions significatives de son territoire. Et nous appelons cela de la « diplomatie ».
L'Europe dans l'impasse
Les Européens se trouvent, selon l’expression de Markus Ziener, chercheur au German Marshall Fund, dans une « double contrainte » : « Comme ils ont désespérément besoin du soutien américain en Ukraine, leurs réponses aux actions américaines sont faibles, voire étouffées. Les Européens ont peur que critiquer Trump puisse fournir un prétexte au président américain pour conclure un accord de paix aux dépens de l’Ukraine et de l’Europe. »
Cette paralysie européenne est peut-être l’aspect le plus décevant de toute cette affaire. L’Union européenne, qui aime à se présenter comme un projet de paix né des cendres de la Seconde Guerre mondiale, semble incapable de défendre ces valeurs quand elles sont menacées à ses portes. Certes, un prêt de 90 milliards d’euros a été approuvé pour 2026-2027. Certes, des mécanismes de financement à long terme ont été mis en place. Mais les divisions internes persistent. La Belgique, la Hongrie, la République tchèque, la Slovaquie, l’Italie et même la France ont émis des objections. L’unanimité requise pour les décisions de politique étrangère transforme chaque avancée en parcours du combattant.
Et puis il y a cette question lancinante que de plus en plus d’observateurs osent poser : que se passera-t-il après un éventuel cessez-le-feu ? Les experts du European Council on Foreign Relations avertissent que « l’aide occidentale s’est avérée insuffisante pour stabiliser l’Ukraine et sauver son économie ; les investisseurs sont restés à l’écart par crainte d’une reprise des combats ». Un « mauvais accord de paix », comme le craint le président polonais Karol Nawrocki, ne ferait que « renforcer la détermination de la Russie à revenir en Ukraine plus tard ».
La mémoire courte de l'Occident
Il y a quelque chose d’éminemment révélateur dans la façon dont nous, Occidentaux, consommons ce conflit. Les premières semaines de l’invasion avaient suscité une vague d’émotion et de solidarité sans précédent. Les drapeaux ukrainiens fleurissaient aux fenêtres et sur les profils de réseaux sociaux. Les manifestations de soutien rassemblaient des dizaines de milliers de personnes. L’accueil des réfugiés était présenté comme un devoir moral impératif.
Puis, progressivement, l’attention s’est émoussée. D’autres crises ont capté notre regard. Gaza. Le Soudan. Les tensions en mer de Chine méridionale. Les élections américaines. Le dérèglement climatique. La liste est longue des urgences qui se disputent notre capacité d’indignation limitée. Et l’Ukraine est devenue ce bruit de fond dont on s’accommode, cette tragédie en cours qu’on mentionne parfois entre la météo et les résultats sportifs.
Cette érosion de l’attention n’est pas un phénomène nouveau. Les spécialistes des médias l’ont documenté à propos de tous les conflits prolongés. Mais elle a des conséquences concrètes. Moins d’attention médiatique signifie moins de pression politique sur les gouvernements pour maintenir le soutien. Moins de pression politique signifie des budgets d’aide plus faciles à réduire. Des budgets réduits signifient moins d’armes, moins de systèmes de défense antiaérienne, moins de capacité à protéger les civils contre les drones qui pulvérisent les trains de passagers.
Ce que nous devons aux morts de Barvinkove
Je ne connais pas les noms des six personnes tuées dans le train près de Barvinkove. Au moment où j’écris ces lignes, ils n’ont pas encore été rendus publics. Ce seront probablement des noms ukrainiens, difficiles à prononcer pour nos langues occidentales. Des noms qu’on oubliera vite, noyés dans le flux ininterrompu des victimes de cette guerre.
Mais ces personnes méritent mieux que notre oubli. Elles méritent que leur mort ait un sens. Pas le sens que les propagandistes russes voudraient lui donner – celui d’un « dommage collatéral » dans une « opération spéciale » visant à « dénazifier » l’Ukraine. Mais un sens que nous, témoins de ce carnage à distance, pourrions construire : celui d’un rappel permanent que notre indifférence a un coût humain.
Car voilà la vérité que nous préférons ne pas regarder en face : chaque jour où nous détournons le regard, chaque jour où nous acceptons que des « négociations » se poursuivent pendant que des civils meurent, chaque jour où nous nous satisfaisons de communiqués lénifiants sur des « progrès » diplomatiques, nous devenons un peu complices de ce qui se passe. Non pas au sens juridique du terme. Mais au sens moral. Au sens où notre passivité, notre lassitude, notre normalisation de l’innommable créent les conditions qui permettent à ce carnage de se poursuivre.
1 434 jours et combien encore ?
La question qui hante désormais tous ceux qui suivent ce conflit est celle de sa durée. Combien de jours encore ? Combien de trains bombardés ? Combien d’immeubles éventrés ? Combien de maternelles transformées en tombeaux ? Les négociations d’Abu Dhabi reprendront peut-être en février. Peut-être aboutiront-elles à quelque chose qui ressemble à un cessez-le-feu. Peut-être pas.
Mais même dans le meilleur des scénarios, celui où les armes finiraient par se taire, la question de l’après restera entière. Comment reconstruire un pays dont les infrastructures ont été systématiquement détruites ? Comment panser les plaies psychologiques de millions de personnes traumatisées ? Comment garantir que la Russie ne recommencera pas dans cinq ans, dans dix ans, quand l’attention occidentale sera définitivement passée à autre chose ?
Ces questions n’ont pas de réponses faciles. Mais elles méritent d’être posées, encore et encore, jusqu’à ce que nous arrêtions de les balayer sous le tapis de notre confort moral. Le jour 1 434 de cette guerre nous rappelle, avec la brutalité des faits, que l’Histoire ne s’écrit pas seulement dans les salons diplomatiques. Elle s’écrit aussi dans la chair des innocents. Dans les wagons calcinés des trains de passagers. Dans les décombres des immeubles d’Odessa. Dans les ruines d’une maternelle de Kostiantynivka.
Et elle s’écrit, qu’on le veuille ou non, avec notre signature en bas de page. La signature de tous ceux qui, sachant, ont choisi de détourner le regard.
L'urgence de ne pas oublier
En écrivant ces lignes, je suis conscient de leur futilité relative. Un article de plus sur l’Ukraine. Une chronique de plus sur l’indifférence occidentale. Des mots qui s’ajouteront aux millions de mots déjà écrits sur ce conflit et qui n’ont manifestement pas suffi à changer le cours des choses. Mais l’alternative – se taire, détourner le regard, passer à autre chose – me semble pire encore.
Car le silence est la meilleure arme de ceux qui bombardent des trains de passagers. Le silence permet de normaliser l’innommable. Le silence transforme l’exception en règle, l’horreur en routine, le scandale en fait divers. Et je refuse, tant que j’en ai la capacité, de contribuer à ce silence.
Le jour 1 434, six personnes sont mortes dans un train près de Barvinkove. Trois autres sont mortes à Odessa. Une autre encore dans une maternelle de Kostiantynivka. Et des milliers d’autres continuent de vivre sous les bombes, dans le froid, dans la peur, en attendant que le monde daigne s’intéresser à leur sort.
Ce monde, c’est nous. Et nous leur devons, au minimum, de ne pas les oublier.
Signé Maxime Marquette
Sources
Russia-Ukraine war: List of key events, day 1,434 – Al Jazeera
At least three people killed in Russian attacks on Ukraine – Al Jazeera
Russia strikes passenger train in Ukraine, killing five – Euronews
Russian strike on passenger train in northeastern Ukraine kills 5 – NBC News
Russian Attacks Kill Civilians Across Ukraine After Drone Strike On Passenger Train – RFE/RL
January 28 declared day of mourning in Odesa – Ukrinform
At least three killed in Russian strike on Odesa – Euronews
Civilian casualties in Ukraine up sharply in 2025, UN monitor says – Al Jazeera
2025 deadliest year for civilians in Ukraine since 2022 – UN Human Rights
Ukraine, Russia, US to meet for ‘first trilateral’ talks – Al Jazeera
More talks expected next week after Ukraine, Russia and US conclude Abu Dhabi meeting – Euronews
US hails progress at ‘historic’ talks with Russia and Ukraine in Abu Dhabi – The National
Wartime Assistance to Ukraine: The Successes, Failures, and Future Prospects – CEPA
Russia-Ukraine war: Why Europe risks another bleak year in 2026 – Middle East Eye
2026: Europe’s year of bad choices – ICDS
Russia’s 1.2 million casualties in Ukraine dwarf all its conflicts since World War II – CNN
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