Le raid du 3 janvier 2026 sur Caracas
Le 3 janvier 2026, aux alentours de deux heures du matin, heure locale, des explosions retentissaient dans le ciel de Caracas. L’opération Absolute Resolve venait de commencer. Les forces spéciales américaines, notamment les Delta Force, soutenues par l’US Air Force et l’US Navy, lançaient une opération militaire coordonnée d’une ampleur considérable sur le territoire vénézuélien. Plus de 150 aéronefs de différents types et environ 20 bases américaines furent mobilisés pour cette opération planifiée depuis plusieurs mois. Les forces armées américaines bombardèrent les infrastructures du nord du Venezuela pour neutraliser les défenses aériennes pendant qu’une force d’appréhension attaquait le compound de Maduro à Caracas. L’objectif était atteint : le président Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores étaient capturés dans leur résidence située sur une base militaire.
L’opération révéla également la présence de personnel cubain au sein de l’équipe de sécurité rapprochée de Maduro. Cuba rapporta que plus de 30 Cubains avaient péri durant l’opération, confirmant l’implication de La Havane dans la protection du dirigeant vénézuélien. Maduro et Flores furent transférés à New York par les forces américaines pour y être jugés. Le 5 janvier 2026, ils comparaissaient devant le tribunal fédéral de Manhattan, plaidant non coupables des accusations de conspiration narcoterroriste, de conspiration d’importation de cocaïne et de conspiration de possession d’armes automatiques. Il s’agissait du premier bombardement jamais survenu dans une capitale sud-américaine, un événement aux conséquences profondes sur les relations entre les États-Unis et l’Amérique latine.
La revendication présidentielle et le baptême doctrinal
Dans les heures qui suivirent l’opération, le compte officiel du Département d’État sur la plateforme X publia un message sans ambiguïté : Ceci est NOTRE hémisphère et le président Trump ne permettra pas que notre sécurité soit menacée. Lors d’une conférence de presse le même jour, Donald Trump prononçait les mots qui allaient donner un nom à cette nouvelle ère de la politique étrangère américaine. Le président déclara que la doctrine Monroe était importante, mais que son administration l’avait largement dépassée : on l’appelle désormais la doctrine Donroe, affirma-t-il, ajoutant que la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne serait plus jamais remise en question. Le jeu de mots, combinant le prénom Donald et la doctrine Monroe, avait été inventé par le tabloïd New York Post le 8 janvier 2025, mais c’est Trump lui-même qui le consacra comme label officiel de sa vision géopolitique.
L’administration Trump avait préparé le terrain doctrinal bien avant l’opération au Venezuela. La stratégie de sécurité nationale, publiée en novembre 2025, consacrait quatre pages à l’hémisphère occidental, contre la page unique habituelle, et introduisait explicitement un corollaire Trump à la doctrine Monroe. Le document affirmait l’intention de l’administration de réaffirmer et d’appliquer la doctrine Monroe pour restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental. Le 2 décembre 2025, jour anniversaire du discours original de Monroe, Trump avait réaffirmé cette promesse sous un nouveau corollaire. Comme le nota Ryan Berg, directeur du programme Amériques au CSIS, le centre avait publié des analyses soutenant que l’idée du corollaire devait être prise au sérieux.
Je trouve révélateur que Trump ait choisi d’adopter un surnom inventé par un tabloïd plutôt que de forger son propre vocabulaire doctrinal. Cela en dit long sur la nature performative de cette politique étrangère, où le branding médiatique compte autant que le contenu stratégique. Le fait que la stratégie de sécurité nationale ait accordé quatre pages à l’hémisphère occidental au lieu d’une seule mérite attention : ce n’est pas un simple ajustement, c’est un réalignement fondamental des priorités américaines qui a des implications pour chaque allié, chaque partenaire et chaque adversaire des États-Unis à travers le monde.
L'analyse du CSIS et le panel State of Play
Un événement majeur du département de géopolitique
Le 13 janvier 2026, le département de géopolitique et de politique étrangère du CSIS (Center for Strategic and International Studies) organisait un épisode spécial de son programme State of Play, intitulé The Donroe Doctrine: What Venezuela Means for China, Russia, and Iran. Cet événement virtuel, qui se tint de 10h00 à 11h00, heure de l’Est, réunit un panel d’experts de premier plan pour examiner les leçons que les pays CRINK (Chine, Russie, Iran et Corée du Nord) tiraient de la capture de Maduro et ce que cela signifiait pour leurs intérêts à l’avenir. Le CSIS reconnaissait ainsi l’importance stratégique majeure de cette opération, non seulement pour l’hémisphère occidental, mais pour l’ensemble de l’architecture géopolitique mondiale.
Le panel comprenait cinq experts couvrant les principales régions concernées : Dr. Ryan C. Berg, directeur du programme Amériques, Henrietta Levin, fellow senior de la chaire Freeman en études chinoises, Dr. Vali Nasr, conseiller senior du programme Moyen-Orient, Dr. Maria Snegovaya, fellow senior du programme Europe, Russie et Eurasie, et Will Todman, chef de cabinet du département de géopolitique. Cette composition reflétait la conviction du CSIS que la doctrine Donroe ne pouvait être analysée qu’à travers un prisme multirégional, tant ses ramifications s’étendaient bien au-delà de l’Amérique latine. Seth Jones s’entretint également avec Dr. Ryan Berg sur le paysage politique du Venezuela dans l’ère post-Maduro, examinant les objectifs politiques américains, les structures de pouvoir changeantes et les enjeux liés à la nouvelle présidente, Delcy Rodríguez.
Les conclusions stratégiques du CSIS
Le CSIS formula plusieurs conclusions d’une portée considérable. Premièrement, la capture de Maduro représentait une victoire tactique significative pour les États-Unis, la région et les Vénézuéliens, mais la question de savoir si elle conduirait à des gains stratégiques à long terme, c’est-à-dire un retour à la démocratie, ne deviendrait claire qu’avec le temps. Deuxièmement, Nicolás Maduro était un allié clé des pays CRINK en Amérique latine, et les actions du président Trump au Venezuela soutenaient manifestement une tentative de modifier l’équilibre des pouvoirs dans l’hémisphère occidental. Le programme Amériques du CSIS souligna que les opérations militaires américaines dans les Caraïbes, qui duraient depuis six mois, coûtaient 31 millions de dollars par jour, le coût le plus important étant le compromis stratégique dans l’allocation des actifs militaires.
Le CSIS nota également que la capture de Maduro n’avait pas résolu la crise vénézuélienne : elle avait échangé un ensemble de problèmes contre un autre. La présidente par intérim Delcy Rodríguez, une alliée connue de Maduro, présidait désormais une nation fracturée, et les États-Unis portaient une responsabilité directe dans la stabilisation d’un pays dont l’économie était effondrée et l’infrastructure pétrolière dévastée. Trump avait déclaré que les compagnies pétrolières américaines allaient investir des milliards de dollars pour réparer l’infrastructure, et s’était montré ouvert à une occupation américaine du Venezuela, affirmant qu’elle ne coûterait rien aux États-Unis car elle serait remboursée par les revenus des réserves pétrolières vénézuéliennes.
Eurasia Group et le troisième risque mondial de 2026
Le classement et l’analyse de Bremmer et Kupchan
Le 5 janvier 2026, l’Eurasia Group publiait son rapport annuel sur les principaux risques mondiaux, cosigné par Ian Bremmer, président-fondateur de l’Eurasia Group et de GZERO Media, et Cliff Kupchan, président de l’Eurasia Group. La doctrine Donroe y figurait au troisième rang des risques géopolitiques majeurs pour 2026, derrière la révolution politique américaine et le risque Overpowered. Ce classement élevé témoignait de la gravité avec laquelle les analystes les plus respectés du monde percevaient cette nouvelle orientation de la politique étrangère américaine. L’administration Trump ne voulait pas être le gendarme du monde, mais entendait exercer un contrôle direct sur l’arrière-cour de l’Amérique.
L’analyse de l’Eurasia Group détaillait le schéma qui s’était cristallisé dès 2025 : des frappes sur des embarcations présumées liées au trafic de drogue, des menaces d’action militaire contre la Colombie et le Mexique, des sanctions contre le président colombien et un juge de la Cour suprême brésilienne, des pressions sur le Panama concernant la gestion du canal, de nouvelles sanctions contre le Nicaragua et des restrictions renforcées contre Cuba, des relations améliorées avec Nayib Bukele au Salvador en échange de coopération sur les déportations, un plan de sauvetage de 20 milliards de dollars pour l’Argentine destiné à soutenir les fortunes politiques du président Javier Milei, et une grâce présidentielle pour un ancien président hondurien condamné pour trafic de drogue. Le Venezuela en constituait la pièce maîtresse.
Les risques de surextension et les conséquences imprévues
L’Eurasia Group avertissait qu’en 2026, cette posture allait accroître le risque de surextension politique et de conséquences imprévues. Sur le plan sécuritaire, où les États-Unis disposaient d’une puissance bien plus asymétrique que le reste du monde, Trump deviendrait moins retenu au cours de l’année. Le rapport prédisait un isolement si les États-Unis se trouvaient étirés trop finement. Des tensions au sein de l’OTAN émergeraient à mesure que les priorités se déplaceraient vers l’ouest, soulignant le pari à somme nulle de cette politique. L’application de la doctrine Donroe risquait de provoquer des représailles : les projets de la Route de la Soie de la Chine feraient face à des perturbations, déclenchant potentiellement des escalades commerciales ou des cyberattaques, tandis que la posture affaiblie de la Russie par l’Ukraine pourrait se tourner vers des proxys au Nicaragua.
Les réseaux de contrebande pétrolière de l’Iran pourraient activer des militants, compliquant la lutte antiterroriste. Sur le plan économique, la redirection de la production vénézuélienne promettait des prix mondiaux plus bas, mais l’instabilité des factions post-capture menaçait de créer des bourbiers. Les points d’échauffement liés aux droits de l’homme s’intensifieraient si l’application de la doctrine impliquait des blocus ou des occupations. Le rapport notait enfin les implications pour l’Europe : la doctrine Donroe risquait d’accélérer le désengagement américain du continent européen à un moment où les défenses européennes restaient faibles, raccourcissant le calendrier pour que l’Europe développe une architecture de sécurité plus autonome.
Je considère que le classement de la doctrine Donroe au troisième rang des risques mondiaux par Eurasia Group constitue un signal d’alarme que les capitales occidentales ne peuvent se permettre d’ignorer. Quand les analystes les plus chevronnés du risque géopolitique placent une doctrine de politique étrangère américaine parmi les menaces les plus graves de l’année, cela signifie que nous assistons à un bouleversement d’une ampleur historique. Ce qui me préoccupe particulièrement, c’est l’effet domino sur les alliances transatlantiques : si Washington se tourne résolument vers son hémisphère, qui protège le flanc oriental de l’Europe face à la Russie ?
Les implications pour les pays CRINK et l'équilibre mondial
La Chine face à la perte d’un allié stratégique
La capture de Maduro portait un coup direct aux intérêts chinois en Amérique latine. Le Venezuela constituait un maillon essentiel de l’Initiative Ceinture et Route de Pékin dans la région, et la perte de ce partenaire remettait en question l’ensemble de la stratégie chinoise dans l’hémisphère occidental. Comme le souligna Henrietta Levin lors du panel CSIS, les projets de la Route de la Soie faisaient désormais face à des perturbations majeures. La Chine qualifia l’opération d’acte hégémonique violant fondamentalement le droit international et les principes de la Charte des Nations Unies. Cependant, Pékin n’offrit aucune assistance militaire ou sécuritaire, ne dépêcha aucun navire de guerre et ne risqua aucune escalade dans les relations sino-américaines.
La réponse diplomatique chinoise officielle avertissait que le corollaire Trump au monroïsme forçait les nations latino-américaines à choisir entre leur souveraineté et leur développement. Mais l’enjeu le plus préoccupant résidait dans les implications pour Taïwan. Si Washington pouvait revendiquer le droit de renverser des gouvernements jugés menaçants dans son voisinage, qu’est-ce qui empêchait la Chine d’affirmer la même prérogative dans sa propre zone d’influence ? Cette logique s’appliquerait non seulement à Taïwan, mais aussi à la mer de Chine méridionale. Foreign Policy nota que l’attaque américaine au Venezuela pouvait fournir à la Chine une couverture pour agir sur Taïwan, tandis que les exercices militaires chinois de décembre 2025, baptisés Justice Mission-2025, avaient simulé des blocus des deux plus grands ports de Taïwan.
La Russie, l’Iran et la Corée du Nord face au nouveau paradigme
La Russie, déjà affaiblie par le conflit en Ukraine, voyait son influence en Amérique latine directement menacée par la doctrine Donroe. Comme le souligna Dr. Maria Snegovaya lors du panel CSIS, la posture russe pourrait se tourner vers des opérations par proxys au Nicaragua, faute de moyens pour une confrontation directe. Le représentant russe aux Nations Unies avait averti qu’il ne fallait pas permettre aux États-Unis de se proclamer comme une sorte de juge suprême ayant seul le droit d’envahir n’importe quel pays. Pour l’Iran, analysé par Dr. Vali Nasr, la perte du Venezuela comme allié signifiait la perturbation de réseaux de contrebande pétrolière et la possibilité d’activer des réseaux militants en représailles.
La Corée du Nord, le quatrième membre de l’acronyme CRINK, voyait également ses possibilités d’alliance en Amérique latine se réduire. L’ensemble de ces pays partageait un constat commun : les États-Unis étaient prêts à utiliser la force militaire pour éliminer les régimes alliés de leurs adversaires dans l’hémisphère occidental. Le CSIS soulignait que cette démonstration de force envoyait un message qui dépassait largement le Venezuela : tout État de la région entretenant des relations étroites avec les puissances CRINK devait désormais reconsidérer ses alliances. La question fondamentale, posée par l’ensemble des panélistes, restait de savoir si cette victoire tactique se traduirait par un gain stratégique ou si elle précipiterait au contraire une course aux représailles de la part des puissances rivales.
Le droit international en état de siège
Le débat au Conseil de sécurité des Nations Unies
L’opération Absolute Resolve déclencha un débat d’une intensité rare au Conseil de sécurité des Nations Unies. Le secrétaire général António Guterres exprima sa profonde préoccupation face au non-respect des règles du droit international, qualifiant l’action de grave et avertissant qu’elle pourrait créer un précédent pour les relations futures entre États. Le représentant du Venezuela déclara devant le Conseil qu’il ne s’agissait pas seulement de la souveraineté vénézuélienne qui était en jeu, mais aussi de la crédibilité du droit international, de l’autorité de l’Organisation et de la validité du principe selon lequel aucun État ne peut s’ériger en juge, partie et exécuteur de l’ordre mondial.
Le représentant chinois affirma que la Chine était profondément choquée par les actes unilatéraux, illégaux et brutaux des États-Unis, et les condamnait fermement, accusant un membre permanent du Conseil de sécurité d’avoir foulé aux pieds la souveraineté du Venezuela. Le représentant russe fit écho à ces propos, avertissant qu’il ne fallait pas permettre aux États-Unis de se proclamer juge suprême disposant seul du droit d’envahir n’importe quel pays. Jeffrey Sachs, intervenant devant le Conseil, souligna que la question n’était pas le caractère du Venezuela, mais de savoir si un État membre avait le droit, par la force ou la coercition, de déterminer l’avenir politique d’un autre pays. Le représentant du Nicaragua rappela que l’Amérique latine et les Caraïbes constituaient une zone de paix devant être respectée par tous les pays.
La question de la légalité et les justifications américaines
L’administration Trump justifia l’opération comme une action d’application de la loi, avec un soutien militaire, que le président avait l’autorité constitutionnelle inhérente d’entreprendre. Les experts juridiques de l’Université Stanford expliquèrent comment les théories juridiques domestiques avancées pour justifier l’opération Absolute Resolve divergeaient de l’interdiction du recours à la force inscrite dans la Charte des Nations Unies. La doctrine Monroe, rappelèrent les juristes, n’était pas un traité formel ni une composante du droit international contraignant. Si elle détenait une signification historique et symbolique forte pour la politique américaine, elle ne constituait pas une justification juridique en droit international.
La tension entre la logique de puissance et le droit international se trouvait au coeur du débat. Comme le soulignèrent plusieurs commentateurs, la doctrine Donroe semblait subordonner le droit international à l’intérêt national et paraissait conférer aux pays puissants le droit de disposer de sphères d’influence. Des analystes qualifièrent cette époque d’ère des superpuissances voyous et de poutinisation de la politique étrangère américaine. Le délégué cubain au Conseil de sécurité avertit que les plans hégémoniques et criminels des États-Unis envers le Venezuela avaient produit de graves conséquences pour la stabilité régionale, décrivant les événements récents comme une agression impérialiste et fasciste enracinée dans la doctrine Monroe devenue obsolète.
Je ne peux m’empêcher de souligner le paradoxe fondamental que révèle ce débat juridique. Les États-Unis, qui ont été les architectes principaux de l’ordre international fondé sur des règles depuis 1945, se retrouvent accusés de miner précisément le système qu’ils ont construit. L’expression « poutinisation de la politique étrangère américaine » me semble particulièrement percutante : elle capture cette idée que Washington adopte les méthodes qu’il dénonçait hier chez ses adversaires. Quand le gendarme mondial décide de se placer au-dessus de ses propres lois, c’est l’ensemble de l’architecture sécuritaire internationale qui vacille.
Les ondes de choc sur les alliances et l'architecture sécuritaire
L’Europe entre désengagement américain et urgence stratégique
L’Eurasia Group souligna que la doctrine Donroe risquait d’accélérer le désengagement américain de l’Europe à un moment où les défenses du continent demeuraient faibles. Si les États-Unis restaient peu susceptibles de se retirer rapidement de leur rôle de garant ultime de la sécurité européenne, le pivot de Washington vers son voisinage et sa focalisation sur la Chine signifiaient des exigences croissantes envers les alliés européens pour qu’ils assument une plus grande part du fardeau défensif. Le calendrier pour que l’Europe développe une architecture de sécurité plus autonome, auparavant estimé à une décennie ou plus, se trouvait considérablement raccourci. Le DGAP (Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik) publia une analyse affirmant que la doctrine Donroe exigeait une réponse ferme mais calme de la part de l’Europe.
Le Conseil européen des relations étrangères (ECFR) identifia trois dilemmes majeurs auxquels l’Europe faisait face en raison de la doctrine Donroe. Le désir de Trump de se désengager de l’Europe élargirait la marge de manoeuvre de la Turquie pour assumer davantage de responsabilités régionales et poursuivre ses intérêts nationaux. Pour le Japon, la doctrine Donroe représentait une source d’inquiétude majeure, car Tokyo souhaitait que l’attention prioritaire de Washington reste concentrée sur l’Indo-Pacifique et la confrontation avec la Chine. Un déplacement de l’attention vers l’hémisphère occidental constituait exactement le scénario que le Japon ne souhaitait pas voir se concrétiser.
Le Canada et l’Amérique latine sous pression directe
Pour le Canada, la doctrine Donroe impliquait un changement fondamental de son environnement géopolitique. L’affirmation par Trump de la primauté américaine dans l’hémisphère occidental maintenait le Canada en position défensive, le premier ministre Carney étant contraint d’équilibrer la défense de la souveraineté canadienne avec la réalité de la dépendance stratégique envers les États-Unis. La reconstruction des Forces armées canadiennes, axée sur les capacités arctiques et l’infrastructure, devenait une priorité urgente. De plus, avec la chute de Maduro, le pétrole lourd vénézuélien pourrait commencer à déplacer les exportations de brut canadien vers les États-Unis à long terme.
En Amérique latine, les mécanismes d’intégration régionale comme la CELAC et le Mercosur faisaient face au risque de paralysie alors que les États-Unis exerçaient des pressions sur les pays pour qu’ils prennent parti. Certains régimes de droite optaient pour sacrifier leur souveraineté en échange de garanties sécuritaires, tandis que des pays majeurs comme le Chili et le Brésil s’orientaient vers une autonomie stratégique. Le Brésil, bien que relativement isolé des effets directs de la doctrine Donroe, voyait la possibilité d’un accord bilatéral avec les États-Unis retardée par l’action au Venezuela. Pour l’ensemble de la région, le retour de la doctrine Monroe signifiait une perturbation structurelle de l’intégration régionale, un bouleversement des équilibres patiemment construits au cours des dernières décennies.
La politique des zones d'influence à l'ère nucléaire
Un globe découpé en sphères de domination
L’une des conséquences les plus profondes de la doctrine Donroe résidait dans la légitimation de la politique des zones d’influence. En revendiquant une domination absolue sur l’hémisphère occidental, les États-Unis renforçaient l’argument de la Chine en faveur d’un contrôle régional coercitif et consolidaient la confiance stratégique de Pékin. Un globe découpé en sphères d’influence, avec les États-Unis dominant l’hémisphère occidental et la Chine affirmant sa primauté en Asie-Pacifique, pourrait bénéficier à Pékin de plusieurs manières. Cela pourrait maintenir les États-Unis et le gros de leurs forces militaires loin de l’Asie, et cela pourrait invalider les critiques de Washington lorsque les forces chinoises menacent Taïwan.
Comme le nota Christopher Sabatini, fellow senior du think tank britannique Chatham House, il existait bien une doctrine Donroe, mais elle n’était pas uniquement une question de ressources. Il s’agissait aussi de contrôler l’arrière-cour des États-Unis, mais également d’endosser des figures conservatrices au-delà des frontières américaines. Le professeur David Smith de l’Université de Sydney observa que tout cela participait d’une rhétorique selon laquelle les États-Unis furent autrefois une grande puissance à l’époque de la doctrine Monroe et du corollaire Roosevelt, avant que des dirigeants faibles ne bradent tout. Trump se présentait comme celui qui allait reprendre ce qui avait été perdu et restaurer la puissance américaine incontestée. La souveraineté des autres États, dans cette vision, ne comptait tout simplement pas.
Taïwan, le test ultime de la cohérence doctrinale
La question de Taïwan cristallisait les contradictions internes de la doctrine Donroe. Si les États-Unis s’arrogeaient carte blanche dans leur propre voisinage, ils risquaient de perdre toute crédibilité pour s’opposer aux mouvements chinois autour de Taïwan et en mer de Chine méridionale, ou à l’agression russe en Ukraine et sur le flanc oriental de l’OTAN. Des analystes occidentaux et taïwanais avertirent que les tactiques de blocus américaines contre le Venezuela pourraient fournir une justification rhétorique à des mesures coercitives similaires contre Taïwan. Les exercices militaires chinois de décembre 2025, baptisés Justice Mission-2025, avaient simulé des blocus des deux plus grands ports de Taïwan, et les analystes notaient que Pékin pourrait calculer qu’elle gagnait des munitions rhétoriques pour dévier les critiques internationales.
Si la Chine restait peu susceptible de répliquer une opération militaire similaire, Pékin pourrait interpréter les actions de Washington comme la preuve d’un environnement mondial plus permissif pour les tactiques coercitives. La normalisation de la force unilatérale pourrait abaisser les inhibitions concernant la pression économique, les opérations en zone grise ou l’intimidation militaire dans le détroit de Taïwan. Le Venezuela ne créait pas cette aspiration chinoise, mais il fournissait une couverture légitimante pour une expansion de l’influence régionale. C’était précisément ce mécanisme de réciprocité perverse que le panel CSIS avait identifié comme le danger le plus grave de la doctrine Donroe : en affirmant son droit à une sphère d’influence exclusive, Washington offrait à Pékin le précédent dont elle avait besoin pour justifier la sienne.
La dimension économique et les enjeux pétroliers
Le Venezuela et la reconfiguration énergétique
Trump ne cachait pas l’importance de la dimension pétrolière dans sa stratégie vénézuélienne. Le président avait déclaré que les compagnies pétrolières américaines allaient investir des milliards de dollars pour réparer l’infrastructure gravement détériorée du Venezuela, et s’était montré ouvert à une occupation du pays, affirmant qu’elle serait remboursée par les revenus pétroliers. Cette vision rappelait les critiques historiques portées contre l’interventionnisme américain en Amérique latine, souvent accusé de servir les intérêts économiques des entreprises américaines sous couvert de sécurité nationale. La redirection de la production vénézuélienne promettait des prix mondiaux du pétrole plus bas, mais l’instabilité des factions politiques dans le Venezuela post-Maduro menaçait de créer des situations de bourbier.
Pour le Canada, les implications économiques étaient particulièrement préoccupantes. Le pétrole lourd vénézuélien, une fois l’infrastructure réhabilitée, pourrait commencer à déplacer les exportations de brut canadien vers les États-Unis à long terme. Cette perspective ajoutait une dimension économique directe à la menace que la doctrine Donroe faisait peser sur Ottawa. Au-delà du Venezuela, la doctrine englobait également les tentatives de Trump d’acquérir le Groenland pour ses ressources minérales, de reprendre le contrôle du canal de Panama et d’annexer l’Alberta. Le Forum IAS souligna que la doctrine Donroe était marquée par l’érosion des principes traditionnels de souveraineté, portée par sa nature extrêmement transactionnelle. Le corollaire Trump redéfinissait la souveraineté des nations de l’hémisphère occidental comme conditionnelle plutôt qu’inhérente.
Je suis frappé par la franchise déconcertante de Trump lorsqu’il évoque la dimension économique de sa doctrine. Affirmer ouvertement qu’une occupation militaire sera « remboursée » par les revenus pétroliers d’un pays souverain, c’est adopter un langage que même les interventionnistes les plus assumés du passé auraient jugé inapproprié. Cette transparence transactionnelle est, d’une certaine manière, plus honnête que les justifications humanitaires qui ont accompagné d’autres interventions américaines, mais elle est aussi infiniment plus brutale dans ce qu’elle révèle de la conception trumpienne des relations internationales : un monde où la puissance confère le droit de propriété.
Les précédents dangereux et l'avenir de l'ordre international
La souveraineté conditionnelle comme nouveau paradigme
L’une des transformations les plus fondamentales introduites par la doctrine Donroe était la redéfinition de la souveraineté des nations de l’hémisphère occidental. Celle-ci passait d’un statut inhérent, reconnu par le droit international, à un statut conditionnel, dépendant de la conformité avec les attentes américaines. Ce glissement conceptuel avait des implications qui dépassaient largement le cas vénézuélien. Depuis août 2025, les menaces d’intervention armée et le déploiement militaire soutenu dans la mer des Caraïbes avaient sapé le statut historique de l’Amérique latine en tant que zone de paix. L’opération du 3 janvier 2026 représentait le premier bombardement survenu dans une capitale sud-américaine, avec des conséquences graves sur les relations entre les États-Unis et l’Amérique latine.
Le Toda Peace Institute analysa la doctrine Donroe comme le symptôme d’un ordre international brisé. La distinction entre la doctrine Monroe originelle, qui se voulait défensive, et la doctrine Donroe, qui assumait ouvertement une posture offensive, illustrait un basculement fondamental. Sous l’interprétation de Trump, la doctrine Monroe abandonnait toute prétention de non-ingérence pour évoluer vers une revendication autoritaire de propriété plutôt qu’un simple droit de protection. L’historien Douglas Brinkley mettait en garde contre la tendance à trop intellectualiser la pensée de Trump en matière de politique étrangère, arguant que le président se contentait de cueillir ce qui l’arrangeait dans le panier de l’histoire américaine.
Les leçons pour l’ordre mondial de demain
L’analyse du CSIS, croisée avec celle de l’Eurasia Group et des nombreux think tanks qui se sont penchés sur la question, dessinait un tableau d’une gravité exceptionnelle. La doctrine Donroe ne représentait pas simplement un ajustement tactique de la politique étrangère américaine : elle constituait une rupture avec les principes qui avaient gouverné l’ordre international depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le passage d’une politique fondée sur des valeurs libérales universelles à une hégémonie mondiale réaliste transformait la nature même de la puissance américaine. L’ODI (Overseas Development Institute) qualifia ce changement de redéfinition de la compétition entre grandes puissances dans les Amériques, soulignant que la balle était désormais dans le camp de Pékin.
Le Stimson Center posa la question essentielle : que signifierait l’opération Absolute Resolve pour le Venezuela et l’Amérique latine dans les mois et années à venir ? Le Military Times traça la ligne de Monroe à Donroe, qualifiant ce passage de résurrection d’une doctrine que beaucoup considéraient comme morte. Le Small Wars Journal publia une analyse détaillée du panel CSIS, soulignant l’importance de comprendre les implications de cette doctrine pour les opérations militaires à venir. L’Antiwar.com posa une question encore plus troublante : la doctrine Donroe allait-elle servir de catalyseur à une contraction stratégique des États-Unis dans l’Indo-Pacifique ? Si tel était le cas, les conséquences pour Taïwan, le Japon et l’ensemble des alliés asiatiques de Washington seraient incalculables.
Je crois que nous sommes en train d’assister à un de ces moments charnières qui ne se produisent qu’une ou deux fois par siècle dans les relations internationales. La doctrine Donroe n’est pas simplement une politique étrangère ; c’est une philosophie de la puissance qui remet en cause les fondements mêmes de l’ordre westphalien. Quand la plus grande démocratie du monde affirme que la souveraineté de ses voisins est conditionnelle, elle ouvre une boîte de Pandore dont nous ne mesurerons les conséquences que dans les décennies à venir. En tant qu’observateur, je reste convaincu que les institutions internationales, aussi imparfaites soient-elles, demeurent le seul rempart contre le retour à une ère où seule la puissance fait le droit.
Conclusion : Quand le gendarme du continent s'affranchit de ses propres règles
La doctrine Donroe, telle qu’analysée par le CSIS, l’Eurasia Group et l’ensemble de la communauté des analystes stratégiques, représente bien plus qu’un simple renommage de la doctrine Monroe. Elle constitue une transformation radicale de la politique étrangère américaine, passant d’une posture défensive contre l’ingérence extérieure dans l’hémisphère occidental à une affirmation active et militaire de la domination américaine. L’opération Absolute Resolve, avec la capture du président Maduro, en constitue l’illustration la plus spectaculaire, mais les ramifications de cette doctrine s’étendent à l’ensemble du système international. De l’Europe à l’Asie-Pacifique, du Canada au Brésil, chaque acteur géopolitique doit désormais recalibrer ses calculs stratégiques à l’aune de cette nouvelle réalité. Le CSIS a raison de souligner que la victoire tactique au Venezuela ne garantit pas un succès stratégique à long terme. La question qui hante désormais les capitales du monde entier est la suivante : si les États-Unis ont redéfini les règles du jeu dans leur hémisphère, qui empêchera la Chine, la Russie ou d’autres puissances de faire de même dans le leur ?
Signé Maxime Marquette
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Cette chronique adopte une perspective analytique critique envers la doctrine Donroe, tout en s’efforçant de présenter équitablement les arguments de ses partisans et de ses détracteurs. Le chroniqueur reconnaît que la sécurité de l’hémisphère occidental est un intérêt légitime des États-Unis, mais estime que les moyens employés par l’administration Trump soulèvent des questions fondamentales sur le respect du droit international et la souveraineté des nations. Le positionnement est celui d’un observateur attaché à l’ordre international fondé sur des règles, sans pour autant nier les limites et les contradictions de cet ordre.
Le chroniqueur est conscient que l’analyse de la politique étrangère est intrinsèquement influencée par les perspectives culturelles et géographiques. En tant qu’observateur francophone nord-américain, le prisme canadien peut colorer certaines interprétations, notamment en ce qui concerne les implications de la doctrine Donroe pour le Canada. L’objectif est néanmoins de fournir une analyse la plus complète et équilibrée possible, en s’appuyant sur des sources diversifiées et réputées.
Méthodologie et sources
Cette analyse repose principalement sur le panel CSIS du 13 janvier 2026 intitulé The Donroe Doctrine: What Venezuela Means for China, Russia, and Iran, ainsi que sur le rapport des Top Risks 2026 de l’Eurasia Group. Les informations factuelles ont été vérifiées à travers plusieurs sources indépendantes, incluant les comptes rendus du Conseil de sécurité de l’ONU, les analyses de think tanks internationaux (DGAP, ECFR, Chatham House, ODI, Stimson Center) et la couverture de médias de référence. Les citations de responsables politiques et d’experts sont rapportées telles qu’elles ont été publiées par les sources primaires.
La méthodologie combine une analyse documentaire approfondie avec une mise en perspective historique. Le chroniqueur a cherché à croiser les analyses provenant de différentes traditions académiques et géographiques pour offrir une vision multidimensionnelle de la doctrine Donroe. Les mini-éditoriaux intégrés au texte représentent l’opinion personnelle du chroniqueur et sont clairement distingués du contenu analytique factuel.
Nature de l’analyse
Ce texte constitue une chronique analytique, c’est-à-dire un exercice journalistique qui combine la présentation factuelle des événements avec une interprétation et des commentaires éditoriaux. Il ne prétend pas à l’exhaustivité scientifique mais vise à offrir une synthèse accessible et contextualisée d’un sujet géopolitique complexe. Les jugements exprimés dans les passages éditoriaux engagent uniquement le chroniqueur et ne sauraient être attribués aux institutions ou aux experts cités dans l’article.
Le chroniqueur reconnaît que la situation géopolitique décrite est en constante évolution et que certaines analyses pourraient être nuancées ou révisées à mesure que de nouveaux développements surviennent. L’article reflète l’état des connaissances et des analyses disponibles au 29 janvier 2026.
Sources
Sources primaires
CSIS Analysis, What Just Happened in Venezuela? And What Comes Next?, janvier 2026
Eurasia Group, The Donroe Doctrine: Eurasia Group’s #3 Top Risk of 2026, 5 janvier 2026
Wikipedia, Donroe Doctrine, consulté le 29 janvier 2026
Wikipedia, 2026 United States intervention in Venezuela, consulté le 29 janvier 2026
Sources secondaires
Foreign Policy, Trump’s Venezuela Attack May Give China Cover on Taiwan, 6 janvier 2026
CNBC, Trump’s ‘Donroe Doctrine’ and China are headed for Latin American clash, 11 janvier 2026
Axios, Donroe Doctrine: What it is, how Trump used it in Venezuela, what’s next, 7 janvier 2026
Axios, Trump’s Donroe Doctrine sets U.S. on collision course with Russia and China, 8 janvier 2026
Stanford Law School, Flexing U.S. Power in Venezuela, 10 janvier 2026
ECFR, Venezuela, Trump’s Donroe Doctrine and three dilemmas facing Europe, janvier 2026
NPR, Trump foreign policy influenced by Monroe Doctrine, Roosevelt, 15 janvier 2026
PBS News, How the Monroe Doctrine factors into the U.S. arrest of Venezuela’s Maduro, janvier 2026
Military Times, Monroe to Donroe: A dead doctrine’s revival for current operations, 5 janvier 2026
DGAP, The Donroe Doctrine Requires a Firm but Calm Response from Europe, janvier 2026
ODI, Trump’s Monroe Doctrine 2.0 redefines great power competition in the Americas, janvier 2026
TIME, What Is the Monroe Doctrine, and How Is Trump Reasserting It?, janvier 2026
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