Face à cette brutalité assumée, l’Ukraine a choisi une autre voie. Et les résultats sont stupéfiants. Selon Bloomberg, l’Ukraine produit désormais environ 4 millions de drones par an – plus que n’importe quel pays de l’OTAN, et probablement plus que l’Alliance tout entière. En 2024, le pays a fabriqué environ 2,2 millions d’engins volants de tous types, dont plus de 1,5 million de drones FPV de combat. Les projections pour 2025 dépassaient les 4,5 millions d’unités.
Cette explosion industrielle n’a rien d’un hasard. Comme le souligne Dmytro Kavun, le nombre de fabricants de drones FPV en Ukraine est passé d’environ 50 au début de 2023 à 250 en 2024, et cette croissance se poursuit. L’écosystème comprend aussi bien de petits groupes de deux ou trois personnes que des entreprises générant des millions en chiffre d’affaires. Une transformation qui rappelle l’essor des start-ups de la Silicon Valley, mais appliquée à l’industrie de guerre.
« Aucun autre type d’arme n’a changé le visage de la guerre ici aussi profondément et aussi rapidement que le drone FPV », témoigne un lieutenant ukrainien de la 93e Brigade mécanisée. « Pratiquement tout véhicule situé à moins de 5 kilomètres du front est condamné. Tout ce qui bouge jusqu’à 10 kilomètres est en danger. Des frappes de drones à 15 ou 20 kilomètres ne sont pas inhabituelles. »
70 à 80% des pertes russes causées par les drones
L’impact de cette révolution se mesure dans le sang. Selon les rapports médicaux militaires russes, plus de 75% des blessures subies par leurs soldats lors de combats de faible intensité sont causées par des frappes de FPV. Les drones sont désormais responsables de 70 à 80% des pertes russes sur le champ de bataille, un chiffre qui aurait semblé inconcevable il y a seulement quelques années.
Cette efficacité létale s’étend aux blindés les plus sophistiqués. Sur les 31 chars américains Abrams livrés à l’Ukraine et perdus au combat d’ici juin 2025, 27 ont été détruits par des drones. Une statistique qui devrait faire réfléchir tous les états-majors du monde sur l’avenir des véhicules blindés conventionnels.
L’Ukraine a développé ce qu’elle appelle un « mur de drones » – une zone défensive en couches qui transforme les assauts russes en champs de cadavres. Cette zone létale s’étend désormais sur 15 à 25 kilomètres depuis la ligne de front, avec des ambitions de l’étendre jusqu’à 40 kilomètres. Le projet « Ligne de Drones » du ministère de la Défense vise à rendre tout mouvement russe impossible sans détection et neutralisation.
L'innovation comme doctrine de survie
Mais la guerre technologique est une course permanente. Les Russes ont adapté leurs tactiques, acceptant des pertes d’infanterie massives et relocalisant leurs actifs critiques plus profondément derrière la ligne de front. Face à cette adaptation, l’Ukraine a dû innover encore et toujours.
L’une des avancées les plus significatives concerne les drones FPV à fibre optique. Au lieu d’utiliser des réseaux sans fil vulnérables au brouillage, ces engins utilisent des câbles physiques pour transmettre leurs signaux, les rendant pratiquement imperméables à la guerre électronique russe. Les fabricants ukrainiens ont mis au point des FPV à fibre optique avec des portées dépassant 20 kilomètres, des liaisons de contrôle cryptées multibandes, et des drones intercepteurs haute vitesse dépassant les 300 km/h pour contrer les Shahed iraniens et les missiles de croisière.
Car la guerre électronique constitue l’un des défis majeurs. Selon le Royal United Services Institute britannique, l’Ukraine pourrait perdre jusqu’à 10 000 drones par mois, principalement à cause du brouillage. La Russie dispose de plus de 30 systèmes défensifs de guerre électronique pour contrer les drones, le GPS, les radars et autres systèmes. C’est pourquoi l’Ukraine voit l’avenir dans la navigation autonome plutôt que dans les câbles à fibre optique, qui coûtent plus de 500 dollars pièce – souvent plus cher que le drone lui-même.
L'intelligence artificielle entre en guerre
La prochaine frontière de cette révolution militaire est l’intelligence artificielle. D’ici la fin 2025, les entreprises devaient introduire des solutions entièrement autonomes comprenant la navigation visuelle pour surmonter le brouillage GPS, ainsi que le guidage terminal et la reconnaissance intelligente des cibles.
« Si vous verrouillez la cible à un kilomètre et que vous êtes brouillé en approchant, cela n’a pas d’importance – vous ne perdez pas la cible comme le ferait un opérateur manuel », explique un développeur ukrainien. La technologie de navigation visuelle est la prochaine étape, une innovation qui n’a atteint le champ de bataille que cette année.
En décembre 2024, la société Helsing a annoncé que les premières centaines de ses quelque 4 000 drones HX-2 Karma équipés d’IA étaient en cours de livraison au front ukrainien. Selon les spécifications, le HX-2 serait immunisé contre les contre-mesures de guerre électronique grâce à sa capacité à rechercher, réidentifier et engager des cibles sans signal ni connexion de données continue, tout en permettant à un opérateur humain de rester dans la boucle pour les décisions critiques.
L’Ukraine a introduit dans son arsenal plus de 200 systèmes aériens sans pilote développés localement et plus de 40 plateformes robotiques terrestres depuis février 2022. La plupart de ces nouveaux systèmes sont entrés en service en 2024 : 140 complexes de drones et 33 systèmes robotiques terrestres ont été approuvés pour exploitation dans les neuf premiers mois de 2024 seulement.
Les robots prennent le relais de l'infanterie
En décembre 2024, les forces ukrainiennes ont mené la première opération entièrement non habitée près de Lyptsi, un village au nord de Kharkiv. L’attaque impliquait des dizaines de véhicules terrestres sans pilote (UGV) et des drones FPV, sans aucune participation d’infanterie. Des UGV équipés de mitrailleuses et de munitions ont effectué des tâches telles que le déminage et le tir direct. Les drones FPV ont soutenu l’opération depuis les airs, créant un assaut multidomaine coordonné.
Les responsables de l’armée ukrainienne affirment avoir fait l’histoire militaire fin 2025 en déployant un seul drone terrestre armé d’une mitrailleuse montée pour tenir une position de première ligne pendant près de six semaines. Le véhicule terrestre sans pilote télécommandé aurait accompli une mission de combat de 45 jours dans l’est de l’Ukraine, avec maintenance et rechargement toutes les 48 heures.
En novembre 2025, la BBC rapportait que jusqu’à 90% de tous les approvisionnements vers les positions de première ligne ukrainiennes autour de Pokrovsk étaient livrés par des UGV. Une révolution logistique qui épargne des vies humaines tout en maintenant le ravitaillement des troupes.
Les frappes longue portée : porter la guerre au cœur de la Russie
L’année 2025 a vu une explosion des frappes à longue portée. L’Ukraine a multiplié par dix ses attaques de drones en profondeur sur le territoire russe à l’automne. L’opération « Toile d’araignée » du 1er juin 2025 restera dans les annales : une attaque coordonnée du Service de sécurité ukrainien (SBU) ciblant cinq bases aériennes russes – Belaya, Dyagilevo, Ivanovo Severny, Olenya et Ukrainka – utilisant 117 drones dissimulés et lancés depuis des camions sur le territoire russe lui-même.
Selon deux responsables américains s’exprimant auprès de Reuters, environ vingt aéronefs militaires ont été touchés lors de l’attaque, dont dix détruits. Le Financial Times estime que les appareils endommagés et détruits représentaient environ 20% de la flotte opérationnelle d’aviation à longue portée de la Russie.
L’Ukraine a franchi la barre symbolique des 1 000 kilomètres de portée. En octobre et novembre 2025, les sources ouvertes ont enregistré neuf frappes de drones ukrainiens lancées à plus de 1 000 kilomètres derrière la ligne de front. L’attaque la plus concentrée est survenue le 23 avril 2025 sur le site d’Alabuga, où cinq drones de frappe portant des ogives lourdes ont touché des installations de production de drones de type Shahed, après un vol d’environ 1 700 kilomètres.
2026 : l'Ukraine prend l'avantage dans la guerre des drones longue portée
L’Ukraine est entrée en 2026 avec un renversement clair de l’équilibre des frappes à longue portée, lançant désormais plus de drones de frappe profonde que la Russie. Depuis le début de l’année, des drones ukrainiens apparaissent quotidiennement au-dessus de Moscou, selon les responsables russes.
Le président Volodymyr Zelensky a publié des statistiques saisissantes début janvier 2026 : les drones ukrainiens ont frappé 35 000 soldats russes rien qu’en décembre 2025 – tués, blessés ou considérés comme irrécupérables. Les Forces de systèmes sans pilote ukrainiennes prévoient d’augmenter ce nombre à 50 000-60 000 par mois en 2026.
Au total, 106 859 cibles ont été touchées par les drones ukrainiens en décembre 2025, soit une augmentation de 31% par rapport à novembre. Durant le même mois, 128 systèmes de défense aérienne et de radar russes ont été frappés – un record absolu.
Le 4 janvier 2026, les défenses aériennes russes ont intercepté au moins 28 drones ukrainiens approchant de la capitale. Les frappes ont déclenché des fermetures temporaires des principaux aéroports de Moscou – Vnoukovo, Domodedovo et Joukovski – perturbant plus de 200 vols. La guerre est désormais quotidiennement visible pour les Moscovites.
Une révolution qui intéresse le monde entier
L’expérience ukrainienne fascine les armées occidentales. Comme le note Dmytro Kavun, « les services de police locaux, le FBI et les militaires américains sont intéressés par cette expérience. Ils comprennent qu’ils sont en retard. »
En juillet 2025, l’Ukraine a lancé l’initiative « Test in Ukraine » via son complexe d’innovation de défense Brave1, invitant les fabricants d’armes mondiaux à pousser leurs drones, robots, missiles et systèmes laser dans de véritables combats contre les forces russes. L’Ukraine est devenue le laboratoire grandeur nature de la guerre du futur.
Les pays européens produisent désormais des drones en collaboration avec les concepteurs et entreprises ukrainiens : l’Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Norvège, le Danemark et la France ont des lignes de production actives ou des démarrages fermes prévus pour 2026. Une coalition de guerre électronique, sous la direction de l’Allemagne et de la Suède, a été formée au sein de l’UDCG en avril 2025.
Le RAND Corporation avertit : « La guerre en Ukraine a révélé une faiblesse critique dans les défenses de l’OTAN : la guerre électromagnétique. Alors que la Russie domine cet espace de combat invisible, l’Ukraine apprend au combat ce que l’Occident a négligé à l’entraînement. L’OTAN doit rapidement développer ses propres capacités de guerre électronique ou risquer de prendre du retard. »
Le système d'approvisionnement réinventé
La révolution technologique ukrainienne ne concerne pas seulement les armes, mais aussi la manière de les acquérir. Comme l’explique Kavun, le système d’approvisionnement a été profondément transformé. Auparavant, tout passait par le ministère de la Défense, « et c’était très inefficace ». Désormais, les brigades peuvent acheter directement. Elles ont leurs propres budgets et la possibilité d’obtenir les drones utilisés dans leurs secteurs spécifiques.
Cette décentralisation permet une adaptation rapide aux conditions du terrain. Chaque unité peut choisir les équipements les mieux adaptés à ses besoins, plutôt que de recevoir du matériel standardisé décidé par une bureaucratie lointaine. C’est une révolution dans la révolution.
Dignitas Ukraine, l’organisation de Kavun, incarne cette approche. Fondée en février 2023, elle a déjà livré plus de 260 millions de hryvnias d’aide aux militaires. Ses programmes clés incluent « Victory Drones » – qui a formé plus de 100 000 personnes à l’utilisation des drones –, « Victory Robots » pour les opérateurs de robots terrestres, et un atelier mobile de drones pour les réparations rapides près du front.
« On ne peut pas simplement donner un drone à quelqu’un et s’attendre à ce qu’il le fasse voler, surtout en conditions de combat », souligne Kavun. La formation couvre des sujets essentiels comme la gestion des batteries, le vol en conditions hivernales, la planification opérationnelle et le maintien des liaisons de communication.
Les défis qui demeurent
Malgré ces avancées spectaculaires, l’Ukraine fait face à des défis considérables. Tout au long de 2025, la Russie s’est adaptée et a appris de ses erreurs, réduisant l’avantage initial de l’Ukraine en matière de drones en acceptant de lourdes pertes d’infanterie et en relocalisant ses actifs critiques plus profondément derrière la ligne de front.
Selon le site d’analyse de défense Oryx, les pertes d’équipements ukrainiens ont commencé à dépasser les pertes russes en 2025, inversant une tendance qui prévalait depuis l’invasion à grande échelle. C’est un signal d’alarme qui montre que la course technologique ne peut jamais être considérée comme gagnée.
« Il y a des groupes de pilotes qui restent inactifs 80% du temps parce qu’ils n’ont pas assez de drones », témoigne Dimko Zhluktenko du 413e Bataillon séparé de systèmes sans pilote. Les pénuries persistent malgré l’explosion de la production.
Les perspectives pour 2026 incluent l’intégration à grande échelle de l’intelligence artificielle, la production de masse et l’adoption d’intercepteurs de drones, ainsi que l’intégration complète d’armes laser pour contrer les drones bon marché. L’Ukraine se concentrera sur l’augmentation de ses capacités de frappe à longue portée afin d’accroître la taille et la fréquence des salves utilisées contre la Russie.
Une question éthique qui se pose au monde
Cette révolution technologique soulève des questions éthiques fondamentales. La campagne « Stop Killer Robots » a exhorté les États à pousser pour une nouvelle loi internationale sur les armes autonomes d’ici 2026. Dans son rapport de mars 2025, le Comité international de la Croix-Rouge a émis un avertissement sévère : sans limites, l’essor des armes autonomes risque de franchir un seuil moral et juridique que l’humanité pourrait ne pas être en mesure d’inverser.
Dans son Nouvel Agenda pour la Paix, le Secrétaire général des Nations Unies a appelé à un traité juridiquement contraignant interdisant aux systèmes d’armes létales autonomes d’opérer à distance sans surveillance humaine, avec une date cible d’achèvement en 2026. Mais cette échéance approche à grands pas, et il semble peu probable que les développements technologiques évidents en Ukraine cessent.
L’Ukraine, elle, n’a pas le luxe de ces débats philosophiques. Face à un adversaire qui utilise ses propres citoyens comme chair à canon, elle a choisi de préserver ses fils et ses filles en leur substituant des machines. Est-ce plus moral de sacrifier des vies humaines ou de déléguer la mort à des algorithmes ? La question restera longtemps sans réponse définitive.
La vision de Zelensky : l'Europe ne doit pas perdre ce siècle
Lors de son discours à Davos en janvier 2026, le président Zelensky a souligné que l’armée russe avait cessé de croître « grâce à nos technologies de drones et à nos opérateurs de drones ». Mais il a aussi lancé un avertissement à l’Europe : la dépendance technologique pourrait devenir une faiblesse fatale.
L’année précédente, à Davos 2025, Zelensky avait appelé à « une approche complètement nouvelle et plus audacieuse des entreprises technologiques et du développement technologique », avertissant que « si nous perdons du temps, l’Europe perdra ce siècle » car « l’Europe prend du retard dans le développement de l’intelligence artificielle ».
« Les algorithmes de TikTok sont plus puissants que certains gouvernements », avait-il déclaré. « Le sort des petits pays dépend davantage des propriétaires d’entreprises technologiques que de leurs lois. L’Europe ne mène pas dans la course technologique mondiale, prenant du retard tant sur l’Amérique que sur la Chine. Ce n’est pas un problème mineur – il s’agit de faiblesse, d’abord technologique et économique, puis politique. »
Conclusion : une leçon pour le monde
L’Ukraine est en train d’écrire un nouveau chapitre de l’histoire militaire. Non pas dans le sang de ses soldats sacrifiés en vagues d’assaut, mais dans le code de ses ingénieurs et la précision de ses opérateurs. C’est un pari audacieux, parfois désespéré, mais qui offre peut-être la seule voie de survie pour une nation confrontée à un géant démographique et industriel.
La leçon dépasse largement les frontières ukrainiennes. Dans un monde où les conflits risquent de se multiplier, où les démocraties font face à des régimes autoritaires qui ne comptent pas leurs morts, la technologie pourrait devenir le grand égalisateur. Non pas pour glorifier la guerre, mais pour en réduire le coût humain – du moins pour ceux qui font le choix de l’innovation.
Comme le résume si bien la mission de Dignitas Ukraine : « La victoire de l’Ukraine dépend des avancées technologiques sur le champ de bataille. » Une phrase qui pourrait bien définir les guerres du XXIe siècle. Et un défi lancé à toutes les nations qui croient encore que la chair à canon peut remplacer l’intelligence – artificielle ou humaine.
Signé Maxime Marquette
Sources
Ukrinform – Ukraine must win war through technology, not manpower – Dignitas Ukraine president
CSIS – Russia’s Grinding War in Ukraine
CSIS – Russia’s Battlefield Woes in Ukraine
Atlantic Council – Drone superpower: Ukrainian wartime innovation offers lessons for NATO
Atlantic Council – Ukraine’s robot army will be crucial in 2026
Washington Examiner – How drone warfare developed in Ukraine in 2025
The National Interest – 2025 Was a Really Bad Year to Be a Russian Soldier
Defense News – Casualties in Ukraine war could hit 2 million
IEEE Spectrum – Ukraine’s Autonomous Killer Drones Defeat Electronic Warfare
CSIS – The Russia-Ukraine Drone War: Innovation on the Frontlines and Beyond
CSIS – Ukraine’s Future Vision and Current Capabilities for Waging AI-Enabled Autonomous Warfare
Modern War Institute – Battlefield Drones and the Accelerating Autonomous Arms Race in Ukraine
World Economic Forum – Davos 2026: Special address by Volodymyr Zelenskyy
RAND Corporation – Electromagnetic Warfare: NATO’s Blind Spot
Dignitas Ukraine – About Us
UNITED24 Media – Ukraine’s Drone Strikes Hit Up to 100,000 Russian Troops in Late 2025
Wikipedia – Operation Spiderweb
France 24 – Ukraine : les soldats russes paient cher la stratégie de la « chair à canon » du Kremlin
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