Mais le plus troublant dans cette équation n’est pas le comportement prévisible de Moscou. C’est l’attitude de l’Europe. Alors que le continent devrait logiquement être au coeur des discussions concernant sa propre sécurité, Bruxelles se retrouve largement exclue des négociations américano-russo-ukrainiennes. Cette marginalisation n’est pas le fruit du hasard ; elle est le résultat direct de décennies de sous-investissement stratégique et d’une incapacité chronique à penser en termes de puissance.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a exprimé cette frustration avec une franchise rare lors du Forum économique mondial de Davos, le 22 janvier dernier. Ses paroles méritent d’être méditées : « Au lieu de prendre la tête de la défense de la liberté dans le monde, surtout quand l’attention de l’Amérique se tourne ailleurs, l’Europe semble perdue, essayant de convaincre le président américain de changer. »
Cette accusation, aussi dure soit-elle, touche au coeur du problème européen. Le Vieux Continent reste, selon les mots de Zelensky, « davantage une géographie, une histoire, une tradition, qu’une véritable force politique, une grande puissance ». Un an après avoir lancé le même appel à Davos, le président ukrainien constate avec amertume que rien n’a changé. L’Europe ne sait toujours pas se défendre elle-même.
Le piège de l'apaisement
L’histoire nous enseigne que l’apaisement face à un agresseur déterminé ne fait que retarder l’inévitable tout en renforçant l’adversaire. L’Atlantic Council, dans une analyse récente, rappelle que les efforts occidentaux pour apaiser Poutine ont déjà conduit à la guerre la plus sanglante sur le sol européen depuis 1945. Toute nouvelle tentative d’apaisement aura des conséquences similaires pour la stabilité et la sécurité futures du continent.
Les hauts responsables européens eux-mêmes commencent à reconnaître cette réalité. Bruno Kahl, chef des services de renseignement allemands, prédit désormais publiquement que la Russie pourrait chercher à tester l’OTAN avant la fin de la décennie actuelle. Une confrontation militaire avec Moscou devient, selon lui, de plus en plus probable. Cette mise en garde devrait glacer le sang de tous les Européens attachés à la paix.
Pourtant, face à cette menace existentielle, quelle est la réponse de l’Europe ? Des demi-mesures et des compromis bancals. Lors du sommet de Paris du 6 janvier 2026, la France et le Royaume-Uni ont certes signé une « Déclaration d’intention » prévoyant l’envoi de troupes en Ukraine pour garantir un éventuel accord de paix. Emmanuel Macron a évoqué le déploiement potentiel de « milliers de soldats » et la participation à la « régénération de l’armée ukrainienne ». Mais ces engagements restent conditionnés à un cessez-le-feu que Poutine n’a aucune intention de respecter.
La position intenable de Moscou
Pour comprendre pourquoi les négociations actuelles sont vouées à l’échec, il faut saisir la nature profonde des objectifs de Poutine. Le président russe ne se bat pas pour un territoire en Ukraine ; il se bat pour l’Ukraine elle-même. Il conçoit cette invasion dans le contexte historique le plus large possible, comme une mission sacrée visant à inverser l’injustice de l’effondrement soviétique et à ressusciter l’Empire russe.
Cette obsession impériale rend tout compromis authentique impossible. Poutine ne peut accepter aucun accord de paix qui garantirait la survie de l’État ukrainien en tant qu’entité souveraine et indépendante. Ses intérêts sont donc mieux servis en prolongeant les négociations tout en travaillant à une solution militaire. Chaque jour de pourparlers est un jour de plus pour consolider ses gains territoriaux, épuiser les ressources ukrainiennes et tester la résolution occidentale.
Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a parfaitement résumé cette réalité après le sommet de Paris : « La réaction de la Russie à cette rencontre a été le missile Orechnik. Ils ne sont clairement pas, en ce moment, sérieux quant aux négociations. » Cette déclaration devrait servir d’avertissement à tous ceux qui croient encore pouvoir raisonner le Kremlin.
Le plan américain et ses failles béantes
L’administration Trump a présenté un plan de paix en vingt points qui, malgré quelques éléments positifs, contient des concessions majeures à la Russie. La plus significative est la proposition de reconnaître la souveraineté russe sur la Crimée. Cette disposition va bien au-delà de l’acceptation de facto du contrôle russe sur les autres territoires occupés ; elle constitue une légitimation juridique de l’annexion illégale de 2014.
L’ancien commandant américain Ben Hodges a été catégorique dans son évaluation : « Trump a cédé l’Europe à la Russie. » Selon lui, les Européens doivent désormais égaler le combat que mène l’Ukraine. Mais l’Europe en est-elle capable ? La question reste ouverte, et la réponse, pour l’instant, penche dangereusement vers le négatif.
Lors de sa rencontre avec Zelensky à Davos, Trump a affirmé que « tout le monde fait des concessions » pour tenter de mettre fin à la guerre. Mais cette symétrie apparente masque une réalité profondément asymétrique. Les concessions ukrainiennes concernent la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité existentielle du pays. Les concessions russes, si tant est qu’il y en ait, ne touchent qu’aux gains obtenus par l’agression armée. Récompenser l’agresseur pour qu’il consente à garder une partie de son butin n’est pas un compromis ; c’est une capitulation.
La division européenne, arme de Moscou
La désunion européenne constitue le meilleur allié de Poutine. Le prêt de 90 milliards d’euros accordé à l’Ukraine par le Conseil européen en décembre 2025 pour la période 2026-2027 illustre à la fois les capacités et les limites de la solidarité européenne. Si 25 chefs d’État et de gouvernement ont soutenu fermement cette décision, la Tchéquie, la Hongrie et la Slovaquie ont obtenu des exemptions. Ces fissures, aussi mineures puissent-elles paraître, envoient un signal clair à Moscou : l’unité européenne a ses limites.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a certes déclaré : « Nous voulons tous la paix pour l’Ukraine. Et pour cela, l’Ukraine doit être en position de force, sur le champ de bataille comme à la table des négociations. » Ces paroles sont justes. Mais elles sonnent creux lorsqu’on examine les actes concrets de l’Europe.
Le prêt de 90 milliards se divise en deux tiers pour l’assistance militaire (60 milliards) et un tiers pour le soutien budgétaire général (30 milliards). Ces chiffres peuvent sembler impressionnants, mais ils doivent être mis en perspective. La Russie consacre désormais plus de 6% de son PIB à l’effort de guerre. L’Europe, avec une économie combinée largement supérieure, peine à mobiliser une fraction comparable de ses ressources.
L'historien de Harvard et la leçon de 1939
Les parallèles historiques avec les années 1930 sont devenus un lieu commun, mais ils n’en demeurent pas moins pertinents. Un historien de Harvard a récemment souligné que les garanties de sécurité accordées à l’Ukraine dépendent fondamentalement d’une question : la Russie croit-elle que l’Occident se battrait réellement pour défendre ses engagements ?
En 1939, la Pologne disposait de garanties franco-britanniques. Nous connaissons la suite. Les troupes allemandes ont envahi le pays le 1er septembre, et si la France et le Royaume-Uni ont bien déclaré la guerre à l’Allemagne, leur réponse militaire fut si timide qu’on l’a surnommée la « drôle de guerre ». La Pologne fut écrasée, partagée entre Hitler et Staline, et dut attendre quarante-cinq ans avant de retrouver sa liberté.
L’Ukraine ne peut pas se permettre d’attendre quarante-cinq ans. Et l’Europe non plus. Car si l’Ukraine tombe, le prochain pays dans la ligne de mire ne sera pas un lointain État d’Europe orientale, mais potentiellement un membre de l’OTAN. Les États baltes, la Pologne, la Finlande : tous ces pays vivent désormais avec la conscience aiguë que leur sécurité dépend de la résolution occidentale à défendre l’Ukraine.
Le Premier ministre britannique et l'exigence de compromis russe
Keir Starmer, le Premier ministre britannique, a eu le mérite de poser la question qui fâche : « Il ne peut y avoir de paix que si la Russie fait des compromis, et Poutine ne montre pas qu’il est prêt pour la paix. » Cette déclaration tranche avec le discours lénifiant de nombreux dirigeants européens qui semblent croire qu’il suffit de tendre la main à Moscou pour obtenir un accord équitable.
La réalité est que Moscou a « catégoriquement rejeté certaines propositions ukrainiennes », notamment celles concernant une zone démilitarisée dans le Donetsk et le déploiement de forces de maintien de la paix. Les avances russes dans l’est du Donbass, notamment la capture de Siversk, ont encore affaibli le levier de négociation de Zelensky sur le tracé d’une frontière future.
Dans ces conditions, parler de négociations équilibrées relève de l’imposture intellectuelle. Tout règlement éventuel serait, selon les analystes, « motivé par l’épuisement ukrainien et l’insistance américaine plutôt que par la diplomatie européenne. Kyiv accepterait un arrangement largement défavorable parce que l’alternative serait de combattre la Russie seule. »
La nécessité d'un changement de paradigme
Hans Petter Midttun a formulé une recommandation que les dirigeants européens feraient bien de méditer : « Tant que les États-Unis, l’OTAN et l’UE ne peuvent pas articuler les préconditions des négociations et mettre leur puissance militaire derrière leurs exigences, ils doivent cesser de parler de négociations. Ils doivent commencer à parler d’une victoire ukrainienne et d’une défaite russe. »
Cette inversion de perspective est cruciale. Depuis le début de l’invasion à grande échelle en février 2022, le discours occidental a été dominé par la recherche d’une « porte de sortie » pour Poutine, par la peur de l’escalade, par l’obsession de ne pas « humilier » la Russie. Cette posture défensive a systématiquement joué en faveur de Moscou, permettant à Poutine de dicter le rythme et les termes du conflit.
L’Europe doit comprendre que la non-intervention de l’OTAN n’a pas stabilisé la situation ni pacifié la Russie. Au contraire, elle a permis l’agression russe. Comme le note Midttun, c’est précisément « le manque évident de volonté politique, pas de capacité militaire, mais de volonté politique, et le cynisme flagrant démontré par de nombreux chefs d’État qui ont conduit à l’erreur de calcul stratégique fatale du président Poutine ».
Que veut réellement Poutine ?
Pour négocier efficacement avec un adversaire, il faut d’abord comprendre ce qu’il veut vraiment. Or, l’Occident persiste à projeter sur Poutine une rationalité qui n’est pas la sienne. Les analystes occidentaux imaginent un président russe pragmatique, cherchant à maximiser ses gains tout en minimisant ses pertes. Ils se trompent.
Poutine est un idéologue impérial pour qui la destruction de l’État ukrainien indépendant est une nécessité existentielle. Toute paix qui garantirait la survie d’une Ukraine souveraine menacerait la stabilité de son propre régime. C’est pourquoi il ne peut ni ne veut accepter un véritable compromis. Ses intérêts sont mieux servis par un conflit indéfini que par une paix qui consacrerait l’échec de son projet impérial.
Cette réalité devrait informer toute la stratégie occidentale. Au lieu de chercher des accommodements avec un homme qui ne veut pas de paix, l’Europe devrait concentrer ses efforts sur le renforcement de l’Ukraine, le maintien de la pression économique sur la Russie et la préparation de sa propre défense.
L'Europe doit se réveiller
Le président tchèque Petr Pavel, lors de sa visite à Kyiv le 16 janvier 2026, a reconnu que l’Ukraine devrait peut-être accepter des « concessions douloureuses » pour parvenir à la paix, tout en avertissant que l’Europe ne devait pas se mettre à l’écart et laisser toute l’influence aux États-Unis. Cette position, bien qu’imparfaite, a au moins le mérite de reconnaître que l’Europe a un rôle à jouer.
Mais quel rôle exactement ? Celui de supplétif docile des décisions américaines ? Celui de payeur de dernière instance pour des accords négociés sans elle ? Celui de pompier appelé à éteindre les incendies allumés par d’autres ? Aucune de ces options n’est à la hauteur des enjeux.
L’Europe doit se réveiller et comprendre que sa sécurité se joue en Ukraine. Si Poutine parvient à imposer ses conditions à Kyiv, rien ne l’empêchera de réitérer ailleurs. Les études du CSIS (Center for Strategic and International Studies) analysant le plan de paix actuel posent la bonne question : s’agit-il d’une opportunité ou d’un piège stratégique ? La réponse dépend entièrement de la capacité de l’Occident à imposer des garanties de sécurité crédibles.
Le coût de l'inaction
Certains en Europe plaident pour le réalisme, arguant que l’Ukraine ne peut pas gagner cette guerre et qu’il vaut mieux accepter un mauvais accord maintenant plutôt qu’une défaite totale plus tard. Cet argument ignore plusieurs réalités fondamentales.
Premièrement, un « mauvais accord » qui ne garantit pas la sécurité de l’Ukraine n’est pas la fin du conflit, mais une pause avant sa reprise. La Russie a déjà démontré à maintes reprises qu’elle considère les accords internationaux comme des chiffons de papier à déchirer dès que les circonstances le permettent.
Deuxièmement, l’abandon de l’Ukraine créerait un précédent catastrophique pour l’ordre international. Quel État voudrait encore croire aux garanties de sécurité occidentales après avoir vu Kiev sacrifié sur l’autel de la realpolitik ?
Troisièmement, et c’est peut-être le point le plus important, la capitulation face à Poutine ne résoudrait pas le problème russe ; elle ne ferait que le déplacer. Une Russie victorieuse en Ukraine serait une Russie plus forte, plus agressive et plus convaincue que l’Occident ne se battra jamais pour défendre ses valeurs.
La voie étroite de la résistance
Il existe une alternative à la capitulation. Elle est difficile, coûteuse et incertaine, mais elle est la seule qui offre une chance de paix durable. Cette alternative consiste à donner à l’Ukraine les moyens de résister efficacement à l’agression russe, à maintenir et renforcer les sanctions économiques contre Moscou, et à préparer l’Europe à assumer sa propre défense.
Le prêt de 90 milliards d’euros est un pas dans la bonne direction, mais il reste insuffisant. L’Europe doit penser en termes d’économie de guerre, comme le fait la Russie. Elle doit accélérer la production d’armements, former les troupes ukrainiennes, fournir les systèmes les plus avancés sans les restrictions actuelles, et envoyer un signal clair à Moscou : l’agression ne paie pas.
Les 447 générateurs d’urgence déployés par l’UE pour restaurer l’électricité dans les hôpitaux et les abris ukrainiens sont un geste humanitaire louable, mais ils ne suffiront pas à gagner la guerre. L’Ukraine a besoin de missiles, de chars, d’avions et de munitions en quantités massives. Elle a besoin que l’Europe cesse de doser son aide au compte-gouttes et s’engage pleinement dans ce combat qui est aussi le sien.
Conclusion : L'heure des choix
L’Europe se trouve à un carrefour historique. Elle peut continuer à négocier sa propre défaite, à chercher des compromis avec un adversaire qui n’en veut pas, à espérer que le problème russe se résoudra de lui-même. Ou elle peut se ressaisir, comprendre que sa sécurité est en jeu, et agir en conséquence.
Le choix n’est pas entre la guerre et la paix. Il est entre une paix juste, garantie par la force et la détermination occidentales, et une fausse paix qui ne serait que le prélude à de nouvelles agressions. Munich 1938 nous a appris que la seconde option conduit invariablement à la catastrophe.
L’Europe doit cesser de négocier sa propre défaite. Elle doit commencer à travailler pour sa victoire, c’est-à-dire pour une Ukraine libre, souveraine et capable de se défendre. C’est la seule voie vers une paix durable sur le continent européen.
Le temps des illusions est révolu. L’heure des choix a sonné.
Signé Maxime Marquette
Sources
Euromaidan Press – Europe must stop negotiating its own defeat
Euromaidan Press – Czech President in Kyiv: Painful concessions needed for peace
Euromaidan Press – 1939 Poland lesson: Harvard historian on Ukraine’s guarantees
Euromaidan Press – Former US commander: Trump has ceded Europe to Russia
Atlantic Council – Putin cannot accept any peace deal that secures Ukrainian statehood
Atlantic Council – Putin’s peace plan is actually a call for Ukraine’s capitulation
CNBC – Zelenskyy lays into lost Europe at Davos
Washington Post – Zelensky calls on Europe to do more after Trump meeting
NPR – UK and France would install military hubs in Ukraine
CNN – US, Ukraine and Russia in first trilateral talks
PBS News – Ukraine, Russia and US discuss territorial concessions
CSIS – Assessing the Current Peace Deal for Ukraine
2690″>European Commission – Financial support package for Ukraine 2026-2027
European Council – December 2025 Summit on Ukraine financing
NATO – Keynote address by Secretary General Mark Rutte
Euronews – Is Europe ready for war?
ECFR – 2026: The year we stop pretending it’s just a phase
RFE/RL – Will Russia’s War Against Ukraine End In 2026?
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