Les chiffres globaux donnent le vertige. Selon le Centre d’etudes strategiques et internationales (CSIS), les forces russes ont subi pres de 1,2 million de pertes depuis le debut de l’invasion a grande echelle de l’Ukraine en fevrier 2022. Ce chiffre inclut les tues, les blesses et les disparus, avec un bilan des morts estime a 325 000 soldats russes.
« Aucune grande puissance n’a subi un nombre de pertes ou de deces aussi eleve dans aucune guerre depuis la Seconde Guerre mondiale », souligne le CSIS dans son rapport. C’est une phrase qui devrait faire reflechir quiconque pretend encore que cette guerre est « sous controle » ou que la Russie peut la gagner sans consequences catastrophiques pour elle-meme.
Pour remettre ces chiffres en perspective historique : la Russie a subi environ cinq fois plus de morts en Ukraine que dans toutes les guerres russes et sovietiques combinees entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le debut de l’invasion en fevrier 2022. Les pertes russes en Ukraine sont quinze fois superieures a celles de la decennie de guerre de l’Union sovietique en Afghanistan, et dix fois superieures a celles des treize annees de guerre de la Russie en Tchetchenie.
Le CSIS a calcule que 60 000 a 70 000 soldats russes sont morts au cours de la seule premiere annee de guerre en Ukraine, soit plus que dans toutes ses autres guerres depuis la Seconde Guerre mondiale combinees. La premiere annee du conflit ukrainien a ainsi ete 25 fois plus meurtriere que la guerre de Tchetchenie et 35 fois plus meurtriere que celle d’Afghanistan.
Les meres russes : du cri a l'etouffement
C’est ici que l’histoire prend une tournure particulierement tragique. Car si les meres sovietiques ont pu, a leur maniere, contribuer a mettre fin a la guerre d’Afghanistan, leurs homologues contemporaines sont reduites au silence.
Le Comite des meres de soldats de Russie fut autrefois l’une des organisations de la societe civile les plus respectees du pays. Fonde apres le retrait sovietique d’Afghanistan, il a fourni un point de ralliement pour l’opposition aux guerres impopulaires de Moscou. Ces comites offraient des conseils gratuits sur les moyens legaux de differer ou d’echapper a la conscription, et n’hesitaient pas a trainer le ministere de la Defense devant les tribunaux.
Leur influence etait reelle. Leur position anti-guerre et le poids politique qu’ils ont genere ont sans doute joue un role majeur dans la fin de la guerre d’Afghanistan et du premier conflit tchetchene, dans des conditions defavorables a Moscou. Les manifestations de masse organisees par les meres de soldats dans le parc Gorki de Moscou au debut de juin 1990, ou des meres endeuillees reclamaient la demission du ministre de la Defense Yazov et l’abolition de la conscription, restent gravees dans la memoire collective.
Mais tout cela appartient au passe. Les comites de meres de soldats existent encore en Russie, mais ils n’agissent plus comme une force unifiee, et encore moins ne prennent une position pacifiste au-dela de leurs revendications tres personnelles. Ces comites ont ete brises il y a des annees. Apres les revelations sur l’arrivee de soldats russes blesses des champs de bataille ukrainiens dans les hopitaux de Saint-Petersbourg en 2014, la branche locale a ete etiquetee comme « agent etranger ».
Le gouvernement russe a qualifie l’organisation d' »agent etranger », une mesure que les membres de l’organisation considerent comme une represaille de la part des autorites. La repression etatique a atteint des niveaux sans precedent dans la periode precedant et suivant l’invasion. Des lois draconiennes adoptees peu apres le 24 fevrier 2022 interdisent de discrediter ou de diffuser de « fausses informations » sur les forces armees. Des Russes ont ete arretes pour avoir tenu une feuille de papier blanche lors d’un « piquet d’une personne ». Selon OVD-Info, pres de 20 000 Russes ont ete detenus pour leur position anti-guerre depuis fevrier 2022.
Du deuil numerique au silence force
Face a cette repression, les meres russes ont du inventer de nouvelles formes de resistance, ou plus exactement de survie. Beaucoup ont d’abord fait appel aux comites locaux pour obtenir des informations sur leurs fils envoyes en Ukraine. Mais rapidement, elles se sont tournees vers les reseaux sociaux pour chercher des publications susceptibles de leur fournir des informations sur leurs proches, puis pour creer des communautes numeriques en remplacement des comites a l’ancienne.
Ce ne sont plus les Comites qui portent le flambeau, mais des femmes plus jeunes qui savent utiliser efficacement les reseaux sociaux et qui se battent pour leurs maris plutot que pour leurs fils. Des 2022, le Conseil des meres et des epouses, une organisation de base de Samara, a interpelle Poutine sur le sort des hommes disparus apres avoir ete envoyes en Ukraine.
Certaines meres ont ose utiliser les reseaux sociaux pour critiquer les conditions abominables sur le champ de bataille. D’autres ont organise des rassemblements, comme au Daghestan en septembre 2022, ou des membres de familles ont scande : « Nos enfants ne sont pas de l’engrais ! » Des epouses et des meres de soldats ont egalement ete actives a Penza, Belgorod et dans d’autres regions. La chaine Telegram « The Way Home » a transcende la sphere numerique et organise des manifestations lors du 500e jour de la guerre a grande echelle.
Mais ces initiatives restent fragmentees, locales, facilement reprimees. Une manifestation devant le ministere de la Defense a Moscou a donne lieu a un nombre non precise d’arrestations. Le contraste avec l’ere sovietique est saisissant : alors que les meres sovietiques ont contribue a mettre fin a une guerre qui avait coute 15 000 vies en dix ans, les meres russes contemporaines sont impuissantes face a une hemorragie de 1,2 million de pertes.
La generation sacrifiee : portrait d'un desastre demographique
Au-dela des statistiques militaires, c’est toute une generation qui est en train d’etre sacrifiee. Avec un age moyen de 35 ans pour les combattants, les pertes russes pesent lourdement sur l’avenir demographique, societal et economique du pays. Avec des pertes d’environ un million d’hommes, dont entre 120 000 et 200 000 tues selon les estimations les plus conservatrices, la Russie hypotheque non seulement sa jeunesse mais aussi son avenir.
Les autorites ciblent notamment les hommes ages de 30 a 39 ans, l’une des tranches d’age les plus frappees par le conflit. « Ce sont des hommes qui allaient entrer dans la periode la plus lucrative de leur carriere », regrette Andrew D’Anieri de l’Atlantic Council. Ces pertes ne sont pas seulement des chiffres ; elles representent des peres, des maris, des travailleurs qualifies, des entrepreneurs potentiels, des contributeurs a la societe.
La guerre en Ukraine produit une enorme surmortalite de la jeunesse, une fuite des cerveaux et des personnes qualifiees, une approche pessimiste de l’avenir incompatible avec une augmentation de la natalite. Selon les differentes sources, entre 700 000 et un million de Russes ont quitte leur pays depuis le debut du conflit. En plus des departs au front et des pertes humaines engendrees par le conflit, cette emigration constitue un autre fleau : des centaines de milliers d’opposants a la guerre, souvent jeunes et eduques, ont fui vers la Georgie, le Kazakhstan, l’Union europeenne ou l’Asie du Sud-Est.
L’impact demographique de la guerre s’ajoute au declin structurel de la population depuis la chute de l’URSS. Le faible taux de natalite des annees 1990 a abouti a des generations creuses qui font elles-memes peu d’enfants. Selon Rosstat, on comptait plus de 12 millions de Russes entre 15 et 19 ans en 2001, mais seulement 7,8 millions en 2024. En 2024, le taux de natalite en Russie a atteint son plus bas niveau depuis 25 ans.
Les regions peripheriques : chair a canon de l'empire
Il y a une dimension de cette tragedie qui merite une attention particuliere : la repartition geographique et ethnique des pertes. Les Bouriates et les Touvas auraient quatre fois plus de probabilite de mourir sur le front ukrainien que des Russes ethniques. Cette statistique revele une realite cruelle : ce ne sont pas les fils de Moscou ou de Saint-Petersbourg qui meurent en masse, mais ceux des regions peripheriques, des minorites ethniques, des populations marginalisees.
C’est d’ailleurs une continuite historique. Lors de la formation du Comite des meres de soldats en 1989, Maria Kirvasova, une membre de la minorite ethnique kalmouke, etait parmi les fondatrices, rejointe par d’autres dirigeantes qui provenaient souvent de communautes similairement marginalisees au sein de l’Union sovietique. Cela refletait deja l’impact disproportionne de la conscription militaire sur les groupes ethniques minoritaires.
Les manifestations les plus significatives contre la guerre ont d’ailleurs eu lieu dans plusieurs regions minoritaires, notamment au Bachkortostan et au Daghestan. Ces regions, loin des projecteurs mediatiques, paient le prix du sang le plus eleve. Leurs meres pleurent dans l’indifference generale, leurs villages se vident de leurs hommes jeunes, leurs communautes se delitent.
Les veterans de demain : un fardeau annonce
Mais les morts ne sont pas les seules victimes de cette guerre. Les futurs veterans seront vraisemblablement un fardeau plutot qu’un atout pour la societe russe, etant plus susceptibles d’afficher des comportements violents ou antisociaux lies aux syndromes post-traumatiques et a la consommation de drogues. Cela conduira probablement aussi a une baisse encore plus importante du taux de natalite : beaucoup d’entre eux n’auront pas la volonte ou la capacite de creer des structures familiales stables.
C’est une bombe a retardement sociale que le Kremlin est en train de preparer. Des centaines de milliers d’hommes traumatises, brutalises par des annees de combat, habitues a la violence comme mode de resolution des conflits, vont un jour revenir dans une societe qui n’est pas preparee a les accueillir. Les hopitaux psychiatriques russes, deja sous-finances et debordees, devront faire face a une vague de troubles post-traumatiques sans precedent.
Selon les previsions medianes de l’ONU, si l’actuelle tendance demographique se poursuit en Russie, sa population se reduira a moins de 136 millions de personnes d’ici a 2050, contre 144 millions en 2023. Ce declin, deja preoccupant avant la guerre, est maintenant accelere par l’hemorragie humaine en Ukraine.
Le silence du Kremlin, le bruit des cercueils
Face a cette catastrophe, quelle est la reponse du Kremlin ? Le silence. La negation. La manipulation. Les informations sur les pertes militaires sont un secret d’Etat en Russie. Les familles qui osent parler sont menacees, les journalistes qui enquetent sont poursuivis, les organisations de la societe civile qui tentent de documenter les morts sont qualifiees d' »agents etrangers ».
Selon le BBC News Russian et le site Mediazona, sur les 165 661 soldats et contractuels russes dont ils avaient documente les morts au 13 janvier 2026, 3,9% (6 302) etaient des officiers, tandis que 10,1% (16 672) appartenaient aux troupes de fusiliers motorises. En outre, 10% (16 637) des soldats russes dont les deces ont ete confirmes etaient des mobilises, tandis que 12% (19 908) etaient des condamnes.
Oui, vous avez bien lu. Pres de 20 000 condamnes, recrutes dans les prisons russes par le groupe Wagner puis envoyes au front comme chair a canon. Des hommes dont la mort n’emeut personne au Kremlin, dont les familles n’osent pas reclamer les corps, dont l’existence meme est niee par la propagande officielle.
L'Ukraine aussi saigne
Il serait malhonnete de ne pas mentionner que l’Ukraine aussi paie un prix terrible. La population de l’Ukraine a diminue de plus de 10 millions d’habitants depuis l’invasion russe de grande echelle en fevrier 2022, selon l’UNFPA. Apres l’implosion de l’URSS et l’independance du pays, l’Ukraine comptait environ 52 millions d’habitants. Aujourd’hui, la population ukrainienne est estimee a pres de 35 millions d’habitants.
Mais la difference fondamentale, c’est que les Ukrainiens se battent pour leur survie, pour leur terre, pour leur liberte. Ils n’ont pas choisi cette guerre. Ils la subissent. Les meres ukrainiennes pleurent aussi, mais elles pleurent des fils morts en defendant leur patrie contre un agresseur. Les meres russes pleurent des fils envoyes mourir pour satisfaire les fantasmes imperiaux d’un autocrate vieillissant.
Le pari perdu de Poutine
Quand Vladimir Poutine a lance son « operation militaire speciale » le 24 fevrier 2022, il pensait que Kiev tomberait en quelques jours. Ses generaux lui avaient promis une promenade de sante. La resistance ukrainienne, pensait-il, s’effondrerait rapidement. L’Occident, persuadait-il ses proches, ne reagirait que par des protestations symboliques.
Quatre ans plus tard, le bilan est accablant. La Russie a perdu 1,2 million d’hommes – plus que l’effectif total de son armee d’avant-guerre. Elle a du lancer plusieurs vagues de mobilisation pour remplacer les pertes. Elle a recrute des prisonniers, des migrants, des mercenaires nord-coreens. Elle a vide ses arsenaux d’equipements sovietiques, force ses usines a tourner jour et nuit, importe des composants iraniens et chinois pour continuer a produire des armes.
Et pour quel resultat ? Des gains territoriaux minimes, obtenus au prix de pertes colossales. Une economie de plus en plus militarisee, au detriment du niveau de vie de la population. Un isolement international croissant. Une dependance accrue vis-a-vis de la Chine. Et surtout, une generation entiere de jeunes Russes sacrifiee.
Les lecons non apprises de l'histoire
L’histoire sovietique offrait pourtant des lecons claires. La guerre d’Afghanistan avait montre que meme une superpuissance ne peut pas imposer sa volonte a un peuple determine a resister. Elle avait montre que le mensonge officiel finit toujours par se heurter a la realite des cercueils qui reviennent. Elle avait montre que les meres endeuillees sont une force politique que meme les regimes autoritaires doivent finir par prendre en compte.
Mais Poutine, forme dans les rangs du KGB, semble n’avoir retenu de l’ere sovietique que les methodes de repression, pas les lecons de l’echec. Il a neutralise la societe civile, musele la presse, ecrase toute opposition. Il a cru pouvoir mener une guerre sans que le peuple russe en ressente les consequences. Il a eu tort.
Car meme si les meres russes ne manifestent plus dans les rues de Moscou, meme si les comites de soldats ont ete reduits au silence, la douleur existe. Elle se murmure dans les cuisines, elle se partage sur des groupes Telegram anonymes, elle s’exprime dans les regards fuyants des fonctionnaires locaux qui doivent annoncer les morts. Elle s’accumule, comme une pression souterraine qui finira bien par trouver une issue.
Une generation perdue, un pays en sursis
La « generation Poutine », ces jeunes Russes nes apres la chute de l’URSS et qui n’ont connu que son regime, est en train de payer le prix ultime des ambitions de leur dirigeant. Certains sont morts sur les champs de bataille ukrainiens. D’autres ont fui le pays pour echapper a la mobilisation. D’autres encore vivent dans la peur, sachant que leur tour viendra peut-etre.
C’est une generation qui aurait pu construire une Russie moderne, ouverte sur le monde, prospere et democratique. Au lieu de cela, elle est sacrifiee dans une guerre qui ne sert que les interets d’une elite corrompue accrochee au pouvoir. Les meres russes le savent. Elles pleurent en silence, mais elles savent.
En decembre 2025, 35 000 soldats russes sont morts ou ont ete grievement blesses. C’est 35 000 familles devastees. C’est 35 000 meres, epouses, enfants qui ont recu la nouvelle tant redoutee. C’est 35 000 fois la meme scene : le fonctionnaire mal a l’aise, l’enveloppe officielle, l’effondrement. En un seul mois. Puis janvier 2026 est arrive, et le cycle a recommence.
Epilogue : le prix de l'indifference
Quand l’Union sovietique s’est retiree d’Afghanistan en 1989, les cercueils de zinc des soldats tombes ont continue a hanter la memoire collective pendant des decennies. Les « afganets », les veterans de ce conflit, sont devenus un groupe social a part, marque par le traumatisme et souvent marginalise. L’Afghanistan est devenu synonyme d’erreur fatale, de sacrifice inutile, de mensonge d’Etat.
Que dira-t-on de l’Ukraine dans vingt ans ? Combien de millions de vies auront ete brisees ? Combien de villages russes seront vides de leurs hommes ? Combien de meres auront pleure en silence, sans meme avoir le droit de connaitre les circonstances exactes de la mort de leur enfant ?
Les chiffres sont la, implacables. La Russie perd en un mois ce que l’URSS a perdu en dix ans. Les meres russes pleurent plus qu’en Afghanistan. La generation Poutine est une generation perdue. Et le monde regarde, parfois avec horreur, parfois avec indifference, toujours avec le sentiment troublant que cette tragedie etait evitable.
Car elle l’etait. Elle l’est peut-etre encore. Mais pour cela, il faudrait que quelqu’un au Kremlin ait le courage de dire stop. Il faudrait que les meres russes retrouvent leur voix. Il faudrait que la societe russe se reveille de sa torpeur autoritaire. Il faudrait, en somme, un miracle.
En attendant, les cercueils continuent d’arriver. Les meres continuent de pleurer. Et Vladimir Poutine continue de pretendre que tout va bien.
Signe Maxime Marquette
Sources
CSIS – Russia’s Battlefield Woes in Ukraine
oftheRusso-Ukrainianwar »>Wikipedia – Casualties of the Russo-Ukrainian war
The Moscow Times – Soldiers’ Mothers Have Long Been a Thorn in the Kremlin’s Side
Wilson Center – Why No Collective Action by Russian Mothers?
Social Europe – The Ukraine war and Russian soldiers’ mothers
openDemocracy – Soldiers’ wives and mothers are key to Russia’s anti-war movement
Contrepoints – Demographie de la Russie : une jeunesse decimee ou en fuite
Slate.fr – La guerre en Ukraine a l’origine d’une grave crise demographique en Russie
IFRI – En Russie, l’impact demographique de la guerre en Ukraine s’ajoute au declin structurel
Mediazona – Russian losses in the war with Ukraine (updated)
Euronews – Russia suffers more losses in its war against Ukraine than any other country since WWII
CNN – Russia’s 1.2 million casualties in Ukraine dwarf all its conflicts since World War II
Uttryck Magazine – The Soviet-Afghan War and the Mothers Who Fought Back
Journals OpenEdition – Dedovshchina and the Committee of Soldiers’ Mothers under Gorbachev
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