Pendant que le Kremlin impose le silence et la desinformation, des journalistes courageux accomplissent un travail de fourmi extraordinaire. Mediazona, en collaboration avec la BBC et une armee de benevoles, a reussi a identifier plus de 163 600 soldats russes morts par leur nom. Pas des statistiques abstraites : des noms, des visages, des histoires.
Comment font-ils? En epluchant quotidiennement les necrologies, les annonces des autorites regionales, les publications sur les reseaux sociaux des familles endeuilees, les sites des ecoles qui rendent hommage a leurs anciens eleves tombes au front. Des volontaires, au peril de leur liberte, parcourent meme les cimetieres russes pour photographier les tombes fraiches. Leurs identites restent cachees, meme entre eux, car le simple fait de documenter les pertes militaires russes est desormais un crime passible de 15 ans de prison.
Les criteres de validation sont draconiens : il faut soit une publication dans une source officielle russe, soit un post d’un proche (verifie par correspondance des noms de famille), soit des photos funeraires avec dates. Pas de rumeur, pas d’approximation. Du travail de journaliste, du vrai, dans un pays ou ce metier est devenu une activite a haut risque.
Selon les experts militaires consultes par ces equipes, leurs chiffres ne representeraient que 45 a 65% du total reel des morts. Ce qui signifie que le nombre veritable de soldats russes tues oscillerait entre 243 000 et 352 000. L’estimation du CSIS de 325 000 deces se situe exactement dans cette fourchette, confirmant la credibilite de ces analyses independantes.
Le profil des sacrifies : volontaires, prisonniers et mobilises
L’analyse de la composition des pertes russes est revelatrice de la strategie du Kremlin pour alimenter le hachoir a viande ukrainien tout en preservant la paix sociale dans les grandes villes. Les volontaires qui ont signe des contrats avec le ministere de la Defense apres fevrier 2022 representent desormais un tiers de tous les morts identifies, contre seulement 15% il y a un an. Cette progression fulgurante temoigne de l’efficacite des campagnes de recrutement ciblant les populations les plus vulnerables economiquement.
Derriere ce mot de volontaire se cache une realite bien differente de l’image d’Epinal du patriote russe. Ces hommes sont majoritairement issus des regions les plus pauvres de la Federation : le Daghestan, la Bouriatie, les republiques du Caucase du Nord. Attires par des primes mirobolantes pouvant atteindre plusieurs millions de roubles et des promesses de salaires mensuels equivalant a plusieurs annees de revenus dans leurs villages, ils signent leur arret de mort les yeux fermes.
Viennent ensuite les prisonniers, environ 20 000 morts identifies, ces hommes que le groupe Wagner puis le ministere de la Defense ont arraches aux penitenciers avec la promesse d’une amnistie apres six mois de service. Combien ont-ils survecu assez longtemps pour en beneficier? Les temoignages parlent de taux de pertes effroyables, de chair a canon envoyee en premiere ligne sans formation ni equipement adequat.
Les mobilises de septembre 2022 comptent pour 16 600 morts confirmes. Ces hommes arraches a leur vie civile, parfois kidnappes a la sortie du metro ou de leur lieu de travail, ont paye le prix fort de l’impreparation criminelle de l’armee russe. Envoyes au front apres quelques jours de formation avec des equipements datant de l’ere sovietique, ils ont ete fauches par milliers.
Quant aux officiers, plus de 6 300 ont ete confirmes morts a la mi-janvier 2026. La proportion de pertes d’officiers dans l’ensemble des casualties n’a cesse de diminuer depuis le debut du conflit, signe que l’armee russe a appris a mieux proteger son encadrement. Mais cela signifie aussi que les troupes sont de plus en plus commandees par des sous-officiers inexperimentes, avec les consequences tactiques desastreuses que l’on observe sur le terrain.
La grande muraille du mensonge
Face a cette hecatombe, quelle est la reponse du Kremlin? Le deni absolu, le mensonge institutionnalise, la repression de quiconque ose evoquer la verite. Le dernier chiffre officiel communique par le ministere russe de la Defense date de septembre 2022, il y a plus de trois ans. A l’epoque, Moscou reconnaissait moins de 6 000 morts. Depuis, plus rien. Le silence total.
Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, a reagi ce mercredi au rapport du CSIS avec le mepris previsible des autocrates face a la verite. Ces recherches ne peuvent pas etre considerees comme des informations fiables, a-t-il declare. Seul le ministere de la Defense est habilite a fournir des informations sur les pertes militaires. Traduction : nous seuls avons le droit de mentir a notre peuple.
Cette posture n’est pas nouvelle, elle est constitutive du regime poutinien depuis le debut de l’invasion. Des le 4 mars 2022, Vladimir Poutine a signe une loi introduisant des peines de prison pouvant aller jusqu’a 15 ans pour quiconque publie des informations deliberement fausses sur l’armee russe. Le hic? C’est le gouvernement russe qui decide ce qui est vrai ou faux. Orwell n’aurait pas fait mieux.
Les mots eux-memes sont criminalises. Il est interdit de parler de guerre, d’attaque, d’invasion. Seule l’expression operation militaire speciale est autorisee. Les medias doivent marteler que l’armee russe ne bombarde pas les villes ukrainiennes, ne cause pas de victimes civiles, ne commet pas d’exactions. Ceux qui osent dire le contraire finissent en prison.
Les martyrs de la verite
Le journaliste Serguei Mikhailov purge une peine de huit ans pour avoir rapporte les victimes civiles et les crimes de guerre a Marioupol et Boutcha. Le conseiller municipal d’opposition Alexei Gorinov a ecope de sept ans pour avoir ose qualifier l’operation speciale de guerre. La journaliste Maria Ponomarenko purge six ans de prison pour un simple post Telegram sur le bombardement du theatre de Marioupol, ou des centaines de civils avaient trouve refuge.
On estime que 150 journalistes ont fui la Russie depuis fevrier 2022. Ceux qui restent et continuent leur travail le font au peril de leur vie et de leur liberte. Echo de Moscou et TV Dozhd (TV Rain), les derniers medias independants, ont ete fermes des les premiers jours de l’invasion. L’acces a Wikipedia lui-meme a ete menace pour avoir ose documenter les pertes russes et les victimes civiles ukrainiennes.
La repression s’etend au-dela des frontieres russes. En mars 2022, la police politique bielorusse a arrete Mark Bernstein, un editeur eminent de Wikipedia, pour diffusion de materiels antirusses. Son crime? Avoir contribue a des articles factuels sur l’invasion.
Les meres, les epouses : la resistance silencieuse
Malgre la chape de plomb, des voix s’elevent. Le mouvement Put Domoy (Le Chemin du Retour), ne a l’automne 2022 apres l’annonce de la mobilisation partielle, rassemble les epouses et meres de soldats mobilises. Ces femmes reclament le retour de leurs hommes, denoncent les conditions inhumaines au front, exigent des comptes.
Elena, une mere dont le fils a ete mobilise, manifeste tous les samedis depuis 888 jours, brandissant une pancarte Rendez les peres a leurs enfants. Son courage force le respect dans un pays ou la moindre contestation peut mener au cachot.
En Bouriatie, des epouses de mobilises ont publiquement confronte les autorites locales malgre les risques de repression. Ce ne sont pas encore des soulevements politiques, analysent les experts, mais des breches dans le contrat social, des moments ou les gens disent : ce n’est pas ce qu’on avait convenu.
Le Kremlin a repondu a cette menace naissante par la carotte et le baton. En mai 2024, le mouvement Put Domoy a ete officiellement designe comme agent de l’etranger, etiquette infamante qui expose ses membres a des poursuites et a l’ostracisme social. Telegram a ajoute un label fake au canal du groupe suite a une plainte d’un blogueur pro-Kremlin.
Parallelement, le gouvernement a considerablement augmente les prestations sociales pour les combattants et leurs familles, des avantages particulierement attractifs pour les familles defavorisees des soldats mobilises. C’est le pacte faustien que propose Poutine : acceptez le sacrifice de vos hommes, et nous vous paierons grassement. Refusez, et vous connaitrez la prison.
Les sondages montrent que cette strategie fonctionne. Le soutien au droit de manifester a chute : mi-2022, pres de 60% des Russes s’opposaient aux restrictions sur les actions anti-guerre. En avril 2025, ce chiffre etait tombe a 45%. La peur et l’argent font leur oeuvre.
L'economie de guerre : le compte a rebours a commence
Si le regime peut maintenir l’illusion aupres de sa population sur les pertes humaines, les realites economiques sont plus difficiles a dissimuler. Le budget russe 2026 consacre 38% de ses depenses a la defense et a la securite, la proportion la plus elevee depuis l’ere sovietique. En comparaison, la sante, l’education et le logement combines ne recoivent que 13% du budget.
Les chiffres officiels font etat de 12,93 billions de roubles (161,6 milliards de dollars) pour la defense en 2026. Mais le ministre de la Defense Andrei Belooussov a laisse echapper que les depenses militaires atteignaient 7,3% du PIB, ce qui impliquerait un total reel d’environ 15,86 billions de roubles (198,3 milliards de dollars), bien au-dessus des montants budgetes. La difference se cache dans les lignes classifiees du budget.
Apres deux annees de croissance superieure a 4% en 2023-24, dopee par les depenses militaires, l’economie russe entre dans une phase de refroidissement brutal. Les previsions pour 2025-2026 oscillent entre 0,6% et 1,4% de croissance selon les sources. L’Institut de prevision economique de l’Academie des sciences russe et le FMI s’accordent sur une quasi-stagnation.
Le deficit budgetaire prevu pour 2026 atteint 3,8 billions de roubles (1,6% du PIB). Pour le combler, le ministere des Finances propose d’augmenter la TVA de 20 a 22%, de reduire les avantages pour les PME, et de comprimer les depenses publiques hors defense. Les Russes ordinaires paieront la facture de la guerre de Poutine.
Au premier semestre 2025, les profits des entreprises russes ont chute de 8,4% sur un an, avec un effondrement de plus de 50% dans le secteur petrolier et gazier. Les sanctions occidentales, notamment le plafonnement du prix du petrole abaisse a 47,6 dollars le baril en juillet 2025, commencent a mordre. En novembre, le petrole russe se vendait autour de 50 dollars le baril, contre les 60 dollars prevus au budget.
Certains analystes calculent que Moscou dispose d’un horizon de 12 a 18 mois avant de faire face a un choix binaire : reduire les depenses militaires ou affronter un effondrement fiscal. La Russie a transfere toute son economie sur des rails de guerre, et le budget 2026 ne signale pas la paix ou la stabilite, mais une consolidation a long terme du conflit.
15 a 70 metres par jour : le prix du sang
Et pour quels resultats sur le terrain? Le rapport du CSIS est impitoyable : depuis 2022, les forces russes ont progresse a un rythme moyen de 15 a 70 metres par jour dans leurs offensives les plus importantes. C’est plus lent que pratiquement toutes les campagnes offensives majeures de toutes les guerres du siecle dernier.
L’enorme tribut humain n’a permis que des gains territoriaux derisoires. Depuis 2022, la Russie n’a augmente que de 12% la superficie du territoire ukrainien sous son controle. Pour chaque kilometre carre gagne, combien de milliers de vies russes sacrifiees?
Le rapport identifie plusieurs explications a ce ratio de pertes catastrophique pour Moscou : l’incapacite de la Russie a mener efficacement des operations interarmes et conjointes, des tactiques et un entrainement deficients, une corruption endemique, un moral en berne, et face a cela, la strategie ukrainienne efficace de defense en profondeur dans une guerre qui favorise structurellement le defenseur.
Malgre les proclamations de dynamique sur le champ de bataille en Ukraine, les donnees montrent que la Russie paie un prix extraordinaire pour des gains minimes et est en declin en tant que grande puissance, conclut le CSIS. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont des analystes americains qui n’ont aucun interet a minimiser la menace russe.
La mobilisation permanente : le piege se referme
Pour alimenter la machine de guerre, Poutine a recemment signe un decret convoquant les reservistes pour des exercices militaires en 2026, avec deux clauses restees classifiees. Plus revelateur encore : a partir du 1er janvier 2026, la conscription fonctionnera toute l’annee plutot que pendant des periodes designees. Les experts y voient un pas vers une mobilisation generale obligatoire.
Le regime marche sur des oeufs. Une nouvelle mobilisation massive comme celle de septembre 2022 risquerait de briser le fragile equilibre social. Mais les pertes actuelles sont telles que l’armee ne peut maintenir son effectif sans un afflux constant de chair fraiche. D’ou la strategie des primes astronomiques pour attirer des volontaires des regions pauvres, le recrutement dans les prisons, et maintenant l’extension de la conscription.
Jusqu’a present, Moscou a reussi a preserver les grandes villes de la ponction humaine. Les fils de la classe moyenne moscovite et petersbourg-eoise ne meurent pas en Ukraine. Ce sont les Bouriates, les Daghestanais, les provinciaux des regions desheritees qui paient le prix du sang. Cette geographie des pertes n’est pas un hasard : c’est une strategie deliberee pour maintenir la passivite des centres urbains ou pourrait naitre une contestation.
Que sait vraiment le peuple russe?
C’est la question centrale. Dans un pays ou l’information est verrouillee, ou les VPN sont de plus en plus difficiles a utiliser, ou la moindre recherche sur les pertes militaires peut vous valoir une visite de la police, que savent vraiment les citoyens ordinaires?
La reponse est complexe. Officiellement, rien. Les televisions d’Etat ne montrent que des victoires, des soldats heroiques, des Ukrainiens accueillant leurs liberateurs avec des fleurs. Mais officieusement, dans les villages ou les enterrements se succedent, dans les familles qui ne recoivent plus de nouvelles, dans les reseaux de bouche-a-oreille, la verite filtre.
Le probleme est que cette verite reste fragmentee, locale, impossible a agreger en une prise de conscience nationale. Chaque famille connait peut-etre un mort, un blesse, un disparu. Mais sans medias libres pour connecter ces drames individuels, ils restent des tragedies privees plutot qu’un scandale public.
C’est tout le genie malefique du systeme poutinien : atomiser la societe, empecher toute solidarite horizontale, transformer chaque famille endeuillee en une ile isolee de chagrin. Les meres pleurent seules, les epouses attendent seules, et le regime continue sa guerre.
L'histoire jugera
Nous assistons a l’un des plus grands crimes de notre epoque, perpetre non seulement contre le peuple ukrainien, mais aussi contre le peuple russe lui-meme. Vladimir Poutine envoie sa jeunesse a la mort pour quelques arpents de terre ravagee, et il ment effrontement a son peuple sur l’ampleur du sacrifice.
Les chiffres du CSIS et de Mediazona ne sont pas de simples statistiques. Derriere chaque unite se cache un etre humain : un jeune homme de 20 ans qui revait peut-etre de devenir ingenieur, un pere de famille qui voulait voir grandir ses enfants, un fils unique dont la mere attend desesperement des nouvelles. Trois cent vingt-cinq mille histoires interrompues. Et ce n’est que le debut.
Le printemps 2026 approche. Quatre ans depuis le debut de l’invasion totale. Deux millions de victimes militaires combinees. Et un regime qui continue de marteler que tout va bien, que la victoire est proche, que les sacrifices en valent la peine.
L’histoire retiendra que face a cette catastrophe, une poignee de journalistes courageux, de benevoles anonymes, d’analystes rigoureux ont maintenu la flamme de la verite. Ils ont compte les morts que le Kremlin voulait effacer. Ils ont donne des noms aux chiffres. Ils ont documente l’horreur pour que nul ne puisse dire un jour : nous ne savions pas.
Car c’est precisement ce que dira le peuple russe quand le voile tombera enfin. Nous ne savions pas. Et cette excuse ne tiendra pas. Les preuves sont la, accessibles a quiconque veut chercher. Le mensonge du Kremlin ne tient que par la complicite passive de ceux qui refusent de voir.
La Russie saigne a blanc. Ses fils meurent par centaines de milliers dans les steppes ukrainiennes. Et pendant ce temps, a Moscou, la vie continue, les cafes sont pleins, les centres commerciaux bondes. Cette normalite est la plus grande victoire de la propagande poutinienne. Elle est aussi sa plus grande honte.
Signe Maxime Marquette
Sources
The Guardian – Ukraine war briefing: Nearly 2 million military casualties to date, study finds
CSIS – Ukraine War: Research and Analysis
story.html »>The Washington Post – Combined war casualties for Russia and Ukraine could hit 2 million
eng-trl »>Mediazona – Russian losses in the war with Ukraine (updated count)
NBC News – Russia faces a heavy price for limited gains in Ukraine war
CBC News – Russia denies think-tank assessment that 1.2 million of its troops have been killed or injured
UNITED24 Media – Peskov: Official Data on Military Losses Must Come Exclusively from Russian Defense Ministry
The Moscow Times – The Journalists Tallying Russia’s Dead Soldiers
Human Rights Watch – Russia: With War, Censorship Reaches New Heights
2022warcensorshiplaws »>Wikipedia – Russian 2022 war censorship laws
Chatham House – Putin faces growing threat from the wives and mothers of mobilized soldiers
The Moscow Times – Families of Mobilized Soldiers Call for Silent May 9 Protest
The Moscow Times – Russia’s Economy in 2026: More War, Slower Growth and Higher Taxes
UkraineWorld – Russia’s 2026 Budget: Built for War, Not Peace
OSW Centre for Eastern Studies – Russia’s 2026 budget: mounting financial challenges
Euromaidan Press – I’ve monitored Russian soldiers for 3.5 years. The system is finally cracking
BBC Russian Service – Russia’s losses in Ukraine rise faster than ever
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